Le récit de soi

Je m'étais déjà interrogé sur l'oubli du récit (plus décisif que l'oubli de l'Être qui le recouvre) et singulièrement dans le structuralisme, issu pourtant de la morphologie des contes. Alors même qu'on ne parlait partout que d'analyse du récit, son démontage pas plus que son contenu informationnel ou sa valeur d'énonciation, ne semblait prendre assez en compte la fonction première de la narration qui est de parler de ce qui n'est pas là, d'un monde lointain dans l'espace et le temps, monde virtuel au-delà de nos sens qui est pourtant posé par le langage comme monde commun et nous rattache à l'Histoire, au grand récit de l'histoire du monde tout comme au monde des morts qui nous hantent. Il ne s'agit pas seulement de mots, de signe, de trace ni de structure, pas plus que l'idéologie serait une simple question de valeurs alors que c'est une mise en récit - voire comme dit Ricoeur, une mise en intrigue. Le langage narratif qui nous humanise ne se réduit pas au lexique et un jeu de différences ni même à la parole adressée à l'autre quand il est fait pour raconter des histoires.

Après avoir substitué à l'essentialisme identitaire, dominant la philosophie depuis Platon, une philosophie écologique insistant sur la détermination par le milieu (et donc l'extériorité), il ne faudrait pas négliger pour cela l'incidence du langage narratif car, là aussi, le développement de l'enfant ne procède pas de l'individuel au social mais du discours social à l'individuel comme l'a montré Lev Vygotski. De quoi remettre en cause cette fois la propension de la philosophie à se focaliser sur le rapport sujet-objet, voire sur le dialogue avec l'autre, au lieu du rapport sujet-verbe, pourrait-on dire, celui du héros de l'histoire. Les faits doivent être à la fois réinsérés dans leur contexte global et la continuité d'une histoire, tout en dénonçant par cela même le caractère factice de cette continuité et l'illusion du continu créé par le récit où le réel extérieur fait effraction, obligeant à chaque fois à ré-écrire l'histoire pour retrouver le fil. Ainsi, du simple fait qu'il parle, l'Homo sapiens est un esprit crédule et Homo demens tout autant, ce qu'illustrent les mythes, les religions, les idéologies et la politique en général. C'est un homme divisé, schizoïde, qui vit dans le mensonge des belles histoires qu'il se raconte (sur la nation, la démocratie, la révolution, le progrès, l'amour, etc.), tout en assurant efficacement ses tâches pratiques et en sachant parfaitement compter ses sous.

Les philosophies de la connaissance ou de l'intersubjectivité interrogeant l'être de l'objet, sa présence, ou l'interaction vivante avec l'interlocuteur, ratent l'expérience effective de l'être parlant. Le monde qu'il habite n'est justement pas celui de l'immédiateté naturelle d'un être-là, d'un supposé réel de la vie, d'un retour aux choses mêmes, c'est un monde historique à la temporalité étendue, monde de positions fictives (bien qu'effectives) et de personnages imaginaires, monde culturel enfin avec ses mythes (que tentent de déconstruire les cultural studies avec d'autres récits). Cela touche au plus intime, si l'on en croit La Rochefoucauld remarquant qu'"Il y a des gens qui n’auraient jamais été amoureux s’ils n’avaient jamais entendu parler de l’amour". Il ne s'agit pas pour autant du développement naturel d'une tradition particulière et de simplement "se-décider pour l’avenir à partir de l’être-été", fidélité aveugle prônée par le nazi Heidegger, comme si on parlait d'un parcours réel en ligne droite. La vérité, c'est qu'on se plie aux différents jeux de rôle qui nous sont assignés par l'organisation sociale et les mythes qui la justifient mais devront changer brutalement sous les assauts extérieurs qui rendent soudain caduc l'ancien storytelling, redistribuant les cartes. Impossible pour autant de sortir d'un récit de soi à la fois individuel et collectif sans devenir fou, hors discours, ce n'est pas rassurant mais, du moins pour ne pas croire trop naïvement aux grands récits idéologiques, il ne serait pas mauvais d'être un peu plus conscients du caractère structurant et partial du récit, recouvrant la vérité historique qu'il prétend dévoiler et qui est donc d'abord récit de soi, nous situant dans les récits collectifs, à la fois dans notre passé et nos visions d'avenir.

Réintroduire le récit montre par contraste que les philosophies qui sont fixées sur l'être de l'objet - soit pour faire le constat avec Kant qu'il est inatteignable par la raison, livré seulement à une intuition sensible subjective, soit pour conclure avec Husserl qu'il est constitué par l'intentionalité qui le vise - restent dans l'ignorance de ses présuppositions culturelles, de la place qu'il occupe dans le récit social (pas seulement représentation), tout comme des processus matériels dont il est le résultat. Cela témoigne que ce ne sont que philosophies de la perception, du regard, du phénomène, de l'événement instantané, voire de la poésie, et finalement de l'homme neuronal, de la cognition animale, biologique et non du monde de l'être parlant (de la prose, du roman, de l'histoire) où les jugements a priori sont appris par le langage, en dehors de toute expérience personnelle.

Tout comme le dire s'oublie derrière ce qui est dit, et le percevant s'efface derrière le perçu, l'oubli du récit procède de l'évidence première qu'il se confond avec la réalité, ou l'Être lui-même dont on interroge vainement le mystère insondable, alors que le langage narratif parle d'une réalité absente, lourde de son passé et grosse de son avenir, tout ce dont le sage voudrait se passer alors que c'est le socle sur lequel se construit notre actualité et nos vies concrètes, c'est même la continuité entre passé et avenir qui est au fondement de la conscience de soi, de l'existence comme durée, identité dans le temps, responsabilité. L'Être qui se dévoile n'est donc pas le réel brut dont on fait directement l'expérience mais le récit qu'on en fait (sur Facebook) et qu'on sait pouvoir être tout autre, même s'il n'a rien d'arbitraire, selon la sélection des faits qu'on met en perspective et qui peuvent mener à des descriptions opposées bien que toutes très convaincantes à première vue (comme dans les théories du complot ou la désignation de boucs émmissaires). La préhistoire a pu illustrer de façon presque caricaturale comme chaque nouvelle découverte obligeait à réécrire les origines de l'homme, et on sait bien que le récit de notre propre vie peut prendre l'aspect d'une série de ratages pour une humeur dépressive, aussi bien que l'allure de succès triomphants quand on a la pêche et qu'on est amoureux.

Il faut insister encore sur ce qui distingue la structure qui distribue les positions, l'inscription dans un texte comme dans un groupe auquel on appartient, du récit de soi collectif aussi bien qu'individuel ou récit familial. Ceci, non seulement parce que la prose et le discours indirect, bien avant l'écriture, parlent des absents mais que s'y ajoute une histoire avec un début et une fin, un parcours, une trajectoire - ce qui a été trop négligé. Ce n'est pas une question de contenu du récit mais de sa forme. En tout cas, le monde romanesque n'est pas juste un fond, un arrière-plan sur lequel l'objet se détache, mais le scénario qui lui donne sens dans son déroulement temporel, ce qui est assez différent. C'est bien par contre ce qui nous rend conscients de la fin, conscience de la mort mais aussi d'une fin du monde dont l'évocation est à peu près constante (des premiers chrétiens à la bombe atomique) pour des raisons qu'on peut dire grammaticales et qu'on ne s'expliquerait pas en dehors d'une inévitable fin de l'histoire racontée, sa chute ou du moins son point final (fût-il provisoire). Que la crainte de fin du monde se reporte sur le risque atomique ou écologique ne signifie absolument pas que la bombe atomique et l'effondrement écologique ne seraient pas des problèmes vitaux, seulement que ce ne sera sans doute pas la fin pour autant.

Il ne s'agit pas de questions théoriques nébuleuses, encore moins d'idéalisme surévaluant le poids des discours mais plutôt d'obstacle épistémologique par des mécanismes narratifs basiques, avec des enjeux politiques effectifs. Il se pourrait en effet que la force des religions et des idéologies ne vienne pas tant des bénéfices supposés qu'on en tire, mais d'abord de nous situer dans un processus temporel collectif et, ainsi, de donner sens à l'existence par cette "identité narrative", au point de croire dur comme fer à ce qui n'existe pas (serment menteur qui nous relie). Maurice Godelier a démontré que les sociétés ne se constituaient pas à partir des familles, encore moins des individus, mais sur des mythes fondateurs. Sans un récit national ou religieux il serait impossible de prétendre parler au nom de tous (le nous primordial de Husserl) ou d'oser s'identifier au peuple quand on n'est qu'un groupuscule ou une petite élite. Il n'y aurait cependant pas de politique si chacun ne pouvait se réclamer de l'universel et retourner les principes affichés de progrès et de démocratie contre une réalité régressive - même si c'est bien un réel contrariant qui a le dernier mot à la fin (après-coup), la pression du milieu, l'écologie matérielle.

Inutile de vouloir rêver à une sortie hors de l'histoire, sortir du jeu, ce qui voudrait dire du langage narratif, mais peut-être devrait-on garder un certain scepticisme, une certaine distance avec nos engagements dans des guerres qui n'auront plus cours le lendemain, se préparant non pas tant à mourir qu'à devoir changer d'histoire sous les coups d'une causalité extérieure, même si ce n'est jamais facile. En fin d'analyse ou quand on perd la foi (en Dieu ou la Révolution) voire quand on divorce ou perd son emploi, c'est-à-dire quand il y a rupture de continuité avec l'ancien récit de nos vies, ce qui s'éprouve est un grand désêtre, plutôt dépressif, entre un grand vide et la douleur de la perte, très éloigné de la révélation hallucinée de l'être en sa présence, aussi bien que de l'angoisse face au néant. La dialectique n'est pas seulement logique, elle est réelle plus que rationnelle, et supprime souvent bien plus qu'elle ne dépasse. Pour donner à nouveau sens à notre vie, on ne peut se contenter de se réveiller de son sommeil dogmatique, "d'être dans le réel" et se passer de retrouver un récit qui l'oriente malgré son caractère fictif reconnu, le dualisme irréductible du récit et du réel, du savoir et de la vérité. Il nous faut, malgré tout, de nouveau pouvoir adhérer à quelque épopée actuelle, aux modes du moment et leur narratif, participer à la vie enfin, à ce qui se passe (que dit-on en ville?), même sans pouvoir y croire vraiment.

Or, si le post-modernisme, qui est un post-marxisme, a cru pouvoir décréter la fin des grands récits sur la ruine des dictatures communistes et des espoirs révolutionnaires, c'était aller un peu vite en besogne au moment où les sciences nous offrent un autre grand récit, plus solide, qui va du Big Bang à l'évolution du vivant jusqu'au pic de population et au réchauffement planétaire. L'alerte des scientifiques sur l'effondrement des écosystèmes à venir nous en rend responsables et nous fait un impératif de tenter leur préservation. Voilà qui peut incontestablement donner sens à l'existence dans un récit de soi honorable, même si les calamités extérieures auxquelles on s'affronte sont plus fortes que nous et s'acharnent à démentir la fin heureuse de nos contes enfantins. C'est que le récit reste toujours par quelque côté inadéquat, simplificateur, encore trop naïf, chargé de préjugés, et même si nous poursuivons toujours nos fins, le réel est sans fin qui dérange notre confort et la continuité de notre histoire, nous obligeant à la difficile révision de nos intérêts privés comme de nos anciens récits de soi et récits communs.

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7 réflexions sur « Le récit de soi »

  1. Je trouve que ce récit de soi n'aboutit qu'à une tautologie, c'est tout le problème de la psychanalyse et de la récitation. Çà tourne autour et sans fin, c'est interminable, sans même aucune surprise, une tentative d'épuisement du discours qui ne s'épuise jamais, à part se lasser de sa propre lassitude.

    • Le moins qu'on puisse dire, c'est que ce récit n'a intéressé personne jusqu'ici et pourtant je le considère comme décisif sur de nombreux points (temporalité, sujet-objet, etc.) en particulier sur le récit de l'absence, mettant en cause bien mieux que Derrida, et plus simplement, la présence de la présence (il ne s'agit pas seulement de brouiller les pistes et déconstruire les oppositions).

      On peut toujours penser que ça ne sert à rien car, comme les choses les plus importantes, il s'agit de choses très simples et qui restent pour cela même inaperçues mais qui valent le coup d'être méditées car elles vont loin - sans changer grand chose sans doute, sinon éliminer quantité de faux problèmes philosophiques et confronter la conscience de soi comme récit fictif à la causalité extérieure (écologique), leur inévitable friction et la nécessité de reconstituer ce récit à chaque fois (il n'y a pas de salut final, de vrai récit, il y a juste des récits qui ne sont plus tenables). L'extériorité reste extérieure.

      • "il s'agit de choses très simples et qui restent pour cela même inaperçues mais qui valent le coup d'être méditées car elles vont loin"

        C'est pas faux et le voir ou l'entre apercevoir c'est prendre le risque de passer pour un idiot. Une forme d'anesthésie embue la vision, alors que des évidences nous passent devant les yeux. Alors il faut en passer par un laborieux raturage de sa réflexion, au risque d'être un être peu conquérant mais plutôt observateur de l'étrangeté du monde.

          • Etre spectateur ne m'a jamais empêché d'intervenir et même énergiquement dans le cadre de mon boulot ou ailleurs, c'était plus fort que moi, et il s'agissait de problèmes de santé, contaminations, quitte à me faire virer ou être menacé de procès en diffamation. Ce sont 2 instances différentes, observation puis action.

            Plus l'observation est acute, plus l'action est tranchante.

          • Pour ce qui est de la réaction vitale, je n'ai pas ménagé mes efforts et n'ai aucune leçon à recevoir. 120 000 euros de budget global en frais d'avocats, indemnités minimes, et des centaines d'heures de lectures de conclusions d'avocat.

            J'étais totalement seul, sans le sou et je me suis battu comme une teigne. Je devais de plus apprendre l’allemand et régler toutes sortes de problèmes administratifs en allemand.

            Je ne pense pas que beaucoup se sont battus comme moi face à l'adversité, avec autant d'audace et d'énergie.

          • Ah et puis, j'ai posé des brevets concernant des closed systems, ces andouilles d'Allemands n'en n'ont rien fait. Je leur faisais gagner des tonnes de pognon, ces abrutis à cravate n'ont strictement rien fait.

            J'ai fini par claquer une porte dont j'ai arraché le cadre qui s'était complètement décollé, j'ai bien rigolé. Les mecs étaient pas loin de téléphoner au service psychiatrique.

            Je leur ait dit d'aller de se faire foutre, tout simplement.

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