Le sujet de la science

science-religionLa plupart des "intellectuels" de notre temps, y compris ceux qui se veulent les plus subversifs, ne sont que des moralistes et des idéologues qui produisent une littérature édifiante sans aucune portée et qui semble destinée plutôt à nous raconter ce qu'on veut entendre - ce qui les met du côté des religions. Cette réaction "humaniste" peut, en effet, être caractérisée comme une religion du sujet exaltant sa liberté contre les sciences et techniques qui en dénoncent au contraire les illusions, notamment politiques. C'est cette opposition du sujet à la science comme du volontarisme au déterminisme qui prend la place des grandes idéologies du siècle dernier, témoignage de la difficulté à intégrer les avancées des sciences et les bouleversements de technologies qui nous transforment au point de mettre en question notre humanité même (la mise en question de notre être devient une question très concrète).

C'est donc parce qu'elle serait menacée par les sciences et techniques qu'on va chercher à donner un contenu positif à une humanité qu'on reconnaît même aux fous et aux pires criminel, qui ne sont effectivement traités ni en animaux, ni en robots. Malheureusement, sans le support de la religion, il n'est pas si facile de démarquer l'un de l'autre par une qualité véritablement universelle, jusque dans les états les plus pathologiques (comateux par exemple). A la place, on ne fait souvent que surévaluer grossièrement la subjectivité, la parole, l'intelligence, la culture.

Sans avoir rien à renier de nos déterminismes ni des sciences, il est possible pourtant de sauvegarder une place éminente au sujet qui l'oppose radicalement aux simples objets mais aussi aux autres animaux (il ne s'agit pas de vitalisme). Ce sujet de la science est cependant dépouillé de tout narcissisme. En son universalité, ce n'est pas une identité ni une essence mais uniquement une "position de sujet", dissymétrie qu'on retrouve dans la position du citoyen par rapport aux pouvoirs, ce qui est sa dimension politique. Toute tentative de définir ce sujet de la science que nous sommes par quelque particularité ne peut qu'échouer en menant à la négation (plus ou moins violente) d'une partie de notre humanité mais aussi à la crainte de la perdre soi-même, alors qu'un sujet, cela résiste à tout comme on le voit notamment avec le sujet de la folie.

Tout matérialisme est menacé de scientisme et de réductionnisme, ce qui revient en général à confondre différentes temporalités et différents niveaux de réalité, nier leurs lois propres (lois de l'esprit et du coeur). Le matérialisme dialectique a constitué un pas décisif en y introduisant un sujet actif, en tant que pratique matérielle et projet subjectif. Le statut de ce sujet reste cependant incertain puisque ce n'est pas lui qui est "déterminant en dernière instance" mais, très explicitement pour Marx, l'évolution économique et technique. Contrairement à sa version romantique, ce n'est donc pas la subjectivité qui se réalise dans l'action historique, ce n'est pas ce qui était voulu qui est obtenu au niveau politique mais le résultat d'un rapport de force (lutte des classes) et de l'évolution du système économique.

Pour Hegel aussi, les hommes ne savent pas ce qu'ils font : c'est la "ruse de la raison" qui fait servir leurs intérêts particuliers à la cause de l'universel. "Il résulte des actions des hommes en général encore autre chose que ce qu'ils projettent et atteignent, que ce qu'ils savent et veulent immédiatement". Seuls des idéologues, mais aucun philosophe, peuvent prétendre le contraire. Il faut vraiment s'aveugler pour ne pas l'admettre mais Hegel donnait une place trop grande à l'Esprit comme simple conscience de soi alors que c'est l'extériorité qui modèle l'intériorité. Les contraintes matérielles ont un rôle prépondérant dans l'écologie du milieu, la constitution des corps et même la complexification cognitive, ce qui réduit encore l'importance du sujet (la Physique aurait été la même sans Einstein ou Newton).

Si le matérialisme historique constitue bien l'horizon indépassable de notre temps, c'est au sens d'une prise en compte des déterminations matérielles et sociales, en premier lieu l'évolution des techniques et des systèmes de production, à l'opposé de l'idéalisme constructiviste des marxistes (entre autres). Ultime conséquence du darwinisme, c'est-à-dire de la sélection par le résultat, ce "procès sans sujet" achève d'expulser l'Homme du rôle qu'il se donne d'acteur de l'histoire, d'une auto-création du travailleur bien trop idéaliste alors que ce n'est qu'une dialectique d'adaptation à l'extériorité, guidée par une information imparfaite et validée après-coup (par essais/erreurs).

Plus précisément, ethnologie, sociologie, économie, psychologie, sondages, ramènent l'acteur à ses multiples déterminations, bien moins libre qu'il ne le pense de ses gestes, de ses paroles et de ses convictions qui changent selon les époques et les milieux (on n'a pas le même discours en famille, au bureau, à l'église, etc.). Pour s'imaginer diriger sa vie, il faut simplement croire naïvement à ce qu'on dit, sans s'interroger sur ce qui nous le fait dire. N'importe quel militant politique croit dur comme fer agir par lui-même et être dans le vrai mais les communistes sincères ont découvert qu'ils ont été trompés, n'étaient que les fils de leur temps et se sont battus pour des faussaires et des dictateurs corrompus. Non seulement notre rationalité est limitée mais ce qu'on croyait n'existait pas, ce qu'on nous disait était faux. Ce n'est pas juste une lutte du bien contre le mal, on n'est vraiment pas des dieux façonnant le monde et notre conscience n'est pas si différente de la conscience animale, hélas !

Ce n'est donc pas sans raisons qu'on peut accuser les sciences de nihilisme. Il est un fait que les sciences nous brossent rarement dans le sens du poil et nous dévaluent plutôt. Tout ce que nous apprennent la biologie, l'étude du cerveau et toutes les sciences humaines ne rehausse assurément pas nos prétentions. Depuis Copernic, les révolutions scientifiques ne nous sont guère favorables, nous expulsant du centre du monde à chaque fois, atteinte répétée à notre narcissisme de Darwin à Freud ou aux neurosciences même si on n'y croit pas vraiment, qu'on s'y refuse même obstinément, manifestation d'une véritable dissonance cognitive. Il est toujours aussi difficile d'assumer notre animalité dont seul le langage nous sort mais pour nous soumettre à ses propres lois, ses interdits, ses mythes.

Aussi bien les libéraux que les religieux mais tout autant les progressistes, révolutionnaires ou marginaux, trouvent cela intolérable. L'existence d'opinions divergentes parmi les scientifiques leur permet de faire comme si toutes ces déterminations n'existaient pas et qu'il suffisait de faire appel aux bons sentiments. Il n'y a pourtant pas d'abrogation des sciences humaines à attendre qui nous permettrait de réduire à néant ces connaissances accumulées. Plus les neurosciences progressent, même si elles sont encore assez frustres, et moins il est facile de les ignorer, d'ignorer la matérialité de l'esprit qui se manifeste massivement avec le numérique (mais qui était déjà la matérialité du langage et de l'écrit, exigeant un matérialisme dualiste entre signifiant et signifié, l'esprit et le corps, culture et nature, sujet et objet). Les Big Data, surtout, en objectivant de plus en plus nos déterminations en temps réel, en nous les mettant sous le nez, nous obligeront bien à les reconnaître et vivre avec...

L'entrée dans l'ère de l'information peut d'un certain côté flatter notre intellectualité mais elle nous dépouille aussi un peu plus de la sacralité de l'esprit alors que l'accélération technologique affiche de façon ostentatoire à quel point nous sommes les sujets de la technique bien plus que ses auteurs. Pas besoin de technolâtres béats pour cela, auquel aucun technophobe n'y fera rien non plus. La résistance à l'évolution fait elle-même partie intégrante de l'évolution qui continue inexorablement son chemin. C'est ce monde là dans lequel nous sommes jetés et que nous regardons les yeux écarquillés, dans la crainte de l'avenir et l'urgence du quotidien.

Les sciences nous réduisant à nos déterminismes, semblent bien nous rejeter du côté d'un certain fatalisme et de la raison cynique ou d'un spinozisme un peu débile. Faire de l'acteur un sujet purement passif serait pourtant renier son statut de sujet. Il ne faudrait pas que la subjectivité disparaisse complètement dans son objectivation, pas plus que notre part de liberté et de responsabilité dans nos choix, en dépit de tous nos déterminismes, notamment quand on ne sait pas quoi faire (Norbert Elias identifie d'ailleurs la liberté à la multiplicité des contraintes entre lesquelles il faut arbitrer). L'appel au sujet est toujours un appel à sa liberté, son caractère actif contre sa passivité, à devenir cause et non plus seulement effet - du moins dans son rayon d'action - appel à sa dignité de partenaire et d'interlocuteur, enfin, engagés dans un objectif (un monde) commun.

Il est significatif que la résistance à la normalisation, qu'on qualifie un peu rapidement de néolibérale, soit venue particulièrement de la psychanalyse et de la psychiatrie lorsqu'on a voulu soumettre leurs pratiques à des critères objectifs d'évaluation dont la pertinence est plus que douteuse. Les psychiatres qui refusent leur fonction de police sont certainement très minoritaires et on pourrait les accuser de servir d'alibis (en occupant le rôle du bon flic) mais leur position est révélatrice du fait que le sujet de la folie est le plus pur, peut-on dire, dans sa distinction de la conscience, de la raison et de la sociabilité. Au lieu de prendre le fou comme objet en considérant la cause de la folie comme familiale, sociale, organique ou hormonale, l'antipsychiatre veut entrer en relation avec le sujet, s'attacher à sa singularité et son témoignage, à son histoire intime qui l'a mené là, à sa possibilité d'en faire un récit enfin, ce qui constituerait la vérité du délire dont il prétend se faire l'interprète et non pas simple agent anonyme d'une technique de soin. Il n'est pas aussi évident qu'on le suppose de nos jours qu'on ait tellement besoin de se confier à un psychiatre ou psychologue, que ce soit une demande du fou lui-même, de son supposé besoin de reconnaissance (et qu'on entende sa parole) au lieu de s'en tenir à fournir un service et soulager sa souffrance ou son agitation par quelque moyen plus expéditif (où restituer au fou son statut de sujet serait d'en faire son propre prescripteur). Il semble que ce soit plutôt une sorte de sacerdoce du psychiatre qui en fait un enjeu spirituel (ou politique), devoir de refuser de réduire le fou au silence par quelque médicament. Ce traitement compréhensif par la parole n'est pas dénué d'efficacité dans certains cas mais incontestablement dépassé sur ce plan par les traitements chimiques - d'où la réticence à l'évaluation mais aussi l'interrogation que cela peut susciter sur le désir du psychiatre. Le sujet, pour lui, ne se confond en tout cas ni avec la biologie, ni avec la raison mais il garde une dimension morale explicite. Pinel appelait d'ailleurs "traitement moral" cette tentative de s'adresser à ce sujet originel et supposé rester indemne (on disait "la partie saine du moi" dont se moquait Lacan). Dans cette perspective, répondre par un produit est bien considéré comme un véritable péché contre l'esprit, réification qui serait un refus d'entendre ce que le sujet de la folie aurait à nous dire. Plus généralement, la faute originelle des sciences biologiques et humaines serait de prendre le sujet comme objet à réduire la personne à son cerveau, ses gènes, son genre, ses déterminations sociales ou de classe, etc.

Comment ne pas approuver de si bonnes intentions et le refus de notre réduction à des stéréotypes comme à l'homme neuro-économique ? Le problème, c'est que, sur cette pente, on va facilement à la dénégation de toutes nos déterminations, à l'exception de celles du sens ("tout est langage"), dans une vision devenue théologique du sujet. Il ne s'agit pas cependant d'une ex-sistence hors du monde. Contrairement à l'être-là, un sujet est inséré socialement et dans un discours, il a une identité, une position sociale et un roman personnel qui lui donnent consistance, épaisseur. C'est d'ailleurs parce que chaque sujet a un nom, une identité à soi (bien que changeante) qu'il n'y a pas d'identité du sujet en soi. En tout cas, ce qui est visé par cette antipsychiatrie psychanalytique, c'est bien le sujet de l'énonciation et non un vitalisme animal ou une simple empathie émotionnelle. Cependant, un chimpanzé qui parlerait serait notre semblable comme d'hypothétiques extraterrestres, des machines même peut-être un jour, qui sait ?, avec des psychiatres pour soigner les vagues à l'âme de robots autonomes ? Si c'est plus qu'improbable en l'état actuel, il ne semble pas que ce soit une impossibilité de principe. Que cela dérange nos représentations (nos cosmologies) ne change rien à nos rapports humains effectifs qu'il n'y a pas lieu d'idéaliser.

Les rapports de sujet à sujet ne valent pas mieux que les rapports marchands lorsqu'ils sont de domination ou de dépendance, de même que la ville anonyme ne manque pas de séductions par rapport aux mesquineries des petits villages et leur pesante surveillance. Le sujet y survit. L'idée (kantienne) qu'il faudrait prendre l'autre comme fin et non comme moyen pour sauver notre humanité menacée par la rationalité instrumentale n'est pas aussi absolue qu'elle paraît à première vue. Utiliser les autres comme moyens, on ne fait que cela dans l'action ou la production, ce qui n'empêche pas les amitiés sincères et les relations authentiques, ni de faire preuve d'humanité dans les rapports de travail. Quoiqu'il en pense, utiliser son psychiatre comme simple fournisseur n'affecte en rien les autres rapports humains ! Des psychanalystes comme Judith Miller vont jusqu'à prophétiser la disparition des artistes et créateurs (surévaluant cette fois de façon délirante une création divinisée) ! En fait, ce qui doit attirer notre attention au-delà de ces fausses évidences, c'est cette façon de présenter un sujet si fragile et qui pourrait donc se perdre, comme aspiré vers son néant alors qu'on admet qu'il résiste même à la folie !

Restituer au fou son statut de sujet, lui reconnaître un sens comme réponse du réel, dénonciation de la folie du monde, symptôme de situations intolérables ou de rapports névrotiques, peut mener à des exagérations et servir un peu trop facilement d'alibi mais comporte l'avantage de réintégrer le "mauvais sujet" et l'expression du négatif dans notre monde commun, position incontestablement progressiste cette fois. Sauf qu'il y a encore un glissement au devoir-être qui doit être interrogé, ainsi que la focalisation sur le caractère perturbateur ou transgressif du sujet, voire de son imprévisibilité opposée à toute programmation rationnelle, ce qui est un peu court quand même.

Plus justement, on peut revendiquer pour un sujet d’excéder toute assignation à une place et une certaine opacité, y compris à lui-même, inconscient qui garde à chacun son mystère et une non-coïncidence à soi (pas-tout) comme condition de la rencontre et du dialogue. Cependant, là encore, on peut y voir une façon de désamorcer la division du sujet à laquelle la psychanalyse se confronte et dont on ferait plus difficilement l'éloge. Si le psychiatre reste du côté du pouvoir et de la normalisation, quoiqu'il dise, le psychanalyste est lui dans une toute autre position de (ne pas) répondre à la demande et n'a pas tellement de raisons de tomber dans l'optimisme antipsychiatrique d'un récit reconstitué, d'un sens de l'existence retrouvé et d'un sujet idéalisé (même dans son côté tragique). La psychiatrie progressiste est sans doute condamnée à en rester à une idéologie de la psychanalyse assez éloignée de la pratique psychanalytique elle-même, ou du moins ce qu'elle devrait être, plus déconstructive que reconstructrice.

Évidemment, le résultat auquel on arrive est on ne peut plus fâcheux, effaçant la figure de l'homme "comme à la limite de la mer un visage de sable". Drôle d'idée, pensera-t-on, qu'une telle philosophie sans consolation, et de vouloir chercher ainsi une vérité qui ne peut qu'être déceptive, nous faire tomber de haut. Mais peut-on vraiment choisir ses croyances et que serait un homme s'il vivait dans le mensonge ? Certains vous diront que c'est le cas de tout le monde, mais c'est à condition de ne pas le savoir, de se le cacher, le refouler car qui supporterait qu'on n'apporte plus crédit à sa parole ? La caractéristique du menteur, c'est que lui connaît la vérité, et qu'elle n'est pas belle, qu'elle n'est pas avouable. Raison pour laquelle on invente mille façons de l'oublier, de renoncer à la raison, de s'interdire d'y penser, sans pouvoir effacer la culpabilité de ne pas y parvenir...

Les religions sont incontestablement un besoin quasi universel de l'être parlant, besoin de sens et de supposer une intention derrière les choses et les événements, besoin d'un interlocuteur à qui adresser nos prières et de soutenir notre narcissisme, promettre la justice, donner sens à notre mort enfin, inscrite dans une généalogie mythique, un grand récit, une histoire sainte. Par quelque bout qu'on les prenne, les sciences ne peuvent cependant que démentir ces croyances naïves, ce qui se traduit inévitablement par une perte de sens, un plus ou moins complet désenchantement du monde malgré la tentative d'en faire de nouveaux grands récits merveilleux dont nous serions les héros. De quoi préférer se fier à n'importe quel gourou plutôt que d'être ainsi condamnés à une errance sans fin. Pour la plupart vivre est bien malgré tout perdre ses illusions et sortir des anciennes croyances, par où l'histoire progresse quoiqu'on dise, même si ce n'est pas forcément pour nous plaire.

Impossible pourtant de réduire le sujet à rien, un numéro, un simple épiphénomène, impossible de tomber dans un relativisme intégral, impossible de sortir des discours. On est bien obligé de prendre en compte à la fois ce qui lie le sujet à la vérité et ce qu'elle a d'intolérable pour reconstruire une image plausible de notre existence singulière aussi bien que collective. Le sujet de la science se trouve donc écartelé entre le besoin de donner sens à son existence et l'exigence de vérité, le travail du scepticisme qui empêche la philosophie d'être une sagesse, le contraire d'une psychothérapie à nous déstabiliser dans nos fondements et nos complaisances avec nous-mêmes.

La question se pose de comment fonder à partir de là une solidarité, une politique ? Peut-on se passer pour cela d'une religion du sujet ? Si nous ne sommes pas fils de Dieu, si l'étincelle de l'esprit qui nous hante n'est pas d'essence surnaturelle, quelle valeur nous reste-t-il ? Il faudrait à la fois reconnaître à chacun une dignité absolue, le respect qui lui est dû, sans avoir à exagérer son importance ni flatter son narcissisme. Ce n'est pas impossible puisque le blues par exemple le réalise parfaitement sans avoir à le fonder métaphysiquement (tout comme une musique rythmée suffit à justifier la vie sans avoir besoin de mots). Sortir de la religion, c'est d'abord sortir de notre idéalisation, de notre supposée parcelle divine, pour fonder notre fraternité sur nos faiblesses, notre inhabileté fatale, notre incomplétude, notre inadéquation à l'universel plus que nos vertus morales supposées ou les pauvres clichés du winner. On préfère malgré tout en général célébrer les héros et le dépassement de soi, pour déplorer après-coup la vanité des objectifs poursuivis... Ce n'est pas le cas de l'antipsychiatrie qu'on pourrait rejoindre dans l'identification du sujet au manque et au ratage, pas dans sa valorisation faisant trop facilement d'un mal un bien. Reste qu'il y a en tout homme un principe d'insuffisance, comme le disait Bataille, et que c'est cela même qui fait notre valeur les uns pour les autres. C'est le désir de l'autre qui nous fait vivre, le désir de reconnaissance qui est un désir de désir, pas juste un processus biologique anonyme mais un manque exprimé qui nous rapproche et spécifie notre être-au-monde.

La seule façon de se sortir de questions métaphysiques mal posées et des prétentions théologiques, c'est d'en revenir au monde social et humain (ni biologique, ni technique, ni divin), monde habité par les autres qui lui donnent (non-)sens et avec qui nous devons vivre, politiquement, pour ne pas subir passivement le cours des choses mais s'organiser pour résister à l'entropie autant que faire se peut. Pour cela, pas besoin de supposer une liberté inconditionnée et souveraine ni une clairvoyance absolue, il faut juste se concentrer sur notre horizon limité, ce qu'on peut faire pratiquement, constituant notre actualité, chacun agissant à son propre niveau. Nos pensées nous portent bien au-delà de notre petite existence, livrés à l'imagination la plus débridée et aux grandes questions insolubles, véritable royaume de la liberté où chacun peut se prendre pour le maître du monde, mais plus on réduit la focale, plus ce qu'il faut faire s'impose (au soldat dans la guerre, au salarié dans l'entreprise, au joueur dans le match, ce qu'on peut appeler des "routines" comme Nelson et Winter). Nous n'avons pas la liberté de changer le passé, pas plus que de dessiner l'avenir, seulement de faire ce qu'il y a à faire pour améliorer les choses, profiter des occasions, éviter le pire. Interchangeables sans doute au regard de l'évolution mais pas dans nos relations personnelles.

La question du sujet est éminemment politique puisque c'est celle de la liberté et du rapport à l'autre, voire de la définition du citoyen opposé à la position d'administré. La conception républicaine du citoyen ne fait pas acception des personnes, de la race ni de la classe, prétendant n'avoir affaire qu'à des sujets sans qualités, un universel abstrait auquel sera imputé tout ce qu'il est devenu, tout ce qu'il a fait, sans égard pour ses déterminismes sociaux (circonstances atténuantes que l'avocat opposera pourtant au procureur pour déresponsabiliser l'accusé). Comment faire cohabiter ce sujet abstrait et souverain avec les sciences sociales ? Quel rôle politique reste-il au sujet dans ce monde de la science ? Il semble bien que ce soit uniquement d'accélérer ou retarder les adaptations nécessaires, guère plus. Ce n'est pas rien, au moins dans le court terme, même si cela dépend cette fois de sa propre situation, de sa génération, de sa classe, des mobilisations collectives. Le fait que l'individu n'ait guère d'effet sur le cours du monde n'empêche pas que son action soit en permanence sollicitée contre ses dérives plus ou moins locales. Vivre n'est certes pas se laisser faire et il y a toujours pluralité de choix, diversité de stratégies et incertitudes sur l'avenir entre lesquelles il faut trancher (plus que nous n'en décidons). Rien n'est joué d'avance dans notre apprentissage historique et nous ne sommes pas voués à la passivité, l'indifférence, la brutalité, l'irresponsabilité, seulement à juger au résultat, piloter à vue et tenir compte des faits, corriger le tir quand il est encore temps.

Il n'est pas question de céder pour autant au darwinisme social, transformant un fait en droit - et même en devoir ! Aussi bien Hayek que Spencer font la même erreur de vouloir ignorer la sélection au long de l'histoire d'Etats, d'entreprises (hiérarchiques), d'organismes et d'organisations régulées, pour tomber dans un (dé)constructivisme absolu, celui d'un totalitarisme de marché au nom de la critique du constructivisme étatique ! Leur idéologie évolutionniste aboutirait à détruire tous les organismes pour ne plus avoir que des bactéries en compétition ! Une partie de nos valeurs comme l'empathie ont une origine biologique que nous n'avons pas à renier. Nous serons peut-être vaincus mais il semble plutôt que l'humanité de l'homme envers les plus faibles et les plus âgés ait été un facteur décisif de sa progression sur le long terme. Jamais la nature n'a privilégié l'individualisme sur le groupe comme on voudrait nous le faire croire, pas plus que le groupe n'a intérêt à brider l'autonomie de chacun qui est au contraire une production sociale. Notre action anti-darwinienne sur le court terme n'est absolument pas nouvelle et n'est pas du tout antinaturelle, encore moins antiscientifique, faisant partie de la sélection par le résultat mais sur de longues périodes (qui privilégient l'adaptabilité et la régulation sur une adaptation trop optimisée et inflexible). Nous ne sommes pas faits pour subir passivement et rester inactifs face aux événements ou informations reçues. Même si ce n'est pas nous qui décidons du résultat et que nous ne sommes pas des dieux, seulement des animaux politiques et des êtres parlants, c'est certainement dans ce sens anti-sélectif d'une réduction des inégalités (dont l'excès est défavorable à l'économie selon le FMI), d'une sécurité sociale et de droits universels qu'il faut agir (sinon il suffit de laisser faire, en effet).

Nul besoin de cautionner l'image qu'on se fait de soi, les récits qu'on se raconte, la comédie de l'authenticité pour faire de la personne la finalité de l'économie et de la société, soutenir l'autonomie de l'individu et le développement humain ou l'assistance mutuelle que l'ère de l'information exige, il suffit de prendre en compte les contraintes matérielles, les évolutions en cours, la soutenabilité des processus, leur capacité d'auto-entretenir leur dynamique et de se régler sur le résultat à l'opposé de tout volontarisme politique. Cet humanisme matérialiste a besoin de gagner les esprits pour faire masse et devenir force pratique mais n'a pas besoin de promettre une fin de l'histoire idyllique ni prétendre sauver une subjectivité imaginaire ou un lien mystique à l'autre qui doit être ramené à son caractère incertain et bien plus prosaïque de compagnon d'infortune si ce n'est de camarade de lutte. Est-ce que cela pourrait suffire à enthousiasmer les foules et laisser tomber leurs mythes archaïques ? Sûrement pas. On ne pourra compter là aussi que sur l'après-coup.

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70 réflexions au sujet de « Le sujet de la science »

  1. Nos représentations, notre cosmologie dirait Descola, est en jeu dans ce texte. A nouveau, je trouve dans ce texte une catégorie de plus que ce que mobilise Descola dans sa description des 4 cosmologies ou ontologies (naturalisme, animisme, totémisme, analogisme). Ces 4 cosmologies sont obtenues à partir de la combinaison de (humain/non humain) avec (physicalité/intériorité). Avec votre description on se retrouve à combiner (Vivant humain/vivant non humain/non vivant) avec (physicalité/intériorité), ce qui nous conduirait à 6 cosmologies possibles.
    Je vous cite: "il est possible pourtant de sauvegarder une place éminente au sujet qui l'oppose radicalement aux simples objets mais aussi aux autres animaux".

    • On peut effectivement analyser le malaise comme la confrontation à une nouvelle cosmologie.

      Ceci dit j'ai publié l'article prématurément car je suis pris ailleurs. Il faudra que je le retravaille un peu.

  2. . En réponse au premier commentaire vous vous proposez de reprendre certains points du texte, c’est pourquoi je me permets un avis, concernant le titre, dans lequel le terme "sujet" me pose un problème d’interprétation. De qui parle-ton? En quel sens faut-il interpréter ce « sujet » ? Au sens habituel et général en logique de « ce à quoi on attribue un prédicat » ? Ou bien le sujet en tant que personne pensante , et qui devient dans certaines conditions plutôt que "sujet" en fait un "objet" de (ou des) science(s) ? Un bref paragraphe pourrait le préciser? Pour moi plusieurs possibilités de sens fondent un tout polysémique, lorsqu’il s’agit de l’être -homme - parmi le vivant, comme sujet véritablement de la science , doté de telles ou telles qualités ( donc soumis lui-même ou soumettant le réel à des prédicats, réfutables ou non selon qu’on est en posture d’homme de science ou de théologien) , et encore sujet qui produit des actes, et aussi considéré souvent comme une chose d'étude objectivement vue du dehors par l'esprit. Alors riche de cette polysémie le mot sujet concerne aussi un arbre ou un animal en tant qu’il réagit et agit , aussi, à partir des signaux et signes qui lui sont donnés à interpréter dans l’environnement ( Umgebung) pour vivre son monde propre ( Umwelt). Soyons humbles : tous les êtres vivants sont, à des degrés divers, des sujets ayant sens pour leurs "sciences" propre des signes. Le texte pourrait le donner à entrevoir ?
    Partant de la conception que je me fais du sujet humain en tant que participant du vivant , entre autres espèces, j’arrive au quatrième paragraphe, sur l’apport de Hegel, à une difficulté : lorsque vous dites que Hegel attache une importance trop grande à l’Esprit [ heureusement déjà beaucoup moins que Descartes ! ] alors que c’est l’extériorité qui modèle l’intériorité. Certainement, mais il y a échange du sujet aussi à l'inverse, du dedans sensible vers le dehors. Et vous ajoutez, « ce qui réduit encore l’importance du sujet ». Sans proposer que votre texte y fasse explicitement référence, je propose d'écrire, pour prendre en compte les apports de la sémiotique de Uexküll et d’autres interprétations récentes « ce qui dépouille encore plus la sacralité de l’Esprit ». C'est ce que vous dîtes justement au paragraphe suivant , comme conséquence très justement de l’entrée nouvelle de l’humanité dans l’ère de l’information.

  3. A vrai dire, se pose la question de l'incarnation, question posée par certaines religions, jamais vraiment résolue. Nous sommes essentiellement désincarnés pour la plupart, à côté de nos baskets à vouloir changer un coup le monde, un coup soi même, sur des coups de tête sans queue ni tête, dans des tête à queue répétitifs. Très malhabiles à cultiver notre jardin proche de façon méticuleuse et laborieuse.

    Les neurosciences pourraient bien nous en apprendre un bout sur ce handicap gros comme un éléphant dans un couloir.

  4. L'incarnation ne me parait être qu'une vue de l'esprit,sacralisé dans un récit fondateur, qui le rend tout puissant, et qui tient la route depuis longtemps. Ce que l'on peut attendre de nos connaissances c'est la refondation d'une cosmologie ( cf. le premier commentaire de Michel Martin) qui soit en mesure , à l'encontre des mythes et des idéologies, de parvenir à sacraliser le vivant, tout le vivant et pas seulement l'Esprit?

    • Mais tôt ou tard, tout est une vue l'esprit, certaines sont seulement plus efficaces que d'autres.

  5. J'en suis tout à fait d'accord, sous réserve de désétablir l'esprit de cette toute puissance d'un Esprit humain avec cette majestueuse majuscule que le dualisme et le naturalisme occidental s'étaient attribués.Ce à quoi contribuent les écrits de Jean Zin.

    • L'esprit ne me semble pas un à priori fixé, mais une rencontre du monde avec nos propres à priori. Une émergence, pas une submergence. Un résultat, pas un postulat.

  6. Dans un entretien Philippe Descola avançait que considérer un animal [ ou un arbre] comme un sujet, [disposant d’une culture propre qui nous est inaccessible, sinon dans le rêve de l’animiste, du savant, du poète] pose à l’homme un problème métaphysique s’il s’agit de l’utiliser comme nourriture, [ou utiliser le bois de l’arbre comme matériau de construction]… Certes, et Ulysse se posait ce problème à chaque étape de l’Odyssée, de savoir sous quelle condition existentielle vivent les animaux consommables d’une terre étrangère. De quelle entité dépendent-ils ? Il ne s’agit pas bien sûr de retomber dans les interdits et correspondances ésotériques et la pensée animiste. Mais, à l’inverse, de considérer que l’élevage et l’abattage industriels d’animaux aujourd’hui, considérés du seul point de vue de leur physicalité (quelle rentabilité en protéine ?) ne peut qu’aboutir à objectiver, donc à déshumaniser le consommateur lui-même. A cliver totalement la part physique de l’humain de sa part d’intériorité comme être de culture, de sa capacité propre à se figurer comme partie d’un cosmos transcendant, ce collectif entre humain et non-humain, dont il est seul dépositaire par l’acquis du langage.L’humain seul répond (est responsable) par la figuration culturelle qu’il en donne, par l’imagerie qu’il crée,par les techniques qu'il élabore, tant par la démarche de la science que par celles de la poésie et des arts, de cette culture muette des vivants non-humains.

    • Descola a une démarche à la fois théorique et à la fois expérimentale. Dans chacune des 4 cosmologies qu'il a décrites, il pointe des traits culturels relevant de toutes les cosmologies. Par exemple, la cosmologie naturaliste (la nôtre) qui se représente majoritairement une continuité des physicalités et une rupture des intériorités entre humains et non humains, recèle des traits, minoritaires, relevant plutôt des 3 autres cosmologies.
      On ne se situe pas dans le registre de la vérité, mais dans celui de la cohérence d'une vision consolidée par des mythologies qui font tenir ensemble les paradoxes (soit des incohérences internes, soit des incompatibilités de la cosmologie avec des faits observables), et toutes les forces de rappels, les stabilisateurs, qu'on trouve habituellement dans les systèmes, dans les groupes qui font système.

  7. C'est drôle que l'histoire puisse s'écrire sans l'homme, c'est peut-être ça "le nouvel humanisme"?

      • La matière, le vivant et l'humain sont depuis le début machiniques pour une bonne part, la nouveauté est de s'en rendre vraiment compte. Deus ex machina.

        • Ce n'est pas une raison non plus pour nier les différence et ramener le vivant à la machine. L'évolution ne peut être taxée de machinique, le matérialisme historique est dialectique ce qui est tout autre chose, interactif, de l'ordre du cognitif qui se développe indépendamment de notre volonté comme les mathématiques sans que ce soit un automatisme prévisible.

          • Le machinisme n'a à mon sens rien de prévisible, ni même l'automatisme, les lagrangiens en mécanique oscillatoire en témoignent, sans compter Mandelbrot.

            Le machinisme est une reproduction du vivant qui nous échappe, voilà tout, comme tout le reste.

  8. je tiens à remercier Michel Martin d'avoir engagé les lecteurs du blog de Jean Zin à prendre connaissance des remarquables travaux de Philippe Descola, qui avec ceux d'Augustin Berque constituent des apports contemporains indispensables pour faire avancer la recherche en écologie, par l'étude de pratiques qui abordent les rapports " nature-culture" en partant de points de vue
    qui viennent de sources non occidentales. Sur l'ouvrage de Descola "Par delà nature et culture" une trés bonne analyse de
    R Pottier
    http://sspsd.u-strasbg.fr/IMG/pdf/CRPottier.DescolaNatureCulture.pdfenter link description here

    • @Pierre C,
      les usages sur les blogs dégradent les formules de politesse, ce qui peut vous paraître un peu abrupt.
      On est en permanence dans la position d'une conversation qu'on aurait déjà commencée plus tôt, c'est plus léger, on va directement à ce qu'on veut dire, parfois (souvent) un peu vite, un peu comme dans une conversation.
      La plupart du temps, les textes de blogs sont des ébauches, des brouillons ou des éléments d'une réflexion en train de se construire et de se confronter. Les textes de Jean Zin sont quand même nettement plus élaborés que la moyenne.

  9. Je reviens de mon absence et vais terminer ce texte, déjà remanié dans sa forme, sans que cela en change le contenu, ce que j'aurais espéré tant il ne me satisfait pas plus qu'un autre à nous confronter à ce que les sciences ont de plus déceptives et auquel j'ai eu autant de mal que n'importe qui à me résoudre.

    Le malaise est bien dans le brouillage de notre cosmologie entre hommes, robots, animaux. Bien que cela nous touche moins, c'est un peu comme les virus dont on ne sait trop s'ils sont vivants, à se reproduire ou seulement constituants du vivant. Le réel ne rentre pas bien dans nos cases, dans nos mots et les zones grises entre deux nous affolent (pour pas grand chose). On appelle cela des problèmes métaphysiques alors que ce ne sont que de faux problèmes sinon de mettre en cause une foi religieuse. Un chimpanzé sur lequel ont greffe une tête humaine est certainement une créature inquiétante mais qui ne change rien à notre condition. De même un chimpanzé qui arriverait à un véritable langage, avec sa grammaire au lieu de s'en tenir aux mots. Une des origines de ce texte, c'est d'avoir échoué à pouvoir s'assurer qu'un robot ne puisse entrer dans notre humanité même si ce n'est pas pour tout de suite. Il y a incontestablement besoin d'une nouvelle cosmologie tenant compte de ces nouvelles créatures : robots, cyborgs, transhumains que les humanistes balayent de la main comme impensables.

    Il y a 2 autres origines à ce texte, d'une part la réaction humaniste, notamment la forme qu'elle prend chez Roland Gori d'une religion du sujet, ce qui était le titre initial d'autre part le fait que, ce qui nous sortait de la religion, c'étaient bien les sciences et leurs surprenantes découvertes, jamais conformes à nos préjugés, nos représentations "naturelles", dépeuplant le ciel de ses dieux remplacés par un vide glacial et sans âme. Le sujet de la science, titre qui s'est imposé pour identifier notre condition hypermoderne au sens d'hyperscientifique, où la vérité nous contredit, est reprise aussi à Lacan qui désignait ainsi le sujet de l'écriture scientifique, le fait que les formules scientifiques peuvent faire sens pour ceux qui savent les lire. C'est vraiment un sujet dans le sens passif de sujétion d'un sens imposé en même temps que porté par un sujet actif dans sa lecture, pas dans son contenu. Le sujet revendiqué par Roland Gori et tout un courant psychanalytique dans la folie est assez difficile à situer ontologiquement, c'est en quoi il peut s'appliquer aussi bien à l'animal qu'à une machine autonome et apprenante très sophistiquée malgré les cris d'orfraie des religions et autres cosmologies que cela dérange.

    Il ne faut pas trop attendre des neurosciences auxquelles je ne réduis absolument pas ce sujet de la science qui est le produit mathématisé de la réalité extérieure (le cerveau étant l'organe de l'extériorité : langage, perception et mémoire). Il y a très certainement une incarnation du langage et des rôles sociaux qui ne relèvent pas des neurones sinon dans leur capacité d'imitation ou d'identification de ces réalités culturelles. On peut dire que l'incarnation, c'est le fait que le langage se noue au corps par l'interdit, qu'il le parasite, le maraboute avec en contrepartie l'enthousiasme de la passion, l'ivresse de la victoire.

    Il faudrait peut-être que je le signale dans ce texte [c'est fait] mais j'ai répété maintes fois qu'il fallait maintenir le dualisme entre l'esprit et le corps (qui ont leurs lois propres), la pensée et l'étendue, le signifié et le signifiant, l'adresse mémoire et le contenu de la mémoire, etc. Il y a un matérialisme informationnel mais l'information n'est ni matière ni énergie (c'est ce que je montre dans "le monde de l'information"). Ce n'est pas pour autant parce que l'information est immatérielle dans le sens qu'elle se reproduit et se partage (matériellement) qu'elle échappe au déterminisme, du moins si l'imagination est libre, le discours peut être trompeur, un mot renvoyant à une réalité absente, ce qui ne modifie pas un réel sur lequel on se cogne toujours, quoiqu'on dise !

    Il ne faut pas tomber dans des simplifications et avoir une compréhension trop univoque. Ce n'est pas tout ou rien. Ce n'est pas parce qu'on ne peut pas tout, ni changer le monde ni les techniques, ni notre passé qu'on ne pourrait rien du tout. On peut dire que le long terme se fait sans nous mais c'est déjà inexact car il faut quand même notre participation, notre action, il faut au moins en être la cause efficiente, l'énergie vivante. Sur le court terme, il est certain par contre que notre action est décisive, non pas au sens où l'on ferait ce que l'on veut mais où notre compréhension de la situation nous fait prendre les bonnes décisions par rapport à nos objectifs - car nous avons des objectifs, nous faisons des projets et pas pour rien même si cela ne change pas l'ordre des choses. Avec le paradoxe de la fin, d'un darwinisme assumé sur le long terme qui intègre un anti-darwinisme à court terme nécessaire à la complexification des organismes, on voit bien que les hommes participent activement à l'histoire, c'est juste qu'ils n'en orientent pas le sens général, le processus de civilisation et d'unification du monde dont nous restons les sujets. Pas sans l'homme donc, mais pas pour l'homme autant qu'on le voudrait [l'évolution extra-terrestre ne doit pas être très différente de la nôtre et, cette fois, sans l'homme effectivement].

    • "On peut dire que l'incarnation, c'est le fait que le langage se noue au corps par l'interdit, qu'il le parasite, le maraboute avec en contrepartie l'enthousiasme de la passion, l'ivresse de la victoire."

      Le langage noue d'emblée le corps aussi dans une promesse de victoire souvent décevante. C'est finalement une lutte où le corps parasite en retour le langage dans une autre forme de passion en symétrie bancale. Ça trébuche de partout.

  10. Merci jean Zin pour ce commentaire.Maintenant que j'ai mieux défini en quoi comme lecteur j'interprète plus ou moins en fonction de ma formation ( 77ans, (mal)formé à la fin du siècle dernier) plutôt cependant à la mode épistémologie qu'à la tradition métaphysicienne, je souligne la phrase pour moi la plus éclairante, pourtant mise entre parenthèse comme si c'était évident: " le cerveau est l'organe de l'extériorité" en modifiant la suite " langage, perception, mémoire" en " perception, prédication ( langage), mémoire, nouvelle prédication langagière,..."
    En s'ouvrant sur le monde extérieur , la connaissance scientifique a découvert qu'elle partage cette posture de connaissance du monde aussi avec les autres vivants, non humains: Francis Hallé raconte dans une vidéo comment un collectif d'arbres lui est apparu en capacité, sous certaines conditions, de "faire signe" aux nuages dans une zone sèche, par production d'une invisible exhalaison gazeuse. Ce qui n'a rien à voir avec la pensée magique prédiquant à la forêt un "esprit" , qu'on pourrait invoquer en tant qu'humains par une incantation pour attirer la pluie. Les hybridations qui nous inquiètent aujourd'hui, du fait de l'accélération technicienne, résultent souvent de l'étude des capacités animales de signifier leur propre "cosmologie". Mais l'accélération des avancées techniques est très inégalement assimilée. Et surtout la révolution ontologique qui nous est ouverte: exister comme " être pour la vie" au contraire des promesses des monothéismes d'organiser notre vie personnelle en vue d'un Etre après la mort ?

    • Je ne traite pas du sujet en général mais dans son rapport aux sciences et techniques sinon, par exemple, l'enfant comme sujet aurait dû être abordé. Je ne connais pas bien François Dubet mais j'aurais pu reprendre l'idée, qu'on trouve aussi chez Foucault, que le sujet est ce qui résiste aux pouvoirs, que c'est le pouvoir qui constitue le sujet auquel il s'adresse. Il y a dans le texte la référence au "mauvais sujet" qui en est proche mais qui reste très éloigné de celui de Touraine dont je prends plutôt le contrepied avec sa dénégation des déterminismes (de l'individu) au nom de l'universel (du sujet). Je ne crois plus du tout que ce sont les mouvements sociaux qui transforment la société, je ne crois pas du tout que le féminisme ait de l'importance dans la plus grande révolution anthropologique sans doute, celle de la libération des femmes qui a des causes très matérielles.

      Ceci dit, ce ne sont que les "éléments d'une réflexion en train de se construire" et qu'on peut d'autant plus prendre pour un "brouillon", au moins au début, que je le corrige encore pour être de moins en moins brouillon justement [cela devrait être à peu près terminé maintenant]. Il s'agit de répondre à des questions qui se posent et dont la réponse n'est pas donnée d'avance, pas du tout le déroulement d'une doctrine préalable mais un bricolage fragile avec les acquis précédents.

      • sinon , bien entendu qu'on peut se faire de l'adaptation une vision offensive , comme dans une sorte de judo où l'on retourne contre lui , la force de l'adversaire , empotant grâce à lui la victoire mais sur son propre terrain !! un judo cérébrale avec les freestyles qui partent à la verticale !!

  11. Le darwinisme social est une religion barbare. Comme la religion romaine, mais elle existe bel et bien. La religion hebraïque est une religion très proche de Nietschze et de l'anarchie de gauche. Kropotkine montre bel et bien que l'entraide est un facteur d'évolution pour une espèce et même entre les espèces. Seulement, il est possible de démontrer philosophiquement que la structure politique de l'entraide humain/humain, humain/nature, quelque soit la nature de la nature, donne des résultats potentiellement plus vertueux à l'ensemble du vivant. Le capitalisme et le néolibéralisme, je le remarque même en France (pays très social), est incontestablement un darwinisme social relativement soft. Le nihilisme de la science a un côté, lorsqu'il s'obstine à renier sa part de connaissance validée, tout autant religieux. Être sujet d'étude, d'accord, nous l'avons tous relativement été : mais je veux tomber amoureuuuuuxxx !! :))
    Méfions nous tout de même de la torture ! Tout dépend de la structure politique/poétique que nous recherchons dans la vie mais après (surtout lorsqu'il y a un peu de démocratie), il ne faudra plus se plaindre si il nous arrive des malheurs. à jauger, il y a des degrés de responsabilités plus ou moins forts en fonction du degré potentiel de pouvoir qui est octroyé par les capitaux.
    J'ai la capacité d'affirmer expérimentalement qu'une dictature est toujours relative et qu'il y a toujours une part incontrôlée. Cette part reste pour moi l'essence divine des choses.

    Amitiés

    Baz

    • Le darwinisme social domine d'autant plus qu'il n'est pas conscient et laissé par exemple aux mécanismes de marché. Le racisme anti-pauvres n'est certes pas nouveau mais on n'en est pas à démanteler toute protection sociale, la tendance mondiale étant à l'augmentation de cette protection, contrairement à la France...

      Il est certain que le désenchantement du monde n'épargne pas l'amour ramené à ses hormones qui sont effectivement primordiales (on s'en rend compte quand elles manquent comme lorsque l'ocytocine fait défaut à l'instinct maternel). Il est tout aussi certain que l'amour est aveugle et trompeur, cristallisation qui ne dure qu'un temps mais impossible de se passer d'amour si c'est le désir de l'autre qui nous fait vivre, simplement peut-être, ne pas le prendre trop au sérieux (mieux vaut en rire) ?

        • En fait le darwinisme reste inchangé en tant que sélection par le résultat, ce qui change, c'est le mécanisme de modification génétique qui n'est plus laissé au hasard, et donc la vitesse d'évolution.

          • La sélection par le résultat a une part d'aléatoire dans un processus naturel, s'inscrit dans un temps long de niches écologiques. Dans la sélection selon des critères humains de résultat, le brassage des paramètres de viabilité et compatibilité avec les diverses niches imbriquées me semble plus étroit et dans un temps court. La sélection humaine me parait moins "tamponnée", sécurisée. La modification génétique humaine actuelle est aussi plus incisive aussi, effets amplifiés, y compris les effets pervers. Un peu la différence entre modeler de la terre et tailler de la pierre, un coup de ciseau de travers et le bloc se fend. Tout le problème d'évaluer sur du relativement court terme les risques possibles.

          • Il y a effectivement accélération de l'évolution mais la sélection artificielle, les projets humains, les mutations programmées ne sont pas déterminants en eux-mêmes à plus long terme, seulement le résultat effectif, où la sélection naturelle (aveugle) prend le pas finalement sur la sélection humaine. C'est effectivement trop rapide et risqué dans certains cas mais on ne peut jamais prétendre que la nature ne serait jamais capable de faire pire, seulement que c'est beaucoup plus rare. Je ne suis pas le seul à considérer les risques des biotechnologies démesurées mais il n'y a aucune garantie qu'un virus naturel ne provoque une pandémie foudroyante étant donné le niveau de densité humaine atteint.

    • Ce n'est pas le sujet de la science, plutôt la question de la nature originelle de l'homme, même défini comme inachevé et malléable, alors que j'en fait plutôt un résultat, jusqu'à la conscience de soi comme conscience de ses déterminations - grâce au langage, à l'écrit devenu commun chez les Grecs grâce aux voyelles qui en faisaient un langage parlé écrit, et bien sûr grâce au numérique et tout le savoir du monde en ligne. Le sujet n'a pas de généalogie d'espèce mais une histoire et un long apprentissage.

      Ce qui empêche de définir le sujet de la science par le fait d'être mortel, c'est qu'on n'est pas complètement assuré de le rester à l'avenir et que devenir immortel ne changerait pas aussi fondamentalement notre condition qu'on le dit. Sinon une définition comme mortel parlant suffirait à nous définir et nous distinguer des dieux comme des animaux et des robots (ce qui n'est pas sa question).

      • Un être immortel dans un monde mortel de soleils noirs me parait délicat.

        Pour ce qui est de vivre, il suffit d'expirer, mais peu ou personne ne sait les gammes instantanées de l'expiration. C'est le malheur du monde qui s'accroche en vain et au taquet, qui ne sait plus inverser la vapeur.

        Peu de sensibilité, beaucoup de brutalité inutile à torts et en travers.

        • La véritable immortalité est effectivement impossible (tous les concepts des religions sont des mots qui n'ont aucun sens) mais on peut s'en approcher assez par rapport aux autres animaux au moins et aussi par rapports aux robots qui ne peuvent non plus atteindre l'éternité (mais peut-on parler de leur mort?). Bien sûr, ce n'est pas pour demain et pour un temps bien au-delà de notre propre mort mais on ne peut plus vraiment se définir comme dieux mortels même si on restera toujours des animaux parlants sauf à transférer notre cerveau dans un robot, ce qui ne semble guère possible mais qu'on commence à faire quand même...

          • Le premier déterminisme c'est la mort qui commence avec la vie et lui est consubstantielle. On vit le paradoxe d'une société qui à la fois refuse le déterminisme (progrès médicaux et pratiques d'acharnement thérapeutique, artificialisation , maîtrise de la nature etc etc et qui en même temps construit un système politico-socio-économique qui nous détermine entièrement puisque nous n'en avons pas la maîtrise. Comme quoi ce qu'on croit chasser par la porte nous revient par la fenêtre . ....Et si c'était simplement bon de vivre et de mourir , d'accepter et de bénir au sens laïque du terme si l'on veut , ce qui nous arrive , ce pour quoi nous sommes déterminé ?
            Le seul déterminisme que je refuse absolument c'est celui du pouvoir de l'homme sur l'homme ,contre l'homme. La mort qu'on vous fait subir.

          • Prendre conscience de nos déterminismes permet de les surmonter ponctuellement comme le montre Sartre pour l'ouvrier communiste qui prend conscience de son racisme. La gravitation peut se surmonter à condition d'en tenir compte pour voler. C'est le contraire de la négation des déterminismes au nom de notre prétendue liberté. S'il faut prendre conscience de tous les déterminismes écologiques, économiques, sociaux, ce n'est pas pour tout accepter, c'est pour pouvoir changer vraiment le monde, au moins le réparer, en corriger des injustices au contraire des utopies qui font plaisir aux utopistes dessinant leurs rêves mais ne servent à rien (le principe espérance permet de mener les foules, pas de transformer le réel). La contradiction est là : ceux qui nient nos déterminismes leur laissent libre cours alors que ceux qui les reconnaissent peuvent agir dessus (même modestement). Cela fait partie des utopies sans objet d'imaginer un homme qui se contenterait du monde tel qu'il est et de la sauvagerie de la nature. Pendant longtemps, c'est bien cette sagesse qui a été enseignée d'accepter son sort, sans avoir pu empêcher l'exploration du monde, ce débordement vital, cette part maudite qui n'est pas sans risques démesurés, en effet, et ne nous laisse jamais tranquilles...

  12. Si mieux vaut en rire, je ne sais pas encore... Disons plutôt chaque choses en son temps ! Mais c'est vrai que ça libère (c'est le cas de la dire) ! 🙂 Amitiés

  13. Que l’immortalité soit impossible à l’homme n’implique pas que le concept, lui-même appliqué à des entités supposées immatérielles, et-ou non mortelles, dans les théogonies ou théologies soit sans intension : il désigne justement cette impossibilité, en le dotant d’une figuration! C’est une fiction, mais nullement dépourvue de sens ! Je proposerais par exemple de mettre en rapport de sens le « Firmament » interposé entre Terre et Ciel comme une image représentative de nos limites cognitives , comme une « frontière naturelle» de l’indicible, de l’incompréhensible actuel, etc… de même classe qu’en biologie l’ectoderme, feuillet externe de l’embryon d’un métazoaire, d’où s’élabore ce qui relève de l’épiderme (peau sensible, cellules oculaires, ou auditives) qui recevront les signaux sensibles du milieu extérieur) et le neuroectoderme à l’origine du système nerveux par où les signaux prennent sens (signification) pour le vivant. Et dans le langage aussi le sens surmonte des clivages, entre signifiant et signifié etc… surmonte des incompatibilités, se risque à nommer l’innommable en reproduisant « culturellement » au niveau des signes linguistiques ces processus « naturels » que décrit la biologie ?

    • Les religions font certainement assaut de subtilités intellectuelles pour justifier leurs absurdité (credo quia absurdum). Je regarde parfois KTO et souvent ébloui par les talents dialecticiens de théologiens ou intellectuels catholiques mais c'est la même chose que l'art d'écrire magnifié par la persécution. On peut donner un sens à tous les mots en les définissants avec d'autres mots mais les religions sont spécialisées dans les mots qui ne correspondent à aucune réalité pensable, de pures contradictions comme la vie après la mort, la vierge mère, un dieu omniscient, un homme-dieu, un dieu-homme, un libre-arbitre, etc. Ce n'est pas comme une figure géométrique, un triangle idéal dont les propriétés sont éternelles d'être dans la définition.

      • Je pense que les religions relèvent du domaine juridique, un tribunal de dernière instance ne peut qu'exister pour tous les opprimés, malheureux, sacrifiés...

        Sans cela, toute espérance s'effondre pour les damnés de la terre.

        Difficile de leur faire avaler que non, il n'y aura pas de deuxième chance, qu'ils n'auront eu que cette vie là, la double peine.

    • D'une certaine façon, les asiatiques avec le yoga, le Qigong... ont tenté une modélisation du corps et de l'esprit, mais ça reste parfois un peu éthéré, mal informé pour partie.

      De nouveaux modèles apparaissent, plus au raz des pâquerettes, mais plus efficients probablement.

      • Le yoga est un matérialisme reliant la pensée au corps mais seule la science fournit une base à la sortie des religions, il y avait avant trop de phénomènes inexpliqués pour ne pas les attribuer à des puissances occultes. Les premières tentatives des sciences de tout expliquer par le mécanisme étaient trop nettement insuffisantes, ce qui est de moins en moins le cas (avec encore des bêtises comme le gène égoïste, la sociobiologie, etc.).

        • Dans le yoga, contrairement au Qigong, il y a un matérialisme finalement quantitatif, amplitudes exagérées des postures physiologiques, et pas tant informatif, un peu l'escalade dans la déraison.

          Au delà d'une approche quantitative des hormones, reste le point à mon sens crucial de la structure dynamique neuro-physiologique, informative, l'intendance quantitative des hormones et des tissus organiques suivra. Je suis en fait peu matérialiste quantitatif car le matérialisme est une façon de cacher l'information sous le poids des kilos de l'inertie.

          Informationisme ?

          Le terme de matérialisme me parait obsolète, faisant référence à toujours du quantitatif borné. L'information détruit toujours les quantités d'antan.

          • Dans le yoga le rôle de la posture sort du pur quantitatif mais je suis d'accord sur le fait que le mot matérialisme est trop réducteur et quantitatif. On ne pourrait l'utiliser s'il n'y avait eu un matérialisme dialectique dont on peut prendre la suite, son seul intérêt étant de faire référence à des contraintes incontournables (quantitatives) mais en faisant référence à un matérialisme informationnel, on y réintroduit effectivement le qualitatif, la non proportionnalité (entre ce qu'on appelait l'énergie de commande et l'énergie de puissance).

            Parler d'écologie serait plus approprié mais tout discours s'inscrit dans un contexte et si je me sens obligé d'insister sur la matérialité, c'est contre l'idéalisme ambiant (moraliste) trop qualitatif si l'on veut. Ce n'est pas parce que l'information est "immatérielle" qu'elle n'a pas de support matériel et qu'elle ne butte pas sur la matérialité des processus. L'information peut être trompeuse alors qu'elle n'est souvent qu'information sur la matérialité, ce pourquoi l'informationnisme serait un idéalisme. Il faut maintenir le dualisme, notamment celui de l'après-coup.

  14. (Au-delà des problèmes sociaux qui sont posés par les robots intelligents, qui modifient de plus en plus la place de l’emploi forcé?). La différence entre l’intelligence artificielle et la pensée humaine me semble essentiellement définie par le style des manquements au rendement: pour l’intelligence artificielle c’est une panne. La robotique permettra l’exécution de plus en plus parfaite d’un travail , au-delà de ce que peut faire un humain dans une tâche programmée (les possibilités de capter et utiliser des signes et des actes sont multipliées au-delà de nos capacités spécifiques) Le robot accouplé à l’intelligence programmée agit avec obsession : son objet est sans reste. Alors que c’est dans la disponibilité, propre à l’humain , d’une présence émoussée ( une forme d’inattention active par la mise en retrait de l’obsession du résultat) qu’un surplus de sens se donne, dans l’évidence d’un reste à connaître.

  15. Une auto-nomie qui n'est plus auto-fondation

    Je cite dans l'article le grand livre de Marcel Gauchet "Le désenchantement du monde" qui lui vaut mon admiration (c'est un des très rares intellectuels que je ne méprise pas complètement bien qu'on ne soit pas vraiment du même bord - je suis plus proche par exemple de René Passet). Je viens de regarder un de ses exposés sur le fait libéral :

    http://nouvellesdelhumanite.over-blog.com/article-le-on-inaugurale-de-marcel-gauchet-aux-rencontres-de-sophie-13-fevrier-2014-captation-video-122781017.html

    Cela m'a fait mieux comprendre que le matérialisme du sujet de la science s'oppose à sa conception de l'autonomie comme conséquence de la sortie de l'hétéronomie religieuse, d'une société qui fonde son pouvoir sur elle-même par la perte de tout repère (c'est le fait libéral que d'autres appellent nihilisme). Il reste l'auto-nomie comme conséquence de la perte d'une autorité supérieure : personne ne détient plus la vérité, nous avons à la déterminer nous-mêmes dans le débat public. Seulement, cela ne veut pas dire qu'on se déterminerait nous même selon notre volonté (générale), l'hétéronomie revient par la transcendance du monde, les contraintes écologiques, les processus économiques, l'évolution technique, la diversité sociale, etc. Comme je l'ai déjà dit, l'autonomie sert à faire par soi-même ce qui est nécessaire (pas à se libérer de toute contrainte).

    La démocratie des minorités devient ainsi adaptative et non plus utopique, l'autonomie des citoyens n'implique pas l'autonomie de la société (de la commune), une auto-fondation un peu folle alors que ce sont les événements extérieurs qui dictent leur loi, ce qu'on peut ressentir comme l'impuissance du politique alors même qu'on a absolument besoin de son action régulatrice et de sa gestion prévisionnelle qui manquent cruellement aujourd'hui.

    Une démocratie cognitive est le contraire d'une démocratie majoritaire, subjective, volontariste, sans revenir à un pouvoir autoritaire ou traditionnel mais nouveau pas dialectique revenant sur un terrain plus ferme grâce à l'information (scientifique).

  16. Je suis assez d'accord avec Marcel Gauchet dans son exposé :

    Nos démocraties ne peuvent pas être seulement libérales mais aussi démocratiques c'est-à-dire capables d’organiser un authentique pouvoir en commun."
    " Un état en mesure d’impulser les orientations collectives .
    Au bout de la libéralisation extrême il y a l’impuissance collective
    Si nos démocraties se réduisent à la coexistence des libertés au sein d’une société du marché politique elles entrent en contradiction avec leur principe fondamentale qui est l’auto gouvernement ; la liberté de chacun perd son sens dans l’impouvoir général ; une liberté sans pouvoir c’est tout simplement dérisoire
    La liberté n’est pas que contradiction avec le pouvoir elle a aussi besoin du pouvoir pour se réaliser. "

    "Un état en mesure d’impulser les orientations collectives ." rejoint le principe d'une démocratie cognitive participative dont l'état doit être le garant et l'animateur.
    L'idée aussi que la démocratie représentative , au sens qu'elle a aujourd'hui est une composante du libéralisme , un système politique associé structurellement au libéralisme .
    Ainsi cela me conforte dans l'idée que le combat politique ne peut pas s'inscrire dans le cadre du système électoral représentatif, mais bien dans la revendication de la mise en place d'une démocratie cognitive ; cette revendication s'appuyant sur l'incapacité structurelle du libéralisme et du représentatif pour aborder les enjeux structurants et vitaux qui sont de plus en plus les nôtres.

    • Si je suis d'accord avec le fait qu'on a absolument besoin d'un Etat en mesure d'impulser des orientations collectives (contre le libéralisme), je ne pense pas qu'on puisse en parler en terme d'auto-gouvernement, ni même de liberté, en tout cas pas du prétendu "pouvoir du citoyen" qu'on chercherait vainement (sinon dans l'interdiction du voile, etc.) mais plutôt d'un vivre ensemble et de gestion du commun qui ne dépendent pas tellement de notre bon vouloir mais de compromis entre intérêts divergents et de contraintes matérielles, des informations qu'on a, des prévisions qu'on peut faire.

      Une démocratie cognitive n'est effectivement pas "représentative", elle n'est pas destinée à exécuter les volontés de la majorité mais à développer l'autonomie de chacun, tenir compte des avis exprimés et préserver les minorités comme nos conditions de vie, c'est une démocratie au sens de démocratisation et non de pouvoir de contrainte, ce qui ne veut pas dire qu'il n'y aurait pas de contraintes mais objectives. C'est la régulation contre l'utopie (bien que la régulation puisse apparaître utopique!).

      • "Si je suis d'accord avec le fait qu'on a absolument besoin d'un Etat en mesure d'impulser des orientations collectives"
        On en revient selon moi à distinguer la gestion de l'existant qui demande des mesures, des décisions et qui a besoin de délégations ; c'est le domaine du représentatif .
        Et la réflexion globale , bien plus complexe qui est une démocratie cognitive participative : pour raisonner global il y a nécessité de la présence de tous les acteurs dans leur diversité et intérêts divergents; cette réflexion globale s'intéresse aux grands enjeux et aux orientations à long terme ; souvent il ne s'agit pas de décider quoi que ce soit ,mais cette réflexion collective impacte la conscience collective et par conséquent la gestion au quotidien : après avoir bien réfléchi collectivement sur certains sujets , on ne pourra plus prendre certaines décisions de gestion.
        La démocratie participative n'est pas que réflexion mais action : les acteurs peuvent relier leurs réflexions à des projets ; par exemple s'il se dessine une nécessité de dépasser les énergies fossiles, localement peuvent se développer des projets de mixtes énergétiques à mettre en œuvre etc
        Ce n'est pas l'état qui dirige mais c'est lui qui est le garant de cette possibilité de réflexion-action qui n'est autre que l'exercice de la citoyenneté qui n'est pas seulement déposer un bulletin dans l'urne ou manifester.
        La démocratie participative (cognitive et active ) a besoin d'outils et d'animation ; cela peut se faire au sein des communes ou cc de communes ou pays , aussi au niveau national.
        De même qu'on a su structurer et encadrer règlementairement la gestion et la représentation il faut donner des cadres officiels de qualité à la démocratie participative.

        ça ne résout pas tout bien sûr mais en déplaçant le curseur amont , en intégrant un nouveau mode de gouvernance on amorce une nouvelle culture qui quitte le seul champ individuel ou associatif ou entrepreneurial pour une vision collective globale , la prospective et les grandes orientations.

        • Il s'agirait pour moi d'opérer un rééquilibrage de la démocratie ; il ne s'agit ni d'envoyer balader la représentation qui a son utilité ni le "fait" libéral mais de lui injecter la seule antidote que je connaisse : réflexion -action collective publique.

          Le seul outil existant qui s'en rapproche c'est, à ma connaissance, le pays en tant que structure publique participative de l'aménagement et du développement du territoire et ses Conseils Locaux de Développement ; il y a cassure de "l'entre soi de représentants professionnalisés grâce à la présence des citoyens qui ont pour mission de participer aux politiques publiques de construction du territoire local ,d'être consultés et donner un avis écrit ; ces CLD étant aussi ,en lien avec leur mission, des think tank locaux.
          Bien sûr et malheureusement c'est très mal compris et dévoyé ; mais la loi est là ; je saurais d'ici qqmois si le juge administratif choisit de la faire appliquer ,ayant , je me répète, trois requêtes en ce sens contre la région et le syndicat mixte des élus locaux qui se cabrent tant qu'ils peuvent face à une loi dont ils pressentent qu'elle est révolutionnaire et les remet complètement en question dans leur orgueil de dirigeants : vous vous rendez compte si les lambda réfléchissent et en viennent à les remettre en question dans leur pratiques de caste!

  17. Un article sur les progrès des neurosciences et les résistances rencontrées :

    http://www.paristechreview.com/2014/03/11/growing-pains-in-neurosciences/

    Criticism occasionally moves onto a philosophical plane. In France, for example, a regular and violent indictment for “reductionism” accuses neurosciences of refocusing as biological a series of phenomena that hitherto belonged to other scientific fields such as linguistics, anthropology, psychology, sociology and psychiatry. The accusation goes further, inasmuch as the collective aspects are reduced to individuals and the individual again reduced to his or her brain; inasmuch also that psychological facts are aligned with neuron-related facts, in short these authors are building a “biological myth” of the brain that refutes its social dimension, mistaking rain, mind and placing our conscience on the same level as the physical neurons. The recurrent debate that rages in the USA to determine whether neurosciences will in fine reduce ad absurdum our free will (a key and central point in Protestant theology) illustrates this extreme sensitivity of Society – albeit with nuances, naturally, from country to country – as to the ultimate destiny of the brain.

  18. La science est la négation de l'effectuation subjective qui ne cesse de la produire. Et la science n'a pas de sujet, seulement des objets.

    Tout est dans la méthode et ses postulats fondamentaux.

    • Si les sciences n'ont que des objets, c'est nous qui en sommes les sujets comme nous sommes les sujets de la lecture notamment.

      A part les sciences on a la magie comme effectuation subjective et les religions qui sont la répression active du sujet.

  19. Pas vraiment non, la lecture (ou sa méthode) n'est pas la négation du sujet, pas plus que l'écriture du livre ne nie l'auteur. La science s'est construite sur le postulat de la négation systématique du sujet (nihilisme galiléen), elle ne connaît que des objets, objets s'observant eux-mêmes. D'où la névrose de ce regard scientifique, un regard vide, qui regarde le monde "être" sans personne. D'où aussi le tiraillement des nihilismes physiques, entre la disparition de la forme et son insignifiance macroscopique rigide. Encore une fois, tout est là dans les postulats fondamentaux et la méthode elle-même.

  20. Hors sujet, mais à propos d'écologie, Générations futures lance une campagne 100%bio pas du tout écolo. Il suffit de lire leur Kit citoyen pour s'en convaincre. Dans les outils de lutte contre les plantes indésirables, ça commence avec de l'eau chaude, de la vapeur d'eau et de la flamme, toutes techniques très consommatrices d'énergie voire d'énergie fossile. Dommage.

    • Je ne sais pas si c'est compréhensible par ceux qui n'ont pas fait d'analyse et n'ont pas été formés par Lacan mais il est très rare que je ne trouve rien à redire et là, j'ai trouvé cela étonnamment bien vu (bien dit). J'ai l'impression de faire un pas de plus dans la "passion de la liberté" et de ne pas m'en satisfaire, sortir de la redite, mais il y en a si peu à ce niveau. En tout cas, j'y reconnais la substance du sujet que mon article tente d'aborder, la question se posant de savoir si un robot aussi pourrait rater assez sa vie pour faire une psychanalyse ou tomber bêtement amoureux ?

      • la première partie de la vidéo est bien utile et simple pour comprendre la seconde , mais dans la seconde , c'est pile ton sujet ...
        c'est un psy ecf de bordo, que j'ai trouvé bon , l'ayant pratiqué pendant de nombreuses années ... oui impeccable, très astucieux , moi qui ne suis pas comme toi (amp, lacan) je comprends , pas tout du premier coup mais en revoyant sa va , je trouve

        pour le robot je n'ai pas la réponse faudrait il peut être qu'ils aient un sexe ... et qu'il soient "civilisés"...

      • Pour avoir été accompagné d'un psychiatre tendance Lacan, c'est maintenant loin, et je dois bien avouer que même si quelque chose passe, ça me passe aussi beaucoup au dessus de la tête.

        Mais ça reste intéressant, quelque part, quand bien même un paquet m'échappe.

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