- La jouissance dans tous ses états
Je suis à la place d'où se vocifère que l'univers est un défaut dans la pureté du Non-Etre.
Et ceci non sans raison, car à se garder, cette place fait languir l'Etre lui-même. Elle s'appelle la Jouissance, et c'est elle dont le défaut rendrait vain l'univers.
En ai-je donc la charge ? - Oui sans doute. Cette jouissance dont le manque fait l'Autre inconsistant, est-elle donc la mienne ?
L'expérience prouve qu'elle m'est ordinairement interdite, et ceci non pas seulement, comme les croiraient les imbéciles, par un mauvais arrangement de la société, mais je dirais par la faute de l'Autre s'il existait.
Subversion du sujet et dialectique du désir dans l’inconscient freudien, 1960-1966
Cette citation de la fin des "Ecrits" témoigne du tournant du désir à la jouissance du dernier Lacan, à partir du séminaire sur "L'éthique de la psychanalyse" (1960) jusqu'au séminaire "Encore" (1972) et aux suivants sur le sinthome. Ce tournant s'est imposé par l'échec de l'analyse mais n'a pas été assez critiqué dans ses conséquences délétères. Il semble que chaque progrès de la théorie analytique finit par devenir contre-productif en se dogmatisant. En tout cas, ce passage du manque, du désir de l'Autre, au plein de la jouissance du corps est problématique, tout comme l'assimilation du symptôme à une jouissance opaque. Il ne s'agit pas d'en contester la "vérité" mais les effets discursifs. Plus généralement, comme on l'a vu avec les promesses de guérison, de libération sexuelle ou de traversée du fantasme, la psychanalyse se fourvoie à chaque fois qu'elle prétend à quelque positivité alors qu'elle n'a affaire qu'au négatif. "L’échec, c’est ce que nous opposons au succès" (La troisième) - lapsus, acte manqué, symptôme.
Si cette nouvelle promotion de la jouissance n'est donc pas sans raisons, comme on le verra, on ne peut ignorer en effet sa parfaite conformité au bruit de fond transgressif du discours publicitaire de la société de consommation et du spectacle, semblant annoncer Mai68 que la citation critique d'avance ! La focalisation sur la jouissance a non seulement l'inconvénient de sortir du langage et de la dialectique intersubjective pour revenir à des causes purement individuelles et non analysables, presque biologiques, mais, de plus, cela mène à l'assimilation de différents modes de jouissances plus ou moins incompatibles, ce qui est la source de confusions difficiles à éclaircir. Par-dessus tout, le seul fait de parler de cette jouissance mystérieuse ne fait que nous accabler un peu plus ("lier des fardeaux pesants et insupportables pour en accabler les épaules des hommes"), renforçant le sentiment d'en être privés dans les difficultés de la vie quand tant d'autres en seraient comblés ("Tous les garçons et les filles de mon âge"). On n'a effectivement pas besoin de ça pour, dès qu'on parle de jouissance, se faire l'idée d'une jouissance supérieure, imaginaire, purement verbale...
- Du désir à la jouissance
L'existence d'une jouissance paradoxale inconsciente avait été repérée par Freud notamment dans "L'Homme aux rats", remarquant comme l'évocation du "supplice chinois de la pénétration d'un rat dans l'anus" provoquait une expression étrange sur son visage "que je ne peux interpréter que comme l'horreur d'une jouissance à lui-même ignorée". Cette jouissance située au-delà du principe de plaisir n'a cependant pas été élaborée comme telle par Freud sinon comme pulsion. Bien que se situant dans son prolongement, Lacan revendiquait là-dessus son innovation, ou son dépassement.
Depuis sa thèse sur la paranoïa d'auto-punition, la jouissance relèvait bien pour Lacan d'un au-delà du plaisir, plutôt du côté de la jouissance masochiste. La jouissance sera donc opposée au plaisir, jouissance qui est dans l'excès, la tension, débordant le principe de plaisir et son homéostasie, jusqu'à la douleur parfois (souvenirs pénibles, cauchemars, névroses de guerre ou post-traumatiques, symptômes invalidants et conduites d'échec). Ce qui est plus contestable, c'est le retournement dans les années 1960 qui va identifier le désir lui-même au principe de plaisir pour l'opposer à la jouissance mortifère. C'est maintenant sa jouissance qui prend la place du désir dévorant de la mère-crocodile prête à nous croquer :
Un grand crocodile comme ça - hein ? - dans la bouche duquel vous êtes, c’est ça la mère, non ?
On ne sait pas ce qui peut lui prendre, tout d’un coup comme ça, de le refermer son clapet.
L'envers de la psychanalyse, 11/03/1970Le désir est une défense, défense d’outre-passer une limite dans la jouissance.
Ecrits, p825Le plaisir est ce qui nous arrête nécessairement à un point d’éloignement, de distance très respectueuse de la jouissance.
1967, Médecine et psychanalyse, p.46
Dans une sorte de rétrogradation du désir et d'effacement de sa dialectique relationnelle, exposée auparavant comme désir de l'Autre passant par le langage et l'interdit, Lacan va petit à petit sortir du symbolique pour se fixer sur le Réel opaque de la jouissance, objet absent (Das Ding) autour duquel on peut parler indéfiniment. La jouissance est pensée alors comme ce qui résiste au symbolique, et non plus comme ce vers quoi le désir tend mais comme ce que le désir barre, ce qu'il empêche d'atteindre en le maintenant comme manque, mais ce qui n'empêche pas la jouissance de revenir malgré tout dans le réel. Ce n'est pas qu'il y aurait une quelconque réfutation de la théorisation précédente du désir, seulement son rabaissement comme simple limitation de la jouissance qui sera de plus en plus accentué, surtout depuis "Encore", avec l'hypothèse, qu'on peut juger régressive, qu'il y aurait une jouissance qui ne passe pas par l'Autre et ne soit pas jalouissance (comme Lacan la nomme pertinemment pourtant dans le même séminaire).
Lacan n'a jamais cherché à créer un système dogmatique, comme son gendre essaiera de le faire de bout en bout. Il en changera plutôt régulièrement et on peut trouver, parfois dans la même séance, des énoncés contradictoires mais que la clinique lui suggère. S'il y a incontestablement de bonnes raisons de réintroduire la jouissance du corps, tout dépend de ce qu'on en fait, mais le ravalement du désir à une sorte de divertissement, au lieu d'être constituant, peut être jugé beaucoup trop radical, même si, à l'inverse des sagesses traditionnelles, il est devenu courant de nos jours de vouloir cultiver le désir, dans la lignée de l'injonction de Lacan à "ne pas céder sur son désir" qui est d'ailleurs devenue justement l'injonction à la jouissance du surmoi, si insistante elle aussi désormais. Il est notoire, comme on l'a remarqué plus haut, que cette jouissance prétendue directe, sans passer par le désir, jouissance autant supposée que requise, est parfaitement en ligne avec l'hédonisme individualiste de l'économie de marché et du droit de jouissance du propriétaire. Cela ne suffit pas à la réfuter mais à la relativiser.
On pourrait penser, dans un premier temps, qu'au lieu de s'exclure, le désir et la jouissance se distinguent d'abord comme le processus et le résultat, le projet et la satisfaction, l'inaccessible d'un côté et l'état de fait de l'autre. Le désir est actif et tourné vers le Futur (répétition du passé), là où la jouissance est pure passivité, en récoltant les fruits dans un Présent évanouissant, jouissance plus ou moins éphémère mais marquant la mémoire. On voit bien cependant que ce schéma ne s'applique pas aux jouissances névrotiques qui ne sont pas éprouvés comme jouissance la plupart du temps mais comme pénibles répétitions, étant juste des compromis permettant de tenir et s'imposant malgré soi. On peut admettre qu'il y ait, au moins dans certains cas, comme l'Homme aux rats, une certaine jouissance, très spécifique, mais qu'on ne peut confondre avec les autres jouissances (jouissance d'organe, de décharge, de consommation, de réalisation d'un désir). Cette jouissance inconsciente à peine éprouvée pourrait tout au plus être rapprochée de la jouissance du propriétaire ou de sa position subjective (d'être du bon côté) ?
L'enjeu n'est pas vraiment là cependant, mais plus précisément, de rétablir l'intervention de l'Autre dans la jouissance, reconnaître qu'on est entièrement constitué par les autres, comme Lacan l'a reconnu dès le début (à la suite de Rimbaud). Dans ce cadre, la jouissance devient effectivement plus essentielle que le désir mais comme jouissance de l'Autre. Ainsi, remarquons qu'au contraire du désir de reconnaissance, auquel se limite le philosophe, ce qui caractérise le désir de désir révélé par l'analyse, c'est justement la jouissance supposée de l'Autre. Le plus éclairant chez Lacan, c'est de ne pas se contenter des causes internes, psychologiques, mais d'y introduire la causalité par un Autre, ce pourquoi la nouvelle focalisation sur la jouissance de l'idiot masturbatoire (Encore, p75) puis du sinthome singulier, jusqu'à réduire la parole à la jouissance, peuvent constituer une régression, façon d'arrêter l'analyse. Ce n'est pas que ce soit faux, chacun voit de quoi on parle quand on parle de jouissance de la parole. Il est bon de le souligner mais pas jusqu'à réduire la parole à la jouissance de logorrhées verbales infinies, sans plus d'enjeu de vérité (à laquelle la jouissance fait obstacle). Reste qu'il y a bien une jouissance du corps, ou de la parole, et que la jouissance peut être réelle, éprouvée ou inconsciente, impossible ou insatisfaisante.
- La jouissance du corps
Un corps est quelque chose qui est fait pour jouir, jouir de soi-même.
Conférence à la Salpêtrière, 16 février 1966La jouissance ne s'appréhende, ne se conçoit, que de ce qui est corps.
27 avril 1966. L'objet de la psychanalyseDire qu'il n'y a de jouissance que du corps, vous refuse les jouissances éternelles, aussi bien que la possibilité de repousser la jouissance dans les lendemains qui chantent, mais répondant à l'exigence de vérité du freudisme, ce principe nous oblige à poser la question de la jouissance en la regardant en face, c'est à dire à prendre au sérieux ce qui se passe dans la vie de tous les jours.
La logique du fantasme, 7 juin 1967A partir du moment où on part de la jouissance, ça veut très exactement dire que le corps n'est pas tout seul. Il y en a un autre. C'est pas pour ça que la jouissance est sexuelle, ce que je viens de vous expliquer cette année, le moins que l'on puisse dire, est qu'elle n'est pas rapportée cette jouissance à la jouissance du corps à corps.
Le propre de la jouissance, c'est que, quand il y a deux corps, encore bien plus quand il y en a plus, naturellement, on ne sait pas lequel jouit.
21 juin 1972, ...Ou pire
En 1974, dans "La troisième", Lacan insistera un peu lourdement sur le réel de la jouissance du corps, "la jouissance du corps en tant qu'elle est jouissance de la vie". Il y a effectivement une jouissance du corps qui est d'abord un fait biologique, hormonal, hors symbolique, jouissance minimale pour exister (Darwin supposait d'ailleurs que la sélection privilégiait les animaux les plus heureux). Lorsque la jouissance de la vie vient à manquer dans certaines dépressions graves, il semble que tout se défait, plus rien ne semble pouvoir tenir, plus rien ne vaut. Cette jouissance de la vie est ainsi comparable dans sa fonction de base à ce que Lacan appellera le sinthome nouant le symbolique, l'imaginaire et le réel. Sauf, bien sûr, qu'on reste là au niveau premier biologique alors que le sinthome est une construction dernière et plutôt sociale. La dépression elle-même peut résulter des épreuves de l'existence, d'une atteinte à notre narcissisme ou nos idéaux, ou de causes purement biologiques et hormonales, comme le déficit de dopamine aussi bien dans les maladies neurodégénératives que dans la descente amphétaminique. Cela confirme le caractère vital d'un minimum de jouissance et de dopamine pour inhiber les signaux négatifs.
Cette jouissance vitale se distingue cependant de la jouissance transgressive en étant du côté du bon fonctionnement du corps et de l'esprit, voire dans l'activité elle-même (comme l'avait bien compris Aristote), jouissances du corps qui déclinent en vieillissant. Dans "La troisième", Lacan prendra comme exemple de jouissance du corps d'abord le ronronnement auto-sécurisant du chat. Il est clair qu'on n'est pas du tout ici dans un au-delà du principe de plaisir et que cette jouissance sonore est aussi adressée à ses proches. L'autre exemple donné par Lacan est très différent puisqu'il s'agit du souvenir de la première masturbation qui pourtant n'est plus exclusivement jouissance de l'organe, prise dans les discours, le fantasme et la répétition. On a là deux types de jouissance du corps opposées, celle de la quiétude et celle de l'exceptionnel, de la décharge, du passage de la ligne, de la transgression des limites, seule considérée auparavant.
Car ce que j’appelle jouissance au sens où le corps s’éprouve, est toujours de l’ordre de la tension, du forçage, de la dépense, voire de l’exploit. Il y a incontestablement jouissance au niveau où commence d’apparaître la douleur.
La Salpetrière, 1966
On peut s'étonner quand même que Lacan puisse parler de la jouissance du corps, sans parler des drogues qui donnent de la jouissance des corps une expérience à la fois plus concrète et différenciée, dissipant tous ses mystères. La seule fois où il en parle, c'est pour prétendre que "Il n'y a aucune autre définition de la drogue que celle-ci ; c'est ce qui permet de rompre le mariage avec le petit pipi" (Journées d'études des cartels, 1975). Cette définition ne s'applique pourtant tout au plus qu'aux héroïnomanes mais paraît bien curieuse pour les autres drogues souvent utilisées au contraire pour booster ou magnifier la sexualité.
Ce qui caractérise les drogues, c'est autre chose, c'est la manipulation, le court-circuit des systèmes biologiques (qui éclaire les dysfonctionnements neurologiques comme la dépression), manipulation qui cependant manifeste aussitôt ses limites, son caractère éphémère. Même si plusieurs drogues donnent l'idée de jouissances infinies et d'un accès direct à l'être, elles fournissent aussi bien la preuve de leur durée très limitée, équilibrées assez vite par les systèmes opposants homéostatiques. La jouissance programmée y devient cyclique, excitation répétée d'une montée et de sa descente, faisant l'objet d'un savoir et d'une maîtrise de soi difficiles, exemple d'un savoir faire avec qui permet de tenir. Cette pratique déconnecte certes en partie de l'extériorité et des discours, du moins de ses rapports naturels et conventions sociales, mais il ne faut pas aller trop vite en s'imaginant cette sortie des schémas ordinaires comme une coupure totale alors qu'il y a en même temps une exacerbation des perceptions et sentiments. La toxicomanie est un symptôme particulier en ce que le corps y participe "chimiquement", mais cela n'empêche pas qu'elle ne se réduit pas non plus au biologique pour autant, ne se perpétuant comme pratique qu'à en réussir le couplage avec l'extériorité et des discours sociaux, les valeurs de l'époque.
- La jouissance de l'Autre
On ne peut, en effet, en rester à cette jouissance du corps, qu'on est surpris de voir réintroduit alors que la psychanalyse a montré comme la jouissance du névrosé ou du pervers se distingue d'une jouissance naturelle, "jouissance interdite à qui parle comme tel", aussi bien la jouissance sexuelle que celle de "ne savoir pas demeurer en repos dans une chambre". Cela n'empêche pas la jouissance de l'organe d'exister mais cette jouissance du corps éprouvée par chacun va devenir un enjeu symbolique, posant la question de la jouissance supposée du corps de l'Autre et de son caractère incommensurable.
En rester à la jouissance de l'organe est trompeur, non qu'elle ne soit pas fondamentale, mais parce qu'elle fait plutôt obstacle à la jouissance de l'Autre, bien plus décisive et mystérieuse (de la mère, de l'autre sexe, du rival) que sa jouissance propre, devenue l'objet d'une véritable jalouissance. Il est clair que la jouissance sexuelle ne se réduit pas à la jouissance de l'organe, bien qu'effective, quand c'est l'Autre qui est supposé jouir plus que nous, et surtout jouir de nous. De même que le désir humain n'est pas désir animal d'un objet mais désir de désir humain, de même sa jouissance n'est plus essentiellement jouissance de l'organe mais jouissance de la jouissance de l'Autre, ouvrant à la possibilité d'une jouissance simulée (souvent mal jugée). Dès lors, ce n'est pas d'avoir le phallus qui peut nous suffire quand ce qu'on voudrait, c'est être le phallus, être l'objet de la jouissance de l'Autre.
On peut être complètement saisi dans l'acte sexuel par la jouissance plus ou moins démonstrative du partenaire. Ce sont des moments marquants et rares de rencontres inespérées, autre chose que le plaisir partagé habituel. C'est d'ailleurs cette jouissance supposée de l'autre qui peut alimenter une jalousie féroce manifestant comme elle nous dépossède de la jouissance de soi. Si la jouissance est interdite à qui parle comme tel, c'est de la placer dans l'Autre. C'est l'autre qui jouit et nous expulse de l'existence, pouvant aussi nous la restituer comme jalouissance. De même, la loi qui interdit la jouissance est aussi ce qui la désigne suscitant le désir de transgression (c'est la Loi qui me fait pêcheur). Le surmoi se présente bien sous la double figure du surmoi qui interdit et punit, tout en étant aussi celui qui ordonne la jouissance (de l'Autre), éprouvant son manque à être.
Rien ne force personne à jouir, sauf le surmoi.
Le surmoi c’est l’impératif de la jouissance : « jouis ! ». 21 nov. 1972
- La jouissance du sinthome
Le dernier Lacan, celui des noeuds, du sinthome et de la jouissance, me semble poser plusieurs problèmes. D'abord la théorisation du noeud borroméen, dans laquelle il va s'empêtrer, est elle-même critiquable. Non pas la distinction des trois dimensions qu'il introduit dès 1953 dans sa conférence sur "Le Symbolique, l'Imaginaire et le Réel", mais c'est la forme borroméenne de leur nouage et l'équivalence des trois dimensions qui ne sont pas vraiment fondées. Il est notamment difficile de présenter le Réel comme une dimension autonome en même temps qu'on en donne une définition négative comme ce qui échappe au Symbolique et revient dans le Réel. Cette équivalence des trois dimensions n'est pas nécessaire mais seulement leur distinction opérationnelle. Comme toujours, il faut se méfier de prendre la carte topologique pour le territoire, la représentation pour la chose même, et il était clair pour ceux qui ont assisté à ses derniers séminaires que Lacan s'emmêlait les pinceaux à essayer de rattacher ses ronds de ficelle à la clinique.
C'est d'ailleurs finalement l'impossibilité de nouer borroméennement les trois dimensions qui mènera Lacan à théoriser le sinthome comme ce qui supplée à ce nouage, qui n'est donc plus borroméen mais noeud à 4, récupérant la fonction du Nom-du-Père comme ce qui fait tenir la Loi, la vérité et le sens. Cette interprétation topologique de ce qui constitue la structure névrotique de base n'apporte rien à la pratique, sinon de prétendre que le sinthome est trop singulier et hors de portée de l'analyse. Il est significatif que, dans le séminaire suivant celui sur le "Sinthome", Lacan éprouvera le besoin d'utiliser une autre image, plus parlante, celle d'une "armature" (de l'hystérique) qu'on reprendra plus bas. On peut trouver regrettable que Lacan ait abandonné le terme ensuite, mais des analystes argentins ont bien compris que c'était un autre nom pour le sinthome, articulé à la fonction du Père, et plus utilisable.
Le père comme nom et comme celui qui nomme, ce n’est pas pareil. Le père est cet élément quart – j’évoque là quelque chose dont seulement une partie de mes auditeurs peuvent avoir le délibéré – cet élément quart sans lequel rien n’est possible dans le nœud du symbolique, de l’imaginaire et du réel. Mais il y a une autre façon de l’appeler, et c’est là que je coiffe aujourd’hui ce qu’il en est du Nom-du-Père au degré où Joyce en témoigne – de ce qu’il convient d’appeler le sinthome.
Joyce, le symptôme, 16 juin 1975
Un reproche qu'on peut faire à cette conception du sinthome et plus généralement à l'interprétation psychanalytique des symptômes, est d'en référer à des causes purement individuelles alors qu'ils relèvent le plus souvent d'un couplage stabilisé avec le milieu familial ou social, un nouage avec les autres plutôt - ce qui n'exclut pas les causes biologiques trop négligées comme si les causes psychanalytiques étaient exclusives de tout autre, dans l'illusion spiritualiste que "tout est langage". Cependant, le principal reproche qu'on peut faire à une théorisation du sinthome, qui part de la nécessité bien réelle de rendre compte des limites de la psychanalyse, c'est de se présenter simplement comme une suspension de l'analyse qui s'arrête devant un bricolage singulier censé tenir l'analysant mais sans plus être accessible à l'interprétation. Même s'il reste supposé suppléer à une carence paternelle, le sinthome n’est plus un message à déchiffrer, le retour dans le réel du refoulement névrotique, mais juste une manière de jouir. Non seulement cela invisibilise les dimensions sociales des symptômes mais il est très contestable de prétendre que leur persistance viendrait de la jouissance qu'ils procurent, jouissance mystérieuse sans décharge ni plaisir (Joyce pris en exemple avait pourtant bien un plaisir d'écriture) qu'on appelle jouissance pour désigner de façon tautologique la satisfaction paradoxale que le sujet retirerait de son symptôme ! Il ne s'agit pas de nier les bénéfices secondaires, la résistance des symptômes et de la répétition, mais, outre le fait qu'ils ne sont pas inanalysables, résultant de causalités extérieures et de couplages sociaux, ce qui est contestable, c'est de renvoyer la cause à une jouissance supposée, obscurantisme expliquant un mystère par un plus grand mystère encore.
Ce qui est certain, c'est qu'on tient à ses symptômes plus qu'on ne croit, non pas qu'on en jouisse mais bien, en effet, parce qu'ils servent d'armature inconsciente à notre rapport à l'Autre (pour l'hystérique "cette armature, c'est son amour pour son père". 1976, Séminaire XXIV), au point d'en payer le prix fort, c'est-à-dire au détriment de la carrière professionnelle, de ses relations ou même de sa vie. A défaut de jouissance, on peut dire qu'on y trouve une identité ("Ça, c'est vraiment toi"), un destin, une répétition stabilisatrice, une manière singulière d’habiter son corps et le langage. Cette armature névrotique a beau être tenace et ne pas pouvoir être dépassée la plupart du temps, elle reste analysable et n'a pas d'impossibilité de principe à changer malgré tout en fonction du milieu. La vie a beau nous tracer un destin, il nous arrive d'en changer - ou c'est la vie qui le change.
Ce sont les hasards qui nous poussent à droite et à gauche, et dont nous faisons – car c’est nous qui le tressons comme tel – notre destin. Nous en faisons notre destin, parce que nous parlons. Nous croyons que nous disons ce que nous voulons, mais c’est ce qu’ont voulu les autres, plus particulièrement notre famille, qui nous parle. Entendez-là ce nous comme un complément direct. Nous sommes parlés, et à cause de ça, nous faisons, des hasards qui nous poussent, quelque chose de tramé. Et en effet, il y a une trame – nous appelons ça notre destin.
Joyce, le symptôme, 16 juin 1975
- La jouissance dans tous ses états
Pour l'instant, je ne baise pas, je vous parle, eh bien ! Je peux
avoir la même satisfaction que si je baisais. C'est ce que ça veut dire. C'est ce qui pose, d'ailleurs, la question de savoir si effectivement je baise.
Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, 1973, P. 151
On ne peut s'empêcher de trouver cette citation assez comique dans la différence d'intensité des jouissances. Alors que Lacan affirmait que la jouissance est interdite à qui parle comme tel, il finit ainsi par lui donner une importance démesurée et surtout confusionnelle entre différentes formes de jouissances pouvant s'appliquer à tout et n'importe quoi. Les jouissances s'additionnent et se multiplient à l'infini : jouissance de l'organe, jouissance de la Chose, de l'Autre, de l'être, jouissance phallique, jouissance transgressive, plus-de-jouir, jouissance féminine, jouissance de la vie, et donc, finalement, la jouissance paradoxale du sinthome et de la répétition qui n'a de jouissance que le nom. On pourrait rajouter les jouissances identitaires, les jouissances de la réussite ou de l'inespéré, et, comme on l'a vu, la jouissance tranquille du propriétaire ou du ronronnement du chat, etc. Il y a des jouissances de fond peu sensibles, et des jouissances foudroyantes, des jouissances de simple bien-être et des jouissances de l'excès et du risque, des jouissances simulées et des jouissances neurobiologiques. Il est bien difficile de s'y retrouver dans toutes ces différentes jouissances plus ou moins contradictoires, mettant par exemple au même plan la jouissance démonstrative de certains mystiques d'avec une structure névrotique oblative dépourvue au contraire de toute manifestation de jouissance. Rassembler ces différentes formes de jouissance dans une fusion entre sexualité, souffrance et satisfaction, excès mortifère et symptôme stabilisant, n'a que peu d'intérêt, évoquant plutôt une sorte de retour à l'énergétique libidinale freudienne.
Ce qu'on peut reprocher à cette focalisation sur la jouissance, c'est donc d'abord son caractère confusionnel, nivelant, alors qu'il serait plus opportun de chercher l'armature qui soutient le symptôme et son histoire personnelle. L'autre reproche, c'est la focalisation sur le corps propre quand ce qui compte, c'est plutôt le corps et la jouissance de l'Autre - et certes, la jouissance de l'Autre est bien reconnue comme telle, mais noyée dans des jouissances qui prétendent s'en distinguer. Enfin, il est très contestable de faire de la jouissance un réel quand c'est tout autant un semblant, ce que manifeste la jouissance mystique qui est certes éprouvée, comme l'acteur habité par son rôle, mais constitue bien la mise en scène des représentations religieuses de son milieu. La jouissance est toujours socialement codée, imaginairement construite, symboliquement médiée. Ce prétendu réel ne colle pas non plus avec la conception d'un réel déceptif et hors de toute maîtrise.
S'ajoute à tout cela, comme on l'a souligné dès le début, le simple fait que parler de jouissance est en soi une jouissance jalouse, une jouissance mauvaise, nouvelle extension de la lutte ! Sur ce sujet, d'une jouissance qui nous surprend, nous encombre ou nous fait languir, il vaudrait mieux la fermer, ne pas en rajouter et témoigner tout au plus du ratage, qui ne nous est pas particulier (mais le ratage de la jouissance serait quand même jouissance!!).
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