Introduction du nazisme dans la philosophie

Emmanuel Faye, Heidegger, L'introduction du nazisme dans la philosophie, Le livre de poche 2007 (Albin Michel 2005)

Expérience trouble, troublante que la lecture de ce livre d'Emmanuel Faye qui peut se lire comme un roman policier pour philosophes, certains diront une conception policière de la philosophie mais malgré ses défauts, ses naïvetés, ses conclusions hâtives, ce livre reste sans doute indispensable. Non que la compromission de Heidegger avec le nazisme soit chose nouvelle. J'ai déjà écrit en 1997 un texte, bien imparfait sans doute, sur Heidegger et le nazisme et je parle souvent du "nazi Heidegger", mais l'importance de ce livre n'est pas dans la dénonciation du nazisme de Heidegger, c'est d'en faire enfin une question philosophique. Pas dans le sens que lui donne l'auteur pourtant d'une nazification de la philosophie qui frise le ridicule mais bien d'une introduction du nazisme dans la philosophie, de considérer que le nazisme n'était pas la barbarie de quelques illuminés débiles ayant conquis le pouvoir par erreur mais réellement une erreur dans la pensée, un délire collectif, un enjeu historique qui devait être résolu. Il faut se rendre à l'évidence, les plus grands penseurs ont soutenu le nazisme, de même que Gentile a soutenu le fascisme et Lukàcs le stalinisme malgré leurs désaccords éventuels. Le scandale, c'est que cela n'empêche pas que ce soient de grands philosophes et donc que ce soit un peu de nous.

Emmanuel Faye voudrait expulser Heidegger de la philosophie, qu'il réduit d'ailleurs à l'humanisme, ce qui est vraiment à pleurer, évacuant sa dimension cognitive ! Tout à son acte d'accusation, il voudrait nous faire croire que ce ne serait que propagande vide, perverse et sans intérêt (flatus vocis) alors qu'il suffit de le lire pour en sentir toute la puissance philosophique. Il y a dans Être et Temps des morceaux d'anthologie. Kojève, notamment, a pu y trouver les clefs de sa compréhension de Hegel (même s'il reconnaissait qu'Heidegger avait très mal tourné ensuite). Le Sophiste est éblouissant, L'essence de la vérité est fondamental, etc., jusqu'à L'acheminement vers la parole. On se demande comment on peut tirer un trait sur tout cela, comment on peut penser sans ; et s'il faut le dépasser, ce n'est pas sans en conserver l'essentiel dans son achèvement.

Heidegger en nazi Seulement les heideggeriens tout à leur dévotion ont bien tort de minimiser l'engagement de Heidegger dans le nazisme et les accointances de sa philosophie avec le national-socialisme dont l'échec historique n'était certes pas donné d'avance. Ce que nous apprennent les derniers documents amenés par Emmanuel Faye (fils de Jean-Pierre Faye auteur, entre autres, des "Langages totalitaires"), c'est non seulement que cet engagement a été plus profond et plus constant qu'on ne le pensait, mais surtout qu'on peut en reconstituer les affinités intellectuelles. Il ne s'agit pas de prendre tout pour argent comptant, les exagérations abondent, une surinterprétation paranoïaque parfois, il s'agit de relever le défi qu'il lance à une philosophie qui doit rendre compte, non seulement qu'elle n'a pu faire obstacle à la barbarie mais qu'elle y a contribué, rendre compte du nazisme dans la philosophie.

Il n'y a pas grand intérêt à vouloir prouver la culpabilité de Heidegger et il serait encore plus absurde de réduire sa philosophie au nazisme, non ce qu'il faut essayer de comprendre, dans sa philosophie même, c'est le succès du nazisme à son époque, ce en quoi il était d'une certaine façon nécessaire ("la vérité interne et la grandeur de ce mouvement" disait-il à la fin de son "Introduction à la métaphysique"), c'est le fait que le nazisme a été soutenu par tant d'intellectuels et qu'il était en quelque sorte indécidable avant d'en faire l'expérience, tout comme le communisme. Bien sûr cela paraîtra scandaleux à certains, mais on ne peut se fier au simple refoulement de ces idées si on veut éviter qu'elles reviennent (et elles sont en train de revenir sous d'autres formes mauvaises ou bonnes) car le libéralisme n'est pas le dernier mot de l'histoire et ne vaut guère mieux dans son dogmatisme insensible et totalitaire que les précédentes barbaries. Il y a bien un enjeu métaphysique, Heidegger le répète sans arrêt, dans la confrontation des différentes idéologies mais c'est comme une guerre des religions où aucune n'est vraie, plutôt la confrontation avec nos erreurs et nos illusions successives. On passe à chaque fois d'une certitude à la certitude contraire et, cette fois, après un trop grand laxisme on pourrait passer au retour de l'arbitraire et de la terreur. La dialectique est ce qui manque le plus dans ces idéologies mortifères. Il faut dire que la dialectique nous coupe de l'origine, comme toute révélation qui nous transforme et nous fait autres que ce que nous étions. On ne va pas de mal en pis pourtant comme on se complaît à le dire, mais de l'innocence à la responsabilité, de l'ignorance au savoir jusqu'au savoir de l'ignorance (principe de précaution). Certes le progrès de la conscience de soi et du savoir accroît démesurément notre puissance et les conséquences de nos erreurs mais il ne faut pas oublier qu'on sort d'une nuit profonde, d'un esprit ensorcelé par des croyances fantastiques et si l'on retombe dans de nouveaux obscurantismes, ce n'est pas sans un certain progrès de l'expérience, progrès limité, relatif, "déceptif" même, qu'on peut toujours accuser d'être une perte de profondeur...

Il faut s'entendre, Heidegger a été incontestablement nazi, et d'une certaine façon l'est resté (même s'il l'a remis en cause ensuite comme instrument de la domination technique). Son ontologie se révèle une philosophie de l'identité et d'une particularité dépourvue de tout dialogue. Il a été aussi antisémite malgré sa dette envers Husserl et ses rapports avec Hannah Arendt, mais cela ne fait pas pour autant de lui le responsable de l'extermination industrielle des juifs, sur ce point je ne suivrais pas Emmanuel Faye qui est bien trop excessif et unilatéral, bien qu'il y ait des expressions troublantes et qu'il ait nourri le fanatisme de l'époque. Pas coupable du pire sans doute, du moins pas plus que les libéraux actuels qui devront un jour se repentir des désastres et des massacres qu'ils ont couverts au nom de la liberté des marchandises. Aussi bien que les communistes, Heidegger avait sa propre idéologie idéalisée qu'il identifiait un peu trop facilement avec celle du nouveau pouvoir alors qu'il en était si éloigné réellement (comment supporter la lecture de Mein Kampf ?) malgré ce qu'il a pu croire (et je reste très dubitatif sur le rôle politique national qu'on lui attribue). Reste que, en dépit des plus ou moins "bonnes intentions" de leurs partisans, nazisme, communisme, libéralisme aboutissent à un totalitarisme destructeur et criminel qui se retourne contre sa population, c'est une vérité massive qui les rejette aux poubelles de l'histoire, le témoignage d'un terrible aveuglement qui interroge la philosophie mais il ne faut pas croire que pour autant tout aurait disparu de leur "vérité interne", une vérité qui doit se corriger et se repentir, mais qui dit incontestablement une part de ce que nous sommes, et pas seulement le règne de la technique, avec une véritable adhésion populaire libérant une énergie considérable (ce qui étonnait Jung) par la combinaison des forces de solidarité et de la force des masses. Ceci dit sans espoir ou crainte de revenir en arrière alors qu'il faut inventer tout autre chose pour l'avenir, une écologie-politique qui ne reproduise pas les mêmes horreurs mais développe nos libertés en même temps que la coopération et le sentiment d'une communauté de destin... Pour cela il vaut mieux se connaître, dans toutes nos faiblesses et notre inhabileté fatale, reconnaître les démons qui nous habitent, notre penchant au fanatisme du langage et au dogmatisme du savoir, plutôt que de rêver d'un homme nouveau complètement fantasmé !

L'écologie n'est pas étrangère à la philosophie de Heidegger, on le sait au moins pour sa critique de la technique mais c'est plus profondément encore qu'il s'inspire, non de Darwin (qu'il rejette comme forme du libéralisme individualiste anglo-saxon) mais de von Uexküll, de sa "théorie de la signification" et de l'Umwelt, d'un monde extérieur qui existe pour un intérieur (le monde d'une tique est très pauvre), d'un corps qui existe dans son milieu, d'une dé-couverte des possibilités d'un corps par un être-là hors de lui (von Uexküll est particulièrement présent dans le séminaire de 1929-1930, "Les concepts fondamentaux de la métaphysique" où l'outil comme prolongation des organes est créateur de mondes). Il vaut de réfléchir à cette opposition du biologisme individualiste darwinien en lutte avec tout le monde et de l'écologie unifiant l'organisme avec son environnement, le berceau de sa naissance, son être-au-monde et sa destinée, on pourrait dire sa programmation (ou son essence). Le biologisme et le racisme du moins ne semblaient pas bien coller avec cette philosophie de l'existence mais on comprend qu'elle y retourne, même sous une forme qui se veut spiritualisée, dès qu'elle se fait nostalgie de l'origine et d'un fondement solide, enraciné dans le sol et porteur d'un esprit indiscutable et souterrain, d'une tradition héritée qui décide de nos appartenances, du sang d'un ancêtre mythique qui nous unirait et nous guiderait vers une discipline supérieure qui serait notre tâche assumée sans qu'on ait à se poser de question ! Plus tard, ce sera l'attente d'un Dieu à venir, comme un avenir qui se ferait sans nous, sans notre esprit critique et moqueur, sans nos contradictions et nos erreurs à corriger ni l'enfer de nos bonnes intentions... Certes, il nous faut un récit commun, il faut pouvoir inscrire notre existence dans une aventure collective qui lui donne sens, mais c'est une aventure de l'esprit où tous sont conviés depuis que l'humanité s'est mise à parler notre langue, toute de symboles équivoques, et que la nature a commencé à lui parler. Le sens de l'histoire est sans doute déjà là qui nous précède comme notre destin qui nous est donné dans la finitude de notre position singulière et avec l'objectivité d'une révélation de l'être dans sa logique implacable ; mais tout cela n'empêche pas que l'avenir n'est pas donné d'avance pour autant ni que le sens se construit originellement sur le non-sens voire le mensonge ou la séduction. Il est poésie, c'est un faire, un artifice qui se fonde sur le sans-fond du désir ou de l'ignorance et ne dépend que de nous !

Ce que ce livre nous révèle, avec les "séminaires nazis" des années 1933-1936, c'est à quel point Heidegger se voulait dans la lignée de Hegel dont il fait une interprétation totalitaire (Etat, Peuple, Führer) complètement dépourvue de l'individualité qui l'équilibre chez Hegel. D'ailleurs Heidegger n'a pu intégrer ses "Principes de la philosophie du Droit", très libéraux. On serait tenté d'expliquer l'opposition entre les deux philosophes comme l'opposition du protestantisme individualiste de Hegel avec le catholicisme de Heidegger bien qu'il le reniera et d'abord son universalité (catholicon) mais il retient du catholicisme qu'on ne détient pas la vérité dans son for intérieur, la force de sa foi, mais dans une tradition qui fixe le dogme, le sens commun qui nous est assigné par l'histoire objectivement et qui est notre mode d'existence humaine en tant que politique. S'il y a bien là tous les ingrédients du totalitarisme, il faut souligner qu'ils n'ont pas le même sens dans une France, fille aînée de l'Eglise, qui en a miné la légitimité depuis longtemps et s'est constitué en Etat très en avance sur une Allemagne émiettée qui n'en finit pas de se réunifier... Pas de précipitations donc, mais malgré la proximité des concepts (fin de la philosophie, être-pour-la-mort, vérité comme sujet et temporalité historique, etc.) il y a bien une différence de religion entre Hegel et Heidegger. Non pas tellement d'ailleurs là où il croit porter sa critique, contre le "savoir absolu" par exemple qu'il prend trop à la lettre, mais sans doute dans une histoire qui devient oubli de l'être, perte d'identité, au lieu d'être prise de conscience de soi, et surtout dans l'absence de dialectique ainsi que, tout au contraire de ce qu'on peut penser, dans la place de l'existence individuelle ! C'est en revenant à Hegel qu'on peut critiquer l'individualisme sans renier l'individualité, comme Heidegger le fait hélas, et qu'on peut reconnaître la dimension politique de notre humanité sans exiger de lui sacrifier l'individu, ni identifier l'Etat à l'Etre alors que tout est dans la dialectique du particulier et de l'universel comme de l'individu et de la société (le collectif est le sujet de l'individuel). Rien ne se fait sans passion mais le langage et la raison universalisent tout (c'est "la ruse de la raison"). On ne peut se passer ni de la solidarité sociale, ni du développement de l'autonomie individuelle. On le sait bien désormais, une communauté trop oppressante est aussi insupportable qu'un trop grand individualisme qui nous isole les uns des autres. C'est pourquoi il faut jouer le marché contre l'Etat et l'Etat contre le marché plutôt que de tomber au pouvoir de l'un ou de l'autre.

Il faudrait développer bien sûr ce que je me borne à signaler ici mais j'ai déjà indiqué quelques pistes en 1997 (dont je parle plus haut) et, au fond, il s'agit surtout de garder à la pensée que nous n'en avons pas fini avec le passé et que chacun se trompe tout le temps, par excès de complaisance ou excès de culpabilisation, ce qui n'empêche que la solution n'est pas de se réfugier dans la débilité mentale, dans le rejet de toute philosophie alors qu'il nous faudrait dépasser au contraire ce stade de la pensée dogmatique. Bien qu'Emmanuel Faye trouve cela insupportable, l'introduction du nazisme dans la philosophie c'est faire du nazisme une possibilité de la philosophie elle-même, pas seulement une possibilité historique, c'est intégrer effectivement son positif et les raisons qui ont amené sa victoire, mais intégrer surtout son négatif, la puissance de l'aveuglement, la barbarie humaine au-delà de tout animal et raison de sa défaite finale. Il s'agirait de l'intégrer vraiment, en nous, comme ce qui menace encore et toujours à se laisser emporter par la foule ou par nos propres folies, sans retenue critique. Notre image en prend un coup, après Darwin, après Freud, mais la philosophie doit affronter le mal et tous nos égarements. Il faut en passer par là pour redoubler le soupçon, et non s'y soustraire dans un laisser-faire suicidaire, redoubler de précaution ce qui ne veut pas dire ne plus rien oser faire ! Contrairement aux partisans de l'un ou l'autre (Onfray ou Sollers), et sans avoir la moindre chance d'être entendu, je dirais qu'il faut lire Heidegger et Emmanuel Faye aussi, sans penser que l'un ou l'autre aurait raison en tout mais pour errer avec eux et pouvoir en répondre. Si on pourrait trop souvent croire à la fin de l'esprit et au règne de l'oubli, on n'en a pas fini avec la pensée, si fragile et pleine de risques encore, où se décide notre avenir comme on jette les dés...

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8 réflexions au sujet de « Introduction du nazisme dans la philosophie »

  1. magnifique! je trouve enfin un plaisir immense à te lire. (presque tout ce que j'ai trouvé sur ton site..).
    il m'est venu quelques réflexions,...
    je me demande si ce n'est pas une image du nazisme auquel nous nous opposons, ou s'il existe quelque chose comme "Le" nazisme, si le nazisme n'a pas été un concours de circonstances et d'idées, et finalement quelque formalité dont la substance est très difficile à identifier... le rôle réel..
    quel fut le rôle réel du nazisme, quels seront les rôles réels du libéralisme ou du communisme?
    les outrances chez Nietzsche, les dérives que critiques Lukacs, en font-ils un monstre? Oui, au regard de ce qui s'est passé ensuite! Mais QUE s'est-il passé ensuite.. De façon très fondamentale, QU'est-ce que la politique? la seule question qu'il convient de se poser n'est-elle pas: est-ce qu'il existe quelque chose comme la politique! et de quel ordre est-ce? Quel est le rapport existant entre les règles apparentes, les dogmes, et le système réel des faits, leur mécanisme, et le soi-disant rôle d'une politique, ou de la politique?
    Il y a moyen de détecter des mouvements, des forces, un parallélogramme des forces, qui est plus ou moins quelque chose que les "politiques" encouragent, tout en cherchant désespérément une brèche par laquelle s'engouffrer pour empêcher le désastre... Bientôt il sera plutôt question de trouver les moyens de mettre fin à un carnage...
    Ségolène est-elle cette brèche? Oui et non! Pas encore? Et certainement oui, mais cette brèche n'est pas ce qu'on pense qu'elle est? Elle est une expérience, une multitude d'échanges, une manière de se donner le temps d'opérer une série de constats... La question: ces constats seront-ils mis de côté, oubliés, au nom de quelque "politique" n'ayant rien à voir avec la politique? Remis à plus tard? Exploités de la mauvaise manière, autrement dit instrumentés? Remis en cause? Questionnés?
    Ou serviront-ils véritablement de base à une politique en rupture totale avec le principe du pouvoir existant... , de référence au sein d'un néant, de flambeau, d'objectif sur le plan formel et réel... au moyen d'une sorte de futuroacte?
    sans plus,
    au plaisir,..

  2. Le nazisme est quelque chose de très clair, trop clair. Il suffit de lire Mein kampf. Il n'en reste pas moins qu'il a suscité une considérable adhésion populaire dont, par exemple, témoigne André Gorz dans son premier livre "Le Traître" qui décrit à quel point il souffrait de ne pouvoir être nazi parce que juif et donc coupé de cette communauté du peuple... Il est certain par contre que les nazis se croyaient des gens biens, pas du tout des criminels mais des êtres de haute culture rejetant tout le mal sur les diviseurs (étrangers, juifs, franc-maçons, sous-hommes). Il s'imaginaient, comme les libéraux actuels, appliquer les lois de la nature. Quoi de plus naturel ? L'argument principal étant que s'ils ne défendaient pas leur espace vital ils seraient exterminés par les autres races (les races elles-mêmes étant un mythe qui se croyait scientifique). Le colonialisme et ses massacres des races inférieures est bien sûr l'élément crucial ici avec un traité de Versailles insupportable.

    Il est certain aussi que la question du nazisme en philosophie met en cause Nietzsche après Heidegger même si Nietzsche n'a pas pu adhérer au parti nazi. Je ne crois pas plus que Lukàcs au détournement de Nietzsche par sa soeur et ne le considère pas du tout comme un philosophe quoiqu'il soit un écrivain exceptionnel. Lukàcs a raison d'interpréter le nietzschéisme comme la philosophie des petits-bourgeois romantiques qui savent qu'ils ne pourront pas accéder à une véritabe aristocratie et se construisent une philosophie de la domination basée sur une noblesse imaginaire au nom de la "défense de la culture". La folie est au bout, on le sait, celle de Nietzsche lui-même comme celle du nazisme. Les nietzschéens de gauche sont pathétiques mais l'erreur de Lukàcs est de réduire Nietzsche à l'opposition au socialisme qu'il identifie à la vérité ce qui l'empêche de comprendre la part de vérité dans cette réaction au socialisme qui nivèle toute différence, comme au nihilisme démocratique. C'est sans doute un moment historique nécessaire dans son abjection et ses poses ridicules. Sollers est l'exemple même de cet élitisme petit-bourgeois qui se venge de sa nullité effective mais Onfray est aussi pathétique. Il est amusant de voir qu'ils se réclament tous deux de Nietzsche bien qu'ils se divisent sur le nazisme de Heidegger !

  3. Entièrement d'accord. Il y a de bonnes choses chez Nietzsche aussi. En fait, très bizarrement, Nietzsche m'est très utile. Il est capable de décrire des mentalités, notamment la mentalité aristocratique avec beaucoup de vraisemblance. Je pense par exemple à la dernière partie d'Au-delà du Bien et du Mal.
    Il me semble que beaucoup de petits-bourgeois (ou bourgeois) adoptent certains traits de l'aristocratie sans nécessairement rêver d'être des aristocrates. Je pense que c'est tout particulièrement vrai aujourd'hui. Il faut presque être un aristocrate, un ascète pour accepter de travailler dans certaines conditions. Presque tout enseignant est forcé de professer un élitisme aveugle.
    Je pense aux journalisme qui n'a de cesse de défendre un système en fin de compte complètement élitiste, pour lequel un phénomène de désémancipation, un système qui accepte qu'il y ait des gens pauvres et de plus en plus de précaires à assister en échange d'une contrepartie, se justifient. Les journalistes acceptent aussi que l'état fasse des cadeaux aux entreprises ou plutôt à leurs dirigeants. On en revient à une société qui fait des cadeaux, qui procède à des sacrifices.. Cela renvoie bien entendu à une pensée irrationnelle, que les petits-bourgeois défendent à corps et à cris comme étant du ressort de leur liberté, la preuve d'une ouverture, etc...
    Je pense qu'il est urgent de se poser des questions profondes, de remettre en cause le dogme de l'ouverture, de la tolérance, en restituant son sens à une tolérance authentique. Un écrivain-philosophe slovène, Slavoz Zizek n'a pas peur d'écrire un livre qui s'intitule "Plaidoyer pour l'intolérance", mais, bizarrement, en dépit de sa rationalité, il n'aborde pas du tout ce problème.
    Ce que tu dis des nazis me paraît très correct. Je n'ai guère approfondi cette question. Il me semble qu'il y en a encore. Peut-être de plus en plus. Je te dirai peut-être prochainement ce que j'en pense.
    Il me semble en tout cas qu'il faut chercher les moyens pratiques et dialectiques de lutter contre la faille de la pensée qui en est cause!

  4. Je ne dirais pas qu'il y a de bonnes choses dans Nietzsche, pour ma part, ou alors de biens bonnes tellement c'est ridicule, de la philo pour gogos ! Il est vrai qu'il a tout pour séduire, il donne une fausse profondeur et la jouissance mauvaise de tous les frimeurs de la pensée. Le pire c'est l'indigence de la généalogie de la morale ! On peut le comprendre par l'hypocrisie qu'il a subi dans son enfance mais il faut être bien naïf pour s'en tenir à l'hypocrisie. Si la critique de la morale de Hegel était mieux connue, cela ne tiendrait pas le coup une minute. Bien sûr il est tentant de se fabriquer des explications simplistes et des boucs émissaires. Le plus ridicule c'est que c'est un homme maladif qui prétend à la grande santé et une morale du ressentiment (de ne pas être un maître) qui accuse la morale (les revendications ouvrières) de ressentiment ! Il aurait certes raison de penser que le ressentiment est stupide et destructeur s'il ne faisait pas que le nourrir, à donner consistance à une jouissance supposée supérieure et qui n'est qu'un jouissance jalouse, une jalouissance comme disait Lacan, l'identification à une idole quelconque, fût-ce l'idéal d'une vie jouissive et d'une soi-disant immédiateté du réel dépourvue de pensée et de culpabilité. Rien de tel que cette pensée positive obligée pour se sentir exilé de la vie et aggraver son cas. Au fond, il ne renverse pas tant les valeurs qu'il ne veut sauver la valeur des valeurs et si on ne peut plus croire à Dieu, sauver au moins la croyance au Diable, en prenant le rôle s'il le faut !

    Bien sûr, c'est souvent très bien dit, c'est de la poésie qui nous parle et il fallait que ce soit dit mais on n'est pas obligé d'y croire comme aux chansons d'amour les plus naïves. On ne peut se passer de Nietzsche pas plus que de Heidegger, il faut les lire pas s'y laisser prendre. Le faux est un moment du vrai et s'il n'avait pas existé, on n'aurait pas imaginé dire de telles horreurs ! S'il est nécessaire pourtant, ce n'est pas pour le poids du corps ou d'une intensité purement verbale (de la frime je vous dis !), c'est plutôt contre le poids de la masse, de l'homogénéisation, du règne de la moyenne, contre une société d'esclaves ou de travailleurs et donc aussi contre une société de marché.

    Dans la dialectique du Maître et de l'esclave, ce n'est pas l'esclave qui gagne à la fin par son travail en restant esclave ! Il doit accéder aussi à une certaine aristocratie. L'honneur et la lutte doivent compter au moins autant que l'intérêt et le travail, mais ce n'est pas une noblesse qui serait réservée à une élite ou une race supérieure, on ne sait pourquoi sinon que ce n'est pas compatible avec "le grand nombre" comme tel, mais dans une société écologiste la diversité n'est pas incompatible avec l'égalité et il n'y a plus de véritables maîtres, c'est cela la réalité. Je crois donc beaucoup plus à la synthèse proposée par Kojève du citoyen révolutionnaire, à la fois travailleur et maître du pouvoir comme de son destin, acteur de l'histoire plus que le travailleur-soldat de l'empire napoléonien ou du fascisme.

    Pour ma part, je suis certainement assez aristocratique dans ma façon de vivre et trop élitiste dans ma culture. Je mets au-dessus de tout la dignité humaine, la liberté et la vérité, méprisant les biens matériels (je le paie assez cher), mais, comme Rimbaud, j'appartiens à une race inférieure et ne veux pas être un dominant mais rester un quelconque comme chacun, ce qui est la vérité vraie. Il faut clouer le bec à tous les frimeurs, en finir avec toutes ces prétentions culturelles mal placées. Cela ne veut pas dire que tout le monde aurait raison ni que toutes les oeuvres se valent. Rien de plus inégal que les savoirs, rien de plus injuste que la vérité mais pas la peine de frimer, non, on est tous tellement ignorants et malhabiles malgré tous nos efforts et quelques beaux exploits ! Il suffit de voir la connerie de nos élites culturelles (l'inénarrable Finkielkraut, par exemple !), ce qui ne doit en aucun cas nous détourner du savoir, au contraire. En tout cas, ce n'est pas si simple et la dialectique n'est pas prête de s'achever...

  5. Ich muß Ihnen leider auf deutsch schreiben, möchte eigentlich auch nur sagen, daß ich Ihre site interessant finde, außerdem, daß die bloße Idee von Heidegger als Hausphilosophem des NS so absurd ist, daß man in Deutschland denken muß, wirklich nur französische neo-stalinistischen intellis können auf so etwas kommen. Man muß doch nur echte Nazis lesen. Nazidenker waren Leute wie Günther.
    Vielleicht war Heidegger persönlich ein Nazi, seine Frau war ja angeblich fanatische Nazisse, aber seine Philosophie ist (wie immer gesagt) etwas ganz anderes. Heimsoeth war Nazi, seine Kant-Interpretation ist es natürlich nicht. Selbst der 100%ige Nazi Alfred Bäumler hat wohl keine Naziphilosophie verbrochen.

    ralf heinritz

  6. Vous avez raison bien sûr. C'est sa soeur qui a composé la volonté de puissance qui comporte bien des erreurs. Ce que je voulais dire, et que je n'ai pas très bien exprimé, c'est que la pensée de Nietzsche ne me semble pas trahie tant que cela, ce que les Nietzschéens contesteront, et surtout qu'on ne peut pas dédouaner Nietzsche à cause de cela de son influence sur les Nazis. Je suis sans doute injuste (je n'aime pas du tout Nietzsche) et je venais de lire le livre de Lukàcs sur lui qui m'a paru assez juste mais le fait que Heidegger travaillait aux archives Nietzsche me semble le confirmer aussi. Ceci dit, ce n'est pas un débat très intéressant sous cette forme mais le caractère anti-démocratique de Nietzsche et faussement aristocratique reste stupide et dangereux à mes yeux, en dehors de la volonté de puissance qui les pousse un peu plus vers la caricature. Même en l'absence de la volonté de puissance, son oeuvre est inacceptable et tout juste bonne à donner des émotions à des adolescents ! Cela n'empêche pas que ce soit un grand écrivain et qu'il a de beaux aphorismes, parfois très intelligents mais ça ne va pas très loin, et pas dans la bonne direction...

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