Notre part de responsabilité

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Chaque élément isolé qui se montre comme condition, origine, cause d’une telle circonstance et, par conséquent, a apporté quelque chose qui lui est propre, peut être considéré comme comptable de cela, ou, au moins, comme y ayant une part de responsabilité.
Hegel, Principes de la philosophie du Droit, p150

Les deux déterminismes

Rien n'étant sans cause, il y a bien un déterminisme intégral, sauf qu'il y en a deux ! On a déjà vu qu'on ne peut, comme le prétendent des physiciens, tout réduire aux causes mécaniques, y compris la mécanique quantique. Il est absurde de parler d'une "fonction d'onde universelle" qui rendrait compte de tout ce qui arrive dans l'univers. Comme j'ai essayé de le montrer, il y a place pour une autre causalité qui n'est pas physique et s'oppose même à l'entropie universelle, c'est l'intervention du vivant et de sa part de "liberté" échappant au pur déterminisme physique, introduisant, par sélection et apprentissages, les causes finales dans la chaîne des causes. On passe ainsi d'une cause mécanique, s'épuisant dans son effet, à une cause cognitive orientée vers un but, la "liberté" ressentie n'étant que l'autonomie de mouvement et de décision, entièrement dépendante des informations disponibles et des capacités cognitives de chacun. A cause de notre finitude, au minimum l'information est toujours imparfaite et le résultat de la cognition est non seulement approximatif mais sujet à l'erreur (pour Hegel, même "l’esprit n’est que ce qu’il sait de lui-même"), sans parler de l'étendue de notre connerie humaine. Le fait qu'il soit d'un tout autre ordre que le déterminisme physique, et moins "efficace", n'empêche pas d'avoir affaire à un déterminisme aussi inévitable, combinant l'hérédité à la formation individuelle, déterminisme de sa personnalité, de ses acquis génétiques et cognitifs. On sait maintenant à quel point notre personnalité et nos actes dépendent entièrement de notre passé, de la société, des cultures dans lesquels nous avons été baignés, notre liberté se réduisant à en appliquer volontairement les normes avec un certain degré d'incertitude, comme dans la mécanique quantique. On a dans un cas comme dans l'autre un déterminisme intégrant une part d'incalculable (non pas d'indéterminisme à vrai dire impensable). Le libre-arbitre nous faisant notre propre arbitre de nos actes ne saurait être inconditionné, sans motivation, mais la plupart du temps contraint et résultant de nos représentations comme de la douleur ou du plaisir attendu.

Causalité individuelle

Cette causalité extérieure mise en évidence par les sciences sociales est loin d'être claire encore de nos jours mais avait commencé depuis la naissance de la sociologie à susciter le soupçon qu'on ne pouvait plus croire à un libre-arbitre véritable, fragilisant notamment les fondements de la Justice, obligée de tenir compte dans ses peines au moins des circonstances atténuantes jusqu'à risquer d'effacer la responsabilité individuelle. C'est contre cette excuse sociologique, accusée d'exonérer les malfrats de leurs crimes, qu'un premier ministre avait pu oser l'imbécilité de proclamer que "Expliquer, c'est déjà vouloir un peu excuser" ! Admettre nos déterminations sociales et intellectuelles ne fait pas disparaître pourtant la responsabilité individuelle, comme le soutenait Lucien Lévy-Bruhl dans sa thèse de 1884 sur "L'idée de responsabilité" détachée justement de la question du libre-arbitre : "Avec cette faculté d'agir en connaissance de cause et de choisir librement la conduite qu'il veut suivre, l'homme s'attribue une causalité véritable à l'égard de ses actes, il s'en reconnaît l'auteur" p2. Il faut ajouter qu'on ne peut même se dérober à notre responsabilité pour nos fautes involontaires. Ainsi un artisan est responsable de la qualité de son travail, bonne ou mauvaise. Celui dont la maladresse cause l'effondrement d'une construction a beau en être tout autant ébahi, il en reste bien responsable d'une façon ou d'une autre - et c'est une responsabilité que peut endosser tout autant une IA s'excusant effectivement de ses erreurs précédentes quand on lui fait remarquer, ayant bien une identité d'agent cognitif, admettant ainsi son erreur sans faire intervenir un quelconque libre-arbitre et encore moins des intentions mauvaises.

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Francis Bacon, la méthode scientifique contre la connerie humaine

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Tenant pour assuré que l'entendement humain créait ses propres embarras et n'usait pas avec modération et justesse des aides véritables qui sont au pouvoir de l'homme, que de là provenait une ignorance infinie des choses et, avec cette ignorance, des maux sans nombre [..] Mais il ne fallait nullement espérer que les erreurs qui se sont imposées et qui continueront de s'imposer éternellement se corrigeassent d'elles-mêmes (si l'esprit demeurait laissé à lui-même). p61

Si nous avons fait quelque progrès dans une telle entreprise, la méthode qui nous a frayé la voie n'a été autre que l'humiliation vraie et légitime de l'esprit humain. [...] C'est ainsi que peu de place est laissée à la puissance et à l'excellence du talent. p71

C'est bien tardivement que j'ai dû me résoudre à reconnaître l'étendue de notre connerie congénitale (au lieu de notre supposé bon sens), et qu'on ne pense jamais par soi-même (malgré l'injonction de la pensée critique), ne faisant d'une façon ou d'une autre que répéter ce qu'on nous avait mis dans la tête (à l'instar des Grands Modèles de Langage). Or, ces constats qui paraissent encore audacieux, sinon insultants au regard de l'humanisme démocratique, n'ont bien sûr rien de nouveaux puisqu'ils sont au fondement des sciences tels que Francis Bacon les théorisait, notamment avec son "Novum Organum" de 1620, dans une époque enfoncée dans l'obscurantisme et les guerres de religions (ranimées aujourd'hui par l'islamisme). Comme on le verra, son combat contre les faux savoirs et nos limites cognitives n'est pas la seule résonance avec notre actualité de cet auteur trop négligé, alors qu'il a été le fondateur du progressisme et des institutions scientifiques. On peut certes lui reprocher bien des choses, et d'avoir péché par trop d'optimisme à faire miroiter un avenir qui n'est pas si radieux. Il n'est pas exempt non plus de conceptions archaïques (sur les femmes notamment), sa pensée étant datée de plus de quatre siècles. Il ne faisait qu'anticiper une science sortant à peine des limbes, et ne pouvait sauter par-dessus son temps - selon son propre principe que "la vérité est fille du temps".

Lorsque Bacon avait dit, de son accent à la fois simple et pathétique, que la logique formelle était plus propre à consolider et perpétuer les erreurs qu'à découvrir la vérité, que le syllogisme liait les intelligences et n'atteignait pas les choses ; qu'il ne fallait plus jurer sur les paroles des maîtres, ne plus adorer les idoles, changer de méthode, pratiquer l'observation, recourir à l'expérience, il avait semé les idées qui quelques cent ans après le "Novum Organum", ont germé, ont levé, ont formé une moisson couvrant toute l'Europe. Paul Hazard, La pensée européenne au XVIIIe siècle

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On ne pense jamais par soi-même

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Toute une vie ne suffit pas pour désapprendre ce que naïf, soumis, tu t’es laissé mettre dans la tête - innocent ! - sans songer aux conséquences.
Henri Michaux

Les critiques des nouvelles intelligences artificielles les accusent de ne faire que répéter bêtement ce que d'autres ont dit mais, d'une part on constate que leurs réponses ne sont pas si bêtes et, surtout, cela éveille le soupçon que nous aussi ne faisons rien d'autre que de répéter comme des perroquets ce qu'on a appris (ce qu'on appelait psittacisme), ceci sous une forme à peine personnalisée le plus souvent. Il n'y aurait pas à s'en étonner si on avait pris au sérieux ethnologie et sociologie qui prouvaient déjà le conformisme fondamental de la pensée de groupe et de l'idéologie de classe. Pourtant, la conscience de soi comme production sociale, telle que les sciences humaines l'ont mise en évidence, a toujours été minimisée (paradoxalement même par des marxistes) car réfutant les conceptions moralistes ou activistes de l'histoire avec leur idéalisation de la liberté (y compris par les révolutionnaires).

La croyance dans notre libre-arbitre, supposé échapper à la causalité, est assez délirante et d'ailleurs objet de polémiques au moins depuis Luther qui la contestait comme plus tard s'y opposera le déterminisme de Spinoza et le principe que rien n'est sans raisons. Le matérialisme historique de Marx soulignant l'importance du système de production ne faisait que renforcer ce déterminisme... avant de s'idéologiser. Le sentiment de notre liberté reste effectivement bien ancré en nous, indispensable subjectivement à l'action et pour effectuer nos choix ("Avec cette faculté d'agir en connaissance de cause et de choisir librement la conduite qu'il veut suivre, l'homme s'attribue une causalité véritable à l'égard de ses actes, il s'en reconnaît l'auteur." Lévy-Bruhl, L'idée de responsabilité p2). En fait, Norbert Elias remarquait que ce serait même la multiplication des contraintes, comme des choix auxquels l'individu se trouve confronté dans nos sociétés libérales, qui renforcerait le sentiment de son autonomie, jusqu'à l'autonomie subie parfois. On voit bien que cela ne peut signifier que cette liberté d'action serait inconditionnée, ce qui n'a aucun sens - mais ce que prétendent pourtant la plupart des philosophes, aussi bien Descartes et Kant que Kojève et Sartre.

Cette idéologie de la liberté et d'un individu qui se ferait lui-même (self made man, entièrement responsable de ce qu'il est) ne se cantonne pas cependant à la philosophie mais engage toute une conception de l'individu et de la justice à la base du libéralisme aussi bien que de la démocratie et de ses prétentions de souveraineté - exigence impossible de se soustraire à toute hétéronomie sous prétexte qu'elle n'est plus théologique. Si les Grand Modèles de Langage achèvent cette illusion de libre-arbitre et d'une pensée personnelle, c'est donc notre conception de la démocratie qu'il faudra changer, d'une prétendue légitime dictature de la majorité et d'une "volonté générale", au profit d'une démocratie des minorités et des Droits. La question métaphysique n'est pas sans conséquences politiques.

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Dialectique cognitive et Intelligences Artificielles

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Sur le temps long, le seul progrès incontestable et cumulatif, est celui des connaissances (de la techno-science). Bien sûr, cela ne veut pas dire que tout le monde y ait accès ni qu'il n'y aurait pas des retours en arrière, des savoirs oubliés ou refoulés à court terme avant d'être redécouverts, mais, en tout cas, et malgré ce qu'on prétend, ce progrès objectif est largement indépendant de nous, imposé par l'expérience contredisant la plupart du temps nos croyances. Loin d'atteindre un savoir absolu pourtant, cette accumulation de connaissances dévoile plutôt à chaque fois de nouvelles terres inconnues, si bien qu'on peut dire que l'ignorance croît à mesure de notre savoir qui détruit nos anciennes certitudes et préjugés.

Effectivement, les sciences ne progressent que par la rencontre de faits qui échappent aux théories en cours, obligeant à les reformuler. Ainsi, leurs avancées pas à pas démontrent qu'on n'accède pas directement au réel comme à une vérité révélée définitive devenue transparente mais qu'il y a une dialectique cognitive à l'oeuvre corrigeant à chaque fois la position précédente, la complexifiant par une négation partielle ou par un changement de paradigme qui ne peut être anticipé avant. Cette dialectique cognitive à partir de l'état des savoirs illustre bien qu'il n'y a pas d'accès à l'être, comme le disait déjà Montaigne, il n'y a que des approximations, des approches, comme d'une canne d'aveugle qui va de gauche à droite afin de cerner son objet, tester ses limites (Fichte définit le savoir par la rencontre d'un moi libre qui se cogne au non-moi qui lui résiste). Il y a un dualisme irrémédiable entre le savoir et le réel auquel il doit s'ajuster en tâtonnant, la connaissance n'est pas originelle, immédiate, directe, instinctive, mais s'élabore petit à petit avec le temps, se précise, se complète, se nuance.

Pour les sciences, même les théories les plus établies ne sont donc pas à l'abri d'une réinterprétation totale, comme la relativité a réinterprété la physique newtonienne, sans que cela puisse constituer un aboutissement définitif (problème de la gravité quantique, etc). Aucun argument ici pour les théories les plus farfelues ou spiritualistes contestant les sciences mais, au contraire, pour ne pas se fier à nos convictions et suspendre notre jugement en restant ouvert aux remises en cause par l'expérience de nos représentations (plus que des équations elles-mêmes qui restent vérifiées dans leur domaine de validité). On voit que, ce que l'histoire des sciences implique, c'est bien leur temporalité, tout comme l'évolution du vivant et nos propres apprentissages, entre l'héritage du passé et les découvertes à venir impossibles à prévoir, devant passer comme l'enfant par une série de stades de développement et s'enrichissant au cours du temps. Il n'y a dès lors aucune raison qu'on arrête de progresser et que le temps s'arrête. Si Hegel en avait fait l'hypothèse, c'était seulement pour l'accès à un "savoir absolu" qui n'était en réalité que le dépassement de la religion par la conscience de soi comme produit de l'histoire, et non une totale omniscience impensable pour des êtres finis (même artificiels).

Ceci rappelé rend douteux, en effet, que la situation puisse être complètement différente avec des Intelligences Artificielles, même si elles nous surpassent en tout, pouvant exploiter toutes les données disponibles et accélérer significativement les progrès des connaissances. Elles constituent incontestablement un nouveau stade cognitif avec l'accès au savoir pour tous (après wikipédia), mais on ne peut en attendre une révélation soudaine de la vérité (cachée), une "singularité" dont il n'y aurait plus d'au-delà, comme si le temps s'arrêtait. Certes, répétons-le, les IA devraient produire nombre de nouvelles connaissances ou équations en trouvant des corrélations inaperçues entre domaines éloignés, et pourraient même déboucher sur des théories révolutionnaires dépassant nos idées reçues. Cependant, pas plus que les humains, elles ne pourraient inventer des lois effectives et se passer de l'expérience - comme s'il n'y avait plus de monde extérieur, d'incertitudes, de questions. De même, malgré ses compétences universelles, l'Intelligence Artificielle, bien que nourrie aux meilleures sources, ne saurait tenir le rôle d'un Dieu omniscient et de garant ultime de la vérité. Elle peut tout au plus prendre une place de juge de première instance, peut-on dire, assez fiable et fort utile mais dont on sait qu'il peut se tromper et être désavoué par des juridictions supérieures.

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Toute négation est partielle

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La dialectique marxiste a donné de la dialectique une vision simpliste très éloignée de celle de Hegel, n'en retenant pas la leçon principale : que toute négation est partielle. En effet, lorsque Paul dit que l'Amour "abolit" la Loi (katargein que Luther traduit par aufheben, terme repris par Hegel), ce n'est pas pour renier le contenu de la Loi mais sa forme, et la porter à un niveau supérieur. De même, dans la dialectique hégélienne, l'aufhebung n'est pas une pure négation mais un dépassement qui conserve et ne supprime pas complètement le passé qu'il surmonte, ce passé ne pouvant être sans raison et juste effacé de nos mémoires alors qu'il doit seulement être corrigé, amélioré, redressé - voie réformiste même à prendre des allures révolutionnaires. C'est ce dont on ne veut rien savoir, semble-t-il, à rêver de victoires totales et définitives, avec l'anéantissement de l'ennemi et la fin de l'histoire - ce à quoi mène de traduire trop souvent aufhebung par "négation", comme le fait Kojève notamment.

La lecture de Kojève est fascinante, donnant l'impression d'une logique implacable qui rend le système hégélien limpide, mais c'est en le trahissant sur des points fondamentaux, notamment en substituant l'Homme à l'Esprit. Il réduit ainsi explicitement sa philosophie à une anthropologie, donnant du coup une place démesurée à l'être-pour-la-mort (hérité de Heidegger) mis en scène dans la dialectique du Maître et de l'Esclave - purement mythique. En effet, même si "c'est seulement par le risque de sa vie qu'on conserve la liberté" (p159), ce n'est pas ainsi qu'on devient maître (ou esclave) et "leur confrontation est la négation abstraite, non la négation de la conscience qui supprime de telle façon qu'elle conserve et retient ce qui est supprimé, et par là même survit au fait de devenir supprimé" (p160). Pour Hegel, l'Esprit n'est pas du tout une négation totale de la nature ou de la vie, l'Esprit est la vérité de la nature et une négation du particulier au profit de l'universel, ce qui est très différent. Ce qui importe le plus, ce n'est pas la négation de la vie par le Maître, s'élevant au-dessus de l'animal, mais bien la soumission de l'esclave, "la discipline du service et de l'obéissance" (p166) permettant la rationalisation et le Droit. Même dans l'interprétation de Kojève, l'essentiel n'est pas le risque de la mort, comme il le prétend, mais le désir de désir qui est son apport le plus important et n'a rien d'une négation totale. La lutte pour la reconnaissance est d'ailleurs plutôt présentée par Hegel comme une impasse initiale (ou le premier temps de la dialectique) et reste relativement anecdotique chez lui, expédiée en 2 pages dans son Encyclopédie où il précise :

La violence [meurtrière], qui, dans ces phénomènes, est un fondement, n'est pas pour autant un fondement du droit, encore qu'il constitue le moment nécessaire et justifié dans le passage qui s'opère de l'état de la conscience noyée dans le désir et dans la singularité à l'état de la conscience-de-soi universelle. C'est le commencement extérieur, ou phénoménal, des États, non point leur principe substantiel. §433

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L’anthropologie philosophique contre l’évolution

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Alors que nous vivons une des plus grandes ruptures avec l'unification du monde (aussi bien climatique, économique, pandémique, technologique) à laquelle s'ajoute l'arrivée de l'Intelligence Artificielle qui bouscule l'ordre ancien, nous nous trouvons devant le plus grand danger avec la violente résistance à cette mondialisation qui suscite la crispation des peuples sur leurs cultures traditionnelles dépassées, tout habités de leurs récits héroïques, si ce n'est de leurs vieux rêves de domination. L'actualité voit se déchaîner guerres et répressions sanglantes qu'on imaginait d'un autre âge. Cela peut d'autant plus nous mener au pire que ces conflits nous empêchent de faire face à une catastrophe climatique en avance sur son calendrier. Alors qu'on connaît de mieux en mieux les dangers du réchauffement que nous continuons à entretenir, et qu'on a incontestablement les moyens techniques de l'inverser, ce sont de vieilles pratiques et croyances obsolètes qui rejettent l'unification du monde et un état de Droit dénoncé comme un droit impérial attentatoire à leur souveraineté (de faire la guerre à leurs voisins et de réprimer leur population!).

Il n'y a pourtant pas le choix et les empires (ou les nations comme la France) ont depuis longtemps montré leur capacité à unifier des peuples disparates. Cela n'a donc rien d'aussi extraordinaire que voudrait nous le faire croire l'anthropologie réactionnaire refusant l'évolution, notamment deux des évolutions les plus importantes, la mondialisation et la libération des femmes, rejetées au nom du caractère "universel" de la xénophobie (du racisme) comme de la domination masculine - effectivement incontestable jusqu'ici bien que sous des formes plus ou moins marquées mais qui a surtout perdu sa base matérielle, les différences biologiques étant largement atténuées dans nos sociétés hyper-développés par rapport aux sociétés traditionnelles (patriarcales). Que ce soit à l'évidence bouleversant par rapport au monde d'avant, n'implique pas que cela outrepasserait nos capacités d'adaptation, seulement que ce ne sera pas facile, que les résistances seront fortes et qu'on ne pourra éviter les troubles pendant une assez longue période sans doute.

Un peu comme dans les années trente, la conception de l'Homme bousculée par les avancées de la techno-science est donc redevenue un enjeu vital, les idéologies identitaires, xénophobes, exterminatrices se revendiquant à nouveau d'une "anthropologie philosophique" pour justifier leur défense d'une nature humaine originelle menacée par le progrès. En effet, contrairement à l'anthropologie qui se contente de décrire les sociétés humaines et leurs régularités ou différences depuis la préhistoire, l'anthropologie philosophique se fait normative à prétendre aller au fond des choses, expliquer les spécificités de l'espèce, en tirer une essence humaine qu'il ne faudrait surtout pas transgresser. Cette essence humaine dessinée par l'anthropologie est habituellement invoquée par tous les conservatismes mais l'anthropologie marxiste sera tout autant normative, faisant de nous des travailleurs aliénés devant retrouver leur véritable nature sociale.

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Repenser le langage après ChatGPT

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Il y a quelques années encore, on désespérait de jamais pouvoir implanter dans un robot nos capacités langagières tant les agents conversationnels étaient limités. L'échec (relatif) du traitement du langage malgré tout ce que la linguistique croyait savoir, entretenait la croyance dans une essence mystique du langage, inaccessible à notre raison comme aux intelligences artificielles. Les performances de ChatGPT ont permis de résoudre ce dernier mystère de notre humanité (celui du langage qui nous sépare de l'animalité), en dévoilant à l'étonnement de tous son mécanisme de prédiction probabiliste de la suite, éclairant du même coup les raisons pour lesquelles nous ne pouvions pas l'imaginer quand nous réduisions le langage à la logique et la grammaire. Ce qui nous semblait l'essence du langage y serait seulement sous-entendu, sélection par l'usage, et ne nous est pas si naturel sous cette forme de règles plaquées de l'extérieur (ainsi on prendra un exemple avec cheval/chevaux pour savoir si on doit employer le pluriel dans une expression, sans être bien clair avec la règle elle-même). Il nous faut donc réexaminer les théories linguistiques précédentes, de Saussure à Chomsky.

Il semble, en effet, que la critique du rationalisme et du réductionnisme trouve ici une pertinence inattendue car remettant en cause ce qui pourrait être considéré comme les deux péchés originels de la linguistique : se focaliser sur les mots, au lieu de leurs assemblages en syntagmes, et croire que la pensée (parole) était fondamentalement logique et créative (combinatoire) - quand elle est probabiliste et répétitive. L'atomisme du mot (du signifiant) est aussi erroné qu'une supposée parole appliquant la grammaire, le langage se révélant holiste dans sa mémorisation et son usage statistique, que ce soit au niveau du syntagme, de la phrase, du paragraphe, du livre, du groupe, de l'idéologie, de la culture... Le langage procède par formules "qui sonnent bien" ou dictons qui ont un sens que le mot n'a pas en soi car, contrairement à un code, les mots du langage ont presque toujours plusieurs sens, parfois même opposés, le signifiant ne pouvant être réduit à un mot isolé pour avoir un signifié défini. Certes, les grands modèles de langage codent malgré tout des mots mais quand même [depuis word2vec en 2013 et transformer en 2017] comme vecteurs les reliant à d'autres mots ou tout bonnement pré-assemblés dans des "jetons" (tokens).

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Le sens de l’histoire dépassé par l’évolution

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L’homme veut la concorde, mais la nature sait mieux que lui ce qui est bon pour son espèce : elle veut la discorde.
E. Kant, Idée d'une histoire universelle

Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur être : c’est inversement leur être social qui détermine leur conscience.
K. Marx

Le doute sur le rôle des individus dans l'histoire ne date pas d'hier - au moins de Kant, Hegel et Marx - mais les marxistes eux-mêmes n'ont pu l'accepter et, pour justifier leur propre importance, n'ont eu de cesse de faire de la conscience politique (voire de l'hégémonie idéologique) la condition de la réalisation de l'idéal communiste - à l'opposé exact de leur matérialisme affiché. Cet idéalisme fatalement voué à l'échec de la Révolution Culturelle ne se heurte pas seulement à l'infrastructure productive mais tout autant à nos limites cognitives, trop sous-estimées par l'optimisme démocratique. Inutile de revenir sur la connerie humaine, qui s'étale partout, mais si l'irrationalité d'Homo sapiens s'explique par le langage narratif, qui nous fait habiter des fictions plus ou moins délirantes, la difficulté est du coup de rendre compte de ce qui fait de nous un animal "rationnel", tout comme du progrès de l'Histoire. C'est ce qu'on va essayer de comprendre à faire de la raison un produit de l'Histoire justement et de l'Histoire un processus de rationalisation imposé par la pression extérieure (notamment par la guerre qui est "Père de toutes choses"), ceci comme toute évolution, y compris technique, échappant aux volontés humaines, et faisant de notre espèce plutôt le produit de la technique.

Il faut renverser les représentations habituelles de notre rôle dans l'histoire et se déprendre de l'évidence à la fois que la raison nous serait naturelle, et que ce seraient les hommes qui font l'Histoire (et la raison) en poursuivant leurs fins. En effet, si c'est bien par les récits que nos nos ancêtres chasseurs-cueilleurs ont accédé à la culture, c'est-à-dire à l'humanité et à "l'esprit", ce n'est pas par la pensée rationnelle mais bien par une profusion de mythes et de causalités imaginaires (sorts, esprits des morts, transgressions, etc) attribuées systématiquement à des volontés mauvaises (sorciers ou démons). On en fait l'accès primitif à la causalité, grâce au langage narratif, sauf que ce ne sont pas encore des causes rationnelles mais des causes fictives et de faux coupables (boucs émissaires). En perdant l'immédiateté animale, les fictions nous on surtout fait entrer dans l'obscurantisme du monde des morts et de forces invisibles. Avec le besoin de sens des récits, ce n'est pas la vérité qui est au départ mais bien la fabulation, l'ignorance, l'illusion, le délire, le mensonge... du moins quand rien n'y fait obstacle.

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Les jolis contes qu’on se raconte

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Il faudra bien l'admettre, pour un parlêtre qui se raconte des histoires, tout est faux ou presque, aussi bien la propagande officielle que la contestation de son mensonge au nom d'une "vraie vérité" aussi trompeuse - bien que sincèrement crue car il ne s'agit pas de mauvaises intentions dans les conflits entre religions ou idéologies aussi fausses les unes que les autres ! Quand presque toutes les populations sont encore religieuses, y compris les Américains les plus avancés, il n'y a rien à attendre de bon sinon de nouvelles guerres de religion (ou de civilisation) avec leur cortège d'horreurs. Il n'y a guère que la science universelle qui pourrait nous réconcilier mais on en est encore loin, la plupart tenant trop à ses croyances traditionnelles (patriarcales) avec leurs mythes fondateurs.

Si le langage narratif nous fait vivre dans une fiction, on a vu que cette fiction est cependant très productive pratiquement, au point de définir notre humanité depuis le Paléolithique supérieur. D'abord de faire exister un monde commun et des institutions - jusqu'à donner existence à l'autre monde, celui des morts - et, plus généralement, de permettre de nous situer entre passé et avenir dans un récit de soi et de nos origines. Ces pures fictions transmises religieusement de générations en générations sont aussi promesses de liberté, par rapport au donné immédiat, mais surtout d'une vie meilleure à venir. Tout comme les contes dont on nous berce pour nous endormir, nous assurant qu'une aide divine nous sortira toujours d'affaire, il semble bien qu'une des fonctions du narratif social soit effectivement de nous peindre la vie en rose. Chacun le sait d'une certaine façon et même se fait un devoir d'y contribuer pour soutenir le moral des troupes. Ainsi, on se croit obligé de persuader enfants ou adolescents que la vie vaut la peine d'être vécue - justement parce que cela n'a plus rien d'évident, de naturel, dès lors qu'on parle et qu'on doit se faire une place dans le monde humain, celui de la fiction devant lequel le réel fait pâle figure. L'optimisme devient de rigueur faisant miroiter des utopies paradisiaques recouvrant une réalité sordide de guerres, d'injustices, de douleurs, de maladies, de fins de vie lamentables. Cela n'empêche certes pas des bons moments et de rester attachés jusqu'au bout à la vie (cet improbable miracle d'exister) mais ces petits bonheurs qui nous aident à vivre ne sont pas suffisants pour faire de belles histoires enthousiasmantes avec leur aspiration à l'absolu (purement verbal).

Ce storytelling généralisé ne serait donc pas si différent des contes qu'on raconte à nos chers bambins et qui alors ne seraient pas innocents et purs récits arbitraires servant juste à l'apprentissage de la langue. Ce qui frappe, c'est au contraire leur uniformité que Vladimir Propp avait mise en évidence pour les contes de fées russes en 1928 dans sa "Morphologie du conte" (essai de narratologie) mais qu'on retrouve dans les contes de toute la surface de la Terre (de l'Afrique au Japon). Je suis d'autant plus sensible aux universaux des contes que, lycéen, j'avais lu à la bibliothèque toute la collection des "Contes et légendes" de tous les pays, sidéré (et lassé) des répétitions ou ressemblances. Si leur structure se révèle très simple et monotone, un peu comme une grammaire, son universalité fait qu'on ne peut l'ignorer ni la considérer comme marginale alors qu'elle semble bien faire partie intégrante du langage narratif, s'ajoutant à ses autres propriétés. Malgré la banalité apparente qui rend invisible la trame de tout récit, on peut dire que l'omniprésence de ce soubassement mythique fait de chaque phrase un fantasme, comme exagère un peu Julia Kristeva, dessinant dès nos premiers balbutiements ce que serait une vie réussie, justifiée, digne d'être contée aux génération suivantes (et la cruelle déception de ne pouvoir y parvenir).

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Evolution et révolutions anthropologiques

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- Humanité et langage

Alors que l'avenir de l'humanité est en jeu, aussi bien par les transformations technologiques que par la destruction de ses écosystèmes, il est bon de revenir sur notre préhistoire, et notamment sur la révolution culturelle qui commencerait vers 80 000 ans pour s'épanouir dans le registre fossile vers 40 000 ans. On peut considérer cette période comme notre véritable origine d'Homo sapiens, Homme de Cro-Magnon très semblable à nous, même s'il est resté chasseur-cueilleur jusqu'à il y a 12 000 ans au moins, et pas plus de 6000 ans la plupart du temps, avant de devenir agriculteur-soldat, et depuis seulement deux siècles, salarié de l'industrie et chair à canon. On entre désormais dans l'ère technologique et de l'Intelligence Artificielle qui annonce déjà une forme de post-humanisme aussi bien par rapport à une nature sauvage que cultivée, ce qui pourrait nous transformer presque aussi profondément qu'il y a 80 000 ans ?

Cette émergence de "l'homme moderne" est liée pour la plupart des préhistoriens à l'apparition de la "pensée symbolique" et, plus précisément, à l'émergence d'un langage tel que le pratiquent depuis tous les humains dans leur diversité. La façon dont on caractérise ce nouveau langage dépend des auteurs, mettant en avant ses capacités combinatoires ou symboliques, sa grammaire ou son vocabulaire, mais assez rarement le fait d'accéder au récit, au langage narratif, comme s'il allait de soi qu'un langage avait toujours servi à raconter des histoires. Pascal Picq fait même remonter le récit aux premiers bifaces, et donc à Homo erectus, il y aurait plus d'un million d'années ! Cela ne me semble pas crédible car les petits groupes de l'époque ne pouvaient avoir qu'un langage minimal (animal) et l'apprentissage de la taille des pierres ne se faisait pas du tout par la parole mais par l'observation. Il y a bien des arguments génétiques pour remonter si loin, si ce n'est vers 200 000 ans pour des gènes plus récents, car l'aire de Broca supposée la zone du langage est aussi celle de la mémoire procédurale, indispensable celle-là pour acquérir des méthodes de fabrication. Elles ne sont pas sans rapport et peuvent aisément se confondre.

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C’est le Bien la cause du Mal

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Voilà ce qu'on prendra pour une provocation absurde, impossible à prendre au sérieux car contraire à tout ce qu'on nous serine partout. Et pourtant, tout le monde connaît la formule éculée rappelant que "l'enfer est pavé de bonnes intentions", mais, au fond, personne n'y croit (en dehors des taoïstes). On se persuade que cela ne nous concerne pas et que notre bonne volonté sincère, garante de notre moralité, ne pourrait tomber dans cette malédiction !

Il faut évidemment nuancer ou plutôt préciser de quel Bien majuscule on parle. Ce n'est certes pas que tout positif serait négatif, dans une confusion totale, ni qu'il serait mal de faire le bien, mais plutôt que la poursuite d'un Bien idéal, aussi désirable qu'inaccessible, ne fait que justifier le plus grand Mal sans apporter d'autre positif que la satisfaction de croire montrer ainsi notre haute moralité et défendre nos valeurs humaines.

Ce qu'il faut mettre en cause, c'est plus généralement une éthique de conviction qui s'épuise dans la négation de l'existant, trop hautaine pour se plier à une éthique de responsabilité réellement réformiste, elle, mais jugée sans ambition. C'est pourtant cette responsabilité qu'il faut opposer au volontarisme politique au nom d'une obligation de résultat dans notre situation écologique désespérée, obligation de tenir compte de rapports de force tels qu'ils sont, souvent si peu favorables, hélas, obligation de se salir les mains mais surtout de construire des stratégies intelligentes ayant des chances d'être gagnantes et de produire leurs effets assez rapidement. L'extrémisme est, ici comme ailleurs, contre-productif, et "le mieux, l'ennemi du bien" (à ne pas comprendre de travers).

On fait l'erreur, à chaque fois, d'attribuer le Mal à une cruauté inhumaine, un manque d'empathie et des instincts primaires, alors qu'en dehors de rares cas pathologiques, c'est tout au contraire un Mal spécifiquement humain et presque toujours motivé par le Bien (l'amour des siens, de sa famille, de sa patrie, de sa culture, de son idéologie), souvent prêt à se sacrifier au nom de la plus haute moralité et d'un rêve d'harmonie (divine). En dehors de l'humanité et de sa rage de vengeance et de justice (la dette de sang des vendettas), cette cruauté n'a pas de sens.

Ce n'est pas dire que le mal n'existe pas en dehors de l'humanité. Au niveau biologique, il y est même premier puisqu'on peut l'identifier à l'entropie destructrice contre laquelle l'activité vitale lutte de toutes ses forces pour retarder la mort. L'activité ici a un résultat positif dans la négation de la négation contre ce qui nous menace, elle est bénéfique et le mal qu'elle peut éventuellement produire résulte simplement du ratage. C'est tout autre chose pour Homo sapiens depuis qu'il se raconte des histoires et s'invente des réponses imaginaires à ses maux naturels comme aux mystères du monde.

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Conscience animale, humaine et artificielle

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Loin de tous les archaïsmes qui nous hantent encore, nous sommes vraiment à un moment historique de notre "conscience de soi", et si presque tout ce qu'on pensait de l'esprit est devenu obsolète depuis le lancement de ChatGPT, quelques unes des théories précédant cette révélation peuvent au contraire s'en trouver confortées, telle cette théorie de la conscience comme mémoire épisodique (de la suite des événements), que j'avais signalée par un tweet en octobre 2022 mais qui vaut qu'on y revienne, alors que, d'un autre côté, l'évolution de ChatGPT semble impliquer non seulement une possibilité des Intelligences Artificielles d'avoir une conscience mais son inévitabilité pour des systèmes d'apprentissage évolués voués à la prédiction de la suite : "le cerveau apprend à être conscient en essayant continuellement de prédire les conséquences de ses actions à la fois sur lui-même et sur le monde extérieur", ce qui donne une forme de conscience du contexte et de soi, y compris aux robots conversationnels capables d'apprentissage. C'est ce que confirme un article s'interrogeant sur "Comment l'IA sait des choses que personne ne lui a dites" - ce qui étonnait même ses concepteurs. Cela viendrait de l'acquisition d'une capacité connue sous le nom d'apprentissage en contexte. "C'est un type d'apprentissage différent dont on ne comprenait pas vraiment l'existence auparavant" bien qu'il suive une "procédure d'apprentissage standard, connue sous le nom de descente de gradient" - sauf que ce n'était pas programmé, le système l'a découvert tout seul.

On verra qu'on peut à peine parler de conscience pour cette sorte de conscience de soi qui participe quand même à l'éclairer comme propriété commune à tout apprentissage (ou réseaux de neurones) aussi bien animale qu'humaine ou artificielle (bien que la plupart des IA spécialisées en soient dépourvus). Cela oblige à redéfinir la conscience, sujette à tous les fantasmes (comme l'Esprit) et à laquelle on a même voulu donner un rôle décisif dans la physique quantique ! Il faut maintenir que notre conscience humaine (la voix de la conscience) comme conscience morale se différencie largement d'une simple conscience de soi animale, mais tout en admettant une nouvelle continuité entre différents niveaux de conscience qui ne se recouvrent pas, depuis la perception jusqu'à la conscience de soi et la culpabilité. Encore une fois, il ne s'agit pas de tout réduire au mécanisme de base des modèles de langage ou de la mémoire comme s'il n'y avait rien d'autre, mais de réduire quand même drastiquement le rôle du sujet humain à constater tout ce qu'on explique sans avoir besoin de lui, ni d'ailleurs d'autres composants indispensables de correction, de validation ou de modèle du monde (qui sont déjà en développement). Les générateurs de langage actuels manquent pourtant non seulement de raison mais surtout de tout ce qui est lié à un corps autonome et son histoire, ce qu'ils pourraient cependant acquérir bientôt par leur incarnation dans un robot mobile ou un avatar qui devront être doués de sensibilité et intégrer une certaine conscience morale...

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L’identité humaine à l’épreuve des chatbots

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Jusqu'à présent, notre capacité à utiliser et comprendre le langage restait une énigme qui nous distinguait radicalement des autres animaux tout autant que des intelligences artificielles précédentes. Du coup, ce mystère constituait un marqueur identitaire nous permettant de nous croire très supérieurs et même d'essence divine. Cependant, comme on l'a vu, les modèles de langage tels que ChatGPT, imitant nos réseaux de neurones, ont révélé de manière très déceptive que leur moteur était simplement la prédiction probabiliste du mot suivant. Ce mécanisme basique est très éloigné en effet de ce qu'on pouvait supposer (d'une causalité génétique, cognitive ou spirituelle), raison pour laquelle le fonctionnement du langage nous échappait, allant jusqu'à imaginer des formes de télépathie ou de panpsychisme. Cette nouvelle compréhension, dissipant ces illusions, change complètement notre conscience de soi, de notre propre pensée, et, plus généralement, notre représentation de l'esprit, la plupart des anciennes conceptions devenant obsolètes.

De quoi opérer une révision radicale de notre identité humaine, qui ne pourra plus se résumer à notre intelligence ni même au langage, mais voudra se redéfinir par notre dimension sociale et nos relations humaines. Il est certainement plus juste - et couramment admis - de se définir comme un être moral et de mettre la moralité au-dessus de l'intelligence, mais cette nouvelle hiérarchisation induit malgré tout de grands bouleversements dans nos représentations, nos idéaux, nos croyances. Les réactions à ces révélations pourraient même être assez violentes, mais ces ruptures idéologiques et cognitives ne sont qu'un aspect des bouleversements qui vont surtout modifier nos pratiques. Ces robots conversationnels accessibles à tous peuvent, en effet, se substituer facilement à des interlocuteurs humains et aux relations sociales, qu'on revendiquait justement pour se distinguer de ces machines sans âme. C'est ce brouillage des identités créé par cette nouvelle avancée des techno-sciences, nous mettant en cause dans notre humanité, qu'on va interroger. En fait, on verra que c'est l'exigence d'une définition de l'identité humaine, et de la place exceptionnelle qu'on veut lui garder, qui s'avère une fois de plus problématique - comme toute identité - figure de l'homme qui "s’effacerait, comme à la limite de la mer un visage de sable".

Ces nouvelles Intelligences Artificielles nous obligeant à nous dépouiller de notre propre intelligence en l'externalisant ne sont pas, en effet, la première atteinte à notre narcissisme. Nous avons déjà dû renoncer à notre place centrale dans l'Univers avec les révolutions copernicienne, darwinienne et freudienne, auxquelles il faut rajouter le scandale pour la pensée qu'a représenté la physique relativiste et quantique, si éloignée de notre expérience empirique et de nos capacités de compréhension. Cela confirme que les sciences, universelles dans tout l'univers, ne doivent rien à notre humanité, malgré ce qu'on prétend, se détachant radicalement du "monde de la vie". Je m'étais d'ailleurs servi de la figure d'hypothétiques extraterrestres pour détacher l'humanité de sciences universelles mathématisées comme d'une évolution dont elle serait l'aboutissement. Là-dessus le retour des pandémies et de la guerre a rappelé le constat ancien de notre connerie abyssale étalée partout en ces circonstances malgré tant de savoirs accumulés. Cette fois, c'est d'être dépassés par la machine en intelligence et savoir, comme nous l'avions été déjà par ses capacités de calcul et de logique, qui en remet une dernière couche. Ce rabaissement de notre intelligence sera certainement difficile à avaler pour la plupart, et un véritable choc civilisationnel, mais ce n'est pas la première fois et en continuité avec les précédentes avancées des sciences.

Il en est tout autrement de la reproduction de nos capacités langagières par des chatbots de façon beaucoup plus convaincante que les ébauches précédentes et qui toucheront non seulement le travail mais nos vies intimes, mettant en question cette fois le parlêtre que nous sommes, rupture véritablement ontologique et dont les conséquences sont encore plus incertaines que les répercutions cognitives. Il y a bien deux révolutions majeures en cours, une révolution cognitive, qui promet une explosion d'innovations et de progrès faisant reculer l'obscurantisme, doublée d'une révolution existentielle reconfigurant notre être au monde et avec les autres. Cela ne fait sans doute qu'amplifier ce que smartphones et réseaux avaient déjà initié. Ils constituent effectivement l'infrastructure matérielle indispensable où peuvent prendre place ensuite tous ces nouveaux avatars numériques, mais à un certain niveau de perfectionnement et de pratique leur omniprésence peut altérer radicalement notre identité sociale. Evidemment, à cette date, tout cela reste hypothétique, trouble, trop nouveau et, malgré une tendance exponentielle à l'accélération technologique, il est impossible de prévoir à quel point et à quelle vitesse ces conséquences toucheront les populations mondiales connectées.

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Ce que ChatGPT révèle de notre esprit

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Il est difficile de mesurer à quel point, bien au-delà de leur utilité immédiate, les modèles de langage génératifs comme ChatGPT vont bouleverser nos représentations du monde et donc le changer profondément, religions, idéologies, philosophies devenant instantanément obsolètes. En cela, on peut dire que l'IA va bien détruire les anciennes civilisations mais ce sera par la révélation (si déceptive) du fonctionnement de notre esprit. En effet, partout on répète à foison que ces intelligences artificielles n'ont rien à voir avec notre propre intelligence or il n'y a rien de plus faux.

Certes il est exact qu'elles n'ont aucune conscience ni même compréhension de ce qu'elles produisent et il est indéniable qu'il leur manque plusieurs dimensions de notre psychisme. Il y a d'abord l'absence des dimensions biographiques et morales (un long apprentissage par renforcement et la construction de récits de soi) qui constituent notre véritable conscience personnelle - qui est bien essentiellement une conscience morale impliquant une compréhension de sa situation - mais, de plus, comme on va le voir, il manque au simple niveau cognitif (pour peu de temps encore?) l'indispensable complémentarité entre intuition ou perception et raison (soulignée d'Aristote à Kant) y compris pour la production de langage, la fonction critique de l'intelligence, l'esprit qui dit non, modérant la crédulité et le conformisme de la pensée. Ce dualisme des processus utilisés, un peu comme les "réseaux adverses", est effectivement incontournable pour valider l'insertion de l'information reçue dans une base de connaissances fiable.

Sauf que ces vérifications sont beaucoup moins omniprésentes qu'on ne le suppose dans ce qu'on dit, la plupart du temps très semblable au traitement automatique des modèles génératifs de langage, qui reproduisent d'ailleurs tout autant la connerie humaine, ce qui a été dénoncé dès le début. La fiabilité de wikipédia avait été dénigrée de la même façon, non sans raisons mais sans que cela n'annule les apports considérables de l'encyclopédie (en progrès). Il ne s'agit pas de faire croire qu'on aurait avec ChatGPT une intelligence parfaite, seulement une intelligence au moins aussi imparfaite que la nôtre mais ayant accès à plus de sources. On peut considérer du reste la connerie comme l'inévitable conséquence d'un apprentissage qui n'est pas tiré de l'expérience mais de ce qu'on nous a dit depuis l'enfance, apprentissage forcément servile et dogmatique, lié de plus à nos appartenances, arrivant à nous faire croire au Père Noël. Pas étonnant que cette connerie se soit retrouvée dans les IA précédentes, reprenant toute la connerie humaine telle qu'elle s'exprime abondamment sur les réseaux sociaux - ce qui les avait disqualifiées. Il a donc fallu y remédier (partiellement) par des corrections programmées, pour être simplement utilisables, tout comme on ne peut se passer de modération dans les forums. Cela montre quand même qu'on est loin de l'idéal rêvé et que, comme toujours, il n'y aura pas que des conséquences positives à cette révolution cognitive qui n'est pas immunisée contre toute connerie ni contre son détournement vers des usages dangereux. Non, mais leurs performances remarquables tout autant que leurs faiblesses posent de nouvelles questions à notre compréhension de l'intelligence et de notre propre pensée, décidément devenue sans mystère et débarrassée de cette supériorité qui faisait notre orgueil.

Ce qu'on ne dit pas assez, en effet, voire pas du tout, c'est que l'IA et la neuro-imagerie progressent ensemble depuis l'utilisation des réseaux de neurones. Il vaudrait mieux faire savoir qu'on a ainsi avec ces modèles de langage un fonctionnement à peu près identique à celui du cerveau humain pour traiter le langage, basé de façon très surprenante sur la mémoire à court terme et la prédiction du mot suivant, tout comme ChatGPT, procédure très simple mais qui se révèle étonnamment puissante. On le sait depuis octobre 2021 au moins et j'avais déjà souligné en avril 2022 l'importance de cette nouvelle convergence entre l'Intelligence Artificielle et le fonctionnement du cerveau, mais il faut avouer que cette découverte assez incroyable restait abstraite avant d'avoir pu la tester et avoir constaté les prouesses époustouflantes de ce mécanisme minimal (avant d'en éprouver toutes les limites malgré tout). Pour parler et répondre, il suffirait donc d'appliquer la règle la plus simple qui est de dire ce qui est la norme, le mot qu'on attend de nous, c'est-à-dire trouver le mot le plus probable à dire dans cette circonstance pour compléter les phrases et les conversations. [C'est un peu plus compliqué, il faut ajouter un certain nombre de "réglages fins", en fonction du contexte et de l'expérience, corrigeant des erreurs courantes mais le mécanisme reste bien , comme dans le cerveau, la prédiction du mot suivant]. En tout cas, comme toute découverte scientifique, ce n'est pas du tout une invention humaine, les sciences depuis Galilée contredisant systématiquement nos anciennes théories, déshumanisant notre savoir en l'universalisant, et ce truc qui semble miraculeux n'est encore une fois qu'une imitation du vivant et de ses processus d'apprentissage, consistant neurologiquement à prédire ce qui doit suivre pour comparer ensuite avec ce qui arrive vraiment (prédiction récompensée ou non par la dopamine).

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Le cas Heidegger

Temps de lecture : 28 minutes

1. La connerie des philosophes
2. Psychanalyse
3. Sociologie
4. Histoire de la philosophie
5. Phénoménologie de l'existence
6. Différence ontologique
7. Confusions idéologiques

1. La connerie des philosophes

Jacques Rancière étant très attaché à l'égalité des intelligences - postulat dogmatique bien difficile à défendre - critique pour cela l'élitisme de Debord et des intellectuels ou philosophes qui prétendent désaliéner un peuple supposé sans aucun recul sur le Spectacle qui l'hypnotise et le système qui l'exploite. De fait, la conscience de la domination et de la propagande est sans doute plus répandue qu'on ne croit, mais cela n'arrange pas forcément les choses comme le manifestent les théories du complot qui en résultent. Il n'est vraiment pas possible de nier la connerie générale et ce n'est pas l'intelligence collective qu'on peut opposer à Debord mais, tout au contraire, sa propre connerie ou celle des philosophes, connerie qui n'épargne personne, y compris ses plus réputés critiques.

La connerie philosophique consiste presque toujours à vouloir sauver le sens et les croyances fondamentales qui le soutiennent (comme l'existence de Dieu, l'immortalité de l'âme, le libre-arbitre, l'espérance d'un paradis céleste ou terrestre, etc), tout-à-fait dans la continuité des religions, y compris pour les athées endurcis. L'étonnant, c'est qu'il y a indéniablement malgré tout production de vérités par le discours philosophique même si ces vérités ne visent finalement qu'à nous faire prendre des vessies pour des lanternes. Pour les philosophes en quête de consolations, la vérité ne serait ainsi qu'un moment du faux. Cela n'empêche pas de recueillir ensuite les résultats produits, comme Aristote l'aura fait dans l'Académie de Platon tout en rejetant sa fumeuse théorie des idées et, même, de l'immortalité de l'âme - ce qui n'empêchait pas Aristote de prendre les astres pour des dieux !

La connerie générale est normalement limitée par la pratique et les nécessités vitales, bon sens prosaïque cohabitant avec les religions et croyances les plus folles, mais ces limites ne s'appliquent guère aux spéculations philosophiques qui restent dans le discours. Il est plus difficile d'y procéder au partage entre raisons et pures conneries, ce qu'on va tenter quand même, au risque d'en rajouter dans la connerie (profitant de mon récent retrait) et juste à titre d'exercice. En tout cas, au lieu d'être dans une fascination paralysante, à la recherche de la vraie vérité qu'elles sont supposées avoir atteinte par leur système, partir de leur connerie change radicalement le point de vue sur les philosophies qui ne sont plus à prendre ou à laisser mais à considérer comme des approches partielles et partiales avec leurs apports et leurs errances, formulations datées qui font preuve souvent d'un excès de logique, sorte d'argument d'autorité visant à bloquer toute critique. "II faudrait recenser systématiquement toute la symbolique par laquelle le discours philosophique annonce sa hauteur de discours dominant" (Bourdieu). La question à poser n'est donc plus tant de sa vérité supposée que de son pouvoir de séduction ou d'intimidation, satisfaisant de profonds désirs.

Une des caractéristiques les plus remarquables de la philosophie, c'est en effet de nous donner une très haute idée de notre esprit, malgré tant de délires et contradictions, tout au contraire de la compagnie des sciences qui ne cesse de défier nos représentations et décevoir nos attentes. Alors que les philosophes prétendent fonder les sciences, ce sont pourtant les sciences qui découvrent leurs erreurs, et les sciences humaines, psychanalytiques et sociologiques, qui vont débusquer les raisons de leur philosophie et de leur propre connerie qui n'est pas seulement personnelle. Le succès public implique en effet une pertinence sociologique, le philosophe n'étant ici qu'un porte-parole du moment historique, tout cela n'empêchant pas, répétons-le, la mise au jour de fortes vérités, sans quoi on ne pourrait parler de philosophie.

Le cas Heidegger est emblématique de la séparation qu'on est obligé de faire entre son idéologie insoutenable et l'oeuvre philosophique qu'on a pu qualifier, non sans raisons, d'introduction du nazisme dans la philosophie - montrant que la connerie nazi n'était pas réservée aux incultes mais touchait les plus grands intellectuels - sans qu'il soit possible pour autant de l'exclure de la philosophie comme le voudraient certains, que ce soit sa phénoménologie de l'existence ou ses critiques de la métaphysique avec son travail d'historien de la philosophie. Voilà qui justifie de s'y intéresser de plus près - et qui exigerait un examen plus minutieux que ce petit article - d'autant plus que sa situation historique de montée irrésistible de la connerie comporte de grandes analogies avec la nôtre, notamment par ses dangereuses obsessions identitaires qui convoquent encore régulièrement la mystique heideggerienne.

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On est trop cons

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Voilà, c'est un fait massif auquel il faut bien se résoudre à la fin. On ne peut pas dire que ce soit une découverte pourtant, on peut même dire qu'on le savait depuis toujours - comme tout ce qu'on refoule - mais il faut croire qu'on ne peut pas s'y faire, que c'est même interdit de le dire, très mal vu et désobligeant, à l'opposé du respect exigé et de ce qu'on nous enseigne partout, flattant au contraire notre supposé "bon sens" démocratiquement partagé et notre intelligence supérieure. Il est clair que tout dialogue s'adresse à cette intelligence supposée (sinon à quoi bon?) et considérer les autres comme des imbéciles est ce qu'il y a de plus insultant (même si c'est la triste réalité). A l'instar de toute ma génération élevée au temps du marxisme triomphant et de sa confiance rationaliste en l'Homme, j'ai donc soutenu longtemps avec enthousiasme cette conception trop optimiste, à la fois sur mon intelligence et celle des autres - ce qui n'a pas pu résister si longtemps à l'épreuve...

C'est seulement petit à petit, d'échecs en échecs qu'il a fallu reconnaître notre rationalité limitée, d'abord par une information imparfaite, puis la commune connerie des biais cognitifs, mais bien plus encore par l'irrationalité d'Homo sapiens et son conformisme congénital - sans doute nécessaire à la transmission de savoirs traditionnels mais complètement borné, inaccessible à la critique et adoptant sans sourciller les croyances les plus folles pourvu que ce soient celles de son groupe (les idoles de la tribu). La démonstration n'est plus à faire de notre propension à croire n'importe quoi, mythes ou religions qui signent simplement nos appartenances, influence sociologique primordiale de récits fondateurs, d'idéologies ou de simples modes, bien trop sous-estimés par l'épistémologie (il ne s'agit pas de perspectivisme), ce qu'on ne peut considérer comme purement accidentel et dont nous serions maintenant délivrés.

Les leçons du passé, pourtant innombrables, n'ont pas découragé pour autant une utopie rationaliste renouvelée à l'ère du numérique donnant accès à tous les savoirs mais qui a sombré en bulles informationnelles sur les réseaux sociaux où s'étale au grand jour, en même temps que notre socialité tyrannique, un niveau de connerie qu'on avait quand même peine à imaginer avant, malgré tant d'exemples dans notre histoire. Avec le succès des populistes, il semble qu'on ait franchi en effet un nouveau seuil, celui d'une revendication démocratique à la connerie et aux vérités alternatives au même titre qu'aux religions. Il y a vraiment de quoi désespérer de l'humanité, ne plus rien en espérer en tout cas - du moins en dehors de la solidarité qu'elle manifeste quand même régulièrement dans les catastrophes, tout aussi bien que dans les mouvements de libération actuels, utilisant cette fois les réseaux de façon beaucoup plus positive (sans pour autant que ceux-ci puissent se substituer aux traditionnelles manifestations de rue). Le paradoxe des médias, c'est que, s'ils propagent trop rapidement les pires rumeurs et imbécilités, cela n'empêche pas qu'ils donnent accès aussi au meilleur et à de précieuses connaissances bien plus durables.

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Renverser l’idéalisme de Hegel

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"Toute vraie philosophie est un idéalisme" affirme très justement Hegel, puisqu'elles ne font que manier des idées, mais, en fait, cela veut dire qu'elles sont trompeuses, reprenant les fausses promesses des religions dans la prétention de tout expliquer et nous guérir de la conscience de la mort par quelque formule bien frappée. Même en philosophie, on voudrait nous faire croire à des bobards. Les philosophies qui prétendent donner accès à une béatitude imbécile soustraite à l'extériorité, le Bien suprême à portée de main, rejoignent ainsi par les subterfuges de la raison ce que les Hindous atteignent par des pratiques du corps. L'alternative à cet idéalisme rationalisé n'est pas autre chose que la science et la théorie de l'évolution comme "philosophie" de l'extériorité où les causalités sont extérieures et non pas intérieures.

Pour autant, ce n'est pas une raison suffisante pour rejeter tout ce que ces philosophies idéalistes ont produit. La négation doit porter sur l'idéalisme tout en conservant ce qu'ils ont pu mettre au jour. Le meilleur exemple de ce renversement d'un idéalisme est sans doute celui de Platon avec sa fumeuse théorie des Idées et des âmes ailées supposées immortelles, théories avec lesquelles Aristote prendra très tôt ses distances, ce qui ne l'empêchera pas de recueillir et prolonger tout le travail considérable réalisé par Platon et son Académie sur tous les sujets. Si son biologisme se distinguait radicalement du monde des idées et qu'il ne croyait pas à l'immortalité de l'âme (liée au corps), il faut quand même remarquer que, dans sa Métaphysique, il donne une place éminente à un Dieu cause première qui serait tout occupé, comme le philosophe, à penser sa pensée. Ce qu'on retrouve chez Hegel :

L'Esprit parvient à un contenu qu'il ne trouve pas tout fait devant lui, mais qu'il crée en se faisant lui­ même son objet et son contenu. Le Savoir est sa forme et son mode d'être, mais le contenu est l'élément spirituel lui-même. Ainsi, de par sa nature, l'Esprit demeure toujours dans son propre élément, autrement dit, il est libre. p75

Ainsi tout se ramène à la conscience de soi de l'Esprit. Quand il sait qu'il est libre, c'est tout autre chose que lorsqu'il ne le sait pas. p76

Si l'on dit que l'Esprit est, cela semble d'abord signifier qu'il est quelque chose de tout fait. Mais il est actif. L'activité est son essence. Il est son propre produit, il est son commencement et sa fin. Sa liberté n'est pas une existence immobile, mais une négation constante de tout ce qui conteste la liberté. Se produire, se faire l'objet de soi-même, se connaître soi-même, voilà l'activité de l'Esprit. C'est de cette manière qu'il est pour soi. p76

Alors l'Esprit jouit de lui-même dans cette œuvre qui est son œuvre et dans ce monde qui est son monde. p89

On voit donc bien ce même court-circuit chez Hegel, la grande fresque historique qu'il déploie étant ramenée à la conscience de soi de l'Esprit - ou de Dieu ou de l'humanité. Pour être impressionnante, la grande unification qu'il arrive à construire n'est pas tenable jusqu'au bout et l'ipséité supposée de l'Esprit a tout d'une réflexivité narcissique un peu débile. Il ne faut pas croire que la volonté de garder la figure de Dieu, personnification de l'Esprit universel, soit de pure forme, aussi bien pour Hegel que Spinoza, quand elle assure la clôture du système, sa théodicée garantissant la bonne fin, son ambition religieuse initiale d'une unité supérieure, globalité de l'entièreté de l'Être, supprimant toute extériorité, toute altérité dans un savoir absolu ou connaissance du troisième genre. C'est bien ce qu'un point de vue scientifique ne peut accepter même si pour les sciences aussi tout est rationnel.

Lié à des enjeux plus immédiats, la critique de l'idéalisme des essences doit permettre de remettre en cause ce prétendu esprit du peuple au nom duquel on fait encore la guerre, voulant opposer sa particularité à l'Etat universel en construction. Justement, le petit livre consacré à cet esprit des peuples, "La raison dans l'histoire", rassemble des exposés adressés à un large public et considérés comme offrant un accès plus facile à la philosophie hégélienne. Sauf qu'on est là très loin de la rigueur des ouvrages majeurs de Hegel et qu'il donne l'exemple même d'un discours purement idéologique (un peu comme "L'Origine de la famille, de la propriété privée et de l'État" d'Engels), prenant son aise avec les faits soigneusement choisis pour illustrer sa philosophie, quitte à inverser la chronologie (entre Chrétienté et Islam notamment), colportant sans retenu les préjugés et pires calomnies sur les autres peuples. C'est assez incroyable, véritable caricature d'une dialectique plaquée sur des connaissances parcellaires et qui a un fort pouvoir de conviction sur les ignorants mais révèle surtout ainsi les aspects douteux de cette conception populiste (héritée de Herder et de Fichte). En particulier, comme on le verra, alors que la Logique se terminait, par l'extériorité de notre position dans l'espace et dans le temps, les cours sur la philosophie de l'histoire évacuent d'emblée les causes extérieures dans l'autonomie donnée à l'Esprit et au destin de chaque peuple, idéalisme qu'il faut justement renverser au profit des causes matérielles.

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De l’homme religieux à l’homme de science

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En dépit de l'opinion dominante, il ne semble pas que les religions puissent garder durablement la place qui est encore la leur dans le monde de la techno-science car il y a bien incompatibilité entre sciences et religions, ce qui n'échappe pas aux fanatiques religieux. Malgré toute la bonne volonté des scientifiques ne voulant pas empiéter sur le domaine spirituel, il n'est pas vrai que les sciences n'auraient rien à (re)dire des religions, au contraire, tant de sciences étudient les religions ou les contredisent (anthropologie, philologie, histoire, sociologie, psychologie, neurologie, biologie, physique). Il ne peut y avoir de pacte de non agression, ou il n'y a plus de science. Il ne peut y avoir un partage des savoirs entre foi et raison comme on le prétend un peu légèrement - et le progrès des sciences paraît inexorable.

Ce n'est certes pas d'aujourd'hui qu'on assiste à la tentative de remplacement de l'homme religieux par l'homme de science mais l'entreprise avait lamentablement échoué avec le scientisme utilitariste du XIXè siècle dont Auguste Comte et John Stuart Mill avaient reconnu le caractère invivable, véritable "insurrection de l'esprit contre le coeur" qu'Auguste Comte a cru pouvoir contrer par une religion de l'humanité singeant de façon un peu trop caricaturale la religion catholique. Le marxisme lui-même a pu servir de religion de l'humanité un peu plus convaincante mais, avec son histoire sainte confrontée aux réalités, on s'est aperçu que son matérialisme affiché recouvrait des attitudes religieuses et dogmatiques. En croyant ramener le ciel sur la terre, c'est la politique qu'il ramenait à l'idéologie.

"On est dans le monde suivant la manière dont on le voit" (Hegel, La raison dans l'histoire, p51) et il n'est pas si facile de se débarrasser de tous les attributs de la religion qui structure profondément l'expérience personnelle et la représentation de soi, en dialogue avec un Autre, sous son regard omniprésent (l'oeil d'Horus), ce qui, comme je le notais dans le texte précédent, produit "un type bien particulier de personnalité, très centrée sur soi et son intériorité malgré les apparences, et qui sera d'ailleurs à l'origine de l'existentialisme depuis Kierkegaard, personnalité qui diffère radicalement de la personnalité scientifique à venir", ce qu'on va essayer d'examiner.

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L’irrationalité d’Homo sapiens

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Les premiers hommes se sont distingués comme homo faber, par leurs outils, mais autour des 70 000 à 50 000 ans, il n'y a pas si longtemps, et bien après les premiers Sapiens, s'est produite une révolution culturelle à l'origine des hommes actuels et des tribus de chasseurs-cueilleurs tels qu'on a pu les connaître dans toute leur diversité (de langues et coutumes) alors que régnait avant une grande uniformité. Désormais ce qui va distinguer les hommes modernes (semblables à nous), ce sont surtout les signes de leurs fausses croyances, de la pensée symbolique dit-on pour ce qui est pur délire, histoires à dormir debout et mises en scène rituelles. Dès qu'on parle de culture, et non plus de techniques, c'est bien l'irrationnel de mythes invraisemblables qui se manifeste sous toutes sortes de formes artificielles et par la fabrication d'idoles ou d'amulettes, d'objets magiques ou sacrés, jusqu'à des constructions monumentales.

On est élevé, dès les contes de l'enfance, dans l'idée qu'on serait des êtres supérieurs, au moins par rapport aux animaux (mais souvent aussi par rapport aux autres par privilège de naissance). On se voit en maître de l'univers et d'un avenir qui dépendrait de nous, de notre bonne volonté, de notre foi, de notre excellence alors que nous n'arrêtons pas d'échouer, de faire des erreurs et nous montrer malhabiles devant l'inhabituel. En tout cas, selon la tradition, notre supériorité serait dans la raison qui nous permettrait de maîtriser nos instincts et de nous donner accès à la vérité comme à la liberté et la citoyenneté. Nous désigner comme Homo sapiens ou animal rationnel revient effectivement à situer notre supériorité à l'animal dans notre bien plus gros cerveau et dans le travail intellectuel, non dans nos capacités physiques. Cette intelligence supérieure aux animaux est indéniable, de même que notre accès à la rationalité, en particulier la rationalité procédurale dont les outils fossiles témoignent suffisamment mais encore plus le langage narratif et sa logique avec la question de sa vérité ou du mensonge. Pour autant, il n'est absolument pas raisonnable de nous identifier à cette intelligence quand nous donnons le spectacle permanent de notre bêtise (pandémie, guerres, idéologies, religions, etc).

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La part de l’humanité dans l’évolution

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Logos et anthropos
Après avoir braqué les projecteurs sur l'universel, l'immensité de l'univers et les lois de l'évolution à très long terme incarnées par des extraterrestres, on peut, en bonne dialectique, porter maintenant de ce lointain le regard plus près de nous sur les organismes vivants ou sociaux et l'histoire politique ici-bas mais là, c'est une toute autre histoire et le domaine de l'action qui a beau être contrainte reste à la fois indécise et nécessaire.

On n'est plus ici dans le règne de la raison pure mais plutôt d'une rationalité erratique et limitée qui se révèle d'autant plus maléfique qu'elle se surestime, ignore son ignorance et croit pouvoir faire fi des lois universelles comme du cadre limité de notre action, règne de l'opinion qui n'est jamais "personnelle" mais s'enferre à chaque fois dans l'erreur avec des conséquences bien plus graves encore que la simple ignorance. On a des exemples récents. La situation n'est pas aussi brillante qu'on le présente ordinairement d'un bon sens partagé très démocratiquement alors qu'en dehors des sciences, en rupture avec l'opinion justement, il n'y a que fausses croyances, fake news ou propagandes.

On semble redécouvrir à chaque fois l'étendue des dégâts. Des théories du complot aux va-t-en-guerre, ce ne sont pas les idées claires et distinctes qui manquent pourtant ! Une série télé va même jusqu'à dire avec un brin d'exagération que les députés sont soit des psychopathes soit des imbéciles... On sait bien que ce n'est pas complètement faux, hélas, mais avec cela, il y a de quoi en rabattre sur les utopies démocratiques et il ne suffit pas de déclarer, sûr de soi, qu'on va tout changer. Avec les hommes tels qu'ils sont, et malgré tous les moyens déployés, la démocratie cognitive reste un rêve (une tendance?).

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