- Freud et l'échec thérapeutique
Il n'y a pas de théorie psychanalytique comme il y a des théories philosophiques déployant leurs conséquences logiques. Ce qui existe, ce sont toutes les découvertes de la pratique analytique, dont Freud en premier lieu a tenté de rendre compte dans une approche tâtonnante, n'hésitant pas à repenser ses théorisations précédentes. C'est cet ancrage dans l'expérience qui peut rapprocher la psychanalyse des sciences sans pouvoir prétendre à son objectivité ou sa réfutabilité, étant plutôt une pratique, ce qui ne peut annuler le témoignage des analysants et tout le matériel mis à jour, trouvant d'ailleurs quelques échos remarquables dans la littérature.
Ce matériel doit cependant être interprété et les concepts que Freud en a tiré peuvent être en partie inadéquats, ce qu'il reconnaissait, mais ce qu'ils désignent vient de l'expérience, non de déductions. Ainsi, l'inconscient freudien n'est pas un concept philosophique, encore moins neurologique, mais désigne les savoirs refoulés de la conscience et non pas une seconde conscience invisible, encore moins sa véritable personnalité. Tout ce que l'expérience a permis de dégager est considérable (caractère traumatique de la sexualité, fantasmes, refoulements-retour du refoulé, culpabilité, Oedipe, transfert, surmoi, etc.) et ne peut être ignoré, ce qui n'empêche pas que leur interprétation peut être trompeuse.
La guérison ou thérapeutique
Depuis son origine, la découverte de la psychanalyse est bien, en effet, une énigme à interpréter. Il est important de se rappeler que ce sont les hystériques qui ont "inventé" la "talking cure", le traitement par la parole, de même que ce sont elles qui se sont mises à parler de leurs rêves et de leur enfance. Il est clair que la psychanalyse se présentait alors comme thérapeutique, dans le prolongement de l'hypnose, avec des effets souvent assez spectaculaires pour convaincre de sa puissance. Très vite la pratique sera confrontée cependant à ses échecs et au caractère fallacieux de la promesse de guérison malgré des résultats incontestables. Cela mènera à des pratiques différenciées entre thérapeutiques d'inspiration psychanalytique ne visant qu'à la disparition d'un symptôme et des psychanalyses interminables dans leur exploration de la psyché.
En fait, c'est la définition même de la guérison qui évoluera au cours du temps. Ainsi, la découverte du rôle du refoulement de la sexualité dans les névroses a pu suggérer au début, pas seulement pour Reich, qu'une libération de la sexualité serait la voie de la guérison, mais plus généralement que le but de la psychanalyse serait d'aboutir à une levée de tout refoulement, pour finir par donner comme fin de l'analyse, surtout "didactique", la connaissance de soi, la mise au clair de son désir "inconscient", et la dissolution du transfert. C'est beaucoup.
Beau programme, mais chaque fois la recherche de la guérison se constituera en obstacle, ce qui sera une découverte fondamentale de la psychanalyse. La promesse de guérison et le dévouement thérapeutique lui-même se révèlent pervers, confortant la plainte ce qui peut renforcer inutilement la souffrance par la confirmation d'une jouissance dont on serait exclu. C'est le renforcement d'une injonction surmoïque de jouissance sans issue en même temps que cela renforce la dépendance et la suggestion. Il faut s'y résoudre, qu'elle ait été inventée par des malades et qu'elle ait produit de précieuses observations ne signifie donc pas pour autant que la psychanalyse pourrait promettre la guérison, tout au plus des effets visibles sur quelques symptômes et des réorganisations symboliques.
On voit bien comment, face aux difficultés rencontrés, Freud passe progressivement de la mise en cause d'un échec technique (résistance, erreur de l'analyste, contre-transfert) à un échec structurel (narcissisme, répétition, culpabilité, réaction thérapeutique négative) jusqu'à son dernier article sur "Analyse terminée et analyse interminable" - si ce n'est par son retour au biologisme dont il espère dans son Abrégé la solution aux limites rencontrées.
Sur un autre plan, Freud s'est rendu compte assez vite que les découvertes théoriques une fois diffusées se retournaient contre le dispositif, leur suggestion constituant un obstacle supplémentaire à la levée du refoulement. La découverte des processus inconscients, leur nomination, finissait donc par recouvrir les processus eux-mêmes. Une fois le couvercle du refoulement soulevé, il retombait ainsi encore plus lourdement. Nous sommes là dans les paradoxes de la conscience de soi et de son auto-examen dans une boucle auto-référentielle normative. Le dispositif analytique ne garantit aucune conscience absolue de soi ni autonomie du moi, à prendre le risque de faire quelques découvertes sur soi et son histoire. Il faut y être décidé et prêt à payer pour cela car, d'avoir rapport au Vrai plus qu'au Bien doit finir par l'aveu de son échec.
On a accusé la reconnaissance d'une résistance à la guérison et à la levée du refoulement de n'être qu'un artifice d'auto-justification de la psychanalyse quand cela, tout au contraire en avouait les limites. Comme il ne peut y avoir de retour à un état antérieur sain, ni d’éradication totale des causes, l'objectif final de la psychanalyse est difficile à définir ou à justifier. Il ne peut y avoir de disparition du conflit entre instances (moi, ça, surmoi) qui est structurel. Il y a un noyau irréductible. On ne peut attendre rien d'autre, sinon faire que "Là où était le ça, le moi doit advenir".
Lacan et l'échec du désir de savoir
On va voir à l'oeuvre une évolution comparable de Lacan qui ira de grandes espérances à de grandes déceptions. Il commence dans les années 1930 par donner sens au délire paranoïaque (qui n'en a pas pour Jaspers), théorisant ensuite les stades de développement, avec bien sûr le stade du miroir (d'un moi aliéné sous le regard de l'Autre), principe de méconnaissance, lui faisant rechercher une désidentification. C'est la contestation de la psychologie du moi et de l'adaptation, donc d'une guérison comme normalisation, mais restant alors dans le cadre familial constituant l'histoire du sujet, sa personnalité, s'opposant radicalement au biologisme de l'époque. Il entre donc dans la psychanalyse par le sens et l'imaginaire qu'il critiquera ensuite.
De la parole à la chaîne signifiante
Il est bien connu que l'apport principal de Lacan aura été de revenir au fondement de la talking cure en mettant l'accent sur "Fonction et champ de la parole et du langage" (1953). Le Symbolique, l'ordre du langage, de la loi, de la filiation (référé au "nom du père"), prime désormais sur l'Imaginaire mais on est encore dans le sens et dans la parole vivante, la parole pleine, au plus près du dispositif, son efficace combinant la parole au transfert. "La parole est un acte qui engage la vérité du sujet". Lacan se situe résolument au niveau de l'énonciation, d'une "praxis de la parole" dans le cadre du transfert. "Le symptôme se résout tout entier dans une analyse de langage, parce qu’il est lui-même structuré comme un langage, qu’il est langage dont la parole doit être délivrée" ("Ça parle !"). Le désir lui-même passe par le langage et la demande, "le désir de l’homme trouve son sens dans le désir de l’autre, non pas tant parce que l’autre détient les clefs de l’objet désiré, que parce que son premier objet est d’être reconnu par l’autre".
Après ce premier ancrage dans la parole, l'accent va se déplacer vers la chaîne signifiante avec "L’instance de la lettre dans l'inconscient ou la raison depuis Freud" (1957) adressé à des philosophes. On passe d’une phénoménologie de la parole et du sens à une logique du signifiant, inaugurant la période structuraliste qui s'éloigne de l'énonciation et du transfert au profit de la structure et de la formalisation où la parole est subordonnée à la structure. Il ne s'agit plus tant d'une parole à délivrer qu'à décoder. Dès lors que le signifiant devient premier, la parole est relue comme effet de structure et le sujet défini par sa position dans la chaîne. La chaîne signifiante est cependant mal définie en dehors des métaphores et métonymies qu'elle utilise, ce que Freud appelait condensation et déplacement qu'on peut étendre à d'autres figures de rhétorique : "La périphrase, l'hyperbate, l'ellipse, la suspension, l'anticipation, la rétractation, la dénégation, la digression, l'ironie, ce sont les figures de style comme la catachrèse, la litote, l'antonomase, l'hypotypose sont les tropes, dont les termes s'imposent à la plume comme les plus propres à étiqueter ces mécanismes (de l'inconscient)" p521. Cela aboutira ensuite à la formule structuraliste définitive du langage comme structure différentielle : "un signifiant, c’est ce qui représente le sujet pour un autre signifiant" (Subversion... Écrits, page 819, 1966) détachant le sujet du Moi au profit de ses oppositions constitutives ou constellation de signifiants.
Il ne s'agit pas de contester l'utilité d'inciter les psychanalystes à prêter attention au signifiant, à ce qui se dit malgré le sujet (à l'opposé de la parole pleine), c'est essentiel, mais, dans une telle conception, le transfert perd de son utilité. On peut penser alors qu'un ChatBot pourrait remplacer le psychanalyste (d'autant plus que ce n'est pas le psychanalyste qui a le pouvoir mais l'analysant par ce qu'il dit. Le premier ChatBot minimal, créé en 1966, était d'ailleurs un psychothérapeute se contentant de reprendre ce qu'on lui disait pour inciter à continuer).
Sexuation, Nom-du-père, désir, vérité
En même temps qu'il réduit le sujet à un effet de signifiant, Lacan va tenter de rendre compte de la structuration de son désir au-delà du besoin et de la demande. C'est à cette époque qu'il va donner, dans "La signification du phallus" (1958), une interprétation structurale du triangle oedipien et de la sexualité à partir du désir comme désir de l'Autre et de la fonction du Père.
Le Nom-du-Père vient se substituer au désir de la mère, ce pourquoi on parle de métaphore paternelle, d’introduire une coupure dans la relation mère-enfant mais surtout d’inscrire le sujet dans un ordre symbolique, par sa fonction de signification du désir de l'Autre. Le caractère traumatique de la sexualité est ramené à une position qui occulte des jeux plus complexes, erratiques et diversifiés des désirs inconscients, où le sujet émerge dans un champ de désir qui le précède et le déborde. Du moins, cela permet de comprendre que les positions occupées d'une fonction peuvent être remplies par d'autres (mâle ou femelle) selon les circonstances. Il n'empêche que la sexuation, le phallus, le désir, ne sont pas entièrement réductibles au signifiant. Il y a un progrès incontestable de la compréhension et de l'abstraction mais qui produira toutes sortes de dérives. En fixant le désir sous sa métaphore, il le fait disparaître comme désir, aussi juste soit-elle, la formalisation encore une fois éloigne de l'expérience, du dispositif, du désir de désir au profit d'un mathème transmissible mais détaché de son histoire singulière, héritage désirant qu'il essaiera de réintroduire dans le séminaire sur "Le Transfert" (1960).
Ce sont les psychoses qui témoignent de l'importance de cette fonction paternelle qui est liée à la question de la signification, de la vérité et de la croyance. En effet, ce dont il s'agit avec la fonction paternelle, c'est moins du père comme personne que la condition de possibilité d'un monde partagé, un langage commun, une loi qui s'applique indépendamment des désirs particuliers. Tout cela suppose qu'il y ait une instance tierce qui garantisse que les mots ont le même sens pour tous. La référence au père, ici, ne désigne qu'une position habituelle dans notre culture et notre enfance mais qui peut être occupée par d'autres (oncle, etc.) dans d'autres cultures ou circonstances. On voit cependant que la métaphore paternelle remplit deux fonctions, à la fois métaphore du désir de la mère et ancrage dans le discours social par la nomination, le nom-propre nouant sexualité, filiation et langage, qui n'est plus tant métaphore qu'inscription dans une lignée.
"Subversion du sujet et dialectique du désir" (1960) sera une tentative ambitieuse de combiner le niveau du langage et celui du désir. Au niveau du signifiant et du message explicite, on peut dire que le sujet reçoit son message de l'Autre sous forme inversée (il dit ce qu'il doit dire comme le font les ChatBots). C'est en cela que "L'inconscient est le discours de l'Autre". L'étage supérieur est celui du désir et de la jouissance, question adressée à l'Autre de ce qu'il me veut, de son désir, où "le désir de l'homme est le désir de l'Autre" dans tous les sens objectif et subjectif. Je désire l'Autre, (je veux être reconnu par lui), je désire ce que l'Autre désire, mon désir est le désir qui vient de l'Autre, qui se conforme à son désir. Sauf que l'Autre est lui-même manquant. Il n'y a pas de métalangage, pas de vérité dernière qui garantirait le sens et ce qui angoisse n'est pas tant que l'Autre soit absent mais que son désir ne soit pas lisible.
Le désir étant métonymique, chaque objet désiré, une fois atteint, révèle qu'il n'était que le substitut d'un autre objet. La cure ne peut ainsi viser la satisfaction du désir mais seulement la traversée du fantasme : que le sujet reconnaisse la scène fondamentale qui organise son désir, qu'il cesse de la subir comme réalité pour la reconnaître comme construction. Cependant, l'idée d'un fantasme originaire (proche du projet fondamental de Sartre) est assez contestable. Certes, il faut rendre compte du choix de la névrose et de la répétition mais cet originaire sert encore de souvenir écran qui occulte justement le désir non su des parents - ce que seront ensuite la jouissance et le sinthome : une suspension de l'analyse ?
La position du Nom-du-père comme garant de la vérité (qu'on retrouve dans les religions) y est à la fois confirmée et fragilisée, identifiée avec la garantie attendue de l'Autre de l'Autre que, justement, il n'y a pas. "Il n’y a pas d’Autre de l’Autre", impliquant que "Dieu est inconscient", ce qui constituera pour Lacan l'athéisme radical de la psychanalyse et ce qui l'oppose à la religion mais donc aussi, d'une certaine façon à l'imposture paternelle aussi bien qu'au sujet supposé savoir du transfert (qu'il faut dissoudre) - c'est-à-dire à la psychanalyse elle-même. On a là l'opposition à toute révélation définitive tout comme à une garantie par l'Etat, le but de la psychanalyse étant d'une certaine façon de guérir de la psychanalyse (du transfert), du regard de l'Autre, comme de ses certitudes. L'unique séance du séminaire sur "Les Noms-du-Père" (1963) se confronte frontalement à la religion en réaffirmant que la fonction paternelle est liée à la croyance alors que la mise au point sur "La science et la vérité" (1965) tentera d'ancrer la psychanalyse dans la science en se démarquant du dogmatisme de la vérité religieuse qui recouvre la vérité comme cause (interpersonnelle).
les impasses de la passe
On peut dire qu'à partir de la publication de ses Ecrits (1966), ce seront les perspectives précédentes qui seront reconsidérées et les espérances qu'elle avaient pu susciter. Depuis l'excommunication de Lacan par l'IPA en 1963, suivi de la fondation de l'EFP ainsi que de l'hébergement de son séminaire par l'École Normale Supérieure qui l'ouvre à un public universitaire, cela introduisait un brouillage entre analystes et étudiants, interrogeant la question irrésolue de la fin de l'analyse et de "L'acte analytique". L'acte de l'analyste serait un acte qui ne se garantit d'aucun savoir préalable et qui ne produit pas tant un savoir que quelque chose de l'ordre d'un rapport modifié à la vérité difficile à évaluer, ce qui, paradoxalement, aboutit à la recherche d'un marqueur de la fin de l'analyse comme destitution subjective par l'institution de la Passe (1967) ! Cela n'aboutira à rien sinon à servir d'examen de passage et renforcer la dimension initiatique idéalisant le désir de l'analyste, supposé donc ne s'autoriser que de lui-même mais garanti par l'institution ! Dans ce passage, le désir est encore présent mais, avec le fantasme, la bascule s'annonce déjà vers la jouissance en même temps qu'est de plus en plus affirmé l'échec final de la psychanalyse qui se contente d'apprendre à faire avec (ce qui n'est déjà pas si mal).
Les mathèmes, de la jouissance au symptôme
Après avoir voulu dégager par ses mathèmes la spécificité du discours analytique par rapport aux autres discours, notamment par le type de vérité en jeu, il prendra acte des limites de la psychanalyse, tout comme Freud avant lui, n'arrivant pas à sortir de la répétition ou du refoulement et posant à nouveaux frais la question du but de l'expérience. Pourquoi donc les sujets restent attachés à leur souffrance comme au transfert, pourquoi la répétition résiste à l'interprétation ? La réponse que donne Lacan à cette résistance n'est guère satisfaisante d'en accuser la jouissance, les bénéfices secondaires, puis le symptôme, dans une sorte de tautologie arrêtant l'analyse de ce qui lui a donné forme dans l'enfance, pris dans le désir insu des parents. Mais, au fond, il semble que désormais, il ne s'agit plus que de rationaliser l'échec de l'analyse et de son paradis, échec bien sûr partiel, qui n'annule pas le positif, mais ce qui renforce l'interrogation. Ne pourrait-on dire pourtant que, le fait qu'il n'y ait pas de fin assignable ne diffère pas de la vie ni de l'Histoire ?
Il faut s'y résoudre, tout discours est du semblant, même s'il produit des effets de vérité. La théorisation des 4 discours est aussi l'ouverture au social. La loi symbolique ne suffit pas, il faut des dispositifs organisant les rapports sociaux et la jouissance. Cette nouvelle insistance sur les dispositifs où s'inscrit le sujet, privilégie la synchronie en acte sur la diachronie individuelle, en déplaçant l'accent du désir de l'Autre (che vuoi ?) à la jouissance de l'Un et de la répétition. Le discours analytique lui-même se reproduit par la jouissance qu'il entretient.
Surtout à partir du séminaire "Encore" de 1972 - le dernier grand séminaire - qui se met sous le signe de la répétition de la jouissance, Lacan égrènera des formules négatives décisives (Il n'y a pas de rapport sexuel, La Femme n'existe pas) faisant suite aux plus anciennes (il n'y a pas de métalangage, pas d'Autre de l'Autre), ce qui ne devrait laisser aucun espoir. Cette nouvelle promotion de la jouissance se voulant d'une certaine façon désexualisée en fonctions logiques, produira une théorisation des jouissances "masculines" (phalliques) et "féminines" (pas-toutes) reportant la sexuation sur les modes de jouissances. En dépit d'un rapport au tout qui a sa pertinence, voulant dépasser le sexe biologique, cela produira pas mal de malentendus quand il ne servira que de nouveau marqueur identitaire, une nouvelle dogmatique sexuelle détachée de l'histoire singulière.
C'est enfin le moment où il reconnaît la contradiction insurmontable d'une psychanalyse qui ne peut pas être une science au sens positif sans se perdre, mais qui ne peut pas renoncer à la rigueur sans retomber dans la suggestion. Ainsi, il prend cette fois ses distances avec la linguistique, se réclamant désormais ironiquement d'une "linguisterie". Si l’inconscient est bien structuré comme un langage, il n’est pas du champ de la linguistique. Cela l'amène à insister davantage sur la matérialité du signifiant, sur les effets d’équivoque et de jeux de mots, sur ce qui n'est plus une figure de rhétorique et plutôt mot d'esprit. Cela l'amène à dire que "Une langue n´est rien de plus que l´intégrale des équivoques que son histoire y a laissé persister" (L'Étourdit 1972), ce qui est strictement conforme à la phonologie mais s'il est important d'entendre le son, ce qui n'est pas à lire dans l'énoncé, il n'est pas sûr que l'usage qu'il faisait de l'homonymie était toujours pertinent, outre que c'est assez vite lassant, pouvant devenir un tic chez certains. En tout cas, cela fait de l’inconscient un savoir faire avec lalangue, le savoir de l'inconscient étant du côté de la jouissance, non pas du côté de la vérité, vérité dont il pointe les limites, ne pouvant se dire toute car recouvrant l'énonciation dès lors "Qu'on dise reste oublié derrière ce qui se dit dans ce qui s'entend". Malgré cette lucidité, on ne peut dire qu'il arrivera à réintroduire l'énonciation et la parole pleine d'où il était parti, en rajoutant au contraire de plus en plus dans l'abstraction.
Vérité/Savoir
A de multiples reprises, Lacan a insisté sur l'antinomie du savoir et de la vérité, comme de la pratique (parole, désir, transfert, coupure) et de la théorie (structure, décodage, formalisation). On ne peut dire qu'il n'en était pas pleinement conscient mais toutes ses tentatives pour en dépasser les apories et sortir de la dogmatisation de la théorie psychanalytique ne feront qu'en renforcer les contradictions. Les mathèmes désincarnés (ou les noeuds) censés transmettre l'intransmissible et formaliser l'inanalysable n'auront pas arrangé le problème, nourrissant de nouveaux dogmatismes.
A chaque fois que Lacan a voulu systématiser et formaliser, cela finissait par tourner à vide, certes après avoir permis de mettre en valeur des phénomènes inaperçus, dans la continuité de ce que la psychanalyse aura mis au jour. Même le noeud borroméen (RSI et Sinthome) a pu améliorer notre compréhension avant de se perdre dans la topologie et devenir purement formel. Il n'a pas toujours réussi à garder les acquis précédents dans ses reconstructions successives qui témoignent de sa recherche et de son caractère non dogmatique dans ses systèmes successifs, mais partiellement incompatibles, qu'on ne peut prendre pour un progrès sans perte alors que c'est à chaque fois l'échec précédent qui relançait la recherche, effort de rendre compte de la pratique qui à chaque fois s'épuise en formalisme appelant son dépassement selon une logique dialectique sans fin qui se prouve n'être, au lieu et place d’un progrès idéal, que les avatars d’un manque (« C’est notre Aufhebung à nous, qui transforme celle de Hegel, son leurre à lui, en une occasion de relever, au lieu et place d’un progrès idéal, les avatars d’un manque. » Écrits p. 837).
Dans le formalisme "structuraliste" de l'époque, il y avait une prétention à l'universel et donc à se détacher aussi bien du biologisme ou naturalisme que de sa propre société ou culture, c'est-à-dire du sens. Après Mai68 surtout s'y ajoutait une volonté de sortir du familialisme au profit de processus sociaux formels et de places symboliques. Ces bonnes intentions constituent cependant un contre-sens pour la psychanalyse justement, Lacan s'étonnant encore à la fin de sa vie que tous les analysants finissaient toujours par parler de papa maman. C'est bien pourtant ce que la psychanalyse avait montré dès le début avec l'Oedipe, qu'il ne suffit pas de rejeter quand il structure l’inscription du sujet dans une histoire relationnelle par le désir de désir qui se règle sur le désir insu des parents. Pour autant, il serait tout aussi trompeur de prétendre à la certitude d'une scène primitive que de se fixer sur un signifiant originaire.
La psychanalyse ne sort jamais d'une ambiguïté fondamentale car on ne peut simplement la ramener à ses effets, ce qui est en jeu étant bien la vérité, vérité du sujet et position du sujet par rapport à la vérité. Dans cette épreuve de la vérité, des vérités sont en effet découvertes mais sans pouvoir être garanties comme vérités dernières (souvenir écran) et c'est la position par rapport à la vérité qui change à la fin, sans que là non plus on puisse en faire un critère assuré et pour toujours (on a la même difficulté que les bouddhistes avec l'éveil). Entrer en psychanalyse est certainement vouloir essayer de changer mais sans autre promesse qu'un rapport réflexif à soi.
Cela met en lumière la position impossible de la psychanalyse qui ne peut ni renoncer à la vérité (comme la science), ni la garantir (comme la religion). C'est, comme on l'a vu, l'impasse de la passe, et qui met en relief que la psychanalyse ne peut promettre de "rencontrer sa vérité", comme on l'entend trop souvent, tout au plus de se libérer de quelques symptômes, changer son rapport à ses idéaux et mesurer l'incidence du désir de ses parents (ou d'autres) sur ses propres désirs. Par contre, l’idée même de guérison complète repose sur une fiction d’unité du sujet alors que l'expérience oblige à reconnaître l'échec, au moins relatif, de l'analyse interminable.
Vérité/sens/religion
La psychanalyse a donc bien affaire avec la vérité en même temps qu'elle ne peut fixer un sens et ne peut qu'en mi-dire. Rappelons que Lacan était parti du sens du délire avant de se restreindre au jeu des signifiants. Cela n'empêche pas le sens de se reconstituer - c'est la fonction du Père et plus généralement du langage - ni la religion de se perpétuer et même dans des institutions analytiques dogmatiques. C'est bien connu, les associations de psychanalystes fonctionnent comme des Eglises ou des sectes, vieux constat que Lacan n'a pas réussi à contrer, ni par la passe, ni par la dissolution. Les réseaux transférentiels continuent en pratique à les organiser, témoignant à quel point il n'y a pas eu de dissolution du transfert comme on le prétend. La psychanalyse est à la fois anti-religieuse par construction et structurellement proche de la religion. Lacan en était tellement persuadé qu'aux moments cruciaux (Discours de Rome, Les Noms du Père, La troisième), il se sentait obligé de se positionner vis-à-vis de la religion, ne visant pas tant une religion particulière que ce que la psychanalyse ne doit pas être - mais plus pessimiste sur l'avenir de la psychanalyse que sur celui des religions.
La religion est, en effet, non seulement une machine à produire du sens mais une fonction de garantie du sens, de la loi, de la dette et de la filiation, comme les récentes études historiques le confirment, fonction plus généralement de la culture comme fondation d'une vérité partagée, fournissant un cadre général explicatif donnant sens à tous les aspects de la vie, avec tout un système de devoirs et d'interdits. Comme on l'a vu historiquement, la forme religieuse est juste la forme que prend la culture dans les civilisations rassemblant des peuples mélangés et coupés du culte des ancêtres. C'est une vérité collective, partagée et surtout garantie (Dieu, révélation, tradition, ancêtres), tout autre chose que la vérité personnelle et secrets familiaux. On peut donc considérer les religions comme des substituts au culte des ancêtres, comme si la fonction paternelle généalogique et identitaire assurée par le culte des ancêtres, ancré dans le lieu, avait été transférée aux dieux dans les cieux. Cela implique que, si la fonction paternelle est ultimement du côté de la constitution du langage et de la culture commune, de la nécessité d’un tiers garant du sens et du désir, alors elle n'est plus spécifiquement paternelle ni projection psychique mais structure symbolique sociale n'ayant pas de lien nécessaire avec la différence sexuelle, la filiation ou la petite enfance. Reste que le lien moral et le rapport à la Loi et la transgression dépendent bien de l'histoire singulière où le père reprend son rôle de surmoi car, contrairement à la dimension sociale des religions, la psychanalyse n'a affaire qu'à la singularité d'une histoire personnelle, les efforts pour politiser l'analyse n'ont fait que la pervertir même si on peut dire que "Le collectif n'est rien que le sujet de l'individuel" (Le temps logique).
Ce qui oppose psychanalyse et religion, c'est aussi leur promesse de salut (Thérapeutes) dont la psychanalyse a bien du mal à se débarrasser. Là où la religion offre sa consolation, colmate le réel en permettant d’interpréter la souffrance, d’expliquer le mal, de donner une cohérence globale, de donner une réponse à l'énigme du désir ou de l’existence, l'analyse se confronte à ce qui ne va pas, aux failles du sens. On pourrait même y voir le symptôme de la perte du religieux dans nos sociétés, mais en même temps, le fait que la psychanalyse recourt à la parole, l’interprétation, le transfert et même l'institution la cantonne dans la proximité des religions, d'où l'importance de se raccrocher au discours de la science.
Que reste-t-il de la psychanalyse ?
Il y a deux versants qui orientent le dispositif, soit celui de l'énonciation et du transfert, soit celui du refoulé familial, de la prise en charge des désirs parentaux (première évidence clinique sur quoi insistait Dolto qu'il faudrait réhabiliter sur ce point sans endosser sa foi religieuse ni tomber dans le roman familial). Si le transfert est bien au coeur du dispositif analytique tel qu'il a été découvert dans son efficience propre, il n'est pas pour autant toujours nécessaire pour reconstruire son histoire, ni à valoriser en soi, et surtout pas pour une impossible guérison supérieure opposée aux autres thérapeutiques. C'est le désir comme désir de l'Autre et la force de la suggestion qui empêchent de réduire la psychanalyse à la remémoration d'un passé traumatisant ou refoulé et fait de l'analyse du transfert son enjeu principal. Le transfert incarne d'autant plus le désir de l'Autre qu'il refuse d'y répondre, trahissant ainsi le désir de l'analysant confronté au sujet supposé savoir dans sa nudité pour lequel il construit ses récits successifs, ces "mythes individuels du névrosé". Dans cette reconstruction de soi après-coup qui n'est pas réductible à une relation duelle, la méconnaissance et le mensonge ont une place essentielle pour nous conformer à notre image. Tout cela est la conséquence logique de l'absence de garanti, c'est-à-dire de l'inexistence de Dieu, mais surtout du fait qu'il n'y a pas de métalangage ou, si l'on veut, qu'il n'y a pas de sens de l'existence donné d'avance.
La psychanalyse n’est ni une science du salut ou de la guérison, ni une mystique de l’expérience mais un dispositif incertain produisant des effets partiels, sans garantie. Du coup, même l'insistance sur l'énonciation, l'expérience, le transfert est aussi religieuse que le dogmatisme des mathèmes, entretenant le mystère initiatique de la présence. Repérer l'efficace d'un dispositif, ce qu'il a produit, pas ce qu'on y cherchait ou qu'il semblait promettre, est important pour le comprendre mais, dès lors qu'il n'y a pas de véritable salut au bout, tout au plus un mieux relatif, il n'y a pas de raison de valoriser outre mesure ce que Lacan lui-même désignait comme imposture. La seule raison de faire une psychanalyse et perpétuer le discours analytique ne serait alors, comme Lacan le dit dans Télévision, que d'être déjà dans le transfert à supposer un savoir et vouloir continuer l'examen. Il n'y a aucune raison sinon de médire d'un dispositif qui s'oppose en principe à la normalisation et la suggestion, s'adressant à la liberté de la libre-association pour nous questionner sur notre désir et en dévoiler quelques vérités, mais au risque de qui tente l'aventure. Question d'éthique qui là encore peine à se distinguer de la religion et des pouvoirs magiques de la parole. Pratique de l'impossible ?
Si quelque chose s'y avère décevant, cette praxis doit s'avancer vers une conquête du vrai par la voie de la tromperie, car le transfert n'est pas autre chose, tant qu'il n'y a pas de nom au lieu de l'Autre, inopérant. Si ma marche est progressive, prudente, n'est-ce pas tout ce que j'ai tenté de promouvoir dans cette voie contre quoi j'ai toujours à me prononcer, sans quoi elle risque de glisser vers la voie de l'imposture.
Lacan, Les Noms du Père, 1963