Démocratie des minorités ou dictature majoritaire

Contrairement aux mythes colportés très officiellement sur notre démocratie, notamment la référence constante au Contrat social de Rousseau (revendiqué certes par les révolutionnaires), il faudrait rectifier que nous avons hérité plutôt des institutions des monarchies constitutionnelles postérieures, ce que apparemment presque personne sur l'échiquier politique n'ose avouer. C'est grave car on défend du coup, aussi bien à gauche qu'à l'extrême-droite, une démocratie majoritaire foncièrement illibérale quoiqu'on dise puisque rejetant la séparation des pouvoirs inscrite pourtant dans la déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de 1789 mais qui était surtout à la base des monarchies constitutionnelles, raison pour laquelle elles avaient la préférence de Montesquieu.

En conséquence, à part des écologistes attentifs à la diversité, au lieu de promouvoir la démocratie des minorités qui en résulte, celle-ci est dénoncée partout ailleurs comme illégitime (communautariste) face à la volonté de la majorité (confondue avec une volonté générale). Cela paraît à la plupart l'évidence même, alors que c'est une dangereuse illusion. La réalité est bien en effet celle d'une démocratie des minorités qui n'est rien d'autre que la conséquence du règne de l'Etat de Droit et des Droits de l'Homme, c'est-à-dire aussi de la laïcité qui en procède.

Ainsi, une des raisons de la montée inexorable du "fascisme" autoritaire tient du fait qu'elle est paradoxalement alimentée par ses opposants qui font de la surenchère sur le thème du "peuple" idéalisé et de la présentation simpliste d'une majorité lésée par une minorité - qui sera les capitalistes pour la gauche et les musulmans ou les minorités sexuelles pour la droite. Le mythe du souverainisme et de la volonté générale est effectivement indispensable à la prétention de "changer le système", ce qui exige à n'en pas douter un pouvoir fort capable d'imposer à une minorité des votants, parfois à quelques pourcentages près, un ordre nouveau, révolutionnaire, et sortir du capitalisme, du mondialisme ou même de l'évolution technologique. Bien sûr, sans cette "liberté collective" autoritaire il ne reste à la politique nationale qu'un réformisme limité, réduit à l'arbitrage d'intérêts contradictoires, pas de quoi déchaîner les passions des foules.

Il est difficile de l'admettre mais le fascisme qui se caractérise par le recours aux élections (ou plébiscites) n'est rien d'autre que la mise en scène de cette démocratie majoritaire (même s'il y a en fait trucage des élections), pathologie de la démocratie majoritaire crainte par Tocqueville. Il n'est pas si étonnant que ce populisme soit historiquement issu de la gauche socialiste se préoccupant du sort de la majorité, celle des travailleurs, avant de basculer à l'extrême-droite dans le nationalisme et le culte du chef incarnant le peuple entier cette fois, passage de la classe à la totalité sociale. Le problème, en effet, c'est que les soi-disant 99% exploités par les 1% ne suffisent pas à constituer une majorité de votes, d'aspirations, d'intérêts. Au grand dam de la gauche, la seule chose qui peut unir des populations disparates de différentes classes, c'est uniquement la guerre à une autre nation ou l'opposition à une autre population, juifs ou musulmans, populations nouvelles ou minoritaires, boucs émissaires constitués en menace identitaire sinon existentielle.

On ne se pose qu'en s'opposant et ce qui soutient cette fascisation des esprits virant du rouge au brun, c'est en effet la passion de l'unité (voire de l'uniformité) et du sentiment communautaire perdu par l'individualisme mais pour que cette communauté reste unie, il faut qu'elle soit épurée de ses dissidents. L'opposition à l'autre est bien la condition de l'identification à ses "coreligionnaires" dans une communauté de pensée qui procède ensuite de ce qu'on appelle l'"illusion de l'unanimité". Pour ceux qui sont victimes de ce biais cognitif bien connu, il devient incompréhensible, sinon par mauvaise foi ou quelque complot, qu'on puisse penser autrement. Ainsi, les nouveaux nationalistes dans leur bulle peuvent se persuader représenter tous les Français quand ils plafonnent pourtant autour des 30% de l'électorat. Cette relégation dans la minorité étant considérée comme inexplicable, et donc contestable, cela peut même inciter ces bons démocrates à se passer des élections - comme Lénine qui se moquait de ses camarades voulant attendre de devenir majoritaires pour prendre le pouvoir. C'est ainsi qu'en fait une minorité peut s'approprier la légitimité d'une "démocratie populaire" et du vote majoritaire au mépris de la démocratie et de la majorité réelle.

Non seulement "le pouvoir du peuple par le peuple" est purement rhétorique, confisqué par les politiciens qui s'en réclament, mais il faut rappeler surtout qu'il ne s'appliquait dans l'antiquité qu'à des cités, une démocratie de face à face, et même encore chez Rousseau. Au niveau des nations forgées par les guerres, on peut constater avec J.S. Mill que "le peuple qui exerce le pouvoir n'est pas toujours identique au peuple sur lequel il est exercé". Le pouvoir du peuple perd d'autant plus son sens aujourd'hui que les nations sont prises dans la mondialisation comme les cités dans les empires d'antan, perdant dès lors effectivement leur autonomie et souveraineté. Le monde s'est unifié, c'est un fait, un processus en cours matériellement (écologique, pandémique, numérique, économique, scientifique, technologique, médiatique). Il est tout de même affligeant que même la gauche se croit obligée de s'agripper à la souveraineté nationale et qu'il n'y ait plus personne chez ces anciens internationalistes pour oser être mondialiste au moment où l'écologie l'impose, personne pour être honnête avec les électeurs sur le possible effectif - mais comment être élu par une majorité quand on défend les minorités et qu'on admet les limites de son pouvoir ?

Bien sûr, il est indéniable qu'une démocratie doit avoir recours au vote majoritaire pour départager les ambitions et s'assurer d'un minimum de soutien social mais la sélection d'élus, souvent médiocres et clientélistes, ne suffit pas à définir un régime démocratique et sa culture démocratique qui est une culture d'égalité de tous et de démocratisation. Le vote majoritaire, pour être indispensable, n'est pas l'essentiel, l'égalité des votes n'est qu'un des modes de l'égalité et ne leur est pas supérieur n'étant pas si souvent l'expression d'une intelligence collective. La démocratie ne se réduit pas à un volontarisme, ni à l'illusion de pouvoir décider de tout par des votes, c'est plutôt le compromis, l'adaptation, l'organisation et, enfin, la lutte contre les inégalités, politiques certes tranchés par des votes majoritaires mais ce qui n'implique pas la disparition miraculeuse du réel et de ses contraintes effectives. Les déterminations matérielles, écologiques, sont bien plus décisives que les différentes idéologies et croyances. De même, si on peut dire la science démocratique, car elle vaut pour tous, qu'elle est universelle, ouvrant à la démocratisation des savoirs, ce n'est absolument pas parce qu'elle devrait dépendre de votes ou de l'opinion majoritaire (on parle de consensus, plus informel, mais ce n'est pas ce qui est déterminant, seulement l'efficacité).

Les pouvoirs ne sont jamais tout-puissants et doivent toujours se soumettre au réel, à l'expérience pratique, aux rapports de force et, en particulier, à la puissance militaire dominante du moment, n'étant jamais indépendants des empires, désormais aux dimensions planétaires, ni isolés du monde extérieur. Il faut cependant ajouter par dessus le marché à cette mondialisation matérielle un facteur plus immatériel mais tout aussi contraignant, le règne du Droit qui est en soi contradictoire avec la prétention à une souveraineté absolue et à l'arbitraire des votes - ce qu'on a semblé découvrir avec l'Europe mais qui était tout autant contraignant avec la primauté des traités et des constitutions sur les lois votées. Or, le développement du Droit (y compris le Droit social) a été le moteur de l'extension des libertés objectives et de la réduction de la violence, ainsi que de la rationalisation et de l'universalisation du monde, mais a rendu caduc le droit du sol ou des communautés soi-disant originelles, condamnées à se fondre dans l'anonymat de sujets de droit.

Ainsi, tout comme dans les empires du passé, il est exclu qu'on puisse choisir ses voisins dans un Etat de Droit. Dans l'antiquité et la préhistoire des colonies très homogènes étaient fondées régulièrement avec des groupes partageant la même religion et les mêmes pratiques culturelles (ce qu'on appelle l'ethnos en grec). A la base de ces groupes et des cités, il y avait bien ce que Aristote appelait la philia, une solidarité communautaire et le partage des mêmes valeurs. Ce n'est plus du tout le cas dans les empires ou dans l'Etat de Droit. Entretenir l'illusion que la philia et donc des valeurs communes seraient toujours au fondement de la République tient de la simple dénégation. Non, les droits des minorités ne dépendent pas de notre sentiment ni de notre accord. Pour le droit universel, et donc laïc, il n'y a plus de peuple, de race, de sexe, de religion, ni de véritable auto-nomie, encore moins dans une planète surpeuplée et de plus en plus mélangée bien sûr. Le passé ne reviendra pas.

Reconnaître la primauté, sur la démocratie majoritaire, des droits de l'Homme et de la liberté des individus (des minorités sexuelles et du marché) n'est pas renier la démocratie, seulement son interprétation étatiste fascisante, autoritaire, normalisatrice. Ce qui doit être rejeté, c'est la confiscation des libertés individuelles au nom de la liberté du pouvoir (prétendu majoritaire) et de son arbitraire. La liberté collective ne disparaît pas dans la division des pouvoirs, renonçant seulement à leur concentration et au centralisme démocratique, mais l'action collective est redistribuée au local, dans ses différents échelons, restituée aux citoyens dans leurs diversités, une démocratie de terrain, bottom-up, en prise avec les contraintes matérielles et sociales, se substituant aux logiques brutales top-down. Les institutions d'une démocratie pluraliste poursuivent la démocratisation de la société et sa pacification par l'assimilation des différences et des minorités, que cela nous plaise ou non, participant à l'Etat universel et homogène en formation au niveau planétaire malgré toutes les différences culturelles ou religieuses - là où la démocratie majoritaire nous promet le pire en voulant s'y opposer et pour cela faire violence au réel comme aux populations.

Aux rêves fous de triomphe définitif d'une idéologie sur les autres et de reconfiguration du monde par vote majoritaire comme par magie, il nous faut substituer l'humilité d'une démocratie écologique, démocratie pluraliste aux prises avec les menaces futures et une réalité (y compris politique) qui résiste à nos injonctions, où il ne s'agit plus de manifester notre liberté souveraine, de faire triompher nos idées (ni de se faire mousser) mais d'user de stratégie tenant compte des diversités locales pour essayer de faire le nécessaire, éclairé par les sciences, comme tous les autres pays.

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3 réflexions au sujet de “Démocratie des minorités ou dictature majoritaire”

  1. Le vote doit rester une manière de désigner des responsables ou de prendre une décision qui après examen et débat collectif long a du mal à émerger. Cela en prenant garde de se laisser après coup la possibilité de réexamen si le choix s'avère peu pertinent ou contestable ; et aussi en précisant que l'examen collectif comprend un vrai temps d'information sur le sujet traité.

    Faire , comme on le fait , du vote, la centralité de la démocratie est stupide ; le gouvernement "du peuple" par le peuple intégrant par nature tout le monde ,le vote reste un élément certes important mais inscrit au milieu de beaucoup d'autres élément faisant ensembles démocratie . Par exemple entre autre le respect des échelons territoriaux , la mise en avant claire et l'organisation méthodologique de la différence entre politique de mesures (gestion et régulation de l'existant ) et politique de structure ( projet long terme global , planifications)

    La loi de la majorité est stupide parce que justement la majorité peut se tromper et que certaines erreurs peuvent engager l'ensemble de la société sur des chemins dangereux ; l'organisation sérieuse et conséquente du débat et de l'étude collective des problématiques est au cœur de ce que doit être la démocratie. Cela en sachant que sur un plan pratique et culturel rien ne vaut la démocratie de proximité , au local . ......Sans cet échelon local pas de démocratie .

    Il y a aussi l'équilibrage à respecter entre la démocratie représentative (vote pour des représentants) et la démocratie directe ( référendums nationaux et locaux )
    Il faut aussi prendre en compte le fait que "les grandes décisions de fond", celles qui structurent la société et l'orientent , sont implicites et ne passent pas par le vote ; il apparaît évident que depuis la capacité à utiliser les fossiles , il y a accord tacite de la majorité pour un progrès sans fin ; et qu' aujourd'hui que ça coince seuls des débats et réflexions de fond pourront venir s'il en est encore temps corriger le tir.

    Bref tout se tient et un changement de société vers sa survie ne viendra pas sans un changement de la gouvernance politique vers une vraie démocratie très éloignée de l'organisation actuelle ; croire qu'un régime autoritaire parviendra à quelque chose est aussi une sacrée illusion.
    Le mieux qui puisse nous arriver c'est que des démocraties locales réinventent de nouvelles organisations systémiques plus résilientes à ce qui va nous arriver et que sous la pression du réel invivable qui va venir , l'effet de mimétisme des ces réussites, les fassent essaimer .
    On en est encore très loin mais la pression de ce qui vient va nous laisser très peu d'options. Et très peu de temps .

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    • Je ne crois plus qu'il puisse y avoir une "vraie démocratie", seulement une certaine démocratisation, il est au contraire dangereux de surestimer la démocratie qu'on peut juste essayer d'améliorer mais qui ne doit pas prétendre débattre de tout - du climat notamment qu'il faut laisser aux climatologues, on peut tout au plus débattre des politiques appropriées. Il est important de prendre conscience des limites de la démocratie notamment dans la réponse aux contraintes écologiques de plus en plus fortes et urgentes.

      Aux USA la démocratie locale est plus vivante que chez nous, ce qui n'empêche pas les dérives populistes. Je défends quand même une utopie locale, municipaliste, mais c'est du long terme et reste hypothétique, là aussi on peut dire que nécessité fait loi.

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