L’Etat universel et homogène

Junger-Ernst-L-Etat-UniverselA mesure que la mondialisation progresse, plus nombreux sont ceux qui voudraient s'y soustraire par un retour à une Nation idéalisée dans un splendide isolement alors même que la moindre mesure originale tentée soulève des tempêtes et oblige à revenir en arrière. La pression extérieure est incontestablement homogénéisante, tout comme les prix ont tendance à s'unifier dans des marchés ouverts. Le déplorer ou vouloir le refuser ne change rien à l'affaire, sauf à vouloir dresser un mur entre nous et le reste du monde, ce qui n'est plus du tout tenable. Nous faisons partie de ce monde et de ce temps, comme de cette Europe si faiblarde. Le seul territoire qu'il nous reste est celui de la proximité, ce qui n'est pas rien et le lieu des alternatives locales à la globalisation marchande mais ce n'est pas ce qui empêchera le monde de continuer à s'unifier.

Il fut un temps, pas si lointain, où le mondialisme semblait n'être qu'une idéologie d'élites cosmopolites alors qu'on semble découvrir avec retard l'effacement effectif des frontières qui se manifeste bruyamment par l'exil fiscal notamment. Sur la fiscalité, là aussi, nous avons donc perdu la possibilité de trop nous écarter de la norme européenne. La démocratie nationale a bien perdu l'essentiel de sa substance. On peut en éprouver légitimement un sentiment de dépossession. Nous appartenons indubitablement à un Empire plus large dont l'éclatement est toujours possible dans ces moments de crise mais qui ne nous redonnerait pas l'éclat d'antan et précipiterait plutôt notre déclin alors qu'une Europe unie redeviendrait, pour un temps au moins, la première puissance.

Ce n'est pourtant qu'une partie de la question car, on observe surtout la constitution d'une sorte de gouvernement mondial de l'économie, notamment à travers les politiques coordonnées des banques centrales et la régulation des marchés financiers - mais pas sur les monnaies qui restent encore nationales. Impossible de savoir, donc, si cette solidarité résistera à la guerre des devises qui a commencé mais ce ne serait sans doute qu'un accroc dans un mouvement de plus long terme d'unification du monde déjà largement effective, Etat universel en formation depuis longtemps.

Certains voient dans l'émergence d'un Etat supra-national le résultat d'un complot américain, ou même plus précisément des Rothschild, et auquel Kojève notamment aurait prêté main forte ! L'histoire ne serait ainsi qu'une suite d'intentions mauvaises, comme dans les conceptions policières de l'histoire ignorant les forces matérielles et les tendances de fond. On peut faire plutôt de l'unification du monde une conséquence de l'entropie universelle et du développement des communications. C'est cette dimension entropique qu'on va examiner ici et que René Passet pense retrouver dans l'interprétation de la fin de l'histoire et des classes sociales comme homogénéisation des populations en même temps que différenciation des individus.

L'expression d'Etat universel et homogène vient de Kojève qui interprète ainsi la fin de l'histoire hégélienne incarnée par Napoléon à Iéna, apportant avec le code civil libertés individuelles et raison universelle comme héritage de la grande révolution. La suite de l'histoire ne serait que l'accomplissement de cet acte fondateur, y compris le communisme chinois interprété comme l'occidentalisation de la Chine. On peut douter que ce soit une conception véritablement hégélienne, qui reste attachée aux esprits particuliers des peuples et renâcle à dépasser son époque. Hegel parle de façon plus énigmatique de la fin du temps lui-même dans la Phénoménologie (ce que Kojève interprète comme un monde qui ne peut plus être nié par l'action, p467), mais on ne trouverait pas trace de ces spéculations par la suite, notamment dans les Principes de la philosophie du droit. Kojève revendiquait paradoxalement une lecture marxiste de Hegel (il se considérait comme la conscience de Staline bien qu'ayant fui la Russie communiste et participant à la construction européenne!). C'est à ce titre qu'il parle du caractère homogène de la société future comme d'une société sans classes (où chacun aurait la satisfaction d'être reconnu par les autres).

Dans son maître livre sur "Les Grandes Représentations du monde et de l’économie, à travers l’histoire", René Passet met en relation les théories économiques avec les paradigmes scientifiques du moment, ce qui lui permet de renouveler le sens de l'abolition des classes et de la fin de l'histoire comme état d'entropie maximum. Je dois dire que j'ai beaucoup de mal à croire que cela puisse correspondre à la pensée de Marx lui-même dont la dialectique reste plutôt mécanique dans l'abolition des classes par la classe inférieure, négation de la négation qui n'est pas de l'ordre de la dispersion, se voulant plutôt d'une logique implacable à se retourner comme un gant (les derniers seront les premiers). Cela n'empêche pas une contamination inconsciente du marxisme postérieur, ni surtout que la reformulation dans un nouveau paradigme scientifique n'en dévoile une toute autre vérité modifiant notre regard sur la mondialisation.

En tout cas, le caractère homogène de l'Etat universel postulé par Kojève en démontre le caractère entropique. Pour un historien comme Toynbee, la tendance à la mondialisation commence avec la première civilisation, alors que pour Norbert Elias, elle relèverait plutôt de "la Dynamique de l’Occident", un expansionnisme qu'il débute avec les premiers rois de France qui étendent leur pouvoir territorial en commençant par Montlhéry ! On ne peut dire qu'il n'y ait pas chez eux l'idée d'homogénéisation des populations mais seulement comme conséquence de l'extension de l'Empire ou, pour Elias, société des individus sans rapport immédiat avec l'unification du monde. C'est de relier l'extension dans l'espace et l'uniformisation générale qui montre la similitude avec les phénomènes thermodynamiques.

Heidegger mettait l'uniformisation du monde, qu'il craignait plus que tout, sur le dos de la technique et des industries de masse ("car cette uniformité est l’instrument le plus sûr de l’empire complet, parce que technique, sur la terre". Chemins p99) mais la technique n'est ici que le véhicule d'une loi plus universelle. Quand, en 1960, Ernst Junger écrit "l'Etat universel", ce n'est ni une apologie de l'étatisme, ni une condamnation de la destruction des frontières mais simplement de l'ordre du constat. On peut trouver cela d'autant plus surprenant qu'il y avait alors deux blocs qui s'affrontaient mais c'est justement de leur identité qu'il déduisait la formation d'un Etat universel (on peut même s'amuser du copyright qui précisait, à l'époque, "y compris l'U.R.S.S." témoignant de leur intégration). Il va jusqu'à parer ce futur Etat sans ennemis, qu'il imagine donc minimal, de tendances anarchiques sans avoir peur de faire de l'anarchiste, un homme sans attaches, le prototype même du citoyen d'un Etat universel ! Il ne semble pas craindre l'uniformité pour autant, encore moins d'y perdre notre humanité comme nous en menacent sans arrêt tous les réactionnaires au nom des valeurs, de la famille, de la nature comme de la culture ("L'homme, en tant qu'espèce, s'avance invulnérable à travers les ruines des générations, des peuples et des cultures", p58). Ce qui est intéressant, au seuil des années 1960, c'est de souligner déjà l'uniformisation des sexes s'ajoutant à l'homogénéisation des peuples et des cultures, renforçant son caractère entropique.

L'uniformisation actuelle des sexes est l'un des symptômes de l'aspiration où s'annonce l'avènement d'un Etat universel. Ce n'est pas le seul. Il faut comprendre dans ce contexte le nivellement des races, des états et des classes, et aussi des grandes divisions naturelles, comme les saisons, ou le jour et la nuit. p79

Cependant, au lieu d'imputer cette uniformisation à une entropie naturelle, il en fait plutôt un triomphe de la norme, ce qui n'est pas du tout la même chose, donnant l'illusion qu'on pourrait y avoir prise alors qu'on a plutôt un affaiblissement de la norme sexuelle et une libération des moeurs sur laquelle il est plus difficile de revenir (même si beaucoup en rêvent). On peut s'étonner à juste titre que des critiques (comme Clouscard) puissent interpréter à l'envers comme normalisation la dissolution des normes sociales, ce qui se comprend par le fait qu'en l'absence de norme imposée, on ne peut plus vraiment en changer, mais c'est une erreur complète d'appréciation des transformations en cours (confusion entre homogénéisation entropique et norme sociale). En fait, on peut dire que plus la démocratie étend les libertés individuelles et plus elle limite le champ de la décision démocratique, dépérissement de l'Etat et de la démocratie en même temps que démocratisation de la société. C'est avec ces contradictions qu'il faut composer et qui ne sont pas seulement celles du marché mais bien de la liberté (des modernes que Benjamin Constant opposait à la liberté des anciens - il n'y a rien de nouveau dans ces tendances de fond).

Lorsque j'avais lu l'essai d'Ernst Junger, il m'avait fortement déplu, non seulement parce qu'on l'assimilait un peu trop aux nazis, mais parce que l'Etat universel semble bien nous condamner à l'impuissance, une forme de totalitarisme assurément puisque sans extérieur, et je croyais encore à l'échelon national à l'époque, mais il ne suffit pas de nier les faits devant une mondialisation de plus en plus effective et envahissante, sans égard pour nos protestations. René Passet a d'ailleurs eu un rôle important dans la reconnaissance de ce fait accompli en substituant l'altermondialisme à l'antimondialisme, en particulier pour des raisons écologiques, affrontés à des problèmes globaux comme celui du climat mais il n'est pas sûr qu'il y ait une alternative à ce niveau global. Si on peut toujours dire que la mondialisation a été voulue, votée par des parlements, et qu'il a fallu une main humaine pour ouvrir la bouteille de gaz, il est bien plus difficile de remettre le gaz dans la bouteille ! C'est même la définition de l'entropie de ne pas pouvoir revenir en arrière. On comprend bien que si l'Etat universel n'est pas le fruit d'une volonté mauvaise mais de la simple entropie humaine, il ne peut plus être "nié par l'action" (sinon localement), tout au plus corrigé par la négociation. Indubitablement, plus les individus se différencient et se mélangent, plus on perd prise sur cette "multitude", c'est un fait. Il n'y a plus d'alternative globale possible dans une société d'individus libres. On comprend bien qu'on peut changer facilement des structures très ordonnées et hiérarchisées, en changeant de tête ou d'organisation, mais qu'on n'a plus aucune prise sur une masse agitée et indifférenciée dans laquelle on ne peut donner que des coups d'épée dans l'eau.

L’appellation d'Empire ne convient pas pour un pouvoir sans empereur, informe et distribué, impossible à renverser. Il ne faut pas faire non plus comme si le processus était achevé mais, si on pouvait déjà parler d'Etat universel quand le monde était divisé, que dire depuis l'effondrement de l'URSS ? C'est de là qu'on date habituellement la mondialisation, appelée alors Nouvel Ordre Mondial et constituant l'ébauche d'un Etat universel conjuguant notamment ONU, OMC, FMI, G20 et banques centrales. Son effet le plus massif aura été le développement des pays les plus peuplés qui va avec une évidente uniformisation des pays, quoique cultivant leurs identités - mais déjà folklorisées. Il ne semble pas que les islamistes, qui sont les derniers opposants à l'ordre mondial, puissent résister longtemps à cet enrichissement général. Par contre, à l'intérieur des différents pays, on assiste au contraire à l'exacerbation des inégalités. Pour l'abolition des classes, on peut repasser, ce qui semble contredire la tendance entropique à l'égalisation (des températures). C'est qu'il ne suffit pas de s'en tenir à la thermodynamique des systèmes fermés ni même faire intervenir les structures dissipatives de Prigogine mais plutôt la théorie des systèmes avec ses flux d'énergie (de matière et d'information) pour comprendre que plus on met d'énergie dans un système et plus les flux creusent les inégalités en exacerbant les différences entre les capacités de captation de cette énergie. Ainsi, on peut être sûr que lorsqu'on déverse une manne monétaire pour une raison ou une autre dans un coin reculé, elle ne sera pas égalitairement répartie mais accaparée par les plus malins ou les plus actifs. On a donc plutôt un double mouvement d'homogénéisation globale d'un côté et d'inégalités individuelles de l'autre. C'est qu'il y a aussi une dialectique de l'entropie et différentes temporalités, le temps pouvant être aussi constructeur à plus long terme et l'improbable de plus en plus probable avec le temps.

C'est donc un peu plus compliqué et si on peut regretter la perte des frontières comme des repères traditionnels, voire de traditions locales pouvant remonter à la préhistoire, on souhaiterait bien plus d'entropie du côté des revenus alors même que la suppression des frontières restreint notre marge de manoeuvre et pousse à la baisse la pression fiscale : on peut dire que l'entropie globale empêche d'augmenter l'entropie locale. Il semble bien qu'on perde des deux côtés mais le règne de l'entropie universelle n'a rien pour nous étonner, ce n'est pas une découverte l'absence de providence divine. Pas de quoi nous réduire à la passivité alors que le vivant n'est rien d'autre que ce qui triomphe de l'entropie, seulement ce triomphe ne peut être qu'à chaque fois local, n'affectant en rien l'universalité d'une entropie qu'on ne peut inverser que localement et par une action répétée avec constance. Il ne s'agit donc absolument pas de prétendre qu'il suffirait de laisser faire mais d'abandonner nos fantasmes de toute puissance et de maître du monde en prenant la mesure des phénomènes qui relèvent de l'entropie universelle pour y calibrer nos stratégies (plutôt que tout mettre sur le dos de la Technique, de l'Argent, du Capitalisme, du Néolibéralisme ou du Marché). Chaque intervention visant à inverser l'entropie à un niveau supérieur par organisation collective réduit notre part et notre marge de manoeuvre tout en augmentant les temporalités en fonction des masses en jeu.

Chaque niveau a sa pertinence mais il ne faut pas confondre la démocratie de face à face ou de petits groupes avec les démocraties représentatives qui sont le lieu de rapports de forces et de compromis. Au niveau de l'Etat universel, c'est encore pire. Pour peser à ce niveau, car c'est possible, il faut passer par le biais de ce qu'on appelle les ONG notamment. Nous sommes loin d'être pour autant au niveau maximum d'entropie. Il reste des blocs différenciés et plus ou moins hostiles. Cela pourrait jouer, notamment dans la guerre des monnaies, du moins tant que l'unification du monde n'est pas achevée, ce qui peut prendre pas mal de temps encore... Il faudrait juste prendre en compte les nouvelles conditions de l'activité politique et son nécessaire recentrement sur le local, non pas délaisser le global mais le penser à partir du local. Si une autre mondialisation est possible, c'est à partir d'un réseau d'expériences locales.

En fait, l'intensification des communications numériques qui participe à l'entropie humaine, à l'unification du monde en même temps qu'aux inégalités, est aussi ce qui peut multiplier les initiatives locales en réseau. Cette autre façon de se relier au reste du monde pourrait constituer l'ébauche d'une sorte d'organisme planétaire entretenant ses conditions de vie, amenant à partir du local la lutte contre l'entropie à un niveau supérieur qui est encore de la science-fiction mais dont nous avons déjà tous les moyens. Rien à voir avec un romantisme révolutionnaire rêvant de s'attaquer directement à la totalité (qui cèderait devant notre force de conviction) mais perspective plus adaptée à ce qui est sans aucun doute une fin de l'histoire telle qu'on l'a connue jusqu'ici sans que ce soit la fin des luttes politiques ni de la transformation du monde, ni du progrès de nos libertés, mais selon de toutes autres voies, plus progressives et qui, pour une bonne part, devront se construire patiemment par le bas (bottom-up), l'Etat universel assurant la stabilité de l'environnement (comme l'ancienne Pax Romana).

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17 réflexions au sujet de « L’Etat universel et homogène »

  1. Ca correspond à ce que j'observe, même les "puissants" tâtonnent avec les quelques leviers qu'ils ont. Se débrouillent et se rattrapent aux branches. Ils sont souvent des technocrates un peu gris d'apparence, peinant à leur tâche, se tapant des réunions et des textes pas du tout romantiques, avec pour seule compensation des salaires pas trop mauvais, une forme d'humilité de fait vaguement compensant leur impuissance fréquente. Jonglant sur le fil avec la com, le droit, les directives économiques, les coteries.

    Pour ce qui est de la localisation, elle parait nécessaire, mais je ne vois pas encore comment elle se fera. Sans doute par un effet global que c'est ainsi qu'elle s'établit par une forme d'usure de par l'évidence, que les concertations mondiales ont leur part, mais ne suffisent pas, pas plus que d'ignorer ces concertations mondiales laborieuses.

  2. La relocalisation n'intéresse personne mais elle se fait quand même et notamment dans les pays du sud à l'économie asphyxiée. Des villages renaissent, des artisanats, des monnaies locales. Tout cela reste microscopique et j'ai du mal à y croire autant que les autres, c'est tout ce qui m'apparaît possible mais si on me prouve le contraire, je veux bien.

    Plutôt que de prétendre que j'ai la solution au problème ou prédire l'avenir, il m'intéressait surtout ici de réfléchir à cette question de l'entropie humaine, prendre la mesure du problème au moins.

    Le difficulté des alternatives, c'est qu'elles sont un appauvrissement monétaire au regard de la société de consommation et qu'il est donc plus facile de s'y résoudre quand on est déjà appauvri (sinon on n'accepte pas la moindre anicroche à notre pouvoir d'achat). Malgré l'euphorie boursière, je suis toujours persuadé qu'on devrait aller à la catastrophe mais l'Etat universel arrivera peut-être encore à faire des prouesses pour éviter que les grands pays ne sombrent. Sans effondrement, cette relocalisation prendra beaucoup plus de temps.

  3. Quand l'imprimerie a été inventée, ce n'est pas le latin qui s'est imposé, mais au contraire on a assisté à un renouveau des langues vernaculaires. L'unification demeure complexe et contradictoire. On n'a pas d'un côté l'universel et de l'autre le local. Les périmètres intermédiaires continuent d'avoir leur pertinence et leurs frontières. Ce qui est certain c'est que nous avons besoin d'un contrat social minimum en rapport avec nos échanges. Ce contrat social est en fait issu d'une cascade de contrats sociaux correspondant aux différents périmètres de pouvoir (concernés par des prises de décisions) encastrés, voire enchevêtrés. Un contrat social, c'est seulement un ensemble de règles communes, effectives sur un périmètre -pas nécessairement géographique- sur lesquelles on s'accorde afin que ce ne soit l'inévitable loi du plus fort (entropique?) qui s'impose. Le creusement des inégalités me semble être une mesure de la carence d'un ou plusieurs contrats sociaux, cette absence affectant l'ensemble des contrats sociaux.

    Par exemple en ce qui concerne la monnaie, l'absence de SMI retire aux états une partie des moyens d'action conférés par une souveraineté monétaire s'inscrivant dans un SMI (un vrai bancor me semblerait apte à assurer cet élément de contrat social/SMI). Je ne dis pas qu'on a en ce moment les moyens et l'opportunité de remettre en place un nouveau SMI satisfaisant, c'est à dire redonnant assez de marge de manœuvre locale (état), mais cet état de fait perturbe l'ensemble des économies et pèse probablement sur les inégalités (par exemple en étant favorable à la concentration de pouvoir des multinationales et le pouvoir des mafias). Il reste à créer des monnaies locales complémentaires pour se redonner un peu de moyen d'action à une échelle locale plus restreinte.

    Au bout, ce que je conteste de votre article, c'est cette dichotomie qui me semble artificielle et simplificatrice entre l'universel et le local.

    • J'oppose surtout un mouvement d'ensemble qui n'est pas voulu mais subi, même si on peut tenter de peser dessus de façon plus ou moins efficace, et ce qui correspond à notre rayon d'action qui est plus local, appliquant le principe que l'inversion de l'entropie est toujours ponctuelle, jamais générale (même si elle peut réguler la totalité du climat par exemple).

      Je ne crois pas qu'on puisse identifier l'Etat universel aux anciens empires ni aux alternances entre moments d'unification et de division qui existent toujours mais ont beaucoup moins de portée dans un monde unifié notamment par internet. L'interprétation entropique s'oppose à une interprétation comme un empire voulu pouvant disparaître. C'est l'identification par René Passet de la fin de l'histoire avec l'entropie maximum qui me semble donner un tout autre point de vue que les habituels en arrêtant de considérer que le monde serait voulu, pensé, alors qu'il est matériel (rapports de forces internationaux), qu'il y a des "effets pervers" non voulus, qu'il faut toujours corriger le tir car on n'en a jamais fini avec l'entropie. Il s'agit, au fond, de rendre compte de notre impuissance pour dégager les voies restantes pour la contourner.

    • C'est des délires d'extrême-droite complotiste avec l'Eglise catholique contre le satanisme ou le Noachisme qui serait responsable de la mondialisation au nom d'une religion universelle (ce qu'était le catholicisme).

      Je dis exactement le contraire, que la mondialisation date de l'origine et qu'elle n'a pas besoin d'être voulue, même s'il y a bien sûr des chauds partisans de cette mondialisation mais ce n'est pas du tout ce qui est déterminant.

      On comprend qu'on cherche des coupables si l'on ne reconnaît pas les causes matérielles (en plus si on pense que la France est éternelle et la fille aînée de l'Eglise!). C'est tout l'enjeu de cet article.

      • Je ne renie pas des causes matérielles à l'histoire mais je n'en écarte pas non plus des acteurs humains et forcément des idéologies et donc des causes "spirituelles". La modernité a plus que demontré que le marché était un monothéisme comme un autre...
        Ceci dit je suis plutôt sur vos positions de promouvoir une mondialisation démocratique ce dont nous pouvons aisemment convenir que nous sommes loin.
        C'est comme certains de dire que la finance est sans visage? Ca aussi c'est de la pure propagande.... (et je distingue finance de finance...)
        Enfin il faut bien adopter un angle de vue pour traiter d'un sujet et si devais adopter cet angle matériel je dirais qu' il est possible que la mondialisation soit autant entropique (uniformisation) que néguentropique (développement du numérique) ce qui pour vous paraphraser peut nous faire contempler notre impuissance. Cependant s'il faut bien admettre des limites à l'humain c'est qu'il y a aussi du potentiel....(A ce que je sache il n'y a pas de limites au vide?) Quant à P.Hillard je ne connais pas bien mais j'aime aussi à amener un peu de controversion dans le débat...

        • Qu'on puisse prêter l'oreille à des gens qui manifestement délirent me plonge dans un abîme de perplexité. Il est certain qu'il n'y a pas de garant de la vérité mais apprendre à éviter les délires est certainement un apprentissage de base d'internet qui devrait être appris dans toutes les écoles.

          Sinon, la question est bien de combiner entropie et néguentropie et je suis d'accord sur le progrès néguentropique par notre action mais on trouve toujours quelqu'un pour occuper une fonction même la plus ignoble, il ne sert à rien d'en accabler les acteurs bien coupables sans doute mais c'est la fonction qu'il faut changer.

  4. Bonjour Jean Zin,

    doctorante en science politique à l'Université Montpellier I (laboratoire CEPEL CNRS), je réalise une thèse sur la blogosphère.
    En acceptant de répondre à ce questionnaire (temps estimé : 15 min), vous apportez une aide précieuse à mes recherches (même si vous n'avez pas blogué depuis quelques temps).
    Vos réponses seront traitées de façon confidentielle.

    En vous remerciant,

    Voici le lien vers le questionnaire :

    https://docs.google.com/spreadsheet/viewform?formkey=dHZZSVdhWGxzZjZMbmluTXVWVkFGV0E6MQ#gid=0

    Cordialement,
    Marie Neihouser

  5. Le problème est juridique aussi, comment harmoniser le droit, les normes, les règles fiscales sur des territoires où les règles, les us et coutumes, sont si différents.

    Il ne s'agit pas tant de planer, mais de se coltiner les paperasseries juridiques, pas très fun, mais impliquant le régalien dont on sait plus trop à quel niveau il se situera.

    Pour avoir fréquenté le milieu du droit international, il est assez clair que c'est encore plus flou que celui du droit national.

    http://russeurope.hypotheses.org/713

    • C'est amusant de voir la mobilisation de l'histoire et de la philosophie pour chercher à s'opposer à un effacement des frontières déjà effectif. Derrière, il y a un nationalisme assez obtus en plus d'être trop procédural, identifiant la démocratie à la décision souveraine au lieu de la démocratisation, mais surtout au niveau national idéalisé sans raison (la seule bonne raison étant le langage) comme si les niveaux municipaux et régionaux n'existaient pas (ni européen, bien sûr, comme si une fédération n'avait aucune légitimité). Le fait d'habiter un territoire suffit, ni droit du sol, ni droit du sang, ni France éternelle.

      Or, si la nationalité est devenue un marché, c'est surtout à cause du manque d'unité européenne et d'harmonisation sociale et fiscale, vouloir en faire une appartenance est dangereux et ne correspond à rien dans les faits, sinon dans la guerre. En fait, la seule façon de revenir en arrière et retrouver des frontières, c'est de se faire la guerre. C'est un principe bien connu de l'anthropologie, les tribus qui arrêtent de se faire la guerre finissent pas se confondre.

      On sait aussi que c'est lorsqu'on perd sa culture qu'on la valorise (folklorise). Il est donc normal qu'on tombe dans le panneau du nationalisme (en le déniant, bien sûr) mais cela renforce notre impuissance, si ce n'est pire. On ne reviendra au réel qu'après avoir pris des coups ou avoir essayé quelque populiste échouant lamentablement.

      Il est certain que l'harmonisation des droits est une gageure, c'est ce que Napoléon a fait en répandant son code civil. Et pourtant, ça se fait, non sans mal, par exemple pour les brevets et droits d'auteur. Comme je le signale dans l'article, il est quand même très étonnant qu'on trouve sur les livres de cette époque "y compris l'URSS", montrant déjà l'unification des droits. On n'en est qu'au début, il y a du boulot.

      On est loin d'être au maximum d'entropie et de l'homogénéisation, il ne s'agit que de prendre la mesure des forces entropiques à long terme mais il peut y avoir des moments de régression et il y aurait un déclin de la mondialisation depuis le début de la crise :
      http://www.economist.com/news/business/21568753-world-less-connected-it-was-2007-going-backwards

      • Il y a des exemples de pays qui fonctionnent avec des langues différentes comme la Suisse par exemple. Avant je pensais que les suisses étaient bilingues francais-allemand voire trilingues avec l'italien. En fait, depuis que je travaille avec des suisses des deux côtés, je me suis rendu compte que ce n'est pas le cas, et ça fonctionne, quitte à ce qu'ils parlent anglais entre eux, le latin actuel.

        Pour l'harmonisation fiscale européenne, ca va être compliqué pour la France, car son modèle est assez éloigné des autres pays. Ceci étant dit, ce qui met par terre l'idée européenne, ce sont les décisions économiques qui plombent l'économie.

        Sans gouvernement fédéral cette Europe ne peut que se disloquer.

        • C'est effectivement très difficile d'harmoniser nos différents systèmes, ce pourquoi il ne faut sans doute pas aller trop vite mais je ne crois pas qu'on décide du rythme, ce sont les événements, les impasses qui font prendre les décisions qui s'imposent. Les Etats-Unis eux-mêmes ne se sont unifiés que dans la crise bancaire déjà et dans la guerre de sécession. La vision des pères de l'Europe ne suffit pas, ce n'est pas ce qui est déterminant. Le gouvernement de l'Europe comme celui du monde ne se fera que dans la crise, pour résoudre des problèmes insolubles sinon.

          Ce qui est compliqué, c'est que nous socialisons plus de services publics que les autres européens et que donc, notre fiscalité n'est pas comparable. La concurrence fiscale nous condamne cependant à nous aligner, et si on était en dehors de l'Europe, ce serait pire. C'est un peu comme l'afflux d'or des Amériques provoquant une inflation touchant toute l'Europe, car l'Europe existait déjà avant !

          Sinon, le territoire prime sur la langue mais une langue commune est indispensable pour se comprendre. Comme pour moi la démocratie est d'abord locale, son extension à la nation me semblait se justifier plus de la langue que de la soi-disant histoire commune, de la religion ou des structures de parenté (Todd - en France ces structures sont d'ailleurs incompatibles!), non d'une identité mais d'un lieu. L'Europe a incontestablement un problème avec son multilinguisme (personne ne peut parler toutes ces langues), ce pourquoi on n'évitera pas l'anglais commun qui est déjà international. L'extension ici est géographique, continentale, organisation du territoire.

  6. Ce qui me gêne avec la construction européenne depuis Maastricht, c'est de n'avoir pas proposé une union fédérale restreinte à quelques pays signataires selon certaines conditions strictes, plutôt qu'un ventre mou s'étendant à beaucoup trop de pays.

    Une petite union fédérale de quelques pays aurait, si fonctionnant correctement, pu intégrer petit à petit d'autres pays. Ca aurait été une politique de petits pas, plus sûre que le merdier ambiant avec lequel il va bien falloir se dépatouiller. A vouloir aller trop vite et trop large, l'Europe recule.

    • Il est certain que surtout les derniers élargissements dérivaient vers la zone de libre-échange plutôt et on en paie les conséquences.

      Il paraît que le refus du noyau dur vient de la France qui avait peur d'être en minorité avec l'Allemagne alors qu'elle occupait le centre avec les pays du sud, ce qui n'est pas faux (c'est d'ailleurs la thèse de Kojève) et montre encore une fois que la géopolitique est déterminante par rapport aux idéaux.

      • J'ai également lu que l'Allemagne avait plusieurs fois proposé la fédération refusée par la France qui elle, Mitterrand, a fortement fait pression pour la monnaie unique.

        Bref, la charrue avant les bœufs, élargissement, monnaie unique, pas de gouvernement, seules des directives pour lier le tout. A l'époque j'étais moins informé que maintenant, néanmoins je trouvais déjà la démarche incohérente.

        Raison pour laquelle je n'ai pas voté pour Maastricht qui me paraissait un projet trop incomplet et inabouti pour construire une Europe qui tienne la route face aux autres pôles économiques de la planète et avoir du poids dans les négociations. On nous a vendu un ersatz d'union. Les politiciens français ont une grosse part de responsabilité dans cet échec, ils ont fait semblant d'aller de l'avant, une forme d'attentisme qui continue avec le gouvernement actuel qui fait semblant dans beaucoup de domaines.

        Les années 90 étaient la bonne fenêtre de tir pour avancer, l'Allemagne n'avait pas encore pris le virage Schröder, le saut fédéral aurait pu éviter ce retournement et éviter l'élargissement aux pays pas prêts.

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