La part animale de l’homme

Redonnons le contexte. Après avoir défini la vie comme se créant elle-même dans l'épreuve du réel par la reproduction et la sélection constituant un processus cognitif dès la première cellule, nous avons essayé de cerner ce qui constituait la subjectivité du vivant, son vécu dans ses formes les plus simples jusqu'à l'apparition d'un système nerveux et les premiers sentiments de plaisir ou de peine à la base des capacités d'apprentissage.

Dans ce chapitre, nous allons essayer de rassembler tout ce que notre subjectivité doit à sa part animale. Là encore on pourra toujours y voir de simples poncifs d'une vieille biologie réfutée depuis longtemps alors que c'est plutôt leur ré-interprétation complète à l'aune de l'éthologie et de la biologie la plus actuelle ainsi qu'une "critique de la critique" de l'anthropomorphisme, du vitalisme et du finalisme qui ne nous ramène pas à l'état antérieur (négation de la négation toujours partielle), mais qui réintroduit ces notions, qui s'imposent de l'expérience animale et de notre vécu, en les débarrassant de leur contamination initiale par la théologie. Notamment, ce qu'on appelle "la théorie de l'esprit", capacité de se représenter la subjectivité d'un autre animal, justifie une certaine connaissance participative qui accède sans conteste à une réalité effective malgré sa part de projection et d'arbitraire.

On n'est pas des bêtes

Pour ne pas tomber dans l'anthropomorphisme, il faut d'abord éviter la tentation de tout mettre au même niveau (nuit où toutes les vaches sont noires). Il y a une hiérarchie objective entre les êtres, que ce soit par niveaux d'organisation ou par niveaux de complexité, sans que cela puisse relever d'un jugement moral ou normatif. Il ne s'agit pas de projeter notre subjectivité sur celle des animaux comme s'il n'y avait aucune différence mais seulement de reconnaître notre part animale, puisque nous restons à l'évidence des animaux. Il est indéniable que, malgré une rationalité décidément trop limitée, les hommes sont malgré tout le dessus du panier au niveau cognitif, le seul progrès incontestable étant celui, cumulatif, des savoirs et des techniques même si cela se paye de nombreuses nuisances voire régressions catastrophiques. Il est tout aussi indéniable que nous nous séparons de l'animalité par le langage, exigeant le respect des autres et de ne pas être traités comme des animaux mais comme des hommes libres et responsables ; ce qui ne veut pas dire qu'on n'aurait plus rien d'animal, ni qu'on ne devrait pas traiter beaucoup mieux les animaux qu'on ne fait...

Cette indispensable revendication d'égalité entre interlocuteurs ne doit pas empêcher de rendre compte des inégalités naturelles ni des stades d'évolution dans un refoulement intenable. On peut dire qu'il n'y a dans la nature que des inégalités de performance, mais celui qui est moins bon d'un côté est souvent meilleur dans d'autres, en fonction de sa niche écologique. En dehors des performances cognitives, nos capacités sont inférieures à peu près sur tous les plans aux autres animaux (à l'odorat du chien, à la vision d'un aigle, à la force d'un gorille, à la rapidité d'une gazelle). Ce sont bien des inégalités, pas seulement des différences, mais ne justifiant aucun jugement de valeur qui irait du fait au droit. Ainsi, on devrait bien plutôt compenser les inégalités entre les hommes que vouloir les dénier. Un peu de la même façon que la vie s'oppose constamment à l'entropie, la culture s'oppose à la nature par construction. Vouloir revenir à l'état de nature serait tomber dans l'obscurantisme d'une nouvelle barbarie et non dans une innocence première (ce qui ne veut pas dire qu'il ne serait pas bénéfique de revenir à des conditions un peu plus naturelles). Il ne s'agit en aucun cas de vouloir justifier la nature dans toute sa cruauté mais pas de la nier non plus, ce qui n'empêche pas la nature d'exister ni les inégalités réelles. Ce n'est pas la biologie qui doit nous commander mais la raison, qui doit cependant tenir compte de la biologie.

C'est justement ce qu'on va essayer d'évaluer maintenant, ce que notre subjectivité doit aux émotions animales, plaisir et peine, jouissance et douleur, attachement et agressivité, car s'il ne faut pas nous ramener à l'état de bêtes, nous ne sommes pas des anges non plus, encore moins des dieux comme on voudrait s'y croire trop souvent. Chaque stade conserve le stade précédent qu'il surmonte et si le cortex associatif qui se développe au-dessus du cerveau reptilien a pour fonction de l'inhiber, d'y ajouter une conditionnalité plus élaborée et le détour d'un temps de réflexion, les émotions de base restent à peu près les mêmes.

On n'est pas des anges

Il est difficile d'imaginer une subjectivité végétale enracinée dans le sol et se projetant vers les cieux car notre subjectivité est toute autre, entièrement orientée par notre nature animale vers le mouvement et notre représentation dans l'espace. Bien que les singes soient plutôt végétariens, nous avons hérité semble-t-il du comportement des prédateurs dans la chasse, ce qui nous rapproche de nos animaux domestiques. Les prédateurs ont souvent besoin de capacités cognitives supérieures aux espèces dont ils se nourrissent, jusqu'à des ébauches de ce qu'on appelle la "théorie de l'esprit" qui rend le prédateur capable de s'identifier à sa proie (et vice versa). Cette capacité de s'identifier à l'autre et deviner ce qu'il va faire est certainement à l'origine du jeu et de son caractère formateur pour les plus jeunes. A ce niveau cognitif supérieur qui intègre la subjectivité de l'autre, plaisir et peine, renforcement ou fuite, se traduisent en agressivité ou peur (voire colère).

Nous héritons aussi des mammifères un attachement qui nous émeut beaucoup devant leur comportement maternel (lié à l'ocytocine) et qui se combine avec notre caractère grégaire et ses émotions de groupe, la joie des retrouvailles et le sentiment de sécurité mais aussi ses hiérarchies plus ou moins marquées entre dominants et dominés, notamment dans la compétition sexuelle. Celle-ci n'a rien d'une "extension du domaine de la lutte" alors qu'elle serait plutôt originaire, au même titre que notre tendance à l'imitation. Ce sont les espèces sociables qui ont les cerveaux les plus développés. L'essentiel des capacités cognitives semble donc lié aux relations sociales plus qu'aux performances nutritives, relevant de la sélection sexuelle, à l'intérieur de l'espèce, plutôt que de la pression écologique bien que les avantages en soient sans aucun doute décisifs pour la survie dans les périodes difficiles. Il faut retenir que la rencontre de l'autre n'est pas une conquête de la civilisation et de la culture mais qu'elle est fondatrice. Au moins pour les mammifères, l'individu n'est pas premier, entièrement dépendant du maternage et d'un apprentissage minimal, pris dans la compétition sexuelle et les relations avec ses congénères.

Sans pouvoir être exhaustif sur tout ce que notre vécu doit à notre nature animale, il faut ajouter à ce qui relève de la sexualité et de la faim, du plaisir ou de la souffrance, de l'attachement ou de la soumission, le sentiment d'angoisse qui répond au stress de la menace et reste l'émotion de base pour un organisme qui passe sa vie à lutter contre l'entropie et la mort. On ne peut approuver Georges Bataille lorsqu'il prétend que "L'animal vit dans l'immanence, comme l'eau dans l'eau", comme s'il était transparent et n'avait pas de monde extérieur ! Peut-être pourrait-on le dire du poisson rouge dans son bocal car, dans la nature, au contraire, l'existence est constamment exposée à toutes sortes de risques obligeant à rester sur le qui-vive la plupart du temps. Les moments de calme et de repos restent relativement minoritaires, la "mauvaise humeur" étant une vraie touche du réel comme le suggère Lacan. Ce n'est d'ailleurs pas qu'il vaudrait mieux une absence totale de stress pour autant, un repos éternel qui serait bien trop mortifère car on constate que les animaux peuvent être sensibles aussi à l'ennui. Malgré la nostalgie de mammifères (comme le chat) pour le maternage et le cocon familial, on retrouve avec l'inquiétude la caractéristique fondamentale de la vie dans un monde hostile que doit surmonter en permanence l'activité vitale. Le vivant est presque toujours en alerte, soucieux de l'information des sens sur son environnement, ce qui définit ses phases d'éveil. Cela n'empêche pas qu'un excès de stress puisse mener certains animaux à une forme de dépression (dont les mécanismes pourraient être proches de ceux de l'hibernation). Entre un calme plat et l'épuisement, il y a un niveau d'activité minimum qui est nécessaire à un organisme fait pour cela et qui doit s'entretenir (les fonctions qui ne sont pas utilisées dépérissent de même que le système immunitaire s'étiole s'il n'est pas sollicité, l'organisme se modelant sur son milieu et la maladie faisant donc partie intégrante de la santé).

Il faut être prudent car ces émotions animales prennent pour nous un tout autre sens même si on en partage les mécanismes biologiques qui y sont associés (médiateurs chimiques et structure neuronale). Le fait, rapporté par Damasio, qu'une simple électrode dans le cerveau puisse provoquer des pensées suicidaires semble indiquer que le suicide aurait une base biologique, cela n'empêche pas que le suicide soit spécifiquement humain et fonction de l'anomie sociale (selon Durkheim). Il y a bien une différence radicale malgré des bases communes. Ce sont les chimpanzés dont nous sommes les plus proches, avec lesquels nous partageons le plus d'émotions et de comportements communs, jusqu'au rire qu'on prétend pourtant le propre de l'homme. Ils représentent incontestablement notre part animale avant sa domestication par le langage, avec qui nous partageons le même génome à 1% près ! Cela permet d'évaluer à la fois le si peu qui nous en différencie en même temps que toute l'étendue de ses conséquences mais il est indispensable de voir d'abord ce qui remonte bien plus loin de la conscience ou des émotions.

L'éveil de la conscience

Il ne faut jamais perdre de vue en effet l'écart qu'il peut y avoir entre animaux primitifs et développés, mesurant leurs degrés de libertés et dont la traduction objective se trouve dans le poids du cerveau par rapport à la masse corporelle, c'est-à-dire dans le nombre de neurones. Même si ce n'est pas le seul facteur et qu'un cerveau plus petit peut être plus performant malgré tout qu'un plus gros, la loi statistique reste assez concluante. C'est ce qui fait notre plus grande proximité avec les espèces les plus intelligentes, que ce soient les éléphants ou les dauphins (dont on ne comprend pas bien ce qu'ils font de leur intelligence d'ailleurs), sans oublier les chiens évidemment ni les singes dans d'autres contrées. Il n'est pas sûr que les chats et les chevaux soient tout-à-fait aussi évolués mais ils ne sont pas si bêtes quand même puisqu'on peut construire une véritable relation avec eux et vivre ensemble en bonne entente comme avec beaucoup d'autres animaux. On connaît aussi l'intelligence des rats qu'ils ont peut-être acquise pour nous filer entre les doigts et déjouer nos pièges. Les pieuvres ont également une intelligence étonnante dont il est bien difficile de parler tant elle semble différer de la nôtre (ce qui rend d'autant plus important son étude) mais, s'il y a des oiseaux intelligents comme les corbeaux ou les perroquets, on ne peut en dire autant des poules et sans doute de la plupart des dinosaures (qu'elles sont encore un peu!). La distance est considérable entre l'éponge, le cafard, les poissons, la mouche, le lézard et puis la souris, le singe ou l'éléphant. On voit, du moins, qu'on n'est pas dans le "tout ou rien" mais qu'il y a toute une gradation des capacités intellectuelles, des plus sommaires aux plus élaborées avec une série de sauts cognitifs.

Par rapport aux tiques et aux systèmes nerveux primitifs dont le monde se réduit à quelques signaux vitaux, le progrès cognitif qui est une complexification va dans le sens d'une dé-différenciation, d'une dé-spécialisation qui ouvre aux autres dimensions de l'environnement, unifiant les expériences dans un monde commun quoique d'une façon qui reste relative aux organes comme à l'histoire des organismes. En effet, ceux-ci se construisent bien dans l'interaction avec leur environnement mais en gagnant des marges de liberté par rapport à l'unité sujet/objet. Ainsi, la vision notamment est beaucoup moins spécifique que l'odorat. Chacun ne reste pas dans sa niche ni dans la perception immédiate, les capacités cognitives étant justement ce qui permet de s'adapter à d'autres environnements, l'exploration et la curiosité en faisant partie ainsi que l'attirance par les petites différences. La capacité d'abstraction est de l'ordre de la généralisation, sélectionnée comme telle pour ses capacités invasives autant qu'à traverser le temps et survivre aux catastrophes climatiques. On peut interpréter ce progrès cognitif vers des capacités plus généralistes comme une tendance de caractère entropique à l'unification du monde avec le temps ; sauf que c'est dans la généralisation de stratégies de lutte contre l'entropie...

Il est difficile de définir l'intelligence mais il est certain que c'est une forme d'apprentissage et de créativité qui s'appuie sur la mémoire et l'analogie, tout un ensemble de connaissances qu'on peut imaginer (selon l'hypothèse connexionniste) constituées d'une liaison entre neurones comme entre les événements (sur le modèle de la sonnerie qui fait baver le chien de Pavlov), dont la fonction est de permettre une "causalité descendante", au principe des finalités subjectives, afin d'en tirer une prévision (ce que David Ingvar appelait "la mémoire du futur") ainsi que la réaction adaptée (évolution informée, a priori et non plus seulement après-coup ni en aveugle). La répétition y joue comme un facteur de renforcement et de sélection alors que les neurones qui ne sont pas assez excités finissent par mourir (apprendre, c'est éliminer). Il faut ajouter, au moins pour les espèces pourvues d'un néocortex associatif, la capacité de changer les liaisons et de les combiner, plasticité qui est en général une propriété juvénile mais qui est directement reliée au niveau d'intelligence et aux capacités d'apprentissage. Les souvenirs intègrent ainsi une composante sensorielle, une composante limbique et une liaison avec le néocortex. La base de l'apprentissage, avec le plaisir et la peine, c'est bien la liaison entre deux événements, soit leur comparaison, soit leur succession mais qui semble impliquer à la fois temporalité et finalité qu'on doit là encore imputer aux formes les plus primitives. On percevrait ainsi plutôt des changements et des processus que des choses (le serpent ne voit pas ce qui ne bouge pas et si notre oeil perçoit les objets immobiles c'est grâce à sa propre vibration).

On est en tout cas dans le domaine de l'information, pas de l'immédiateté physique. Contre certaines tendances "émergentistes" qui viennent de la physique, il faut souligner que la fonction du cerveau est bien celle d'une centralisation de l'information dévouée aux réponses globales (notamment les déplacements), sa fonction de mémoire jouant un peu le même rôle que l'ADN dans la cellule tout en étant clairement l'organe de l'extériorité. De bons matérialistes voudraient que la conscience soit une simple émergence, certains disent une "survenance" comme lorsque des atomes s'ordonnent en masse, alors qu'il s'agit d'un processus intermittent de réflexion et de décision où la conscience comme question précède par définition l'action. C'est un détour qui la diffère et l'inhibe, et, donc : soit je pense, soit j'agis ! Un signe de la conscience chez les patients paralysés, serait bien l'existence d'un signal descendant top-down et donc de l'intentionalité où la tension se résout en visant son objet et par la disposition du corps à l'action. Cela ne veut pas dire qu'il n'y aurait pas habituellement de rationalisations après-coup, ni de phénomènes d'émergence dans le cerveau avec des traitements statistiques plus robustes que des neurones isolés mais qu'ils ne sont qu'un élément de son architecture (comportant plusieurs niveaux avec cellules gliales nourricières, neurones inhibiteurs, neurotransmetteurs modulateurs). Même si la théorie des trois cerveaux est à relativiser, au lieu d'une immanence spontanée, on a tout au contraire plusieurs étages de traitement de l'information par inhibition des mécanismes de niveau inférieur. Il y a bien si l'on veut émergence de la conscience qui sort de son sommeil mais, au lieu de surgir de l'intériorité, cette vigilance est tendue vers l'extérieur, les yeux et les oreilles grands ouverts. De même, si l'émotion affecte le corps, c'est de l'extérieur. Le processus va donc du stimulus (perception ou représentation, prégnance ou souvenir) à l'émotion modifiant les cartes neurales de l'état du corps, ce qui se traduit comme on le verra en sentiment vécu qui ranime la mémoire de situations analogues avec les punitions ou récompenses éprouvées pour déterminer les décisions à prendre (on passe donc d'une causalité émotionnelle subie à une finalité active où c'est l'effet visé qui devient cause de l'action).

On peut dire de la conscience qu'elle émerge dans l'évolution comme complexification de la réponse à apporter aux situations rencontrées en faisant appel à toutes les informations disponibles, passage en revue des situations analogues déjà rencontrées dans le passé mais aussi recherche d'indices complémentaires pour stabiliser la signification de la situation et relâcher la tension ou bien passer à l'acte. Cette capacité d'apprentissage n'a de sens que dans un monde changeant où elle augmente la durabilité de l'espèce et son autonomie par rapport au milieu en transférant une partie de la capacité d'évolution à la plasticité du système nerveux. A ce moment, on voit bien qu'il ne peut y avoir de conscience sans un registre d'action étendue ni sans mémoire (pas seulement le souvenir de l'immédiat), pas de conscience sans analogie mais pas de conscience non plus sans nouveauté qui sort de l'automatisme pur (Vivre, c’est être un autre. Et sentir n’est pas possible si l’on sent aujourd’hui comme l’on a senti hier : sentir aujourd’hui la même chose qu’hier, cela n’est pas sentir. Pessoa). Cette différenciation est une propriété fondamentale de l'information, qui n'en est plus une à se répéter. La conscience, c'est de l'information ou plutôt son récepteur, son intégration subjective qui ne se confond pas avec une configuration neuronale ("les corrélats neuronaux de la conscience"). On doit partir du fait que la conscience est comme toute sensation une propriété biologique, informationnelle, cognitive ou affective, spirituelle peut-on dire, subjective enfin et non pas une propriété de la matière, ni un quelconque mécanisme ou phénomène de résonance (que certains imaginent quantique!) comme on en trouve dans l'épilepsie. C'est d'ailleurs pourquoi il n'y a qu'un éclair de conscience souvent entre prégnances animales, l'essentiel du vécu restant de l'ordre de l'émotion. La conscience elle-même ne peut être détachée de toute émotion (indispensable à la mémorisation) même si elle tend vers l'objectivité et constitue bien le centre de décision malgré tout. L'esprit possède le corps (la conscience est le sommet de la hiérarchie selon Sperry), ou plutôt, il n'y a pas d'esprit qui ne fasse corps avec l'organisme dés lors qu'il n'existe qu'en tant qu'expression du tout et que les hormones qu'il déverse ont des répercussions dans l'ensemble du corps.

La question qui se pose est celle du vécu de l'intelligence, ce qu'on peut imager comme une pensée qui sort du brouillard, de son ensorcellement, de sa stupeur obnubilée, du caractère obstiné de la mouche sur la vitre. Ceci en accédant à l'observation de son environnement, de plus en plus détaché de l'émotion immédiate, donnant le temps de la réflexion et de l'optimisation de la réaction appropriée en intégrant un nombre plus important de données. Ce "moment pour comprendre" exige l'inhibition de réflexes primaires même si, répétons-le, ce détachement émotionnel reste très relatif, tout autant que les performances réflexives et donc le niveau de clairvoyance sans doute. Il semble bien quand même qu'on ne puisse séparer l'intelligence d'une forme de conscience qui constitue la véritable subjectivité animale en tant que réaction générale et réflexive impliquant la prise en considération de toutes les perceptions de la situation et la connexion avec l'ensemble du cerveau (donc du corps).

Bien qu'on ne puisse l'identifier à la nôtre, il est certain qu'il y a une conscience animale, même à des niveaux extrêmement bas. On peut l'illustrer avec l'histoire racontée par Konrad Lorenz, d'un "poisson-bijoux" qui ramène ses petits dans sa bouche mais avale aussi un ver qu'on lui donne et qu'il ne peut manger sans avaler aussi ses petits. "Le poisson resta immobile, les joues gonflées mais sans mâcher. Si j'ai jamais vu un poisson réfléchir, ce fut à ce moment-là. Mesure-t-on l'émerveillement de voir un poisson dans un authentique dilemme". Le poisson finit par expulser tout ce qu'il avait dans la bouche puis par manger le ver d'abord avant de ramener ses petits au nid. Heureuse issue contrairement à l'inhibition totale de "l'âne de Buridan" supposé mourir de faim dans l'impossibilité de choisir entre deux tas d'avoine situés exactement à la même distance ! Tout cela confirme malgré tout l'importance de l'inhibition et du conflit intérieur dans la conscience et permet aussi de comprendre qu'il faut du temps à la réflexion et qu'il ne peut donc y avoir de conscience sans une certaine confiance et sécurité (pas de peur panique). Même pour les animaux, bien avant la culture et toute raison législatrice, la capacité d'inhibition des "instincts" qui nous sort de l'automatisme et d'une simple causalité biologique se révèle la condition de toute liberté comme de toute conscience (on arrête tout et on réfléchit!).

Cela ne veut pas dire que la conscience ni l'intelligence nous soient un état ordinaire, plutôt relativement exceptionnel alors que nous sommes plus généralement le jouet de nos émotions ou dans l'habitude et les automatismes mentaux sans même parler de l'inconscient freudien. Que l'inconscience domine n'empêche pas que la conscience puisse avoir un rôle décisif mais il ne suffit certainement pas d'avoir des neurones pour être conscient. La perception elle-même reste en grande partie en dehors de toute conscience, sauf quand elle prend valeur de signal. La plupart du temps, on est sur le mode automatique et sous le coup de l'émotion. L'habitude est une seconde nature qu'on répète sans y penser. La conscience ne s'impose que lorsqu'une réponse globale est requise mais surtout lorsque la question se pose et que la réponse n'est pas donnée. "Penser, c'est d'abord perdre le fil" (Valéry) et ne pas savoir quoi faire (preuve qu'on n'est pas entièrement déterminé). Une bonne façon de définir la conscience, c'est d'en faire une question, un dysfonctionnement cognitif, un déficit informationnel (Laborit), un besoin d'information complémentaire, sorte d'irritation cérébrale. Conformément à l'inquiétude du vivant dans sa lutte constante contre l'entropie, le fond de la conscience est donc bien là encore une anxiété de base (qui n'apparaît vraiment que dans les cas d'anxiété pathologique, on n'en perçoit sinon que les variations).

Ce n'est qu'en réaction à cette inquiétude que la conscience mobilise toutes les données disponibles ("Un esprit conscient est tout simplement un processus mental informé des relations simultanées qui se nouent actuellement avec les objets et l'organisme qui l'abrite" Damasio, p215). On comprend bien que toute perturbation du cerveau affecte la conscience comme phénomène global qui doit en utiliser toutes les ressources (sensorielles, émotives, mémorielles, intentionnelles) mais la conscience n'est sans doute rien d'autre que cette interrogation qui nous alerte et nous éveille par un manque d'information ressenti soudain et qui nous rappelle à l'existence, mobilise perceptions et souvenirs, nous sort de l'inconscience où se déroulent tous nos automatismes, réflexes ou habitudes. Au lieu de dire que "toute conscience est conscience de quelque chose", il serait plus exact de dire que toute conscience est conscience d'un problème, toute conscience est question qui interroge notre présence au monde, projection vers l'extérieur, intentionalité, désir, impatience, ennui, et pas seulement pour les humains ! Malgré Aristote qui voyait le bien suprême dans la contemplation et le plaisir du regard, la conscience comme irritation n'est pas de l'ordre d'une jouissance où elle s'évanouirait plutôt, mais conscience d'un manque, focalisation de l'attention, souci qui nous engage à l'action. Certaines drogues ou techniques spirituelles peuvent donner l'impression d'une conscience supérieure proche de la béatitude mais on peut mettre en doute le caractère conscient justement de ce qui relèverait essentiellement de l'émotion voire de l'insensibilisation à la critique des sens. C'est plutôt la souffrance qu'on ne peut imaginer sans conscience, comme la peine ne se comprend pas sans capacités d'apprentissage.

Le vécu émotionnel

On pourrait dire plus facilement de l'émotion que c'est une survenance, résultant certainement d'un jugement sur la situation mais sans que l'humeur résulte d'une décision consciente, pas plus que les sentiments de plaisir ou de peine, formant au contraire l'arrière plan de toute conscience. Le système limbique qui centralise les réseaux neuronaux (intégrant cerveau postérieur sensoriel et cerveau antérieur moteur) est malgré tout sous le contrôle du cortex frontal et peut être vu comme une glande déversant ses hormones dans le sang par l'hypothalamus. Damasio différencie justement émotion et sentiment, l'émotion étant une réponse corporelle standard, plus ou moins automatisée, à un stimulus extérieur ("procédé pour résoudre automatiquement les problèmes de base que pose la vie"), alors que le sentiment en représente la face subjective, l'état du corps, insistant sur "la relative autonomie du sentiment et de l'émotion" p76. C'est ce qui donne l'impression de l'intériorité alors qu'il ne s'agit que de modifications du corps déterminées par l'extérieur. "Les sentiments sont des perceptions" et plus précisément des "représentation d'un état donné du corps" alors que l'émotion est l'effet de la représentation de la situation. L'affect est puissance d'agir et d'affecter la situation, disposition du corps à l'action. Les sentiments ouvrent au contrôle des émotions, passage du réflexe à la réflexion. Il n'y aurait donc pas de sentiment sans conscience (contrairement à l'émotion). La doublure sentimentale qui nous implique subjectivement dans nos émotions est paradoxalement déjà un détachement, une atténuation de l'automaticité de l'émotion, de son caractère impératif ou de passion subie. Notre capacité d'y échapper reste cependant limitée car un sentiment triste fera remonter des souvenirs tristes analogues, mémoire liée à l'état du corps. Il y a dans le sentiment quelque chose de la rationalisation après-coup (avec un retard de plusieurs secondes) qui est bien notre ordinaire mais dans laquelle la conscience peut intervenir pour le modifier. La circularité entre l'état du corps et le sentiment permet aussi d'augmenter la maîtrise des émotions par des exercices corporels ou le biofeedback mais avec le risque de vivre dans une émotion inadéquate et un sentiment artificiel. Les dissonances cognitives de toute "pensée positive", véritables contradictions vécues, ne sont pas sans produire des émotions négatives et purement inhibitrices. Impossible de se débarrasser des passions tristes sinon par la modification de la situation qui en est la cause. "Les sentiments restent essentiels pour préserver des buts" viables. Ils constituent effectivement des "guides nécessaires" car ils portent des informations vitales ; les refouler c'est perdre la raison, il n'empêche que les sentiments donnent un peu plus de jeu aux émotions et qu'on gagne à pouvoir s'en libérer et les soumettre à notre réflexion.

Damasio cite, dans les émotions de base : joie, tristesse, peur, colère, dégoût, surprise, auxquelles il faudrait ajouter, comme on l'a vu, l'angoisse et l'ennui mais aussi le découragement ou l'enthousiasme et toute une gamme de couleurs que peuvent prendre nos humeurs et dont l'astrologie fournit un assez bon modèle, combinant notamment les cycles de la lune, de vénus, de mars (émotivité, désir, activité) auxquels on peut s'amuser à faire correspondre les différentes hormones et neuromédiateurs. L'humeur ne se réduit pas cependant à l'émotion immédiate, résultant en partie du tempérament (nerveux, sentimental, colérique, passionné, sanguin, flegmatique, etc.), de la constitution génétique et de l'état de santé (il faudrait ajouter de l'histoire du sujet et de son statut social avec sa traduction hormonale) déterminant tout un arrière-plan émotionnel qui persiste sur de plus longues périodes. S'il faut prendre en compte cet aspect subjectif, sa sensibilité, on ne peut pas réduire non plus "l'état d'âme" au tonus du corps, à la fatigue ou la résistance au stress, car il est déterminé en grande partie par l'ambiance extérieure et les relations sociales.

Une grande part de nos émotions sont en effet sociales et communicatives, liées aux sociétés animales et grégaires, jusqu'aux ébauches de conscience de soi. Pour Freud, "les sentiments de culpabilité et la conscience du devoir seraient les deux propriétés caractéristiques d'une animal grégaire" (Essais, p144). C'est sans doute aller un peu trop loin dans l'anthropomorphisme, mais on rencontre bien dans le règne animal de façon plus ou moins fugitive ce qui ressemble à de l'orgueil ou de la honte, l'intimidation ou la sympathie, l'envie ou la soumission, l'attirance ou le rejet, le deuil même ! Il est remarquable de constater à quel point les neuromédiateurs et les hormones sociales comme l'ocytocine (liée aussi à la maternité) se sont conservés au long de l'évolution, ce qui ne veut pas dire qu'ils gardent tout-à-fait la même fonction mais nous rend indubitablement familiers les comportements grégaires, et ce, malgré le processus d'individuation et le supposé égoïsme de l'homo oeconomicus ! La vie de groupe comporte incontestablement une bonne dose de mimétisme en même temps qu'elle exacerbe la compétition, en particulier pour des raisons sexuelles (la sexualité est d'autant plus structurante qu'elle régit la reproduction, et l'on pourrait dire, en parodiant Alberoni, que le rapport sexuel est un groupe à deux impliquant tout un système de communication!). Plus étonnant, on trouve chez les animaux les plus évolués, ce qu'on pouvait croire spécifiquement humain comme un certain sentiment de justice et d'indignation, du moins d'un partage équitable ou conforme à la hiérarchie.

Il n'y a pas tellement de compétition à mort dans un groupe animal mais bien plutôt des luttes pour établir une hiérarchie. Rien de plus naturel que la constitution de hiérarchies plus ou moins marquées, bien qu'elles aient peu à voir avec l'apparition, au néolithique, de hiérarchies sociales qui sont complétement détachées de leur substrat biologique (ce n'est pas le plus fort qui est le plus riche ou le plus puissant). En dehors de la pression sélective de la sexualité, la fonction d'une hiérarchie est d'abord de minimiser les conflits en instituant un ordre durable, en remplaçant la force par des signes (de parade, de dominance ou de soumission) comme nous remplaçons la force par le Droit. Les émotions sociales assurent en tout cas le respect de cette hiérarchie et la cohésion du groupe, en particulier dans les chasses en meute ou dans la compétition avec d'autres groupes. Elles ont presque toujours un rapport avec la domination ou l'attachement mais il n'y a pas que la rivalité et l'agressivité, il y a aussi la coopération et la gratitude, notamment dans les rapports avec les plus jeunes. Nous sommes héritiers de tout cela, même si cela ne va pas forcément très loin et peut différer énormément en fonction des espèces mais le jeu des rétroactions positives ou négatives (récompenses ou punitions) en rapport avec la position sociale suffisent amplement à en rendre compte sans faire intervenir des jugements moraux plus que déplacés à ce stade !

Reste qu'on retrouve une grande partie de ce qui nous paraît spécifiquement humain notamment chez nos cousins les chimpanzés qui pour être des animaux n'en possèdent pas moins une grande partie de nos attributs même si ce n'est qu'à l'état d'ébauche. Sans aller jusqu'à parler de "culture animale" pour ce qui n'est que la transmission de certains comportements, on doit bien admettre qu'ils peuvent utiliser des outils assez primitifs et même qu'ils possèdent une sorte de langage rudimentaire (très loin du nôtre, aucun chimpanzé n'ayant pu apprendre la grammaire même si ils peuvent construire des phrases simples). On les crédite d'une conscience de soi du fait qu'ils se reconnaissent dans un miroir. Certains prétendent qu'ils auraient une certaine conscience de la mort du fait que des mères peuvent transporter longtemps leur enfant mort avec elles, ce qui me semble plutôt une négation de la mort mais qui témoigne du moins d'un attachement maternel très puissant. Leur capacité d'empathie ne semble pas faire de doute, pouvant faire preuve "d'humanité" avec leurs congénères blessés ou même un autre animal. On a pu voir chez les chimpanzés et les gorilles des comportements qu'on dirait presque humains comme la compassion pour un oiseau ou l'adoption d'un animal "domestique" aussi bien que leurs déchaînements de violence barbare. Le plus étonnant pourtant, c'est sans doute qu'ils soient capables de faire preuve de projets élaborés comme dans un zoo de Suède où un chimpanzé préparait un tas de cailloux pour les lancer sur les visiteurs ! Comportement de chasseur assez élaboré tout de même pour manifester l'étendue de ses capacités de mémoire et de prévision.

Notre proximité avec les chimpanzés a suscité de nombreuses expériences, en particulier d'apprentissage d'un code, plus que d'un langage, permettant malgré tout de communiquer et donc d'avoir un aperçu assez bon de leur subjectivité et de tout ce qui nous est commun. L'expérience la plus troublante est sans doute celle de la tentative d'élever un bébé chimpanzé comme un enfant dans une famille, expérience qui s'est mal terminée après avoir bien débutée (les chimpanzés sont en avance sur les humains jusqu'à 2/3 ans), montrant la limite de notre identité supposée (notre cortex est quand même 10 fois plus important que celui du chimpanzé) alors même que le chimpanzé, lui, pouvait se croire de la famille à faire la vaisselle, feuilleter des livres d'enfant ou regarder la télévision en buvant du coca. Il lui arrivait même de fumer un petit joint de temps en temps avec les autres gamins de la maison ! Le mode de vie moderne lui convenait certainement beaucoup mieux que la cage où il a fini injustement ses jours (mort d'une crise cardiaque et de dépression à 26 ans, un film vient de sortir sur son histoire), mais au fond, comme nos animaux domestiques qui font partie aussi de la famille sans être tout-à-fait comme nous même si on dit qu'il ne leur manque que la parole...

 

Maintenant qu'on a pris la mesure de la part animale de l'homme, il nous reste à comprendre tout ce qui nous en sépare malgré tout, empêchant de nous y réduire, biologisme et scientisme n'étant ici qu'un retour à la barbarie.

Suite... (L'humanisation du monde)

Sources :

- Emotions et sentiments (Damasio, 2003)
- L'émergence de la conscience (2005)


Ce texte fait partie du livre "Le sens de la vie" (pdf) :

- La vie incréée
- La subjectivité du vivant
- La part animale de l'homme
- L'humanisation du monde
- Un homme de parole (le sujet du langage)
- De l'entropie à l'écologie

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