Rétrospective 2006-2015

   La critique de la critique
10/2015Si j'ai voulu revenir sur mon parcours de ces dix dernières années, c'est que sa cohérence m'est apparue après-coup et que j'ai éprouvé le besoin de faire le point sur une évolution qui n'était sans doute pas seulement la mienne dans ma génération. On peut dire, en effet, que notre situation métaphysique et politique a radicalement changé depuis notre jeunesse, poursuivant le mouvement d'une sortie de la religion, qui ne date pas d'hier, par une sortie de la politique (ou du théologico-politique des grandes idéologies) depuis la chute du communisme. Que cette situation soit objectivement la nôtre dans nos démocraties pluralistes à l'heure de la globalisation numérique, ne signifie pas une fin de l'histoire achevée, loin de là, nourrissant au contraire des réactions agressives de retour du religieux ou de la Nation (des guerres de religions et du rejet de l'étranger) avec les appels lancinants d'intellectuels attardés au réenchantement du monde et au retour des utopies les plus naïves.

Ma propre évolution, tirant les conséquences de cette déception du politique qui ne laisse plus que des alternatives locales à la globalisation marchande, peut se lire comme un approfondissement du matérialisme (dualiste) et du domaine de la nécessité sans pour autant viser, comme le stoïcisme à l'acceptation de son sort ni, comme le marxisme à une impossible réconciliation finale. Il ne peut être question de soutenir l'ordre établi ni renoncer à dénoncer ses injustices. Il ne peut être question de se satisfaire du monde tel qu'il est, ce n'est pas l'exigence de le changer qui doit être mise en cause mais, tout au contraire, qu'elle reste lettre morte, exigence qu'elle se traduise dans les faits quitte à en rabattre sur ses ambitions. C'est donc une conversion au réalisme de l'action, essentiellement locale, sans renier pour autant sa radicalité en allant toujours au maximum des possibilités du temps, ni oublier l'inadéquation de l'homme à l'universel et son étrangeté au monde (espèce invasive qui n'a pas de véritable nature et nulle part chez soi).

Dream is over, même s'il y a un nouveau monde à construire. La belle unité de la pensée et de l'être comme de l'individu et du cosmos est rompue, c'est le non-sens premier, l'absurde de nos vies (la misère de l'homme sans Dieu) que l'existentialisme avait déjà affronté mais qui maintenait une primauté du sujet. Cette position est devenue intenable avec les sciences sociales et surtout l'accélération technologique qui manifeste à quel point la causalité est extérieure - ce qu'il faut prendre en compte, y réagir, s'y adapter, ce dont il nous faut devenir responsables mais que nous ne choisissons pas. Malgré tous les efforts pour retrouver une société totalitaire et une identité perdue, la réalité qu'il nous faut affronter, c'est la pluralité et la non identité à soi, c'est celle d'un sujet divisé, et d'un réel étranger qui nous blesse, nous malmène, sur lequel on se cogne. "Il résulte des actions des hommes en général encore autre chose que ce qu'ils projettent et atteignent, que ce qu'ils savent et veulent" (Hegel). Que cela plaise ou non, on peut penser que le miroir de l'information finira par nous forcer à regarder la réalité en face au lieu de nous aveugler de beaux discours.

Nous voulions changer le monde

Chacun peut continuer à rêver et vivre en poète comme bon lui semble pour embellir son quotidien, lui donner sens ou le rendre un peu plus supportable, mais au niveau collectif il faudra bien se réveiller un jour - non pour modeler le monde à notre convenance et s'étriper entre modèles opposés mais pour revenir à des objectifs plus concrets, partiels et à notre portée (qui pour être locale peut renvoyer au global tout autant). Ces évolutions idéologiques font preuve cependant d'une très grande inertie. A n'en pas douter, perdre ses illusions, changer de paradigme, cela prend du temps, beaucoup de temps. On veut changer le monde mais pas ses propres certitudes. Le temps opère malgré tout une lente déconstruction des anciennes évidences, notamment du présupposé de l'action politique, la conviction que les hommes feraient l'histoire alors que la révolution copernicienne à laquelle nous forcent les sciences humaines, c'est effectivement que les causalités sont extérieures et qu'en dernière instance, c'est l'économie qui est déterminante. Il est donc assez vain de se disputer sur la société que l'on voudrait alors que notre avis sur la question ne compte guère là-dessus et qu'il y a des combats plus concrets à mener. Il ne faut pas trop compter pour autant sur une disparition prochaine des idéologies et des sauveurs du monde que nous voudrions tous être...

J'ai eu bien du mal à l'admettre moi-même comme l'atteste tout le temps qu'il m'aura fallu pour dépasser les mirages de Mai68 qui aura marqué notre jeunesse à nous persuader justement que nous faisions l'histoire et que nous représentions le peuple, aussitôt démentis par les élections pourtant ! La plupart des communistes avaient dû faire leur deuil de leur engagement après les effarantes révélations du stalinisme puis l'écroulement de l'URSS. Cela ne me touchait pas, n'ayant jamais été léniniste. On se trouve toujours une bonne raison pour refuser les leçons que nous inflige l'histoire à s'en croire les agents. Il m'aura donc fallu tant de temps pour perdre les illusions de ma jeunesse (et me confronter à notre finitude, notre bêtise comme à nos échecs) que je serais bien mal placé pour me moquer de l'inertie idéologique de mes petits camarades même si cela n'a rien d'encourageant.

On peut certes trouver une certaine continuité dans mes positions depuis mon intervention de 1981, lors de la création de "l'école de la cause freudienne", sur "L'institution ou le partage de la bêtise", puisque j'y faisais déjà de la bêtise une dimension fondamentale de l'existence ; ou encore voir dans la promotion en 1995 de "L'analyse révolutionnaire comme expression du négatif" la préfiguration de la suite, mais c'est un peu trompeur. Si mon travail intellectuel s'accélère à partir de 1997, à la recherche de réelles alternatives, assez bien synthétisé dans une interview à un journal basque, les choses sérieuses me semblent commencer très tardivement, après l’intégration du concept d'information, autour de 2006. Ce n'est pas pour rien que j'ai fait état en 2007, juste après la disparition de Jacques Robin, de ma profonde insatisfaction du "chemin parcouru" jusque là. "Non pas tellement pour le manque d'audience que pour le manque de perspectives et l'insuffisance des réponses que je peux proposer qui ne me semblent pas vraiment à la hauteur des enjeux du temps ni surtout pouvoir susciter l'élan révolutionnaire qu'il faudrait", n'ayant pas rompu encore complètement, on le voit, avec un certain romantisme révolutionnaire, ce à quoi je vais m'atteler ensuite.

Il me faut situer brièvement mon trajet précédent. De formation lacanienne et d'orientation situationniste, j'ai été pris par l'informatique une dizaine d'année avant de m'engager, en 1993 seulement, dans l'écologie, comprise comme conscience de soi collective et responsabilité commune des effets de notre industrie. J'ai créé le site "Ecologie révolutionnaire" en 1997 et les Verts du coin ont voulu me présenter aux élections législatives de 1998 mais c'est la participation au mouvement des chômeurs qui va m'engager dans la défense du droit au revenu ("le droit à l'existence" 07/99). La création d'EcoRev' en l'an 2000, avec les textes "De l'économie à l'écologie" 01/00 et "La démocratie à venir" 04/2000 avait éveillé l'intérêt d'André Gorz et surtout de Jacques Robin dont je suis devenu très proche. Par ailleurs, l'étude sur "les cycles du Capital" 02/2000 est une première tentative de montrer, dans le prolongement de Marx, que nous sommes pris dans des cycles générationnels qui nous dépassent et à quel point l'idéologie dépend de la situation économique et du moment du cycle. Grâce aux Etats Généraux de l'Ecologie-Politique (EGEP) en 2001, avec "La production de l'autonomie" 08/01, j'insistais sur le fait que l'autonomie n'est pas un donné naturel mais une construction sociale, le produit des supports sociaux de l'individu. Les années suivantes vont être accaparées par le GRIT (qui défendait déjà une économie plurielle, le revenu garanti, le développement humain) et la théorie de l'information (cybernétique, théorie des systèmes, etc) avec un texte fondateur, "L'improbable miracle d'exister" 09/02, un livre sur "Le monde de l'information" 08/04 en 2004 et, en 2005, "L'écologie-politique à l'ère de l'information" 06/05. Last but not least, il faut signaler tout de même en 2003, l'article sur "La coopérative municipale" 11/03 et celui sur "les alternatives écologistes" 12/03, ramenant déjà les aspirations révolutionnaires aux "alternatives locales à la globalisation marchande" 06/02 que je défends toujours.

A la toute fin de 2005, je me suis remis à vouloir "Penser la révolution" 12/05 mais c'est sans doute le compte-rendu du livre "Les phénomènes révolutionnaires" 06/06 qui commencera à me sortir de la mythologie révolutionnaire. Ce n'est pas ce qui m'empêchera d'approfondir l'alternative en montrant la synergie entre "Revenu garanti, coopératives municipales et monnaies locales" 10/06 qui font système mais, ajouté à la prise de conscience de notre "rationalité décidément trop limitée" 09/06, je me suis lancé dans "Le massacre des utopies" 09/06, montrant tout leur ridicule et leurs contradictions puis la nécessité d'y réintroduire "La part du négatif" 09/06, contestant les prétentions d'aboutir à "La fin de l'aliénation" 11/06 pour terminer par une "Critique de l'écologisme (la maladie infantile de l'écologie)" 04/07 séparant l'idéologie écologiste et son moralisme des véritables nécessités de l'écologie. C'est à ce moment de doute que je confiais mon insatisfaction du chemin parcouru (dont cette rétrospective prend la suite).

Un de mes derniers débats avec André Gorz a été de ramener la valeur-travail 08/07 à sa matérialité contre les critiques de la valeur qu'il découvrait. J'ai appris son suicide d'André Gorz, avec sa femme, alors que je terminais un article sur "Le frimeur, l'idiot et le vendu" 09/07 où je brossais le portrait de figures bien connues dont les faiblesses individuelles constituent autant d'obstacles à une démocratie idéale (en dehors même des rapports de force et pressions extérieures). Ce sont ensuite "Les limites de l'auto-organisation" 01/08 auxquelles je me suis attaqué ainsi qu'à l'angélisme libertaire ou libertarien, me moquant de "L'individualisme pseudo-révolutionnaire" 02/08 d'extrémistes forts en gueule mais sans aucune effectivité, uniquement centrés sur leur petite personne de révolutionnaires sans révolution alors qu'en réalité, "Il n'y a pas d'alternative" 04/08. Qu'on le veuille ou non, il faudra préserver nos conditions de vie et nos économies locales. On passe bien déjà de causalités subjectives ou bottom-up à la nécessité objective.

Lorsque j'écris, pour un journal gratuit distribué dans le métro, "Le retour des révolutions (inflation et papy boom)" 07/08 - dans la lignée des cycles du Capital et juste avant le krach de 2008 - il n'y a aucun mouvement révolutionnaire à l'horizon mais, si on peut donc dire que j'y crois encore, cela n'a plus rien de la lutte finale n'étant désormais qu'un moment du cycle, révolution certes nécessaire au renouvellement politique et aux adaptations économiques mais étant largement un retour du même. L'important, finalement, reste "L'expression du négatif" 11/08 (après comme avant la révolution) et "L'épreuve du réel (matérialisme et dialectique)" 12/08 qui décide du résultat et résiste à notre volonté, change nos finalités, nous transforme. Non seulement on ne peut plus rêver à une unité mystique mais l'évolution ne fait que nous diviser de plus en plus, "un se divise en deux" 01/09, principe de la spéciation qui sonne le glas de toutes les utopies. Nous ne sommes plus du tout les créateurs du monde et si j'énumère les conditions pour "Changer de système de production" 05/09, cela n'a plus rien d'utopique mais relève d'une nécessité imposée par les changements dans les forces productives. Le dernier livre de Lukàcs a permis de rompre avec la critique du fétichisme 07/09 (et donc les "critiques de la valeur"), dont il montre le caractère réactionnaire, alors que la critique progressiste renvoie au processus derrière la réification, ce qui est tout autre chose. La stratégie de l'alternative qui remplace la révolution finale implique cependant d'y introduire la pluralité ("Un seul monde, plusieurs systèmes","Le pluriel du futur"). Invité par CitéPhilo à parler de Gorz, j'en ai profité pour tirer un bilan de l'échec révolutionnaire en redonnant à "La réalisation de la philosophie" 12/09 un autre sens plus cognitif à l'ère du numérique. L'article sur "Psychanalyse et politique" 12/09 confirme qu'on ne peut trop attendre d'une révolution. L'expérience psychanalytique laisse peu d'espoir en effet dans la politique, encore moins dans une amélioration de l'homme, à l'opposé d'un freudo-marxisme simpliste. "Sortir du capitalisme" 01/10 ne sera pas un événement catastrophique mais un processus graduel et continu, décevant les rêves de grand soir pourtant si exaltants. Si je parle de "La haine de la pensée" 01/10, c'est bien que j'assume alors ma rupture avec d'anciennes convictions que d'autres se refusent d'abandonner - c'est un peu comme quitter le parti. Il faut se garder de passer à l'ennemi mais rester toujours dans la même position dogmatique relève malgré tout de l'imbécilité. Apprendre c'est changer d'avis et penser, sinon vivre, c'est prendre le risque de découvrir qu'on s'est trompé !

On peut penser que c'est un peu hors sujet, puisque je ne parle ici que des textes ayant une incidence politique, mais c'est de ce moment que date le petit texte sur "Le désir comme désir de l'Autre" 02/10, qui est un résumé des Ecrits de Lacan (et vient de passer à la première place du blog) mais qui en tire déjà les conséquences politiques. Cela montre au moins que je me situe dans une anthropologie à mille lieu d'un quelconque naturalisme, où le désir 06/10 et l'insatisfaction sont constitutifs. Si je commence pour cela à me moquer des situationnistes dans "Le savoir-vivre à l’usage des post-modernes" 03/10, c'est dans "La débandade de l'avant-garde" 07/10 que je vais déconstruire à partir du jeune Hegel le programme philosophico-politique de l'idéalisme dont Guy Debord se voulait l'héritier dans la confusion entre le Vrai, le Beau et le Bien. C'est à ce moment que je reconstruis un autre grand récit qui va "de l'entropie à l'écologie" 02/11 par l'intégration de l'information. Je prends acte aussi que les révolutions arabes manifestent les "contradictions entre révolution et démocratie" (04/11), le vote mettant un terme aux élans révolutionnaires en revenant aux divisions de la société. La mise au point ensuite sur une "Théorie de la société" 12/11 visait surtout à réfuter aussi bien les conceptions basées sur l'auto-organisation que les prétentions à modeler la société à notre convenance comme si elle n'avait pas d'histoire et toutes sortes de pesanteurs. Tout cela débouche sur une "Critique de la critique" 01/12 devenue centrale mais dont la condition est cependant de rester malgré tout du côté de la critique.

Le pas suivant sera de mettre l'accent sur l'extériorité dans l'appel "Pour une philosophie de l'information" 06/12 et l'exhortation à "Ne pas surestimer nos moyens" 07/12 qui ne sont pas si grands qu'on l'imagine. Il faut prendre conscience de nos réelles marges de manoeuvre et, contre tous les vendeurs d'illusions, je prêche pour "Une philosophie sans consolation" 08/12 qui ne se paie pas de mots. Cela n'empêche pas de reconnaître que "Jamais période ne fut aussi révolutionnaire" 11/12, mais pas du tout dans le sens des révolutionnaires justement avec le déferlement du numérique ou la lente constitution à bas bruit de "L'Etat universel et homogène" 01/13. Je ne vois d'alternative possible que dans une société duale" 03/13 mais si je fais un "Plaidoyer pour l'altermonde", je n'y crois pas beaucoup. L'aveu définitif de notre "Commune connerie" 02/13 achève la critique de la critique et les prétentions révolutionnaires alors que tous ces biais cognitifs nous troublent le jugement. La lecture qu'Emilio Gentile a faite des Thèses sur Feuerbach de Marx permet de comprendre comment on passe "Du matérialisme historique au volontarisme fasciste" 09/13 en passant de la nécessité historique au conflit des valeurs, du déterminisme économique à l'hégémonie culturelle (autant dire à la guerre de religions), d'où l'importance de revenir aux causalités matérielles, comprendre "La théorie de l'évolution comme théorie de l'information" 11/13 étant comprendre la détermination de l'évolution par l'extériorité, la pression du milieu.

Après la déchéance du sujet connaissant, la prise de conscience de "L'accélération technologique" 02/14 que nous devons subir achève de nous dépouiller de la charge de la cause, "Le sujet de la science" 03/14 est entièrement déterminé, pouvant être expliqué jusque dans son intériorité. Cela n'empêche pas "La passion de la liberté" 04/14 qui nous anime et n'a pas besoin de relever d'un supposé libre-arbitre inconditionné pour défendre jalousement sa liberté d'action ou de pensée, liberté chérie qui n'a rien de magique pour autant et peut même devenir une "autonomie subie". Ainsi, plutôt que vouloir nier toute contrainte et toutes formes d'inégalités au nom d'une conception idéalisée de la liberté, il vaut mieux comprendre "Permanence et fonctions des hiérarchies" 04/14 afin de pouvoir y opposer des contre-pouvoirs au lieu de succomber à la tyrannie (libérale) de l'absence de structure et s'interdire de voir les processus de domination à l'oeuvre.

Il y a tant de "Solutions imaginaires" 04/14 auxquelles on voudrait croire et qui nous détournent des véritables solutions, du nécessaire et du possible, il y a de quoi vouloir décréter "La fin de la politique" 07/14 pour mieux prendre en charge le politique et revenir aux "bases matérielles de l'idéologie" 09/14 au lieu de se lancer à corps perdu dans une vaine (et dangereuse) lutte idéologique. Le récit d'un parcours erratique allant "Des situationnistes aux djihadistes" 03/15 permet de mettre en valeur la dimension religieuse (hérétique) des intellectuels révolutionnaires, d'une "critique artiste" étrangère à la "critique sociale". En confrontant "Philosophie politique et politique effective" 04/15, notamment La Politique d'Aristote rendue obsolète sous l'Empire de son élève Alexandre le Grand, j'ai tenté de montrer que ce qui est déterminant en dernière instance, ce ne sont pas les idées, les discours ou constitutions mais le jeu des puissances économiques et militaires qui ne nous laissent pas le choix. On peut dès lors expliquer facilement "L'échec politique, entre religiosité et déterminismes" 05/15. La conclusion à en tirer, c'est de se débarrasser des grands discours pour s'occuper des questions matérielles, non pas déserter le débat intellectuel mais pour le dénigrer, le déconstruire et promouvoir des solutions effectives, l'ouverture au possible, aux potentialités du moment (qui sont immenses).

Tout ce travail critique aboutira à une "Anthropolitique" 07/15 consciente de ses limites, de ses échecs, de la nécessité de tenir compte des rapports de force, tout comme de connaître notre ignorance, pour agir avec prudence - ce qui manque sans doute de séductions pour détourner les foules des démagogues et de l'amour du maître... S'il y a d'autant plus une "Actualité de l'histoire" 10/15, c'est une histoire plurielle, faite de processus matériels et qui nous échappe en grande partie, après laquelle nous courrons, passant souvent par le pire avant de redresser la barre, toujours en retard sur l’événement et exposée à la barbarie dans l'espoir de forcer le destin tellement la réalité peut en être insupportable - et nous trop pressés d'en sortir. Pour l'histoire de l'émancipation qui continue avec la libération de la femme, notre actualité est plutôt régressive mais on ne s'en sortira pas par un retour à un progressisme béat ni sans une critique de la critique résolue, reconnaissant les ratés précédents et la déception de nos espérances folles. Cependant, plus que l'histoire, c'est toujours la situation actuelle qui est déterminante, hantée par le passé.

J'ai bien peur que cette mise en récit ne soit un peu trop un aplatissement du contenu de chaque texte (que je n'ai pas relu pour l'occasion) et laissant de côté une grande partie de mon travail philosophique ou sur l'alternative (sans parler des sciences et du livre sur la vie) mais si cette récapitulation m'est apparue utile à ma propre réflexion, et pour passer à autre chose, cela ne pourrait sans doute en intéresser d'autres qu'à partager d'une façon ou d'une autre une évolution des esprits plus collective que personnelle ? En tout cas la question n'est pas celle de la vanité de nos anciennes croyances encore moins de décourager l'engagement mais bien d'être de son temps et de repartir de ces acquis pour adopter des stratégies efficaces capables de répondre aux défis de notre époque, époque qui bouscule effectivement l'ordre établi sur tous les plans, moment difficile des commencements qui sont malgré tout plein de promesses pour l'avenir.

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14 réflexions au sujet de « Rétrospective 2006-2015 »

  1. Moi qui voulais entreprendre une investigation systématique du travail de Jean Zin en fouillant tout le blog, voilà un travail qui va m'aider ! Quel art de la synthèse !
    Si cette récapitulation m'est apparue utile à ma propre réflexion et pour passer à autre chose, cela ne pourrait sans doute en intéresser d'autres qu'à partager d'une façon ou d'une autre une évolution des esprits plus collective que personnelle ?.
    On ne saurait mieux dire ! Maintenant, y a plus qu'à bosser !
    Merci Jean !

    • Cette rétrospective ne donne pas vraiment un reflet du blog, seulement de mon évolution politique. Il y a notamment pas mal d'articles sur le revenu garanti, les coopératives municipales, la relocalisation qui n'y figurent pas car constituant des approfondissements plus que des évolutions (voir la liste des articles dans la colonne de droite). Bien d'autres textes n'y sont pas (philosophie, sciences, réactions à l'actualité). Le but recherché était de me rendre plus apparent, plus assumé, le parcours de ces 10 dernières années.

      Content que cela serve à d'autres. J'avoue que j'en suis agréablement surpris car je n'ai pas envoyé cette rétrospective classée "perso" à la newsletter, considérant qu'elle n'intéresse pas forcément ceux qui me suivent régulièrement. Je vais y mettre les liens (bien que ce soit sans doute plus lisible sans) et peut-être en rajouter quelques-uns.

  2. Je perçois que vous avez bouclé un cycle, ce qui motive cette rétrospective. Sans doute quelques détails à approfondir, mais l'essentiel est là. Percevez-vous les points à approfondir ou les nouveaux chantiers? Après cette réflexion, peut-être un peu de TP sur les coopératives municipales (là, je projette quelque peu mes désirs...)?

    • En fait, ce qui m'apparaît dans un premier temps, c'est que mon évolution réelle aussi bien politique que philosophique peut être vue comme les conséquences ou un renforcement de ce qui a été vu dès le départ presque des alternatives locales à la globalisation marchande qui résultait déjà de la déception politique sans arriver à l'admettre complètement à cause de mon passé.

      Je ne vois pour l'instant qu'à continuer à soutenir la nécessité, reconnue de plus en plus, d'un revenu garanti, de monnaies locales et quelque chose qui ressemble à une coopérative municipale. Il ne faut pas compter sur moi pour une expérimentation. Je n'ai plus l'âge ni la santé (je vais quand même très bien ces derniers temps, beaucoup mieux qu'avant, mais pas au point de tenter le diable).

      L'avenir reste incertain, il n'est pas sûr que ce soit moi qui choisisse les prochains combats à mener. Je ne sais comment le temps va me changer ni à qui ou à quoi il faudra répondre. Dans le court terme, je ne vois pas de raisons d'être optimiste.

  3. J'ai découvert le site marxiens de J Zin en 1999, ca m'avait interloqué et intéressé, du coup j'ai continué à suivre ses textes, beaucoup plus depuis 2006, et me suis fait à son style d'écriture, un peu comme on se forme à une langue étrangère au début.

    Cette rétrospective correspond aussi à celle de mes lectures ici.

  4. Je me suis aperçu qu'il y avait un point que j'avais passé à l'as, car je n'y crois guère, c'est non seulement une économie plurielle mais une société duale, un altermonde. C'est une possibilité du numérique nous mettant en réseau, il n'est pas sûr que ce soit ce qu'on souhaite, pas sûr non plus qu'on puisse l'éviter si on veut donner une alternative au capitalisme. Il y a une réflexion à poursuivre là-dessus.

      • De même, "l'entreprise libérée" peut devenir une dictature sans contre-pouvoirs en se débarrassant des niveaux intermédiaires :

        http://www.journaldunet.com/management/ressources-humaines/1170678-entreprise-liberee/

        "En réalité le pouvoir appartient moins que jamais aux salariés. Il est plus que jamais entre les mains de la direction qui, en supprimant et en stigmatisant un échelon intermédiaire, installe une mainmise totale sur l'entreprise".

        "Les salariés sont censés être libres et responsables. Dans les faits, tout le monde contrôle tout le monde"

        Les entreprises libérées sont touchées par les maladies professionnelles et le burn out. D'ailleurs, l'instauration de l'holacratie, étape ultime de l'entreprise libérée, chez Zappos, entreprise de vente en ligne, a eu l'effet suivant : 1 salarié sur 7 a préféré démissionner".

        • Oui, c'est assez prévisible, quand la direction détourne des outils d'intelligence collective en outils de contrôle et de performance, il se passe la même chose qu'avec tous les outils de management "modernes", les employés ne mettent pas longtemps à comprendre que c'est du flan pour mieux les exploiter.
          En préambule aux objectifs affichés, j'ai ajouté que "les décisions prises doivent faciliter la vie, pas la compliquer", si ce n'est pas le cas, c'est que ces décisions ne sont probablement pas souhaitables. D'autre part, le consentement n'est pas du forçage ou de l'abnégation et enfin la subsidiarité limite les champs de décision et l'invasivité des niveaux supérieurs.

          • Il y a aussi un élément d'intelligence collective se rapportant à une logique de l'information dans l'approche de l'entreprise libérée, à savoir la recherche de limiter la bureaucratisation, ou dit autrement, que les acteurs soient en prise avec leurs décisions. Ce qui ne signifie pas qu'il faille nécessairement supprimer les bureaux, ou tous les niveaux dits intermédiaires, c'est une question à voir au cas par cas, suivant les fonctionnalités recherchées, toujours en respectant cette recherche de bouclage entre les décisions et leurs conséquences.

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