Notre élite ne vaut rien ; mais nous ne devons pas nous en étonner ; aucune élite ne vaut rien, non pas par sa nature ; mais par ses fonctions. L’élite, parce qu’elle est destinée à exercer le pouvoir, est destinée aussi à être corrompue par l’exercice du pouvoir. Je parle en gros ; il y a des exceptions.
[...]
Il faut comprendre que dans cette élite il va se faire une corruption inévitable et une sélection des plus corrompus. En voici quelques causes. D’abord un noble caractère, fier, vif, sans dissimulation, est arrêté tout de suite ; il n’a pas l’esprit administratif. Ensuite ceux qui franchissent la première porte, en se baissant un peu, ne se relèvent jamais tout à fait. On leur fait faire de riches mariages, qui les jettent dans une vie luxueuse et dans les embarras d’argent ; on les fait participer aux affaires ; et en même temps ils apprennent les ruses par lesquelles on gouverne le parlement et les ministres ; celui qui veut garder quelque franchise ou quelque sentiment démocratique, ou quelque foi dans les idées, trouve mille obstacles indéfinissables qui l’écartent et le retardent.
3 juin 1914
Toujours les pouvoirs se reconstituent, par leur fonction même. Un riche banquier a plus d’importance dans la vie publique qu’un pauvre homme qui travaille de ses mains ; aucune constitution n’y peut rien. De même vous n’empêcherez pas que le haut commandement de l’armée se recrute lui-même, et élimine ceux qui sont restés plébéiens. Enfin dans les bureaux nous voyons que les mêmes forces agissent. Cherchez parmi les puissants directeurs, vous n’en trouverez guère qui ne soient parents ou alliés de la haute banque, ou de l’aristocratie militaire, et vous n’en trouverez sans doute pas un qui n’ait donné des gages à l’oligarchie. Enfin, si l’on veut participer au pouvoir, il faut, de toute façon, vénérer les pouvoirs, c’est-à-dire rendre des services, entrer dans le grand jeu, donner des gages.
La trahison est naturelle dans un député, à quelque parti qu'il appartienne. Et la trahison, comme on l'a cent fois remarqué, consiste à tirer vers la droite après avoir juré de rester plus ou moins à gauche ; chacun sait qu'il y a une droite et une gauche en tous les points de l'hémicycle ; et vous n'entendrez jamais dire qu'un député ait glissé à gauche malgré les promesses faites aux électeurs.
Quel est donc l’orateur qui parle en égal à des égaux? Il commence bien ainsi; mais la fureur d’admirer, qui est enivrante, a vite fait de le déloger de sa modestie; car le fracas des bravos est de force; l’oreille ne s’y trompe pas. On se sent maître et Jupiter d’un orage humain, d’un heureux orage qui jure de déraisonner. On se dit ; "Marchons toujours, puisque moi du moins je sais où je vais". Mais ce n'est plus vrai. La première faute du chef, la plus aisée, la plus agréable, la plus ignorée de lui- même, c’est de se croire.
[...]
La justice s’irrite à seulement parler fort; elle n’est plus justice; et la fraternité enivrée n'est plus fraternité du tout. Voyez les syndicats divisés contre eux-mêmes, et gouvernés par des empereurs, des ministres, des adjudants. Et pourtant s’il y a au monde quelque organisation démocratique, c’est bien celle-là. Tout y devrait marcher par des réunions d’égaux, où le chef n’est que secrétaire. En fait tout va par décrets, mouvements d'éloquence, et union sacrée.
[...]
Là-dessus vous dites que la froide sagesse vous ennuie. Très bien. Jouez donc éternellement le même jeu. Vous changerez seulement de maître. L'Armée Nouvelle attend des volontaires. Courez-y. Une fois de plus vendez la liberté. Librement vendez-la.


Refusant la société telle qu'elle est, depuis toujours les utopistes prétendent la reconstruire entièrement sur des principes supposés anthropologiques, nous racontant des robinsonades qui non seulement n'ont aucune chance de se réaliser mais ne font souvent qu'empirer les choses - illustrant encore une fois comme l'enfer est pavé de bonnes intentions.
Le principal problème politique est la surestimation de nos moyens, surestimation du pouvoir politique dans l'illusion que nous pouvons, car nous le devons, décider du monde, que ce ne serait qu'une question de volonté voire de morale (ou de religion). Il y a des raisons pour cela mais c'est au point que beaucoup de militants se satisfont de leur propre protestation, et qu'on s'imagine que se regrouper à 3 ou 4 pour crier notre indignation pourrait avoir une quelconque portée. On se console que cela ne serve à rien, voire rajoute à notre impuissance, en se disant que nous avons fait notre part, affirmé notre dignité, au lieu de se soucier de (basse) stratégie, de la majorité silencieuse et des puissances matérielles.
Bien qu'on ne puisse dire que ce soit nouveau ni original puisque c'est par là que
L'idée d'un revenu de base ou universel est incontestablement à la mode, pas seulement dans les milieux branchés de la silicon valley. En dehors des Verts et autres groupuscules, ici, c'est d'abord la droite qui s'en est emparée, notamment avec Dominique Villepin et son revenu citoyen de 850€. Désormais ce sont des socialistes qui en font un enjeu central de leur campagne, façon sans doute de se prétendre radical à bon compte car il faut voir ce que cela recouvre au-delà de la communication politique.
L'existence de cycles ne fait aucun doute malgré tous ceux qui le dénient mais les étudier ne permet pas pour autant de faire des prédictions certaines tant leur durée peut être variable et les conditions extérieures différentes (ou la position dans les autres cycles). Nous ne sommes pas dans l'éternel retour du même car le temps linéaire continue, notamment du progrès des sciences et techniques mais il n'y a pas qu'une histoire cumulative, il y a aussi des renversements dialectiques qui se produisent avec une relative régularité aussi bien en politique, dans la mode ou les idées qu'en économie. Justement, l'intérêt d'en reconnaître le caractère cyclique est en premier lieu de ne pas considérer toute tendance actuelle comme définitive mais comme un moment transitoire du cycle.
Depuis Mai68, l'idéal d'une démocratie radicale (celle des assemblées générales) paraissait de l'ordre de l'évidence bien que sans arrêt confrontés à son échec et à toutes les perversions d'un démocratisme dont les Verts m'ont semblé un exemple caricatural (il y en a bien d'autres évidemment). Les réseaux sociaux ont redonné force à cette utopie vite déçue. Malgré ces échecs répétés, impossible d'abandonner l'exigence démocratique, mais il serait idiot, vu le résultat, d'en surestimer la réalité et les vertus, obligés de prendre conscience de la difficulté au moins.
Comme pour le Brexit, l'élection de Trump était considérée impossible jusqu'au dernier moment, ce qui est étrange dans ce cas étant donné le nombre d'Etats qui lui était acquis mais il faut croire qu'on ne voulait pas y croire. Il semble que le populisme ne puisse gagner que par surprise. Il ne faut sans doute pas trop juger Trump sur sa campagne caricaturale, ceux qui le connaissent (comme Dominique Villepin) avertissaient qu'il était plus rationnel qu'il ne pouvait en avoir l'air. Sa présidence pourrait n'être pas aussi catastrophique qu'elle s'annonce.
À en croire certains, la crise d'identité serait le nouveau mal du siècle. Quand des habitudes séculaires s'effondrent, quand des genre de vie disparaissent, quand de vieilles solidarités s'effritent, il est, certes, fréquent qu'une crise d'identité se produise. Malheureusement, les personnages qu'inventent les médias pour convaincre du phénomène et souligner son aspect dramatique ont plutôt, de façon congénitale, la cervelle vide; leur identité souffrante apparaît comme un alibi commode pour nous masquer, et masquer à leur créateur, une nullité pure et simple. La vérité est que, réduite à ses aspects subjectifs, une crise d'identité n'offre pas d'intérêt intrinsèque. Mieux vaudrait regarder en face les conditions objectives dont elle est le symptôme et qu'elle reflète. On l'évite en évoquant des fantômes sortis tout droit d'une psychologie à bon marché.p9
Comme pour ajouter aux malheurs du temps, il n'a rien été trouvé de mieux que d'appeler radicalisation ce qui n'est que fanatisme suicidaire et basculement dans la violence la plus stupide. Il n'y a pourtant aucune radicalisation dans ce pétage de plomb. Ainsi, les crétins d'Action Directe qui se prenaient pour les héros du prolétariat n'étaient rien d'autre que des petits cons qui jouaient à la guerre subversive. Ils n'ont servi à rien qu'à renforcer l'ordre policier et nuire aux luttes sociales complètement étrangères à leur délire. Les nouveaux théoriciens d'une violence libératrice (d'une violence voyez-vous qui serait anti-autoritaire!) peuvent bien parler d'un
Sur