L’apprentissage de l’ignorance

Bien qu'on ne puisse dire que ce soit nouveau ni original puisque c'est par là que Socrate a fondé la philosophie, il est difficile de faire comprendre le sens et la nécessité d'un apprentissage de l'ignorance. Il paraît trop paradoxal que plus on en sait et plus on serait ignorant. C'est qu'il ne s'agit pas de l'ignorance crasse, ignorance qui s'ignore souvent à se persuader en savoir autant qu'un autre (revendication démocratique), mais de la docte ignorance bien moins arrogante à mieux savoir tout ce qu'on ignore. Il ne s'agit pas non plus de scepticisme, même si tout commence par une mise en cause de l'opinion établie. Les sciences se distinguent en effet à la fois du scepticisme et du dogmatisme comme savoir en progrès, soumis à l'expérience et produisant un savoir effectif mais qui ne peut être de l'ordre d'une vérité métaphysique illuminatrice, ne laissant plus rien d'inexpliqué, alors que chaque résultat soulève de nouvelles questions. La puissance de la technique donne l'illusion d'une omniscience trompeuse. C'est le dogmatisme, en général religieux, qui prétend pouvoir tout expliquer, alors que, dans leur confrontation au réel, les sciences ont affaire aux limites de nos savoirs.

L'impulsion donnée par Socrate au questionnement des réponses toutes faites aura constamment été étouffée par la volonté de reconstituer, sur les ruines des préjugés de la tradition et du sens commun, un système dogmatique et une religion qui seraient rationnels cette fois. A peine soulevé, le couvercle se referme. Cela commence avec Platon et les stoïciens, jusqu'à Spinoza, Hegel, etc. Leurs différentes grilles de lecture ont l'intérêt de manifester à la fois le pluralisme des représentations et les insuffisances de la raison, nous ramenant à notre ignorance initiale face au monde extérieur, à la dimension de pari de nos choix dans l'incertitude de l'avenir. On n'en reste pas pour autant à cette ignorance originelle, existentielle, d'information imparfaite car le progrès des sciences, non seulement détruit nos anciennes certitudes, mais constitue bien, comme on va le voir, un progrès de l'ignorance elle-même - épreuve d'humilité difficile à soutenir mais indispensable et qui ne ferait pas de mal en politique ! C'est à quoi me sert en tout cas, depuis des années, l'épreuve d'une revue des sciences mensuelle qui dépasse forcément mes compétences et m'empêche ainsi de m'y croire un peu trop.

Très explicitement, ma revue des sciences n'a pas d'autre finalité que de confronter nos représentations aux nouvelles découvertes qui les contredisent et les rejettent dans le passé, constituant notre actualité cognitive. C'est ce que je rappelle régulièrement, par exemple en 2010 : "A l'opposé de ce qu'on croit ordinairement, ce que les sciences nous apprennent, c'est l'étendue de notre ignorance et la fragilité de nos certitudes". Comme en 2016 : "C'est en tout cas l'un des objectifs de ces revues des sciences de défendre cet esprit critique et de nous plonger dans ce qui est notre situation cognitive actuelle ainsi que dans la position originelle d'interrogation du réel et de vigilance qu'invoquait l'ignorance socratique (qui n'est pas scepticisme mais incitation à la recherche)". Ce qui m'intéresse, c'est la science en train de se faire, pas du tout la science scolaire. Rien ne témoigne mieux, en effet, de tout ce qu'on ignore encore que les nouvelles théories scientifiques, parfois extravagantes, qui fleurissent sur les insuffisances des théories actuelles. On s'imagine que les physiciens "comprennent" la relativité ou la théorie quantique mais, outre qu'elles ne sont pas vraiment compatibles, il ne font qu'en utiliser les formules et sont trop conscients de tout ce qu'ils ne comprennent pas (matière noire, énergie noire, intrication, téléportation, etc). Au point qu'on peut dire qu'on n'a jamais été aussi ignorants alors qu'on croyait auparavant n'être pas loin de tout connaître ! Les scientifiques espèrent toujours que de prochaines découvertes permettront de résoudre toutes ces énigmes, mais ce sont d'autres énigmes qui surgissent...

On peut l'illustrer aussi par la biologie et la question de l'origine de la vie. L'ignorance sur le sujet nous semble à l'évidence bien plus grande avant la microbiologie et la génétique, sauf que cette ignorance était immédiatement bouchée par la religion. Si on croit que la vie est une création divine, il n'y a aucun mystère, juste un coup de baguette magique capable de donner vie à l'argile. Du coup, connaître le secret de la vie serait détenir un pouvoir divin. En fait, non. Ce qu'on sait de l'origine de la vie désormais ne nous sert qu'à essayer de recréer des cellules artificielles. Ce qu'il faut souligner, c'est qu'on ne peut pas du tout prétendre qu'on comprendrait tout de l'origine de la vie. Au contraire, chaque saut évolutif est mal expliqué mais, ce qui est remarquable, c'est que la multiplication de ces trous, des chaînons manquants, dans l'histoire du vivant n'empêche absolument pas de dessiner une trajectoire assurée qui va du monde ARN aux archées et bactéries jusqu'aux eucaryotes, multicellulaires, etc. Nos ignorances de stades importants, dont on n'avait aucun soupçon autrefois, nous assurent que nous avons affaire à un réel en devenir, pas à une idée où tout serait présent dès le départ. C'est un vrai savoir qui sait ce qu'il ne sait pas et ne savait pas avant. L'horizon recule à mesure qu'on avance et dévoile des contrées inconnues. Plus on regarde de près et plus on découvre de nouveaux phénomènes. Par dessus le marché, bien que vérifié, tout savoir scientifique peut malgré tout être reformulé autrement et réduit dans sa portée. Ce n'est pas une raison pour croire n'importe quoi ou mettre tout en doute mais il n'y a pas de place en science pour les convictions inébranlables et les théories définitives. On sait que la découverte d'un nouveau fossile peut obliger à réécrire notre préhistoire, savoirs qui restent toujours fragiles et contestables par les faits.

On est ainsi forcément limité par l'état des savoirs pour se projeter dans l'avenir tout en étant obligés de s'appuyer dessus. Il n'y a pas de quoi haranguer les foules d'une vérité révélée censée tout changer ! Avec l'expérience de la psychanalyse vient s'ajouter une nouvelle mise en cause du savoir qui ne devrait plus permettre les anciennes postures de philosophes pontifiants se donnant en modèles. Cette fois le savoir est du côté du désir et de la jouissance, donnant pouvoir sur les autres, ce dont témoignent les phénomènes de transfert qu'on retrouve dans la psychologie des foules et qui ne peuvent plus être déniées aussi naïvement que dans les temps anciens. Lacan a fort justement défini le transfert comme "sujet supposé savoir", et c'est bien ce transfert qui est l'objet de l'analyse afin de le dissoudre en prenant conscience que ce grand Autre de nos pensées n'existe pas (véritable athéisme). On peut tout-à-fait soutenir que la fin de l'analyse vise à ne plus avoir de maître - elle n'y réussit pas toujours, c'est le moins qu'on puisse dire. Il n'y a pas, en tout cas, de plus forte critique de la maîtrise et du surmoi, réfutant de toute autre façon l'idéal de sagesse (assis sur ses défenses narcissiques) et la possibilité même d'un savoir-vivre pour une vie qui serait vécue d'avance. Il ne devrait plus être question désormais de prétendre incarner ce savoir dont on a éprouvé le manque, incomplétude du désir très démocratique opposé à la suffisance du sage.

Peu de gens s'en sont aperçu semble-t-il. En tout cas, alors que tant de philosophes se font si facilement gourous assénant leurs vérités de leur chaire à une jeunesse ébahie, je me suis toujours dérobé jusqu'ici à ce théâtre du ridicule, refusant d'être le maître qu'on me demandait d'être. Ce n'est pas vraiment un choix de ma part, encore moins une ruse, mais la conscience aigüe de mes incompétences et que je n'ai vraiment pas de leçons à donner (seulement des critiques). Si je me permets d'étaler mon savoir à longueur d'articles, c'est d'abord parce que je travaille les questions, je me renseigne, cherche les informations, lis les bons auteurs, essaie de comprendre, mais surtout parce que c'est sur un blog personnel, sans aucune légitimité - ce ne serait sinon qu'imposture. Ce n'est d'ailleurs pas seulement par incapacité que j'ai décliné un poste de professeur dont je n'avais pas la qualification, c'est que je ne suis pas un enseignant, avec un contenu à transmettre, seulement un chercheur et que, ce que je cherche est au contraire de mettre en relief notre ignorance, pas tel ou tel résultat, questionner nos préjugés (que certains voudraient réhabiliter pour redonner sens au monde traditionnel!). L'enseignement a pourtant la vertu de clarifier ce qu'on comprend et très utile en cela mais mon parti pris transdisciplinaire, qui est simplement celui de ce qu'on appelait jadis un honnête homme, est aussi ce qui oblige à reconnaître son ignorance, couvrant trop de domaines pour rivaliser avec les spécialistes. Même si j'en sais plus que d'autres sur plein de sujets, je reste un amateur et, non seulement j'oublie une bonne part de ce dont je rends compte, mais je sais que je l'oublie - et je sais aussi que de nombreuses annonces seront ensuite contredites. Il n'y a donc dans la conscience de mon ignorance ni coquetterie, ni scepticisme mais simple lucidité.

S'il y a un domaine où il est mal vu d'avouer son ignorance, c'est bien la politique où, plus on est jeune ou moins on s'y connaît, et plus on est sûr de soi, de se battre pour le droit et la justice en suivant n'importe quel illuminé ou démagogue. Absurdement, les candidats aux élections doivent faire mine d'avoir réponse à tout ! C'est bien là pourtant que serait vitale la conscience de notre ignorance (que le principe de précaution a voulu inscrire dans la constitution). La question du climat pourrait y aider, concernant aussi la politique alors qu'elle comporte tant d'inconnus, sans que cela puisse servir de prétexte à ne rien faire. L'importance de reconnaître notre ignorance est bien le contraire des climato-sceptiques persuadés, eux, de détenir la vérité. Il faut dire que, moi-même, j'étais bien plus sûr de moi dans ma jeunesse, dans l'après Mai68 ou quand je me suis lancé dans l'écologie-politique. Comme tout le monde, moins j'en savais, plus je croyais savoir ce qu'il fallait faire, les choses semblent si faciles à régler pour ceux qui ne connaissent rien et croient qu'il ne s'agit que de volonté et de bons sentiments sinon de morale. La différence, c'est que je ne me suis pas payé de mots, prenant la question assez au sérieux pour m'atteler à la recherche des moyens de mise en pratique de ces bonnes intentions subversives et des raisons de leur échec.

Evidemment, ce qu'on trouve n'est jamais ce qu'on cherche. Non seulement tout ce savoir accumulé ne me permet pas de savoir quoi faire et dicter leur conduite aux gouvernements comme tant le font, mais c'est au contraire d'en savoir un peu plus qui me rend moins assuré de détenir les solutions effectives, réellement réalisables dans le contexte actuel même si elles semblent absolument nécessaires. Ce n'est pas que je n'aurais pas essayé d'élaborer l'alternative exigée par les transformations du travail à l'ère de l'écologie et du numérique (revenu garanti, coopératives municipales, monnaies locales) mais sans trop m'illusionner sur sa faisabilité immédiate, les diverses initiatives locales restant trop anecdotiques, très loin de la masse critique, et le bilan de mes années de militantisme étant plus que maigre. Etudier les faits favorise un abord plus matérialiste de l'histoire où les forces en jeu nous dépassent, les idées ne servant guère plus que d'étendard même si les intellectuels voudraient croire, par fonction, au pouvoir des idées et de leurs indignations. Le marxisme lui-même donnait encore beaucoup trop d'importance à l'idéologie, devenue dogme à l'abri de toute dialectique négatrice. Lorsqu'on a affaire au réel, on n'est plus dans l'idéalisme de la pensée magique tellement juste qu'elle pourrait convertir la terre entière ! L'ignorance se rappelle à nous quand le cognitif se cogne aux réalités matérielles et aux puissances effectives. Du coup, la question n'est pas tant, comme on s'imagine, celle de ce qu'on voudrait, ni de ce qu'il faudrait, en surestimant nos moyens, mais celle du rapport de force actuel et d'une intelligence collective manquante.

Plutôt que de mythifier la démocratie et ses citoyens ou représentants, supposés compétents en tout, il serait de meilleure politique de reconnaître l'étendue de notre ignorance (en économie notamment) afin de se guider uniquement sur le résultat. Nos savoirs nous différencient mais l'ignorance nous rassemble. Au lieu d'exalter notre puissance collective dans les meetings, il vaudrait mieux partir de l'impuissance éprouvée, si désespérante, pour avoir une chance de la dépasser. A la place, on a l'affrontement de convictions inébranlables dans une guerre des religions dont aucune n'est vraie. L'idée qu'on pourrait décider dans quel monde on vit est tenace et partout démentie. Il y a des forces opposées. On ne fait que s'adapter aux évolutions, choisir son camp, résister comme on peut en se faisant basculer de gauche à droite. La politique reste le lieu du dogmatisme le plus aveugle, les idéologies prenant la place des religions mais divisant la société entre intérêts divergents, amis et ennemis intérieurs. Comme les religions, les idéologies ont réponse à tout, promettent la lune et se font une gloire de croire à ce qui n'existe pas, véritable marqueur identitaire.

Les sciences universelles en progrès sont une exception pour des humains qui sont partout religieux et dogmatiques, depuis la lointaine préhistoire. On a mis en évidence aussi depuis quelques décennies, tous les biais cognitifs qui expliquent notre commune connerie dont on fait l'expérience quotidienne. Il n'y a pas de quoi rehausser notre intelligence qui ne brille certes pas dans notre histoire où les événements nous échappent sans cesse et trahissent nos espérances. Il ne devrait donc pas être si difficile à des intelligences artificielles d'être plus intelligentes que ces foules sentimentales ! Ce ne sera pas un mal, introduisant plus de rationalité dans nos débats. Imagine-t-on une IA religieuse et qui croirait aux miracles ? mais connaîtra-t-elle son ignorance ? sans doute si c'est justement cette imprévisibilité de l'avenir qui motive la connaissance et donne valeur à l'information comme réduction de l'incertitude dans un monde incertain. Il n'y aura jamais de savoir absolu sans reste, absorbant la totalité du réel. Cela n'empêchera pas les déclarations définitives de ceux qui sont persuadés savoir ce qu'il nous faut... mais un coup de dé jamais n'abolira le hasard de la rencontre.

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18 réflexions au sujet de « L’apprentissage de l’ignorance »

  1. Si les homme sont incapables de se diriger, il ne me semble pas pour autant que le recours à l'intelligence artificielle serait un garant de notre salut. Si cette intelligence pouvait nous sauvait du désastre qui pointe en évitant les passions et les biais cognitifs, ce serait déjà pas mal et inespéré mais de là à offrir un quelconque essor, je n'y crois pas. Pour autant, cette question est primordiale et l'humilité qu'elle nécessite pour y répondre ne doit pas empêcher qu'on y réfléchisse. Merci Jean de me sortir la cervelle du brouillard des habitudes mentales dans lequel je suis plongé.

    • L'intelligence artificielle ne va pas nous sauver mais elle pourrait aider à réfuter les mensonges et donner une image plus juste de la réalité. Ce n'est qu'un outil et il n'est pas du tout impossible qu'on préfère l'exaltation religieuse ou métaphysique et tout détruire au nom du sens plutôt qu'une vie sans passions politiques ? Si j'ai fini par l'intelligence artificielle, c'est surtout pour me gausser de ceux qui en ont peur tellement admiratifs de leur propre intelligence qu'ils ont peur qu'on puisse les dépasser, ce qui n'est pas difficile comme je l'ai montré (il faudrait quand même accéder au langage qui résiste encore et nous caractérise plus que notre intelligence). Coluche remarquait comme les gens ne se plaignaient jamais de manquer d'intelligence !

      Moi, je suis consterné de voir qu'on n'est pas capable de faire mieux et d'empêcher le pire, que les meilleures intentions du monde ne font qu'augmenter notre impuissance, qu'on croit à des conneries. Il n'y a vraiment pas de quoi plastronner. Tant que nous restons dans l'histoire subie, le pire est même sans doute nécessaire pour fixer les idées et bousculer l'ordre établi. On ne réagit que devant la catastrophe imminente, ce qui est lamentable, et si je reste persuadé que les beaux jours reviendront quand le moment du cycle sera plus favorable, ce ne sera pas que nous serons devenus beaucoup plus intelligents mais sous la pression des faits. Ce que l'intelligence artificielle pourra apporter est difficile à évaluer, mais ce ne sera pas de trop...

    • On pourrait être tenté de répondre non mais l'IA sert déjà à des sites de rencontre et il y aura sûrement des conseillers conjugaux virtuels (sans parler des robots d'amour à venir). On est loin de la véritable rencontre. Ce qui est sûr, c'est que l'amour ne fait pas preuve d'intelligence mais d'aveuglement. On pourrait dire que c'est le meilleur côté de la bêtise s'il n'y avait tant d'amours malheureux. En tout cas, comme désir de désir, il ne peut y avoir de savoir de l'amour qui questionne plutôt le désir de l'autre et affiche son ignorance. Une IA pourrait servir de coach de séduction mais ce ne serait pas être aimé pour soi-même. Ce qui nous constitue comme humain, à la différence des machines, ce sont nos rapports avec les autres.

  2. Je corrige mon commentaire pour ne pas perdre le sens de ce que je veux exprimer(avec toutes mes excuses). Je parlais précisément de nos rapports aux autres et je me demandais en quoi l'IA pourrait nous aider à aimer ? Quand un homme ou une femme accepte de se sacrifier pour son prochain, quelque soit sa motivation, je ne crois pas que la science puisse nous prouver mathématiquement les tenants et aboutissants de ce choix. Il y a des choses qui ne s'expliquent pas si facilement et sans parler de métaphysique ou de je ne sais quelle transcendance( et surtout mais alors surtout pas de religion), voir chez l'autre le même fond d'humanité qu'en soi-même me paraît être un préalable pour s'arracher à l'égoïsme. Se duper en allant chercher la paix à travers des divertissements qui nous en éloignent me paraît être aussi quelque chose de tout à fait extraordinaire comme non-sens voire comme absurdité. Paul Diel explique bien dans sa psychologie de la motivation comment nos chimères nous tiennent dans la névrose à travers l'asymptote de l'idéal d'un moi inatteignable quand derrière chaque volition se cache le calme intérieur. La peur ne se trouve pas dans l'amour et ça c'est pas religieux, c'est biologique, Henri Laborit l'a maintes fois expliqué. Donc, l'IA serait-elle en mesure de nous permettre d'y voir plus clair dans ces processus où pour s'ouvrir à l'autre, il faut vaincre la peur de manquer?

    • Il y a plusieurs formes d'amours à ne pas confondre ni trop idéaliser, ainsi l'amour passion se retourne facilement en haine ou jalousie. L'amour du prochain ou la compassion sont tout autre chose, le sacrifice encore autre chose. Les sciences (psychologie, anthropologie, biologie, neurologie, sociologie) peuvent bien sûr rendre compte de l'amour et on peut le stimuler (avec de l'ocytocine ou d'autres drogues mais aussi avec des attitudes, des artifices, des mots).

      L'égoïsme est très surestimé chez les mammifères ou animaux grégaires et plus encore les êtres parlants même si on doit sans cesse arbitrer entre notre intérêt immédiat et notre place dans le groupe, notre responsabilité pour l'autre (que Lévinas exagère aussi). Les rapports humains sont essentiels, vitaux, par moments merveilleux, mais il ne faut pas les idéaliser non plus, ils sont souvent durs, décevants, pénibles, injustes, étouffants, etc. S'ouvrir à l'autre, c'est un peu du prêchi-prêcha, le fait est qu'on est ouvert aux autres mais cela n'empêche pas les conflits, les incompréhensions, etc. Il y a aussi de précieux moments fusionnels mais se dévouer entièrement aux autres, ce qu'on appelle l'oblativité est une exagération névrotique qui renferme une agressivité refoulée.

      Les techniques n'amènent que des améliorations ponctuelles, il ne faut pas en attendre des miracles. Même si elle pourrait nous aider à surmonter nos paranoïas, il ne suffira pas d'une intelligence artificielle pour accorder les désirs, l'intelligence n'est pas tout et l'amour universel dont beaucoup se réclament est purement verbal ou émotionnel, ne correspondant pas à la réalité effective et donc peu susceptible d'être aidé par une intelligence supposée relever alors d'une connaissance du troisième genre spinoziste ayant vaincu toute ignorance...

  3. "C'est le dogmatisme, en général religieux, qui prétend pouvoir tout expliquer"
    Le domaine de la spiritualité est aussi le domaine de l'ignorance par excellence.
    Dans certaines religions, Dieu, c'est l'inconnaissable, l'irreprésentable, pas par manque de document, mais par principe.

    • C'est le type même d'énoncé dogmatique empêchant la mise en doute du dogme, de la divinité et se croit supérieur aux autres en arrivant à penser l'impensable et même le contradictoire, faisant exister ainsi un autre monde entièrement spirituel, c'est-à-dire artificiel, imaginaire. La mystique rhénane l'illustre à merveille qui s'inscrit complètement dans le dogme et a réponse à tout à prétendre que la rose est sans pourquoi. Ce n'est toujours qu'un bouchon sur notre ignorance de la divinité (sa non-existence, son absence), pure construction mais on voit comme on peut se réclamer de l'ignorance pour la dogmatiser, comme dans le scepticisme. On peut dire tout autant que l'ignorance resurgit dans la tentative de la refouler.

      • Oui, d'accord, les pratiques religieuses se nourrissent de ce dogmatisme qui a réponse à tout, c'est la plus visible, la partie la plus catastrophique. Mais il y a aussi des pratiques spirituelles, au sein des mêmes religions, qui ne ferment pas la boucle de l'incertitude, savent garder la fraicheur de toutes les questions métaphysiques et existentielles sans réponse qui se posent à nous, malgré nous, et qui peuvent nous aider à métaboliser nos angoisses et nos culpabilités.

        • Que la religion ait une fonction, qu'on y tienne, qu'elle offre des compensations et suscite des émotions, des oeuvres d'art, est un fait. Je remarque simplement que les mystiques s'inscrivent dans un dogme. Dans les pays chrétiens, ce qui leur apparaît, c'est le Christ de l'évangile, ils donnent corps au discours appris alors même qu'ils croient vivre une expérience authentique et profondément satisfaisante. Pour que ça fonctionne, il faut croire à une vérité révélée qui soit la vraie vérité venue du dieu lui-même et donc complète, ce dont la vérification scientifique diffère qui n'est pas "une" ignorance sur la volonté divine mais une multitude d'ignorances situées.

          • J'ai regardé une émission sur la 5 ou 7(?) sur la rotation de la terre , le noyau terrestre, la production du bouclier électro magnétique protégeant la terre des émissions solaires ; l'observation de l'inversion des pôles qui a déjà eu lieu et pourrait se reproduire , la lente érosion de ce système de protection sans lequel nous ne serions pas là à discuter ...La menace volcanique , notamment le Yellowstone , la planète Mars , qui a déjà perdue ses océans et sa protection .......Notre capacité à observer , modéliser ces phénomènes ....
            La religion bien pensée c'est seulement la mise en lien de ce "miracle" de la vie terrestre, de notre incapacité fondamentale à le comprendre et à le maîtriser , de notre capacité créatrice et de notre immense connerie ; immense connerie qui c'est certain s'applique aussi à la religion et fait que ce miracle (comment appeler autrement cet ensemble d'éléments complexe et hasardeux ayant donné vie à la planète terre ?) est sans cesse gaspillé par notre connerie : l'ignorance crasse c'est celle qui refuse l'ignorance fondamentale , c'est tout ce qui fait qu'on ignore cette humilité constituante , soit qu'on s'enferme dans le religieux dogmatique , soit dans la science qui peut tout , soit dans la recherche du profit et des honneurs, du leader qui va tout résoudre etc

  4. Oui, dans l'improbable miracle d'exister, qui reste un de mes meilleurs textes, je montre même que toute existence est un véritable miracle face à l'entropie universelle, la vie est un miracle continuel dans ce sens qui n'est pas le sens littéral d'une intervention divine (nulle part visible). Effectivement la somme des éléments qui rendent la Terre si favorable à la vie évoluée en font une planète très très rare et précieuse, notamment cette longue séquence qui nous a permis de devenir des hommes et qui peut s'arrêter à tout moment par quelque catastrophe cosmique ou tellurique.

    Qu'on tombe en extase devant le ciel étoilé et l'immensité de l'univers est naturel, ce n'est pas la même chose que le dogme qui prétend l'expliquer. Comme dit Kojève, il est tout aussi naturel que "un Système discursif qui comporte une lacune irréductible en principe se trans-forme tout naturellement en Théorie dogmatique". Le problème, c'est qu'on perd alors l'ignorance première, qu'on croit aux vérités enseignées dur comme fer, qu'on recouvre la réalité de fausses représentations, qu'on essaye d'en résoudre les apories. Cette rigidité mène "naturellement" à la guerre des religions entre discours contradictoires, etc.

    Je crois bien que je n'ai pas du tout réussi par ce texte à bien faire comprendre le sens d'un progrès de l'ignorance et qu'on ne voit plus que l'ignorance elle-même, comme un vague scepticisme, sans tenir compte du savoir accumulé qui la rend possible. Je ne dis pas du tout qu'on ne sait rien (notamment politiquement). C'est parce que j'en sais plus que les autres que je connais mieux mon ignorance, de façon plus précise (ce qui est difficile à comprendre pour les ignorants) et reconnaître son ignorance n'est pas s'en satisfaire encore moins s'en glorifier mais inciter à la recherche, c'est seulement ainsi qu'on peut avancer.

    Dans son dernier livre Jacques Généreux explique les politiques d'austérité par la bêtise, connerie qu'il prétend éradiquer (vaste programme) par la discussion. C'est qu'il ne croit pas à sa propre connerie, et notamment refuse de voir les puissances effectives qui font que la théorie ne s'applique pas si facilement au réel. Ce sont ces forces agissantes (ou de résistance) qu'il faut prendre en compte dans la pratique, plus encore que la bêtise individuelle.

    Au lieu de se monter la tête avec des beaux programmes comme si on avait une assemblée nationale unanime et tous les pouvoirs, alors qu'on n'a aucune chance d'être élu, il faudrait absolument sortir de notre scandaleuse impuissance et bêtise collective, élaborer des stratégies gagnantes au lieu de rêver. Je reste persuadé qu'il faut que ça parte de la base, du local, mais pour l'instant, les faits ne le confirment pas. La question reste posée, dans l'urgence.

    • "...il faudrait absolument sortir de notre scandaleuse impuissance et bêtise collective, élaborer des stratégies gagnantes au lieu de rêver. Je reste persuadé qu'il faut que ça parte de la base, du local, mais pour l'instant, les faits ne le confirment pas. La question reste posée, dans l'urgence."
      C'est ce que je tente de faire tous les jours, d'une part en me cultivant le plus possible sur le savoir faire en intelligence collective (ce qui ne me rends pas moins limité personnellement!), en essayant de mettre en pratique ce savoir-faire dans les groupes auxquels je participe et enfin en essayant de partager ces connaissances et ces expériences (soit animation de stages d'initiation, soit en direct avec des collègues réceptifs). J'ai aussi essayé, en vain, de faire progresser ce travail au sein de Nouvelle Donne, mais les dés étaient pipés du début par le fondateur, dommage. Il y a des problèmes spécifiques aux partis politiques vis à vis des processus d'intelligence collective (les élus aux élections externes, la starisation par/avec les médias en particulier).

    • le local ce n'est plus vraiment de saison , et sans doute pas tellement pendant ses 5 prochaines années ... on aimerait pourtant qu'une période comme la résistance s'ouvre , mais on ne voit pas comment , pour le moment ...

  5. Très stimulent.

    Effectivement contempler l’étendue de son ignorance du haut de son savoir, est une excellente séance d’introspection bien plus constructive que des méditations dédiées à un dieu, même si dans mon cas la hauteur du savoir ne donnerait pas le vertige à grand monde.

    Pendant longtemps j’ai été un athée béat. La croyance m’était inaccessible et je pense qu’alors j’enviais réellement les croyants, car ils avaient une source perpétuelle d’apaisement à leurs angoisses existentielles.

    Puis je suis devenu un athée convaincu, convaincu que la croyance est une limite à la curiosité, car elle est satisfaite par cette réponse toute faite qu’est la destinée.

    Maintenant je songe à devenir un athée militant, le retour en force de la religion dans notre débat politique m’inquiète, il y a quelque temps personne n’aurait osé exposer ses convictions religieuses dans un débat électoral, hors il semble bien que ce soit maintenant un argument pour gagner des voix.

    Mais ce qui est inquiétant, c’est de comprendre que plus on en sait et moins on est capable d’imposer des points de vues, et qu’avant de s’en remettre à des intelligences artificielles on est condamné à être dirigé par les plus incompétents. Malheureusement les résultats des dernières élections, aux États-Unis et en Europe semblent bien corroborer cette théorie. En Allemagne un élan d’humanisme va peut-être bien être puni par un vote sanction suite à l’attentat de Berlin.

    Le plus triste étant de constater que le terrorisme religieux pratiqué par des islamistes fonctionne puisqu’il entraine un renforcement du discours religieux chez nous.

    Les religions ont toutes un ennemi commun, ceux qui refusent l’obscurantisme. Dieu n’est qu’une hypothèse, qui sera peut-être un jour confirmée ou pas, mais en attendant ça ne peut pas être une cause de discorde, surement pas dans une société laïque.

    Par contre je ne sais absolument pas comment m’y prendre, faire de la politique dans l’état actuel des choses me semble avilissant, rentrer dans des discussions sur les blogs des croyants, est impossible, nos billets ne sont pas publiés et les contenus de leurs sites sont relativement indigestes (pour rester poli), et discuter avec d'autres athées convaincus est rassurant mais ne changera rien à l'air ambiant.

    Comment faire pour freiner cette vague de fond qui me terrorise, bien plus que les attentats ?

    • il n'y a sans doute rien à faire , patienter , faire le dos rond en espérant plus tard des opportunités ... discuter avec des croyant pour ébranler leur foi c'est sans doute impossible, voir "criminel" ... c'est pas qu'ils pensent que dieu existe, c'est qu'ils y croient ... et c'est bien connu plus l'angoisse monte plus la vie est dur plus on y croient ... certainement pas d'issues de se côté là

    • Du temps du marxisme, l'athéisme était hégémonique, il est normal qu'il y ait un certain retour des religions depuis mais cela n'ira pas bien loin en France qui est un des pays les moins religieux (les églises sont vides). Même aux USA pourtant si religieux, l'athéisme y progresse beaucoup (Trump lui-même est assez peu croyant). Il n'y a en fait pas beaucoup de raisons d'être un athée militant puisqu'on n'a rien à promettre, que nous, on ne détient pas la vérité !

      Les commentaires vont être fermés car il y a une migration du serveur en cours. On réouvre après Noël. Bonnes fêtes à tous et à toutes !

  6. La croyance en la technologie nous ayant permis de franchir les portes de l'enfer sur terre avec 2 guerres mondiales et leurs miasmes éternels, il est normal d'éprouver l'effroi et de se raccrocher à l'irrationalisme de la religion. Sauf qu'on n'a toujours pas appris à aimer pour franchir le cap de la peur d'autrui et que pour moi, l'ignorance crasse réside bel et bien dans cette équation.

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