Le retour des révolutions (inflation et papy boom)

Si notre intelligence nous distingue des autres animaux, notre rationalité n'en est pas moins très limitée par de nombreux phénomènes bien connus, qu'ils relèvent des préjugés, de l'imperfection de l'information ou de la pensée de groupe mimétique. Cependant, notre plus grand défaut, sans doute, c'est notre capacité de transformer toute vérité en erreur en oubliant la vérité contraire (Pascal, IV.2.148), ce qui ne manque jamais ! Délirer, ce n'est rien d'autre que de rester fasciné par une vérité dont on ne peut plus se détacher, y tenir plus que tout sans plus voir le négatif du positif. Il faut le savoir, nous sommes un animal dogmatique, toujours un peu "bornés".

C'est la même fascination qui nous fait inévitablement juger de l'avenir à l'aune du présent alors que les temps changent et que les vérités de demain ne seront pas celles d'hier. Ainsi, on pouvait s'imaginer un Reich de 1000 ans en 1940, puis un communisme triomphant pour l'éternité, puis un néolibéralisme définitif, tous renvoyés aux poubelles de l'histoire... De même on juge presque toujours de l'avenir du monde selon notre état du moment qui peut passer pourtant du rire aux larmes, mais on fait comme si la vie était déjà gagnée ou perdue d'avance et n'était pas sujette à toutes sortes de hauts et de bas. A chaque fois, on y croit dur comme fer, et que c'est pour toujours cette fois ! ("Ma tête se détourne, le nouvel amour". Rimbaud). Ainsi, depuis qu'on a voulu abandonner toute pensée dialectique au profit d'une "pensée unique" sans aucune alternative, on est entré dans le temps de la fin : fin de l'histoire, fin de la politique, fin des mobilisations sociales, fin de la liberté, fin de l'homme, fin du monde... Eh bien, tout au contraire, loin d'être la fin de tout, le retour de l'inflation et le papy boom pourraient bien être le signe que ça va repartir pour un tour et que nous allons connaître un retour des révolutions cycliques et de nouveaux commencements, un nouveau cycle économique, politique et générationnel !

Parmi les conquêtes de l'homo economicus, il aurait fallu compter, parait-il, la fin de l'inflation voire la suprématie sans faille de l'hyperpuissance américaine ! Voilà qui pourrait bien être déjà du passé pourtant et signe annonciateur de grands bouleversements. Or le retour de l'inflation pouvait être assez prévisible puisque, depuis 1789 au moins, l'inflation suit des cycles de 60 ans (à 15 ans près!) avec 30 ans de croissance et 30 ans de chômage persistant, cycles découverts par Kondratieff (envoyé au goulag par Staline qui voulait voir dans la crise de 1929 la fin du capitalisme plutôt qu'une crise cyclique) et repris par l'économiste autrichien Schumpeter (Business cycle). Il est amusant de constater après-coup comme les monétaristes et le néolibéralisme ont pu s'imaginer que c'était grâce à eux et à leurs théories que l'inflation des 30 glorieuses avait reculé ensuite pendant 30 ans de relative dépression (les 30 piteuses) alors qu'ils ne faisaient que suivre la courbe descendante d'un cycle qui se termine avec leur déconfiture. 30 ans, c'est assez en effet pour s'imaginer que l'inflation est vaincue pour toujours, et les vieux révolutionnaires fatigués de se persuader que tout est fini et le temps des révolutions bien passé, au moment même où elles reviennent...

Il est plus raisonnable de penser que les positions se renversent et que les modes passent, plutôt que tout sera toujours pareil comme on le croit spontanément. D'où la nécessité d'essayer de repérer les retournements de cycles mais il faut avouer qu'il est bien difficile d'en parler sans être accusé de tomber dans l'astrologie, surtout lorsqu'il s'agit de cycles longs qui ne sont pas très sensibles à court terme (on le voit pour le climat). Il ne faut y voir rien de mystérieux pourtant mais des phénomènes tout ce qu'il y a de plus matériels, comme le rythme des saisons et la succession des générations, même s'ils influencent largement nos conceptions idéologiques. En effet, la cause de l'inflation ici n'est pas tellement monétaire (la planche à billets) mais bien matérielle : c'est la hausse de l'activité (Chine, Inde, Brésil) qui produit une hausse des matières premières se répercutant sur toute la chaîne, signe d'un nouveau cycle de croissance.

Schumpeter expliquait le cycle par l'arrivée de nouvelles générations d'entrepreneurs innovants, or, justement, la reprise de l'inflation correspond bien au moment du Papy Boom et à l'émergence de pays plus jeunes avec la génération internet. Le fait que le cycle de Kondratieff soit un cycle générationnel signifie aussi qu'au retour de l'inflation pourrait se joindre un "choc des générations" plutôt qu'un "choc des civilisations", l'inflation réduisant les retraites et le poids de la dette. Il ne suffira pas de changer les statuts si dogmatiques de la BCE, première mesure qui s'impose à l'évidence, il va falloir aussi réapprendre la dialectique si on ne veut pas que ce soit trop à nos dépens...

Kondratieff n'avait fait que constater de 1789 à 1920 un cycle approximatif dans les prix de gros en Angleterre, cycle d'inflation qui se répète en 1848 et 1896 avec une phase ascendante prospère (phase A) et une phase descendante (phase B) correspondant à une période dépressionnaire. Schumpeter a tenté d'expliquer la reprise de la production par une nouvelle génération d'entrepreneurs et la montée en puissance des nouvelles technologies mais la première chose à comprendre, c'est que l'inflation en cause n'est pas monétaire. C'est une inflation auto-alimentée par les matières premières, l'investissement (qui s'ajoute à la consommation) et l'ouverture de nouveaux marchés. Les évolutions de l'activité réelle, et des quantités, sont premières. Ce n'est pas de la pure spéculation : c'est parce que la demande augmente que les prix et les taux d'intérêt montent, inflation favorable elle-même aux actifs et fatale aux rentiers. On avait pu croire que l'inflation était passée dans les bulles spéculatives, puis dans l'immobilier, mais maintenant que la véritable inflation est là, on voit bien que c'est l'inflation des produits de base (pétrole ou nourriture) qui est déterminante.

On peut schématiser le cycle ainsi : jeunes -> production -> inflation -> dette -> vieux -> rigueur -> dépression. Le cycle étant de l'ordre de 60 ans, une génération étant d'à peu près 30 ans (de travail actif), on peut dire qu'il y a une génération sur deux qui est sacrifiée et dominée par la précédente (y compris numériquement, cf. Richard Easterlin). S'il y a une influence évidente de la démographie sur l'économie, en retour il y a aussi une action directe de l'économie sur la démographie.

Le caractère générationnel du cycle se manifeste en tout cas assez souvent par quelques révolutions (1789, 1848), rajeunissant les cadres politiques et construisant les institutions du cycle suivant (comme nous vivons encore sous les institutions de 1946). Il est frappant de constater, en effet, qu'il n'y a pas seulement des cycles économiques, mais qu'ils affectent aussi bien l'État régulateur comme les luttes sociales, luttes qui faiblissent dans les périodes dépressives et reprennent dans les périodes d'inflation et de croissance. Cela peut s'expliquer par le fait que l'inflation est un phénomène collectif, touchant tous les salariés, ce qui favorise les revendications collectives (indexation des salaires). C'est ce qui permet de s'attendre au retour des mouvements sociaux alors même qu'on spécule sur leur disparition...


Quelques liens :

-> Les cycles du capital (2000)

- La Science des cycles

- L'idéologie matérialisée (les cycles des valeurs)

- Tableau des cycles (très approximatif)

Bibliographie

- Le bonheur économique, François-Xavier Chevallier - Albin Michel, 1998

- Le choc des générations, Bernard Préel, La Découverte, 2000

- Joseph Schumpeter, Théorie de l’évolution économique (1911) et Business cycle 1939 (pdf en anglais)

(article 1000 mots pour journal gratuit)

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3 réflexions au sujet de « Le retour des révolutions (inflation et papy boom) »

  1. oui , cette histoire de cycles est bien l'élément le plus encourageant du moment , pour nous qui croyons que tout était déjà fini. à un point même qu'on pourrait penser que tout pourrait aller très vite , même si rien n'est sur . c'est bien l'enjeu des 5 prochaines années , réaffimer les institutions de la société qui datent du programme de la résistance de 1945. un autre système de production , plus adapté aux évolutions téchnique , générationnelle et à la crise écologique . je pense que l'on est quand même quelques uns à le présentir .

  2. Heureusement, vous indiquer en référence les limites qui s'imposent à la tentation de contraindre le présent à s'inscrire dans un mouvement cyclique simple( en histoire « grandeur et décadence de l'Empire romain », ou en art « renaissance, classique, baroque »).Des cycles se recoupent, mais à des échelles divergentes? Je vous cite:
    « Malgré tout, si j'ai expressément rapproché la science des cycles de l'astrologie c'est bien pour mobiliser toute votre méfiance sur ce savoir qui reste conjectural ainsi que pour montrer qu'il ne faut pas se contenter du Kondratieff. C'est plus compliqué qu'un seul et unique cycle. Ainsi le fait de se trouver au début d'un nouveau cycle d'innovation ne dit pas s'il est comparable aux cycles précédents ou se combinant avec un cycle de 250 ans peut-il représenter un nouveau mode de production comme au moment de la révolution industrielle, il pourrait même représenter la fin du travail servile qui commence avec le néolithique. »
    Merci de solliciter, encore ici , une pensée dialectique , et d'inciter à prendre en compte la complexité.

  3. Il est sûr que je prends des risques, comme toujours... mais ce n'est qu'un petit article (1000 mots) pour un journal grand public qui ne doit paraître qu'en septembre. Il ne s'agit pas de prétendre prédire l'avenir mais de tenir compte de l'entrée dans un nouveau cycle générationnel. Il ne faut pas se méprendre sur le sens du mot révolution qui est trompeur (à dessein) car il signifie simplement le retour cyclique, comme la révolution des astres, et en aucun cas que cela devrait être la révolution de nos rêves. Il n'y a aucune garantie qu'on ne passe pas par le pire, la seule chose à peu près certaine, c'est que ça va secouer, ce qui n'est jamais sans dégâts... C'est même pour cela qu'au lieu d'attendre passivement que tout pète, il vaudrait mieux s'organiser activement pour que ça ne soit pas trop à notre détriment !

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