Théorie de la société

Dans le prolongement du livre sur la vie, je m'attelle à nouveau à une tâche impossible mais qui me paraît indispensable au vu des différentes idéologies politiques et des projets de transformation sociale. Il ne s'agit en aucun cas de prétendre à une théorie complète de la socialité humaine, ce qui exigerait de toutes autres dimensions, mais de donner simplement quelques repères principaux du fonctionnement des sociétés humaines au-delà des mythes qu'on s'en fait. Ce minimum d'anthropologie n'est pas, en effet, un problème théorique mais pratique au plus haut point en ce qu'il permet de déterminer, contre les rêves d'un "homme nouveau" fantasmé, ce qu'on peut espérer en politique et les limites de la plasticité humaine, au-delà de la fable d'une nature bonne qui aurait été pervertie ou de l'appel aux valeurs morales aussi bien qu'aux hommes de bonne volonté comme si tous nos problèmes venaient de la méchanceté du coeur des hommes. Le problème, c'est bien plutôt que pour comprendre les sociétés et leur rapport aux individus qui les composent, il faut non seulement adopter un matérialisme historique et dialectique complètement déconsidéré mais intégrer des concepts très controversés comme ceux de totalité sociale, de structure, de système ou de cycle (de macroéconomie), de champ social, de discours ainsi que de rationalité limitée, d'information imparfaite, etc.

La société, ce n'est pas la communauté, pas un peuple, ce n'est pas la famille, ce n'est pas seulement nos rapports ou nos échanges avec les autres, c'est une organisation sociale, des rites et des institutions, des textes fondateurs, un mode de vie et de coexistence sur un territoire, avec en premier lieu les systèmes de production assurant la survie matérielle et la reproduction sociale. Toute une tradition nominaliste a prétendu que la société n'existait pas, ce qui est consternant d'aveuglement, en particulier dans les rapports avec d'autres sociétés, pas seulement la guerre. Ce réductionnisme voudrait tout expliquer par l'auto-organisation des individus ou leurs capacités d'imitation alors que la mobilisation générale vient clairement d'un niveau supérieur sur lequel l'individu a peu de prises. Ce qui n'existe pas, c'est plutôt l'individu autonome, le self made man qui ne doit rien à personne et dont Robinson a créé le mythe fondateur. Il faut reconnaître tout au contraire nos interdépendances et nos appartenances, non seulement une langue commune et toute la culture dont nous héritons, mais aussi bien la coopération productive, la monnaie, les circuits du don et des échanges, l'état des techniques et de la médecine, les infrastructures matérielles et le code de la route qui va avec, etc., existence bien réelle de la société au-dessus de nous. Il faut être aveuglé par l'idéologie pour ne pas reconnaître l'utilité sociale, la sphère publique et les biens communs légitimant l'impôt qui les finance et qui doit être approuvé démocratiquement, domaine privilégié de la politique, mais cette société au-dessus de nous peut faire sentir aussi toute son oppression en écrasant les individus. On va donc essayer d'esquisser quels sont ces individus qui font société alors qu'ils en sont le produit, quels sont les principaux déterminismes sociaux et le système de production auxquels ils participent.

La société des individus

La première chose à reconnaître, c'est la part d'arbitraire et de convention des règles sociales tout comme des langages, condition de leur diversité. Les sociétés ne sont pas des organismes mais des organisations qui s'en différencient par le fait qu'elles procèdent d'une norme, extérieure aux individus, aux corps biologiques qui les composent mais qui n'ont pas le même ADN ni le même savoir (contrairement à nos propres cellules). La part d'arbitraire des langues ne doit pas être exagérée face à leurs capacités de traduction de l'une dans l'autre, ni la contingence des lois par rapport aux contraintes de tout ordre qui s'exercent. Cela ne veut certainement pas dire qu'on pourrait faire ce qu'on veut mais seulement qu'il y a de l'indécidable. Les sociétés sont plurielles mais elles ont aussi une histoire où de nombreux processus continuent et se transforment en interaction avec d'autres sociétés. Loin d'être des entités figées dans leur identité, elles ont des divisions internes et des oppositions externes qui les font entrer dans une dialectique éprouvante. Notre expérience est celle de cette réalité mouvante.

Ce n'est pas parce que ces processus dépassent les individus qu'ils n'y ont aucun rôle. Ils ne peuvent cependant qu'être les acteurs d'un drame ou d'une comédie dont ils ne connaissent pas le texte et dont ils ne sont assurément pas les auteurs, comme s'ils pouvaient décider à leur guise de la suite des événements, se retrouvant plus souvent les dindons de la farce ! Tout au contraire d'un peuple faisant corps contre l'ennemi, il y a toujours une certaine discordance de l'individu et de la société, bien soulignée par Canguilhem mais impliquée déjà par l'interdiction de l'inceste et l'exogamie qui brisent la première totalité subjective pour l'ouvrir au groupe comme nouvelle totalité (clôture holistique) elle même ouverte aux autres groupes. Par la nomination (ou l'adoption), l'individu se trouve intégré à des liens de parenté et des structures sociales dans lesquels il doit prendre place et qui déterminent en grande partie son existence, à son insu le plus souvent. Le structuralisme reste ici largement incontournable. On pourrait parler légitimement d'une illusion de liberté dès lors que, selon Norbert Elias, notre sentiment de liberté se trouve directement corrélé à la multiplicité de nos contraintes entre lesquelles ont doit arbitrer sans cesse, si ce n'est à la précarité de notre statut. Il n'empêche, entre individus et société, il y a toujours du jeu, entre deux ordres de causalité dissymétriques : des discours normatifs d'un côté, une société qui nous forme à son image, des processus matériels et massifs ; de l'autre, l'intervention de l'individu qui peut en influer le cours de façon plus ou moins notable en fonction de sa position mais qui reste liée à son moment historique et comme déjà datée. Tout acte humain est susceptible en effet de trouver son explication objective dans ses déterminations sociales tout autant qu'une compréhension subjective, de son désir, de sa motivation et de sa liberté d'action.

Cette non coïncidence de l'individu et des totalités effectives qui l'englobent nourrit des rêves d'harmonie "totalitaires" mais surtout condamnés à l'échec. Ce n'est pas tant la légitimité de ces rêves qui est en question, mais le fait qu'ils ne peuvent rester que des rêves ou tourner au cauchemar. Il y a un idéal de société qui nous renvoie aux origines perdues, au foyer protecteur et qu'on n'a pas à renier. Compassion et solidarité définissent très justement notre "humanité". Loin d'être le triomphe de l'individu, le délitement des solidarités collectives est plutôt synonyme d'une déculturation en même temps que d'une perte totale d'autonomie, rien de plus justifié que de s'y opposer. Ce retour de la sauvagerie dénoncée par Hobbes, quand l'homme est un loup pour l'homme, avait bien cependant pour cause les guerres de religions, menées au nom des valeurs les plus hautes. On peut donc dire qu'on sait globalement vers où il nous faut aller, cela ne veut pas dire qu'on sait comment, encore moins qu'on pourrait réaliser le royaume de dieu sur terre comme on le promet à chaque élection et pas seulement les Islamistes qui y croient dur comme fer (Yes we can ? mon oeil !). Il n'y a aucune excuse à subir passivement et ne rien tenter mais ce sont seulement les potentialités d'une configuration historique dont il faut essayer de tirer le maximum, ce qui n'est pas du tout du même ordre qu'une société ordonnée selon nos plans, même si on peut y procéder à des restructurations de grande ampleur. Il y a des chances qu'il ne faudrait pas laisser passer au nom de l'intransigeance dogmatique de quelques religions en guerre les unes contre les autres pour nous promettre leur paradis de pacotille. On ne le sait que trop, la maladie du langage de vouloir se la raconter fait des ravages en politique nourrissant toutes sortes d'utopies et de folies au nom d'idéologies simplificatrices et de la bête croyance en des idées ; ce qui est l'attitude naïve face au langage. Effectivement, le langage a quelque chose de paranoïaque en nous mettant en position d'auteur, avec un manichéisme qui nous fait croire qu'on pourrait triompher du mal et ne garder que le bon, que ce ne serait qu'une question de choix, de volonté et de bonne foi, et qu'on avait attendu jusque là pour que quelqu'un ait cette brillante idée ! Il a fallu hélas bien souvent payer le prix du sang pour admettre à quel point ces utopies sociales sont meurtrières, enfer de bonnes intentions qui se révèlent pas du tout aussi désirables qu'on s'en persuadait avec tant de ferveur. La psychanalyse peut éclairer ici la face sombre de la politique, des mouvements de foule et de l'amour du maître, non pour appeler à une quelconque normalisation des désirs comme on n'a pas peur de s'y ridiculiser, mais pour en dénoncer l'héroïsation et sa folie des grandeurs sinon l'appel au sacrifice, le jeu de l'interdit et de sa transgression, etc. Heureusement, une autre maladie du langage ne nous laissera jamais tranquille, la recherche inlassable de la vérité.

La dialectique cognitive

"Le mouvement réel du processus de développement de la pensée de l'enfant ne s'accomplit pas de l'individuel au socialisé mais du social à l'individuel" (Vygotski)

On ne peut s'en tenir en effet à une "ontologie de l'être social" qui réduit l'individu à sa liberté entendue comme capacité de faire des projets et de poursuivre ses intérêts, il faut y joindre une épistémologie, celle d'une vérité qui n'est pas donnée, d'un savoir qui se construit pas à pas mais aussi de la division des opinions sans aucun garant suprême pour départager les convictions contraires dont aucune n'est vraie (les hommes passent leur temps à s'occuper de choses qui n'existent pas, que ce soient dieux ou diables). Il y a malgré tout accumulation de connaissances effectives mais cela manifeste surtout notre dépendance à l'égard de l'état des savoirs de notre temps, de notre milieu, de ce qu'on a pu en apprendre et du besoin qu'on en a éprouvé. Cette ignorance au coeur de tout savoir est ce qui constitue notre expérience comme historique, épreuve du passage du temps en son imprévisibilité radicale, celle de ce qu'on ne sait pas encore et qui nous empêche de nous projeter dans une éternité immuable.

Se croire d'essence divine a pu nous persuader de notre clairvoyance et de notre culpabilité d'un mal fait en toute connaissance de cause alors que, pour Socrate, nul ne fait le mal volontairement mais seulement par ignorance. En effet, notre première caractéristique, bien qu'on soit incontestablement l'animal le plus intelligent, c'est paradoxalement notre rationalité limitée qui apparaît clairement dans l'histoire passée et les anciennes croyances ou superstitions mais se déduit de notre finitude comme du fonctionnement cérébral. S'il y a un progrès incontestable, c'est bien celui du savoir, ce qui n'empêche pas qu'il reste limité et sujet à l'erreur, enfermé dans le paradigme du moment. Du fait que personne n'a d'accès à l'être ni ne détient la vérité, celle-ci est l'objet de disputes interminables où l'on s'accuse mutuellement de mensonges. Il ne suffit pas d'avoir des idées "claires et distinctes" pour que ce ne soient pas des conneries. Toutes les opinions possibles s'exprimeront dont l'expérience restera toujours le seul juge, après-coup, ce qui nous promet de passer d'un excès à l'autre, principe même de la dialectique cognitive. Il n'y a pas quelque part une vérité bien connue qu'il suffirait de dévoiler ou d'appliquer. On ne peut rien faire qu'arbitrer entre les options du moment sans qu'un côté puisse avoir entièrement raison sur l'autre. On avance plutôt en aveugle par essais-erreurs. La seule chose qu'on partage vraiment, c'est notre ignorance qui est le fondement de notre liberté, notamment politique (cf. JS Mill), liberté d'esprit et de croyance qui rend la laïcité consubstantielle à la démocratie. C'est un peu difficile à admettre sans doute mais il n'y aurait ni conscience ni liberté s'il n'y avait de l'indécidable, questions exigeant réflexion et informations au lieu des réflexes automatiques du bien connu, ce qui n'empêche pas qu'on n'est libre qu'à être informé. Il faut se persuader que les limitations de notre rationalité n'ont pas que des mauvais côtés, les différences de savoir nous individualisant et nous sauvant de l'uniformité, chacun accroché à l'autre comme à sa question. On peut ajouter que le mensonge aussi est une possibilité originelle de la parole, préservant son intériorité mais achevant de brouiller les cartes. Il ne suffit pas cependant de critiquer la rationalité de l'homo oeconomicus au nom de sa folie ou ses affects car une grande partie des acteurs des marchés étant des entreprises, elles répondent bien à l'exigence de rationalité instrumentale, mais par contre ne connaissant pas la vérité plus que d'autres, elles sont ballottées pareillement dans les mouvements spéculatifs et par le vent de l'histoire.

La deuxième chose à retenir, après avoir pris la mesure de nos limitations cognitives, c'est, en effet, que la dialectique n'est pas individuelle car "personne ne touche à la vérité si tous n'y parviennent" même si "la vérité pour tous dépend de la rigueur de chacun" (Lacan). Dès lors, plus les "temps changent", plus l'individu est lié à sa génération. Cette réalité générationnelle se traduit concrètement par la domination des générations les plus nombreuses (actuellement encore celle, finissante, du baby boom et de Mai 68, cf. Louis Chauvet). Si reconnaître son ignorance est le début de la sagesse et ce qui donne sens à notre liberté comme choix réfléchi, par contre le dogmatisme, les certitudes, les préjugés, tout ce qu'on hérite du discours courant mène tout aussi sûrement au pire. On n'imagine pas à quel point ce qu'on croit "spontanément", en particulier sur les autres populations, ne tient pas du tout le coup dès qu'on va y voir de plus près, or la politique joue sur ces préjugés. Il faudrait d'une certaine façon toujours se sortir de l'hypnose collective à laquelle on s'abandonne naturellement. Impossible pourtant de se soustraire au sens commun, pas plus que l'humeur ne peut être indifférente à l'ambiance générale, sauf à s'isoler dans sa folie. Comme on l'a vu, la tension dialectique entre l'individu et le collectif est constitutive des sociétés humaines et de la politique, tension qu'on retrouve entre discours commun ou pensée de groupe et besoin individuel d'esprit critique qui manque toujours (assimilé à une propagande contraire). C'est une contradiction qui ne peut se résoudre dans un individualisme exacerbé pas plus que dans un communautarisme étouffant mais qui alterne plutôt entre compétition et coopération, égoïsme honteux et grands élans collectifs comme entre privé et public dont on doit cultiver la différence au lieu de vouloir réduire l'un à l'autre au nom de principes totalitaires trop beaux pour être vrais.

L'injustice du monde

Au-delà de l'appartenance à un groupe et de la dialectique cognitive, on peut dire que l'exigence de justice fait partie des "maladies" du langage, même si on en trouve des rudiments chez les animaux sociaux sensibles au partage. La théorie de la justice de Boltanski et Thévenot montre à quel point celle-ci n'est pas du tout "au dedans de nous" mais relative aux discours, aux règles du jeu peut-on dire (discours inspiré, domestique, civique, marchand, industriel, de renom, par projet). C'est un peu comme l'éthique médicale par exemple, liée à sa finalité propre. Pour dépasser le "complexe" ou la "multitude" apparente, il vaut mieux remonter aux concepts et aux dispositifs, aux articulations qui structurent une diversité qui est plutôt division du travail et différenciations sociales. Ainsi les liens sociaux sont différenciés selon le moment, la place et le discours dans lesquels ils s'inscrivent (Les 4 discours lacaniens pouvant se distinguer cette fois comme amour, politique, économie ou science). La question du "nous", du discours dans lequel nous nous inscrivons, se réduit à savoir devant qui nous sommes responsables, lieu de circulation de la parole, du désir et de la dette. Je trouve tout aussi indispensable le parcours dialectique des positions morales exposé par Hegel dans sa Phénoménologie et relativisant ces positions un peu trop catégoriques en montrant à quel point nous en sommes les sujets, à notre corps défendant, qu'il n'y a pas seulement le monde qui s'impose à nous mais la façon dont on en dénonce l'injustice et qui change avec le temps.

Il y a pourtant bien une éthique du discours lui-même, le langage et la parole adressée à l'autre impliquant l'universalisation de nos justifications et la responsabilité envers l'autre, sinon une certaine réciprocité, qui n'est certes pas toujours respectée, c'est le moins qu'on puisse dire, mais qui s'est longtemps manifestée notamment par les dettes de sang (vendetta), pas seulement dans l'échange de dons (où l'essentiel, c'est la dette, l'obligation de rendre). C'est du sérieux, perdre la face pouvant nous faire perdre la vie. Malgré ces tendances de fond et ce qu'on peut appeler une éthique de l'énonciation ou de la communication qui imprime sa marque sur la durée (c'est la ruse de la raison pour Hegel), il ne faut pas tomber dans la trop belle utopie d'Habermas réduisant la démocratie à un agir communicationnel alors que s'y joue des rapports de force, des conflits d'intérêt, des contradictions sociales, des réseaux de pouvoir (postes, argent), jusqu'à la loi d'airain de l'oligarchie. La réfutation de cette utopie est patente dans la politique justement. Malgré quelques hommes d'exception, l'agir politicien est ouvertement le moins honnête qui soit et son discours le plus creux et convenu, celui de la communication justement et du storytelling puisque les êtres parlants ont besoin de se raconter des histoires et que, pour être élu, il faut dire ce que les électeurs veulent entendre...

Il ne suffit pas de montrer comme l'aspiration universelle à la justice est contrainte par les discours et les structures sociales, il faut encore abandonner l'illusion qu'il suffirait d'éliminer quelques malfaisants, despotes ou banquiers, pour rétablir la justice. Eliminer les violents n'a jamais mis un terme à la violence, menant plutôt à son exacerbation. La causalité sociale n'est pas individuelle. La tendance naturelle est certes d'attribuer l'injustice à la méchanceté de quelques uns mais c'est une erreur et ce genre d'erreur, assez générale, mène à l'exclusion voire à l'extermination. En toute bonne conscience, sans doute, mais surtout tout-à-fait vainement. Il faut s'en persuader, la première raison du mal, c'est presque toujours le Bien recherché, dans le sens où le mieux est l'ennemi du bien. Cela fait partie, en effet, des maladies du langage de tendre aux extrêmes et aux simplifications par son côté catégorique. La volonté de vouloir régler les questions une fois pour toutes est toujours dévastatrice. Le mal vient de là, qu'on vous fait pour votre bien soi-disant, ou celui des autres... En dehors de ce moralisme vengeur, la plupart pensent que le mal est en nous, égoïsme qu'il faudrait combattre tout comme nos pulsions animales. Il ne manque pas de sagesses millénaires pour prétendre terrasser ce monstre, ni de millénarismes pour annoncer le triomphe définitif sur ces penchants diaboliques. C'est une illusion tellement partagée de croire à la force de l'amour qu'on refuse d'en admettre les ravages et d'abord son détournement en amour du maître bien connu dans toutes les sectes. Il est indéniable que ces discours d'essence religieuse ou fascisante sont dominants bien qu'ayant fait constamment la preuve de leur caractère inopérant et destructeur. L'ascèse individuelle est d'autant plus inutile que la source du mal n'est pas individuelle mais qu'elle relève le plus souvent de ce qu'on peut appeler l'égoïsme de groupe, bien plus impératif que le principe de plaisir quand il s'agit de défendre sa famille, son parti ou sa patrie. Il se vérifie chez les animaux comme chez les soldats que l'ocytocine qui renforce les liens sociaux est aussi ce qui décuple l'agressivité contre les autres. C'est d'ailleurs le plus souvent la haine qui renforce l'amour, c'est l'agression extérieure qui renforce les solidarités et la fraternité des camarades de combat jusqu'au sacrifice suprême (incompréhensible pour l'individualisme). Même si son anthropologie est pour le moins simpliste, René Girard a eu raison d'insister sur l'importance du mécanisme du bouc émissaire pour souder une collectivité par l'expulsion de son ennemi intime. La nécessité de désigner l'ennemi en politique et de tout simplifier en ami-ennemi, c'est l'embrouille totale. Au lieu de prétendre nous délivrer du mal, il faudrait plutôt admettre l'ambivalence de l'amour, car c'est bien l'amour qui fait le plus souffrir, et justement parce qu'il est supposé donner les plus grandes joies. Comme dit Héraclite, c'est la même, la route qui monte et qui descend ! Le moindre examen des amours réels devrait discréditer les grandes envolées sur un amour idéal - si on ne voulait tant y croire... Ce n'est certainement pas cette voie qu'il faut suivre pour changer le monde ou simplement améliorer les choses. En tout cas on touche ici à des impasses et une ambivalence qu'on ne peut balayer d'un revers de main au nom de notre supposée bonne volonté et qui devrait nous rendre un peu plus modestes et prudents dans la recherche des véritables causes, dans les mécanismes sociaux plutôt que dans le coeur des hommes.

Les sources de l'injustice du monde sont plus matérielles que morales, en premier lieu les privilèges de la naissance qui démontrent à quel point on ne se fait pas tout seul mais qu'on hérite d'une histoire, d'une formation, d'une organisation sociale. Les injustices les plus importantes et les plus concrètes sont sans aucun doute les injustices économiques qu'on attribue là aussi à tort à la méchanceté et la cupidité humaine alors qu'il ne s'agit pas du tout de morale mais bien d'un système, d'un fonctionnement qui a sa propre logique, effectivement guidée par le profit mais qui ne dure qu'à satisfaire aux conditions de sa reproduction et donc à prouver son efficacité matérielle, sa productivité, sa capacité à mobiliser des forces supérieures. On quitte cette fois le discours, les structures, l'idéologie ou le cognitif pour l'infrastructure matérielle en tant qu'elle est globale et s'impose à tous. Ce qui caractérise un système, en effet, c'est que son fonctionnement ne dépend pas de ses éléments mais de l'organisation de ses circuits d'énergie, de matière et d'information. Une grande partie des effets indésirables sont imputables incontestablement au système lui-même qu'on peut toujours tenter de perfectionner, complexifier ou réguler mais sûrement pas en faisant n'importe quoi. On ne fait pas ce qu'on veut en économie où les effets pervers peuvent annuler très rapidement les bienfaits des mesures prises. Les marges de manoeuvre sont bien réelles mais assez étroites quand même, exigeant du doigté, de la réactivité. On a vu que les organisations humaines n'étant pas l'expression des organismes biologiques, elles gardent un côté arbitraire, artificiel, fabriqué qui garantit qu'on peut les changer, ce qui ne veut pas dire qu'on pourrait le faire à notre guise mais qu'on peut les adapter à de nouvelles situations. Il y a là tout un ensemble de contraintes de fonctionnement et d'inertie sociale sur lesquels on se cogne si on n'en tient pas compte comme en 1968 où les augmentations de salaire ont été annulées par l'inflation avant de provoquer la réaction néolibérale pour sortir de la stagflation...

Une des façons les plus sûres de faire reculer les inégalités et les injustices, ce sont les luttes sociales, à l'intersection de l'idéologie et de l'économie. La lutte des classe est bien réelle tout au long de l'histoire mais on ne peut réduire la question du capitalisme et de la plus-value à un rapport de force, ce serait ne rien comprendre au Capital. Là-dessus les "critiques de la valeur" ont mille fois raison, ce qui est déterminant c'est bien le système de production lui-même mais ils négligent un peu trop le fait que ce système s'impose matériellement par sa productivité en le réduisant au fétichisme de la marchandise et au travail abstrait qui précèdent le capitalisme pourtant. La lutte des classes reste déterminante pour le partage de la plus-value mais le capitalisme ne se limite pas à l'exploitation encore moins à la prédation, son principe étant la production de la plus-value par l'investissement qui augmente la productivité des salariés. Il ne suffit pas d'être du côté du prolétariat encore moins de vouloir supprimer la classe dominante (bourgeoise) pour que les classes soient abolies et que règne la justice, comme les expériences communistes l'ont montré. Il n'est pas vrai que le travail soit productif en lui-même, on ne s'expliquerait pas sinon l'existence du chômage, il ne suffit même pas qu'il ait accès aux moyens de production, il faut qu'il trouve à se valoriser et dans ce processus se créent des inégalités de richesse et de pouvoir. Il faudra toujours se battre pour rétablir un partage plus équitable et faire reculer les injustices ou défendre nos libertés. Impossible de baisser la garde sous prétexte qu'un nouveau pouvoir se prétendrait de notre côté, alors qu'il serait déjà gangrené par l'ambition et la corruption. La lutte des classes est permanente contre l'injustice mais ce n'est pas ce qui peut transformer radicalement les choses, surtout pas par la victoire totale d'une classe contre l'autre, la classe dominante renversée étant immédiatement remplacée par une nouvelle classe bureaucratique, militaire ou religieuse. Ce qui peut changer, c'est le système de production, ses bases matérielles, en fonction des nouvelles forces productives, mais c'est une toute autre affaire...

L'infrastructure matérielle

On le sait, des effets indésirables peuvent être imputés à l'évolution des techniques qui illustrent qu'il n'y a pas de positif sans négatif et que ce qu'on gagne d'un côté, on le perd toujours un peu de l'autre. On n'a certes aucune prise sur le progrès des connaissances techniques au point qu'il y a une ambiguïté sur le fait de savoir si c'est l'homme qui utilise les techniques ou les techniques qui s'imposent à lui et l'utilisent pour continuer leur évolution mais c'est une situation très générale. On a là un parfait exemple de l'identité entre le sujet et l'objet qui se forment réciproquement, exactement comme en biologie. Du fait que la technique change le monde, qu'elle est "configurateur de monde", le mauvais dualisme, celui de Kant et de Matrix, tentera en vain de faire de la technique une idéologie, un délire plaqué sur la réalité, une simple dénaturation, espérant retrouver une chose en soi dans sa pureté naturelle comme si nous n'avions aucun rôle dans l'affaire et que la technique n'était qu'un corps étranger avec la supposition corollaire qu'on pourrait en maîtriser à volonté l'évolution. La dialectique de l'extériorité intériorisée et de l'intérieur extériorisé rétablit au contraire l'interaction entre sujet et objet, le processus historique dans sa dynamique, ses cycles, sa complexification. On peut dire que c'est l'homme qui se produit lui-même, s'artificialise, se domestique mais ce serait oublier qu'il est tout autant le produit de son milieu et de son temps, forgé par ses outils, et qu'il n'évolue pas dans un éther immatériel purement auto-référentiel. Voilà en tout cas une autre dimension du réel dans son côté implacable bien qu'apparemment entièrement un produit des hommes, un réel fabriqué. On peut bien sûr choisir entre les techniques, voire décider de s'y soustraire individuellement, mais sans avoir aucun impact global alors que cela a souvent par contre un coût significatif. Quand ce n'est pas la puissance guerrière qu'elles procurent, c'est bien l'économie qui a le dernier mot sur ce point. En tout cas, on sait que le capitalisme est complètement lié à l'accélération de l'évolution technique puisqu'il vise toujours à investir dans des moyens de production plus performants, ce qui nous ramène au paragraphe précédent, à notre dépendance matérielle limitant inévitablement nos libertés, ce qu'on peut appeler notre facticité ou notre finitude, d'être né ici et maintenant.

On ne peut faire l'impasse sur ce matérialisme historique où l'économie et l'évolution des techniques restent déterminantes, en dernière instance au moins, c'est à dire sur le long terme, quitte à prendre en compte la place grandissante de "l'immatériel", du software qui s'impose bien matériellement aussi. Notre actualité, en effet, c'est notre entrée dans l'ère de l'information qui introduit une rupture au moins comparable à celle du néolithique, nouveau stade cognitif qui nous donne la possibilité de passer de l'entropie à l'écologie. Il y a une telle rupture, un tel changement de logique entre l'ère de l'énergie et l'ère de l'information que toutes les données précédentes sont devenues obsolètes. La différence entre le hardware et le software est du même ordre que celle entre le corps et l'esprit. C'est donc une véritable révolution anthropologique dont on a du mal à mesurer toute l'étendue mais qui aura bien plus de conséquences que l'écriture ou l'automobile. C'est, là encore, une révolution subie plus que voulue mais qui jette aux poubelles de l'histoire l'ancien monde. Ce n'est pas une raison pour croire que tout devrait s'arranger tout seul ni pour dire n'importe quoi comme si plus aucune loi ne devait s'appliquer désormais alors que c'est plutôt que d'autres lois s'y ajoutent. Il faudrait détailler de plus près les implications du numérique et de ses capacités de reproduction, notamment sur sa gratuité qui fait la force des logiciels libres mais oblige à une restructuration des anciens rapports de production salariaux qui entrent en contradiction avec ces nouvelles forces productives. Bien qu'on y gagne en libertés et en valorisation de l'autonomie (mais avec plus de contrôle, de précarité et de stress, nous livrant à ce que Alain Ehrenberg appelle la fatigue d'être soi), on peut dire qu'on n'a pas le choix de toutes façons et que si on ne fait pas volontairement les réformes nécessaires, les crises nous y obligeront dans l'urgence. L'ennemi ici, c'est la sclérose cognitive, l'incapacité à intégrer le nouveau et comprendre son temps ou se projeter dans le futur. C'est là où on en est, le monde dans lequel nous vivons et qui manifeste de façon exemplaire le caractère structurant de l'état des techniques sur l'organisation sociale.

La superstructure idéologique

On a vu que, même si c'est le langage qui nous poussait à lutter contre l'injustice du monde, c'est l'infrastructure qu'il faut changer plus que les hommes, mais cela n'empêche pas que nous sommes pris dans une boucle où l'infrastructure détermine une bonne part de nos idéologies. Marx avait raison au début de ses Thèses sur Feuerbach de vouloir réintroduire dans le matérialisme le côté subjectif de l'activité humaine mais il surévaluait ainsi l'importance de l'activité "révolutionnaire", de l'activité "pratiquement-critique" et de nos capacités à transformer le monde qui ne sont certes pas nulles mais entièrement surdéterminées. Se vouloir révolutionnaire n'est d'aucune garantie d'avoir raison, encore moins d'avoir un impact pratique. Surtout, il n'y a aucune chance que la transformation du monde laisse intact le révolutionnaire lui-même comme si on n'avait plus qu'une vérité à appliquer. Si la vérité est révolutionnaire, c'est au contraire de faire irruption pour contredire les discours officiels et faire bouger les places. On en revient à notre rationalité limitée mais cette fois, l'opposition de la vérité au savoir oblige à réintroduire la temporalité du sujet et de ses représentations avec ses retournements dialectiques qu'on ne peut réduire à une essence bourgeoise ou prolétaire dans leur immuabilité. Je voudrais rendre sensible dans ses changements périodiques à quel point l'idéologie n'est certes pas qu'un épiphénomène sans aucune consistance propre, car elle a une histoire, mais qu'elle doit avant tout parler de l'expérience commune et justifier l'ordre existant.

Comme la base matérielle est elle-même changeante, avec des phénomènes cycliques, il y a donc aussi un cycle des idéologies correspondant aux cycles du Capital (innovation/risque, appropriation/rente, concentration/financiarisation, Étatisation/guerre/protectionnisme). Ce n'est pas du même ordre que la théorie cyclique de Polybe ou la Social Cycle Theory de Prabhat Rainjan Sarkar qui peut avoir une certaine pertinence sur d'autres plans (voyant succéder aux guerriers conquérants les intellectuels législateurs qui finissent dans la corruption et le pouvoir des riches avant de susciter la révolte des travailleurs) mais plus proche des 7 années de vaches maigres après les années de vaches grasses ou du jubilé juif avec l'annulation des dettes tous les 50 ans. Dans les cycles économiques, ce qui est le plus frappant, c'est de voir à chaque phase du cycle comme la notion de justice, par exemple, passe de la valorisation du risque de l'aventurier à la justice égalitaire et collective des années de croissance et d'inflation. La justice se fait ensuite plus relative, identitaire et légitimiste au moment du repli sur soi protectionniste des avantages acquis. Puis on passe de cette justice conservatrice et communautaire à une justice individualiste de la proportionnalité des gains avec la productivité effective, au moment de la Bulle spéculative amplifiant les inégalités ! Pendant la dépression, la justice n'est plus qu'une solidarité familiale, un sauve-qui-peut devant la misère qui gagne. C'est le moment protestant où il faut bien se persuader que les perdants sont coupables de leur sort et ceux qui s'en sortent des élus de Dieu, la justice va aux vainqueurs alors même que personne ne peut s'illusionner sur leurs mérites d'être bien né. On assiste là, en direct peut-on dire, à la détermination de la superstructure idéologique par l'infrastructure économique qu'il faut considérer dans sa dynamique et non une essence supposée immuable, manifestant d'autant plus à quel point elle contraint les discours, les fait changer et contredire ce qu'ils disaient la veille avec à chaque fois la folle prétention que ce serait pour toujours cette fois ! Les théories critiques et révolutionnaires n'y échappent pas.

Changer le monde

Ce qu'on peut faire dépend de la situation et de l'ambiance générale plus que de nous. Sans qu'on n'ait aucun besoin d'avoir recours à une quelconque "servitude volontaire", invoquée par ceux qui sont persuadés savoir ce qui est bon pour nous, notre autonomie de pensée et d'action se trouve donc extrêmement réduite, bien plus qu'on ne croit - sauf la liberté de se raconter des histoires, bien sûr. Il est assez incompréhensible qu'on invite les gens à imaginer des utopies ou même simplement à "penser par soi-même", symptôme de l'étendue de notre impuissance, comme si on pouvait en attendre un miracle alors que c'est la meilleure façon de ne pas penser mais renforcer plutôt ses préjugés, de s'éparpiller et d'être sûr de n'arriver à rien. Comme le dit Héraclite, "ceux qui croient avoir une pensée particulière, éveillés ils dorment". On a besoin d'un trop rare esprit critique ne cédant pas à l'hypnose collective mais, prise à la lettre, la prétention de penser par soi-même n'est rien d'autre que de vouloir ignorer nos déterminismes culturels. Il faudrait plutôt réfuter toutes ces utopies pour tenter de s'accorder sur une alternative possible. On n'invente rien. Pour penser, il faut s'informer et soumettre les idées au feu de la critique plus qu'aux déclarations militantes. Tous les projets de société pondus par des cerveaux illuminés ne valent rien à cause même de leur trop grande logique. C'est de la mauvaise science-fiction comme les socialismes utopiques qui ont prospéré dans le prolongement d'une Révolution Française inachevée. Les sociétés ne sont pas des constructions arbitraires et ne peuvent rentrer dans le moule d'idéologies unidimensionnelles telles qu'on en a connu avec les idéologies post-révolutionnaires (qu'elles soient fascistes, léninistes ou néolibérales). Nous sommes à l'étape d'après, post-totalitaire, plus prudente et réaliste, celle du principe de précaution et d'une connaissance de la connaissance reconnaissant l'ignorance au coeur de tout savoir et le négatif du positif. Il faudrait partir du fait qu'on ne sait pas quoi faire et que notre tâche est de construire une intelligence collective encore largement à venir car les obstacles y sont bien plus insurmontables que dans les sciences. Cependant, la réalité, c'est que l'urgence pousse à faire n'importe quoi (ou plutôt toutes les fausses solutions qui se présentent), c'est comme cela que ça marche à rebours de nos prétentions à maîtriser notre destin ou prendre les décisions optimales.

Ce n'est pas parce que l'intérieur dépend de l'extérieur (techniques, langage, culture, modes, institutions, économie, météo, ambiance) que nous ne sommes pas partie prenante des luttes politiques, notamment dans le conflit structurant entre la droite et la gauche comme entre possédants et travailleurs. A une autre époque nous aurions pu être communistes ou fascistes. Non seulement nous sommes pris dans les contradictions sociales de l'époque mais nous faisons l'épreuve de la temporalité dans nos propres changements d'opinion avec le temps. Comme pour les sociétés, il n'y a pas seulement l'opposition extérieure, il y a notre propre division intérieure dans un tout autre sens qu'entre le bien et le mal. Après des périodes d'unification on assiste à des périodes de dislocation et si on ne peut nous réduire à l'homo oeconomicus, pas plus qu'à l'homo sovieticus, nous sommes plutôt tiraillés entre individu et collectivité comme entre vie privée et vie publique (Hirschman). C'est bien parce qu'il n'y a pas stabilisation dans un équilibre optimum qu'il y a des cycles autour du point d'équilibre dans tout organisme vivant, et c'est aussi pour cela qu'il faut périodiquement refonder la société, redonner force supérieure à l'intérêt général, ce que les guerres[1] obtenaient traditionnellement et qui rend désormais nécessaire des révolutions sociales périodiques pour renverser l'oligarchie (c'est on ne peut plus d'actualité), révolutions qui ne dépendent pas tellement des individus qui ne font qu'y participer avec plus ou moins de fougue.

Faire la révolution peut abattre une dictature et refonder les solidarités sociales mais ne suffit pas à changer le monde, encore moins à nous faire accéder à une fin de l'histoire rayonnante. La seule chose qu'on peut faire, c'est faire reculer les inégalités, abolir des privilèges, gagner de nouvelles libertés et de nouveaux droits sociaux mais surtout adapter les rapports de production aux nouvelles forces productives avec une meilleure répartition des revenus, en intégrant les contraintes écologiques et relocalisant l'économie, avec toutes sortes de régulations et mesures fiscales. On peut discuter dans ce cadre d'une sortie progressive du capitalisme et du salariat, pas de l'étatisation de l'économie, l'abolition de l'argent ou du travail, etc. ! Il faut certes aller au maximum des potentialités du moment et ne pas se laisser faire ni se contenter d'un réformisme minimaliste mais l'extrémisme ne mène à rien. La nécessité d'une relocalisation est salutaire à nous obliger à raisonner au niveau local et quotidien, ce qui ramène aux réalités du terrain et de notre réelle capacité d'action. Ce qui est certain, c'est que pour connaître le monde, dans sa résistance à nos désirs, il faut essayer de le transformer. Changer le monde n'est d'ailleurs pas si difficile puisqu'il n'arrête pas de changer et parfois de façon inouïe mais pas forcément dans le sens qu'on voudrait et sans qu'on n'y soit pour grand chose la plupart du temps (sauf localement). Bien que je n'ai jamais utilisé un de ses produits, on peut bien dire que Steve Jobs a changé le monde, tout comme tant d'autres, mais, cela n'a rien de si extraordinaire alors qu'en général, ceux qui veulent changer le monde voudraient surtout mettre un terme à ces changements incessants et arrêter le temps, tout-à-fait vainement...

Changer les hommes

Il n'est pas plus difficile de changer les hommes puisqu'on n'arrête pas de changer nous aussi à passer du rire aux larmes comme de l'amour à la haine. Ce qui est impossible par contre, et pas pour rien, c'est de faire des hommes ce qu'on veut, de les éduquer ou les gouverner (les analyser ajoutait Freud). L'utopie la plus commune et la plus dommageable à détourner des véritables combats à mener, c'est bien pourtant de vouloir transformer les hommes, témoignant d'une conception complètement erronée de la société comme de la nature humaine. Il faut marteler contre les aspirations religieuses et les romantismes révolutionnaires que l'action politique ne peut prétendre générer un homme nouveau, ce n'est pas de son champ s'arrêtant au seuil de la vie privée. Il ne s'agit pas de "devenir révolutionnaire" pour se voir en héros mais bien de faire la révolution pour un peu plus de justice. Créer les hommes à notre image est une tentation bien compréhensible mais qui ne peut avoir aucune effectivité, juste de nous pourrir la vie voire mener à quelques massacres. Le délire éducatif est double, de se considérer comme modèle idéal et de prêter à l'éducation le pouvoir exorbitant de modeler l'humanité à notre convenance, comme si l'éducation n'était qu'un appareil idéologique d'Etat aussi arbitraire que la propagande politique et dont la finalité serait de produire des dominés dociles. On est de nouveau dans Matrix avec un manque cruel de dialectique mais il faut constater que ce sont les régimes communistes qui ont créé des camps de rééducation. Il ne fait aucun doute que l'éducation change les hommes mais surtout de leur apprendre à lire, écrire et compter ! On peut essayer de développer l'esprit critique bien que ce soit beaucoup plus hasardeux mais le résultat ne sera jamais conforme à nos espérances. Vouloir changer les hommes est d'autant plus vain que c'est plutôt l'évolution du monde qui nous change. Nous ne sommes pas en position divine, capables de décider du sort du monde, et les autres ne sont pas en position passive ni aussi sages que des images, mais la véritable raison pour laquelle on ne pourra jamais changer les hommes, c'est d'en avoir une conception trop simpliste, fausse et pour tout dire invivable, aussi merveilleux nous paraisse ce royaume enchanté. L'éducateur aussi devrait être éduqué ! Il faut s'appuyer ici sur une solide anthropologie, admettre plutôt notre nature contradictoire (les systèmes opposants) et les limites de la plasticité humaine ou des processus cognitifs. Ainsi, l'éducation n'y peut pas grand chose si nous pensons par grilles et traditions héritées, c'est en conformité avec le fonctionnement social, la justification des divisions sociales, leur naturalisation mais il ne suffit pas de le dénoncer pour y échapper à tomber dans une autre pensée de groupe, plus sectaire. Il ne suffit certes pas de se croire du "bon côté", il faudrait ne pas dire des bêtises et soutenir des propositions crédibles.

Un certain matérialisme peut mener à l'idéalisme le plus complet en poussant le constructivisme à l'absurde. Ce n'est pas parce que les hommes sont le produit de leurs conditions de vie matérielle qu'on pourrait changer les hommes du tout au tout en modifiant simplement leurs conditions de vie, un peu comme des animaux de laboratoire. Poussée à ces extrémités, la profession de foi matérialiste revient paradoxalement à nier les déterminismes (qu'on pourrait modifier à notre convenance) en même temps qu'on affirme un déterminisme absolu de l'individu dont on s'exclue soi-même. Le résultat, c'est que ces révolutionnaires exaltés rejoignent la droite la plus répressive dans le rejet des sciences sociales qu'on pourrait ignorer tout simplement. La seule différence, c'est que les néolibéraux en prononcent dès maintenant la nullité, persuadés de mériter leur réussite tout comme les pauvres seraient responsables de leur incurie, alors que les utopistes prétendent nous libérer des lois de la gravitation seulement après leur prise de pouvoir sur le monde et la reconfiguration de l'organisation sociale ! Dans les deux cas, on veut nier le déterminisme au nom de la valeur absolue de l'individu et de sa liberté alors même qu'on le culpabilise dans un cas et qu'on le formate dans l'autre.

L'histoire, la sociologie et les études politiques devraient pourtant nous enseigner à ne pas reproduire toujours les mêmes erreurs et enthousiasmes déplacés, à tenir compte des difficultés et favoriser l'expression du négatif au lieu de s'auto-hypnotiser de nos bonnes intentions et délirer sur notre force collective capable de soulever des montagnes. Il est tout aussi fou de croire pouvoir se débarrasser de toute la "science" économique malgré ses excès et ses ratés. Pour être un véritable révolutionnaire, le minimum serait de revenir sur terre et se soumettre à la critique. Pour beaucoup, toute forme de réalisme est inacceptable car le monde est inacceptable mais croit-on vraiment qu'on puisse aller contre l'anthropologie ? Il n'y a guère qu'un contre-exemple, celui de l'égalité des sexes et de la fin du patriarcat, sauf qu'il y a des raisons matérielles pour cela (éducation, salariat/services, pilule, machine à laver). La victoire du féminisme est un cas d'école de la transmission des transformations de la production au niveau idéologique et pas seulement le résultat des luttes féministes qui en ont découlé. Cette illusion que ce serait la combativité de quelques femmes qui aurait déterminé les conquêtes féministes justifie l'illusion qu'on pourrait gagner d'autres batailles par l'effet simplement de notre volonté. Eh bien, non ! Le réel fait de la résistance et il ne suffit pas de vouloir fermement l'abolition de la prostitution pour y arriver, de même que la prohibition de l'alcool ou des drogues est non seulement ineffective mais contre-productive, ne faisant que mener au pire, illustration encore une fois d'un Bien supposé, cause d'un Mal bien plus grand, au lieu d'une politique de réduction des risques comme pour l'avortement que personne ne peut considérer comme désirable mais dont il fallait bien limiter les dommages. Toutes les tentatives moralistes visant un homme nouveau purifié sont fascisantes dans leur aveuglement car elles relèvent d'une éthique de conviction permettant immédiatement d'être très content de soi au lieu d'une plus exigeante éthique de responsabilité attentive aux conséquences pour les individus de ces trop bonnes intentions justifiant les répressions les plus féroces, l'extension du contrôle social et le recul de nos libertés. L'excès d'idéal mène à un excès d'indignité. On peut toujours inhiber, contraindre mais il y a des limites à ce qu'on peut exiger de tous les hommes de par toute la Terre...

Parmi les illusions dont le marxisme a cru triompher, il y a la religion qu'on a vu revenir pourtant dès que le communisme n'a plus incarné l'espérance des peuples. Le marxisme ayant lui-même dégénéré en religion du salut, on peut dire qu'on n'a jamais quitté la religion. Il y a pourtant des raisons objectives de dépasser des religions millénaires qui ont perdu leurs bases matérielles mais la place vide du discours commun, de la justification de l'ordre existant et de nos souffrances quotidiennes, n'est pas laissée vide longtemps. Nous sommes toujours des sauvages, incapables de vivre sans mythes et légendes qui nous saisissent et nous ensorcellent mais qui ne sont pas aussi arbitraires qu'on pourrait le croire, on ne peut plus structurés, au contraire, jouant à notre insu sur des oppositions culturelles et sociales. C'est la manifestation massive qu'on ne fait que répéter les dogmes de notre tribu et que l'expérience mystique est elle-même surjouée arrivant à donner corps à dieu et diable, pourtant constructions apprises et purement verbales. Preuve enfin qu'on ne peut s'en passer. Ce n'est certes pas une raison pour se lancer dans une nouvelle religion supposée plus raisonnable, comme Robespierre dont l'Etre suprême a précipité la perte. Il faut juste laisser place à la folie humaine et tenter de respecter une stricte laïcité. Vraiment, mieux vaut abandonner les prétentions de changer les hommes ou de les délivrer de leurs illusions et connaître plutôt nos divisions comme l'étendue de notre bêtise amplifiée par les médias au lieu de mimer une sagesse usurpée avec le mythe du citoyen rationnel et des foules démocratiques. C'est un peu plus compliqué et hasardeux comme on le sait très bien en pratique.

Il n'y a pas d'alternative

Comprendre la société et toutes nos déterminations devrait nous remettre en position d'acteur, parmi d'autres, d'une conjonction historique et de ses rapports de force plutôt que dans celle de maître du monde. Il ne peut s'agir de se laisser faire et ne pas réagir mais de ne pas se battre contre des moulins. On peut dire qu'on n'a pas le choix, pas plus que lorsque la guerre est déclarée. Il ne s'agit jamais que de faire ce qu'on a à faire et choisir son camp. Dès lors, on peut dire qu'il est vrai qu'il n'y a pas d'alternative. La crise le rend sensible forçant les dirigeants européens à prendre sous la pression de l'urgence des décisions qu'ils ne voulaient pas prendre la veille. On peut le dire aussi dans le sens qu'il n'y a pas d'alternative crédible : la force de la droite étant surtout la faiblesse de la gauche et de son "projet". Bien sûr beaucoup diront qu'ils ont des alternatives, mais elles sont plusieurs, des plus timides aux plus radicales (impossible d'arbitrer entre elles) et aucune vraiment viable. Que signifie une alternative qui aurait besoin pour s'imposer d'autres forces, d'autres stratégies, d'autres hommes ? Par contre, là où il n'y a pas non plus d'alternative, c'est face aux contraintes écologiques qui s'imposent malgré toutes les réticences et les reculades. C'est pour cela et parce que la globalisation des réseaux rend indispensable la relocalisation de la production qu'on peut penser que s'imposeront des alternatives locales à la globalisation marchande, non par la seule force de notre volonté. De même, c'est parce qu'avec le numérique le monde a changé de base qu'il faudra adapter les rapports de production aux nouvelles forces productives.

On a essayé de réduire la focale sur le possible et le nécessaire plutôt que sur l'idéal ou même le souhaitable, afin de réduire les erreurs de diagnostic et pouvoir se focaliser sur ce qui est faisable (le combat contre les inégalités et la précarité, avec un revenu garanti notamment). En tout cas, c'est par ces tentatives de la transformer qu'on peut faire une théorie de la société, certes très différente de ce qui se fait ordinairement, en se confrontant aux structures sociales, aux cycles économiques comme aux effets du langage. Nous avons essayé de montrer toutes les contraintes qui s'imposent à l'action collective sur la société, qu'elles soient de nature cognitive ou discursive, économique ou systémique. Notre souveraineté est beaucoup plus limitée qu'on veut nous le faire croire. La démocratie ne donne aucun pouvoir absolu de transformer le plomb en or, seulement d'arbitrer dans la répartition voire de servir de rite de soumission. Sur ce que peut la politique et la loi, il y a beaucoup d'exagération, le volontarisme faisant comme si c'était une question de volonté plus que de justesse, or la question de la vérité devrait primer sur celle de l'engagement et de la logique ami-ennemi.

Qu'on ne se méprenne pas. Cela ne veut pas du tout dire qu'on ne pourrait rien faire, les luttes sociales restant absolument essentielles tout comme d'aider à l'émergence d'alternatives locales, d'un nouveau système de production. Impossible de se reposer sur ses lauriers, la liberté s'use si on ne s'en sert pas. Le politique peut avoir un rôle décisif, à condition de ne pas se tromper sur les enjeux du temps. La vérité est ici une question pratique au plus haut point, en ce qui concerne la société comme les individus. En fait, si notre liberté politique est si restreinte, cela met en évidence par contraste à quel point ce qui nous reste de libertés effectives, ce sont surtout des libertés construites socialement, des droits sociaux instituant des libertés concrètes. C'est une fable qu'on aime se raconter que celle de notre liberté naturelle bridée par une société répressive alors qu'il n'y a pas de liberté sans production sociale de l'autonomie (ce que Robert Castel appelle les supports sociaux de l'individu). Nous devons continuer ces conquêtes sociales et ne pouvons nous détourner de la politique si l'on veut gagner de nouvelles libertés, la véritable égalité étant celle de nos libertés concrètes, d'être libre de faire sa vie et de choisir son activité. Il faudrait juste être conscient qu'on a surtout affaire à des processus cognitifs ou idéologiques déterminés par la situation plus que la déterminant mais ce qui devrait nous encourager, évolution qui va dans notre sens, c'est la valorisation de l'autonomie par la production immatérielle et la spécialisation des savoirs qui pourraient avoir raison d'une société de contrôle menacée de blocage, mais pas sans notre intervention décidée.

Notes

[1] "Pour ne pas laisser les systèmes particuliers s’enraciner et se durcir dans cet isolement, donc pour ne pas laisser se désagréger le Tout et s’évaporer l’esprit, le gouvernement doit de temps en temps les ébranler dans leur intimité par la guerre ; par la guerre il doit déranger leur ordre qui se fait habituel, violer leur droit à l’indépendance, de même qu’aux individus qui s’enfonçant dans cet ordre se détachent du Tout et aspirent à l’être-pour-soi inviolable et à la sécurité de la personne, le gouvernement doit dans ce travail imposé donner à sentir leur maître, la mort. Grâce à cette dissolution de la forme de la subsistance, l’esprit réprime l’engloutissement dans l’être-là naturel loin de l’être-là éthique, il préserve le Soi de la conscience, et l’élève dans la liberté et dans la force". Hegel, Phénoménologie II, p23

Voir aussi Individu et société (2001).

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41 réflexions au sujet de « Théorie de la société »

  1. Bonne synthèse des phénomène en cours qui décrit les interactions entre l'individu, le collectif et les cycles de l'histoire avec ses marronniers.

    Entre autres ces lois visant à chasser les mendiants des villes, l'abolition de la prostitution etc...j'en tombe sur le c... d'assister au spectacle du PS souhaitant se refaire une virginité après les affaires DSK et emboitant le pas à l'UMP.

    Tout ça est assez grotesque, mais assez logique selon les processus de l'histoire.

    Un revenu garanti serait bien plus à même de réduire pauvreté, mendicité et prostitution, à défaut de les éradiquer, car il ne faut pas rêver du 0 défaut, le slogan de l'industrie à une époque, et même là c'est pas si simple.

    Bientôt on interdira la pauvreté par une loi, tout comme par la loi on impose un plancher de -3% pour les budgets nationaux annuels.

    Pourquoi un pays ayant fait des excédents budgétaires pendant plusieurs années devrait être sanctionné l'année où il est en déficit ? C'est vraiment du délire de juriste et de bureaucrate borné, dans la droite ligne de ce que produit l'UE depuis 2 décennies, à commencer par un marché unique, puis une monnaie unique pour commencer à vouloir fourguer un état fédéral en catastrophe qui aurait dû être la première mesure à proposer il y a 20 ans, mais ils ont cru que l'ont ferait passer le fédéralisme en douce, par petits pas malins...malins et demi.

  2. Le problème, c'est qu'on passe pour des salauds à dénoncer ces positions purement idéologiques. Au GRIT aussi, il était très déplacé de paraître rétif à un élargissement réduisant l'Europe à un marché. Le politiquement correct est toujours dramatique et c'est le mode ordinaire de gouvernement flattant les préjugés du moment.

  3. Je crois raisonnable de pousser à la roue de la société de contribution qui me semble receler les possibilités de combinaison des aspirations individuelles et collectives. Ni la société de marché ni la société des égaux, ni la société de la connaissance ni la société du temps choisi de votre ami ne me semblent à la hauteur idéologique voulue pour nous permettre d'aménager une place à chacun de nous et en particulier aux plus faibles. La société de la contribution ne présuppose ni le règne de l'individu, ni son renoncement à un ordre totalitaire. L'expérience d'organisation de l'entreprise de Gerard Endenburg qu'il a un peu abusivement, mais aussi de façon réductive, appelée sociocratie me semble relever de cette idéologie de la contribution.

  4. Ce que ce texte conteste, c'est que vous soyez, vous comme d'autres, en position de décider de l'organisation de la société indépendamment de son histoire et de sa diversité infinie. Rien bien sûr ne vous empêche d'expérimenter ces méthodes de management ni de vous en faire le chantre mais ce ne pourra être qu'une mode comme une autre montrant son efficacité dans certains domaines et leur absurdité en d'autres. Il faut donc abandonner en tout cas l'ambition d'en faire un modèle unique, encore moins le principe de l'organisation même de la société qui s'organise tout autrement. Les problèmes qui se posent quand il y a un mouvement social sont d'un tout autre ordre où le bricolage prend le pas sur les grands principes.

    Là où nous avons notre mot à dire, pour la société comme totalité, c'est sur la répartition des richesses, les inégalités à corriger, les injustices à réparer, nos libertés à défendre. Par contre nous avons un plus grand rôle à jouer localement, là on peut organiser une association à sa convenance, voire modifier l'organisation de la commune. C'est aussi pour cela que je privilégie le local, même si la nécessité de la relocalisation est bien globale. Les dispositifs que je propose ne sont que des moyens d'atteindre ces objectifs en phase avec les contraintes objectives de l'évolution matérielle. Tout le reste n'est que rêve inutile ne pouvant que renforcer notre impuissance, parasitant les enjeux vitaux sur lesquels on pourrait avoir prise.

  5. @Jean Zin :
    Ce que ce texte conteste, c'est que vous soyez, vous comme d'autres, en position de décider de l'organisation de la société indépendamment de son histoire et de sa diversité infinie
    Parmi les choix qui concernent la collectivité, je partage votre idée que les poids culturels sociaux et historiques jouent un rôle de premier plan, sur ce qui est possible et sur ce que nous souhaitons ou croyons souhaiter. Je reconnais que les marges de manœuvre sont étroites si on veut tenir compte des forces en présence et de ce qui est viable. Toutefois, sans me considérer en position de décider de l'organisation, je peux proposer des choix politiques qui me semblent pouvoir tenir compte de la société française. De mon point de vue, aucun choix politique ne peut se prétendre exempt d'idéologie, d'une orientation générale capable de donner sens à la plupart des choix collectifs. Il est possible que les propositions que je formule n'aient aucun impact, mais comme j'ai beaucoup pris mon temps, elles auront eu pour moi le mérite de m'éclairer sur" les misères du présent et les richesses du possible", c'est cette expérience, cette démarche que je propose en partage.Cette démarche constructive m'apporte des repères, des clés d'appréciation des propositions politiques que je vais soutenir, celles pour lesquelles je vais voter. Le point de vue de l'idéologie de la contribution est un repère sérieux pour mes choix. De même que ce repère est précieux pour jauger de la qualité (subjective bien sûr) d'une organisation. Là aussi, ce repère, qui n'est pas un petit livre rouge, m'est très utile d'un point de vue très pratique. Le principe de subsidiarité me semble aussi devoir être exploré et pouvoir donner quelques résultats opérationnels.

    Sur un plan international, je n'ai pas encore vraiment pris le temps d'approfondir si cette idéologie peut donner quelques résultats, et de toutes manières, c'est un domaine où je me contente d'essayer de comprendre ce qui s'y passe (en ce moment et sans doute pour un bon bout de temps, je teste les clés que Blandine Kriegel nous propose sur l'état de droit opposé à l'empire).

    C'est pas parce que je ne suis qu'un tout petit acteur que je ne suis pas un acteur.

  6. Non, je crois qu'il y a erreur sur le rôle de l'acteur et je crois important de se désintoxiquer de la position d'auteur qui prétend reconfigurer le monde. Il m'apparaît de plus en plus que cette maladie du langage est dommageable ou plutôt cause de malheurs et d'impuissance. C'est une position paranoïaque dont il est certes presque impossible de se défaire et que j'ai partagée longtemps mais cela n'a rien à voir de proposer ce type d'organisation à une association ou de vouloir créer une monnaie locale par exemple avec le rêve d'un autre monde. L'acteur se contente de donner la réplique aux événements, de jouer sur les contradictions du moment, de peser d'un côté ou de l'autre, rien à voir avec ces plans grandioses (et certes le roseau pensant pense le monde inévitablement).

    Certains m'accusent de délaisser les luttes politiques nationales, ce qui n'est pas du tout le cas même si je ne vote plus, je crois très importants les mouvements sociaux mais notre prise dessus est très faible, coincés entre syndicats rétrogrades et des extrémismes groupusculaires. J'ai constaté chez les Verts à quel point il y a des forces, des traditions, des dogmes qui empêchent d'aborder les vraies questions écologiques, ce sont pourtant les mieux intentionnés du monde. Dès lors notre rôle se limite, quand on n'est pas en position de pouvoir, à arbitrer entre positions faussées, ce qui n'est pas très intéressant mais incontournable. Encore une fois, construire des alternatives imaginaires ne sert à rien qu'à troubler un peu plus les esprits. Il y a actuellement des enjeux vitaux, c'est sur eux qu'il faut se concentrer : augmenter la progressivité de l'impôt, défendre les services publics, indexer les salaires sur l'inflation, non seulement préserver mais étendre les droits sociaux, réguler la finance aussi bien sûr mais c'est moins nos affaires (la taxe Tobin peut aider qui est une bonne idée qui méritait bien d'être défendue mais ce n'est pas la pression du mouvement ATTAC qui a été décisive, plutôt sa nécessité financière. On peut penser que le bancor c'est pareil mais je ne le pense pas et suis persuadé que de toutes façons, c'est la pression des événements qui en dessinera les traits).

    Il n'est pas forcément facile de faire la part entre le possible et l'utopique, je peux me tromper comme tout le monde mais je crois utile de se poser la question. Je sais que le revenu garanti fait partie encore des utopies (bien qu'il soit défendu par Villepin!), je ne crois donc pas trop à son adoption rapide. Simplement je crois que son besoin se fait sentir matériellement et qu'il finira par s'imposer. En attendant je me contente de soutenir les mouvements qui le réclament et qui sont de plus en plus nombreux. Comme pour le reste, je ne suis pas parti de l'idéal (qui me semblait absurde au départ) mais des revendications effectives du mouvement des chômeurs avant d'en comprendre la nécessité dans une économie immatérielle non-linéaire.

    Au niveau national, c'est comme acteur ayant besoin d'un revenu garanti que j'interviens par des argumentaires et non comme auteur d'une nouvelle société, au niveau local je suis plus ambitieux même si j'emprunte le texte à d'autres mais j'échoue à en être l'acteur ! Il me semble que c'est quand même une position moins paranoïaque (bottom/up et non top/down).

  7. Non, je crois qu'il y a erreur sur le rôle de l'acteur et je crois important de se désintoxiquer de la position d'auteur qui prétend reconfigurer le monde. Il m'apparaît de plus en plus que cette maladie du langage est dommageable ou plutôt cause de malheurs et d'impuissance.
    Bon, je ne partage pas votre point de vue, peut-être parce que je ne fais aucun rêve de puissance et que je ne prétends pas reconfigurer le monde, du moins pas tout seul et pas tout de suite. Il me semble que vous ne réalisez pas que le chemin intellectuel que vous avez parcouru vous a apporté des bases critiques qui s'appuient sur une culture très étendue. D'où croyez-vous que vous pouvez affirmer que "Il y a actuellement des enjeux vitaux, c'est sur eux qu'il faut se concentrer : augmenter la progressivité de l'impôt, défendre les services publics, indexer les salaires sur l'inflation, non seulement préserver mais étendre les droits sociaux," si ce n'est d'une certaine philosophie politique élaborée, d'une certaine idéologie? Cette idéologie ne s'est pas élaborée en un jour, elle est le fruit de nombreuses conjectures, confrontations, discussions...mais elle guide vos choix du niveau local sur lequel vous avez la prise maximum au niveau international ou notre prise est quasi nulle.

  8. L'opposition de l'acteur à l'auteur est le sujet de l'article où je ne prétends pas qu'on puisse ne pas avoir d'idéologie mais qu'il faut qu'elle soit fondée sur des forces matérielles.

  9. il faut qu'elle soit fondée sur des forces matérielles.,
    C'est bien ce que j'ai bien tenté de respecter tout au long de mes réflexions qui concernent notre situation en France.
    Depuis plus de 20 ans, c'est aussi ce que je pratique tout au long de l'année dans mon métier mais sur un terrain beaucoup plus simple, celui des mises au point de procédés appliqués à des matériaux. Les solutions tordues qui ne tiennent pas compte des réalités matérielles sont de suite écartées! Pas moyen de baratiner la matière ni de me baratiner à son sujet. Par contre, je peux expérimenter, avoir des retours et boucler sur plusieurs cycles. D'autre part, un atome ou une molécule ne varie pas d'une expérience à l'autre, la même expérience donne toujours le même résultat.

  10. J'ai hérité de ma famille que le mieux est l'ennemi du bien, ce passage de votre texte:
    La tendance naturelle est certes d'attribuer l'injustice à la méchanceté de quelques uns mais c'est une erreur et ce genre d'erreur, assez générale, mène à l'exclusion voire à l'extermination. En toute bonne conscience, sans doute, mais surtout tout-à-fait vainement. Il faut s'en persuader, la première raison du mal, c'est presque toujours le Bien recherché, dans le sens où le mieux est l'ennemi du bien. me rappelle un passage de Kundera qui parle d'expérience dans « La valse aux adieux » aux éditions Gallimard , 1986, p. 126 : « Le désir d’ordre veut transformer le monde humain en un règne inorganique où tout marche, tout fonctionne, tout est assujetti à une impersonnelle volonté. Le désir d’ordre est en même temps désir de mort, parce que la vie est perpétuelle violation de l’ordre. Ou, inversement, le désir d’ordre est le prétexte vertueux par lequel la haine de l’homme pour l’homme justifie
    ses forfaits. »
    Et dans dans « L’insoutenable légèreté de l’être » aux éditions Gallimard, 1984 , p .254 « Ceux qui pensent que les régimes communistes d’Europe centrale sont exclusivement la création de criminels laissent dans l’ombre une vérité fondamentale : les régimes criminels n’ont pas été façonnés par des criminels, mais par des enthousiastes convaincus d’avoir découvert l’unique voie du paradis. Et ils défendaient vaillamment cette voie, exécutant pour cela beaucoup de monde. Plus tard, il devint clair comme le jour que le paradis n’existait pas et que les enthousiastes étaient donc des assassins. »

  11. Merci pour cette brillante "Théorie de la société" qui peut nous permettre de comprendre que plus une société est importante, mondiale aujourd'hui, plus l'information est déterminante dans la structuration, l'organisation et la reproduction de cette même société.
    A vous lire je comprends donc pourquoi l'écologie est un thème aujourd'hui aussi médiatisé, démocratisé. Je comprends également que politiquement elle pose problème à se concrétiser. Mais ce que je me demande c'est vraiment qu'est-ce que l'écologie? parce que d'être passée de critique du système à apologie du système c'est sûr qu'elle n'est pas du côté de l'entropie politique. Et pourtant il y a jeter et à réaliser....
    Et puis n'y t'il pas eu de toute époque une écologie même sous un nom différent, une théorie anti-productiviste, anti-sociétal in fine...
    Ce que je veux dire c'est que l'écologie ne recouvre bientôt plus rien, sans reférencement au passé et surtout sans projet d'avenir et donc sans projet productiviste. Loin de moi l'idée d'une écologie capitaliste, plutôt une écologie réaliste mais je note comme vous que si l'écologie peut-être un moyen de passer de l'entropie actuelle à une nouvelle phase socio-historique elle n'en est pas moins devenue pro-sociétal. De sociale elle serait devenue sociétale! L'écologie perdrait donc de son lustre utopiste, preuve qu'elle se fait digérer par le système et inquiétude quant aux nouvelles utopies comme le transhumanisme qui ne devrait de toute manière pas pouvoir se développer sans remise en cause socio-sociétale, sans revenu d'existante entre autres....
    En tous cas il est sûr qu'il n'y a pas d'individu et encore moins d'individus individués sans société et société-monde. Maintenant même si je peux comprendre votre position sur la politique entre autre nationale je ne la partage pas il me semble que partisan ne signifie pas automatiquement endoctrinement ou culte de la personnalité du chef du moins au PG. Et puis si la part du négatif est à considérer, ne pouvons-nous pas admirer une société-monde telle que la nôtre. Non pas que nous vivions dans le meilleur des mondes possibles mais restons confiants dans les capacités à nous étonner et ceci dans celles de tous et chacun.

  12. Franchement, j'aimerais bien pouvoir soutenir le PG mais c'est vraiment archaïque, non seulement rien qui fait rêver mais pas beaucoup de bonnes réponses aux problèmes qui se posent. C'est une coalition de vieille gauche, bloquée sur la société industrielle, pas la gauche de l'avenir.

    Il y a toujours eu des "sages" vivant de peu. Ce n'est pas eux qui ont fait l'histoire. Comme le disait Mandeville, ce sont les vices privés qui font le progrès public.

    L'écologie, c'est d'abord la réaction aux destructions écologiques, ce qui a d'abord pris la forme du retour à la nature des hippies mais qui renvoie à une nature mythifiée bien plus ancienne (petit trianon et belles bergères). Ce qui change avec l'écologie à l'ère de l'information, c'est de pouvoir se tourner vers le futur. La contrainte reste, décuplée par l'information, mais les moyens sont tout autres, non plus la fuite du système mais sa régulation, sa prise de contrôle d'un côté et le travail autonome de l'autre, non plus par la protestation écologiste mais par la pression des faits. S'il faut une écologie politique, c'est pour opposer l'émancipation à la technocratie mais il n'y a que des inversions locales à l'entropie.

    Toute théorie matérialiste admettant qu'on est plus déterminés que déterminants se trouve prise dans des paradoxes, le sens de l'histoire pouvant sembler se passer de nous, ce qui n'est pas le cas. La position des utopistes est bien plus simple et compréhensible. De même qu'il est plus simple de s'abandonner à une détestation du monde alors que, oui, il faut admettre qu'il ne peut y avoir que du négatif, qu'il y a du positif aussi et de quoi s'émerveiller au milieu de notre misère.

  13. @Michel Martin : Le pas suivant, de ne plus poursuivre un bien mortifère, c'est d'admettre le caractère contradictoire et évolutif, ce qui veut dire non maîtrisable des sociétés humaines. J'aime bien cette citation de René Passet "La loi des milieux naturels et humains n'est pas l'équilibre qui les fige, mais le déséquilibre par lequel ils évoluent".

  14. @olaf : Ce que Charles Gave, dont j'avais donné une vidéo, dit là est raisonnable, en dehors d'un libéralisme excessif, et recoupe ce que j'ai dit dans la relocalisation de la production mais il va un peu trop vite et, en attendant, la tva sociale n'est pas une si mauvaise idée. Là où je crois qu'il se trompe le plus, c'est sur la situation des USA qui ont certes tous les atouts pour garder leur suprématie un moment mais dont on ne voit pas comment ils ne s'écrouleraient pas après l'Europe, sinon avant. Ce qui n'empêcherait pas les uns comme les autres de repartir après. Si le statut de monnaie de réserve du dollar leur permet d'échapper encore à la sanction des marchés (ce qui me paraît incroyable), il est vrai que notre sort devrait ressembler au Japon depuis 1987...

    En tout cas, c'est sûr, les emplois de l'avenir ne sont pas industriels et donc peu délocalisables. Je suis toujours stupéfait qu'on pense que les ouvriers devraient tout le temps rester des ouvriers, qu'ils ne peuvent rien faire de mieux que de travailler à l'usine, que se faire exploiter par des capitalistes est la merveille des merveilles...

  15. @Jean Zin :

    Gave me parait aussi trop catégorique sur certains points.

    Mais concernant les robots, je pense qu'il voit juste. Chine, Japon, mais aussi Corée pour les robots dans les services :

    http://www.lepost.fr/article/2011/0...

    Comte tenu du chômage que ça peut entrainer, il faudra bien revoir la question du revenu et du travail.

    Pas de doute, qu'à part quelques emplois d'ouvriers très qualifiés, je ne vois ce qu'il y a de si enviable à faire un travail usant et répétitif d'ouvrier, y compris dans la récolte agricole manuelle.

  16. Il y a bien à faire en dehors de l'industrie. Jamais la disparition des agriculteurs n'a condamné 90% de la population anciennement agricole à devenir chômeurs. Ce qui est le vécu de ceux qui perdent leur boulot n'a pourtant rien à voir avec un niveau de chômage directement relié au niveau de croissance et à des questions monétaires qui rendent tout aussi futiles de rendre les chômeurs responsables de leur chômage tout autant que de croire que l'automatisation nous priverait d'autre chose que des emplois industriels. Je crois que la définition du travail comme lutte contre l'entropie peut nous assurer qu'il ne manquera jamais. Ce qui manque, c'est l'argent pour le payer.

  17. Il me semble qu'une bonne part du problème vient d'une forme de classification, dès l'école. Il y aurait les forts en thèmes, les moins forts et les nuls bons pour l'usine ou la plomberie.

    Aux forts en thèmes, les polytechniciens, financiers, docteurs, avocats, MBA, managers, ENA, IEP et autres centraliens.

    Et pour le reste, c'est le tout venant, ne leur reconnaissant pas des possibilités d'apport, car pas dans les grilles de ce qui est reconnu comme valable. Ce qui pourtant irait dans le sens d'une diversification des reconnaissances des valeurs ajoutées, sociales et économiques. C'est toute une grille de lecture à revoir...

  18. J’ai le sentiment que dans le fond, la majorité des gens n’aspirent pas matériellement à grand chose ; et je crois que c’est bien ainsi. Le souci pour ces gens, c’est quand la société n’est même plus capable d’assurer ce « pas grand-chose » et qu’ils se retrouvent abandonnés et complètement démunis devant cette situation à laquelle ils ne sont pas vraiment préparés. Ils ont l’impression d’avoir « tout fait comme il fallait », mais pour eux, il n’y a plus de place.
    Là où je vis, on naissait, on étudiait, on travaillait, on se mariait, on se soignait et on mourait De Wendel, ou d’autres barons de la sidérurgie dans les vallées avoisinantes. Et les gens étaient contents d’avoir leur avenir tout tracé, pour eux et leurs enfants. En plus, à l’ « Usine », un type pouvait très bien commencer sa carrière en distribuant le courrier et la terminer contremaître, tout un programme… Pourtant les boulots étaient très rudes mais tous ces gens semblaient faire corps ; italiens, portugais, polonais et plus tard algériens, chacun avait dû trouver sa place. Ils se sont d’abord collectivement défoncés pour faire tourner la boutique (je me rappelle qu’il était courant de faire des postes de 72 heures d’affilée), et après ils se sont unis pour lutter afin d’améliorer leur quotidien (Je vous passe les exploits de la famille De Wendel qui a mis à sac la région, car ce n’est pas l’objet de mon propos).
    Tout ceci pour vous suggérer que même le travail le plus merdique semble structurant pour la majorité des gens et que c’est un passage obligé, je pense, si on recherche autonomie et intégration.
    Ca c’était hier, aujourd’hui, mon problème c’est que je ne sais plus ce que les gens recherchent...
    Je ne sais plus dans quel monde ils veulent vivre. Vous auriez une idée ?

  19. Le monde dans lequel on veut vivre n'a guère d'importance contrairement à ce qu'on répète aux électeurs, l'important, c'est le monde dans lequel on vit.

    Personne ne voulait travailler à l'usine, seulement gagner un peu plus que sur son maigre lopin de terre (quand on en avait un). Par contre, ensuite on s'y fait comme à presque tout, et ce que les gens veulent alors, c'est la stabilité car on crée avec le travail quotidien de fortes communautés comparables à la vie de villages, sauf que ce ne sont pas des villages mais des entreprises capitalistes ne poursuivant que leur intérêt. Il est donc très choquant et déstructurant de voir son village disparaître et ses collègues qui s'éloignent.

    J'ai travaillé un peu à l'usine et, après les premières appréhensions, la saleté des locaux, la tristesse ambiante, on se refait un petit cocon rassurant avec ses rites et un sentiment d'appartenance se renforçant lors des grèves (ou mieux, des occupations). J'ai toujours trouvé délirant l'hymne à la mobilité qu'on trouve aussi bien chez Deleuze, Attali, les néolibéraux, France Télécom et ses suicidés. Ce qui est vrai, c'est qu'on a besoin de sortir de son milieu, principe de l'exogamie. Les voyages forment la jeunesse et il faut des phases d'exploration mais on a besoin de stabilité. La vie n'est pas seulement désordre comme je l'ai dit (tout est toujours plus compliqué et dialectique), elle tend bien sûr à la stabilité (l'homéostasie) même si une stabilité totale serait la mort. On a besoin d'un peu de stress mais trop de stress tue, on a besoin d'un peu d'agitation mais pas trop. Le vivant se caractérise par des cycles autour du juste milieu maintenant une dynamique mais des cycles trop violents, outrepassant les limites peuvent être fatals.

    L'une des fonctions des coopératives municipales serait justement de recréer ces communautés de travail mais sur une base territoriale qui ne soit pas délocalisable ni menacé de fermeture.

    Sinon, on peut aussi bien dire que les gens se contentent de peu (on est fait pour être heureux, les sondages confirmant des chiffres extravagants supérieurs à 80%, acceptant finalement son sort) ou bien qu'ils en veulent toujours plus et jamais assez (c'est en général l'insulte des publiphobes et simili situationnistes contre les "consommateurs" réduits à une foule de pourceaux). Chacun est capable des exigences les plus délirantes à se prendre pour le maître du monde, par construction langagière. Ensuite, c'est comme la société, ce sont les événements qui font de nous ce que nous sommes les hasards de l'existence ayant une importance considérable malgré l'histoire qu'on se raconte d'avoir voulu ce qu'on a vécu.

  20. J'ai toujours trouvé délirant l'hymne à la mobilité qu'on trouve aussi bien chez Deleuze, Attali, les néolibéraux, France Télécom et ses suicidés. Ce qui est vrai, c'est qu'on a besoin de sortir de son milieu, principe de l'exogamie. Les voyages forment la jeunesse et il faut des phases d'exploration mais on a besoin de stabilité.
    100% d'accord. Votre formulation consolide mon ressenti.

    Est-ce que vous avez d'autres sources plus développées accessibles en ligne à propos de la cyclicité des idéologies?

  21. La théorie des cycles idéologiques que j'expose ici, reprise des cycles du Capital, est entièrement de mon cru et donc sujette à caution mais plus que sa justesse (qui me semble admissible par la plupart des observateurs) ce qui me parait le plus important c'est de pouvoir admettre que des cycles économiques puissent se transmettre au niveau idéologique.

    J'ai étudié pas mal de choses pour cela, de l'ésotérisme astrologique à l'interprétation des cycles de Kondratieff par François-Xavier Chevallier, mais aussi Simiand, Schumpeter, Labrousse, Braudel, Chaunu, etc. De tout cela, il ne se dégage aucun consensus sinon l'évidence pour l'historien qu'il y a des cycles. Celui qui a essayé d'aller le plus loin dans l'étude des cycles historiques, c'est Robert Bonnaud dont je ne reprends pas la périodisation mais peu importe car il ne faut pas croire en une vérité des cycles, encore moins sur des durées fixes et calculables, les cycles devant surtout servir à rapprocher des époques et mettre en série les causes semblables donnant des effets semblables. Ces changements parallèles jouant sur des oppositions me semblent éclairer assez bien l'influence de l'infrastructure sur la superstructure mais on est dans le domaine que je cultive des savoirs incertains qui peuvent être aussi précieux que les sciences exactes bien que sur d'autres plans, mais rien de tel pour vous déconsidérer !

  22. Il parait logique que les membres de la nomenklatura comme Attali préconisent la mobilité nécessaire au fonctionnement d'une monnaie unique dans l'idée d'une allocation des ressources "humaines" là, géographiquement, où il y a la demande. Là où le bas blesse, c'est que pour des revenus modestes, c'est coûteux, frais de recherche d'emploi en zones éloignées, déménagements souvent de sa poche. Pour un couple dont les deux travaillent, ça se complique encore, et plus si il faut maitriser une langue étrangère, ou plusieurs, comme c'est le cas en Europe.

    C'est sûr, les calibres du type Attali ont moins de difficultés, surtout sur le plan financier, à être mobiles et voient peu ou pas ces aspects.

    Là où ça devient absurde, c'est d'en faire un mantra dans une Europe aux abois, dans laquelle bientôt tous les pays pourraient être touchés par une grave crise du chômage.

    Toujours est il que l'humanité a souvent montré de grandes possibilités migratoires depuis l'Afrique des origines, en passant par la zone Egypte-Israel, puis par les invasions des germains, normands et autres vandales vers le sud, les migrations irlandaises, polonaises, italiennes ensuite vers et à l'intérieur des US, les colonies nord africaines...

    A mon échelle, idem, de multiples régions françaises et plusieurs pays, au gré du vent des possibilités du moment, tout comme certains de mes ancêtres, Inde, Afrique du Sud, Australie, Canada...

    Je suis peut être un cas à part, mais de changer d'endroit, au bout de quelques années de sédentarisation, je trouve ça stimulant, autres paysages, façons de parler...

    Deleuze disait pourtant de pas aimer voyager, il ne voyageait pas, ou alors considérait il que le seul voyage est celui au cours duquel on vit un certain long temps ailleurs. Le nomade étant celui qui voyage en restant avec ses meubles et sa tente, mais aussi sa tribu qui se déplacent avec le nomade, ce qui est nettement moins le cas du migrant actuel.

    "L’espace libéré dans la déterritorialisation reste rarement un espace purement déterritorialisé. Car ce mouvement n’est pas celui d’une libération pour la libération. Il s’agit, au contraire, d’un double mouvement où la reterritorialisation réaffecte l’espace territorialisé, et dans ce cas la déterritorialisation était simplement un des moments de la réaffectation du territoire."

  23. @olaf :
    Ca sera toujours plus facile pour les gens qui aiment bouger, c'est pour les autres que l’avenir est plus inquiétant. Pourtant il y a mille et une bonnes raisons de vouloir se sédentariser et il faudra bien que chacun trouve sa place.

  24. @Jean Zin :
    « Le monde dans lequel on veut vivre n'a guère d'importance contrairement à ce qu'on répète aux électeurs, l'important, c'est le monde dans lequel on vit. »

    Certes, mais lorsque je regarde mon gamin et ma gamine, il me plaît d’imaginer un monde différent pour eux et même… un monde un peu meilleur, c’est grave ? Je pensais tout simplement que cela pouvait être pareil pour bon nombre de mes congénères…
    A vous lire, une interrogation me vient à l’esprit : votez-vous ?

    Sinon pour le reste j’adhère à vos propos et je vais de ce pas approfondir votre idée des coopératives municipales…

    Juste deux choses encore :
    - Pour l’avoir vécu de très près, je ne suis pas certain que comme vous l’affirmez, « Personne ne voulait travailler à l’usine »

    - Les dons ne bougent pas beaucoup, y voyez-vous un signe ?

  25. @téo :

    "Pourtant il y a mille et une bonnes raisons de vouloir se sédentariser"

    Comme il y a tout autant de raisons de bouger, ne serait ce que pour ne pas se sentir les pieds coulés dans le béton du hobereau, mafiosi du coin, et lui faire un cordial bras d'honneur. Sans compter, accessoirement, de bien meilleurs revenus, ce qui semble être un luxe pour les chômeurs français revenus à l'emploi en France :
    http://www.actuchomage.org/20111212...

    Le fait est que plusieurs anciens collègues, cousins et amis, ont été mobiles, en France ou à l'étranger, hors Europe aussi, ce qui leur a permis de ne pas rester empêtrés dans le chômage et de rebondir nettement mieux.

    En ce qui me concerne, tout exil vaut mieux que d'être soumis aux kafkaïennes procédures de Pôle Emploi, ex ANPE, et procédures de recrutement des cabinets de recrutement français. Rien que d'y penser, ça me met des boutons.

    Ceci dit, ma vocation d'exilé a commencé tôt, dès mes 18 ans, au moins, quand je me suis stratégiquement éloigné de ma famille, que je trouvais insupportable, avec ses gnagnas, ses gnangnans.

    Tout, mais plus ça...

    Ça, ça n'est pas de l'idéologie, mais du vécu.

  26. Attali s'appuie sur le fait qu'il y a toujours eu des nomades pour en faire une caractéristique de l'espèce, sauf que ce qui caractérise la civilisation, c'est au contraire de se fixer. On a même constaté que les premiers hommes (en Afrique du sud) restaient sur leur territoire bien que chasseurs-cueilleurs. C'est d'ailleurs la fondation de villages avec l'agriculture qui a permis de développer le nomadisme commercial (les peuples nomades comme les Roms visent à apporter aux populations sédentaires ce qui leur manque localement). Longtemps l'expansion se limitait à installer de nouvelles familles à quelques kilomètres des autres. On ne peut mettre les invasions sur le compte du nomadisme puisqu'ils visaient à s'installer sur de nouvelles terres comme toute colonisation. Etre poussé par la faim à partir ailleurs ne me semble pas du nomadisme. Par contre, avoir envie d'ailleurs et de paradis imaginaires est tout ce qu'il y a de plus humain.

    Lorsque j'étais parti en Amérique dans ma jeunesse, j'avais éprouvé un sentiment de liberté extraordinaire mais vite lassé de la monotonie des voyages et très ému aussi de retrouver ensuite la vieille Europe. Quand je suis parti dans le Lot, notamment pour m'éloigner du milieu des lacaniens après la mort de Lacan, je ne voyais pas le problème. C'est ensuite que j'ai senti le décalage et que je n'y serais jamais vraiment chez moi mais abandonner ma maison désormais, ce serait tirer un trait sur 30 ans de ma vie (s'installer ailleurs n'est pas du nomadisme comme les élites mondialisées sans attaches).

    Bien sûr cela dépend des gens et des situations. Je trouve heureux qu'il y ait des nomades et qu'on puisse aller où l'on veut, je trouve juste stupide de faire une norme universelle de ce qui reste forcément marginal. La plupart préfèrent vivre dans un milieu familier auprès de vieux amis même si je suis le premier à penser que c'est souvent étouffant.

  27. @téo : C'est l'objet de l'article de montrer qu'on ne choisit pas la société dans laquelle on vit bien que presque tout le monde pense le contraire depuis la Révolution Française, moi le premier depuis 1968, ce qui ne veut pas dire qu'on devrait accepter le monde tel qu'il est mais qu'on ne peut y intervenir que localement (il n'y a d'inversion de l'entropie que locale et informée). Ce constat qui justifie en général le conservatisme peut être retourné en véritables changements révolutionnaires bien que limités, au lieu d'échouer dans des entreprises plus ambitieuses et destructrices. C'est bien sûr quasi incommunicable face aux promesses des idéologies mais cela fait un moment qu'on en connait les mensonges (il fallait en passer par l’expérience historique). Donc, oui, je pense que c'est grave mais je ne crois pas qu'on arrêtera de rêver d'un autre monde alors qu'il faudrait penser le même monde juste un peu différent. J'espère aussi pour mon fils un monde un peu plus vivable, je fais ce que je peux pour l'améliorer et tracer des pistes mais la vie n'a jamais été facile en dehors du cocon familial et c'est quand même mieux qu'au Moyen-âge.

    Je le redis souvent, par exemple dans "la démocratie est un rapport de force", je ne vote plus depuis que j'ai été présenté par les Verts aux législatives et que j'ai compris les illusions qu'on nourrissait sur la démocratie et le vote qui n'est plus qu'un rite de soumission, surtout après le référendum où là j'avais voté ("non" bien sûr). Ce n'est pas ainsi qu'on change quoi que ce soit, les gouvernements de droite étant souvent obligés par les mouvements sociaux à faire une politique de gauche alors que la gauche sous la pression des marchés fait une politique de droite, bien sûr tout cela avec des nuances mais en cette période de rupture technologique, géopolitique, anthropologique, les discours sont trop décalés, c'est l'embrouille totale.

    Dire que personne ne voulait travailler à l'usine est certes excessif et cela dépend des usines, des périodes, des gens, je n'ai quand même pas rencontré beaucoup de gens pour qui c'était un idéal, sauf depuis le chômage de masse peut-être.

    Pour les dons, en dehors des périodes où je faisais des appels de détresse, cela ne va jamais bien loin. De temps en temps il y a quelqu'un comme vous qui s'en émeut mais il faut dire que je ne caresse jamais personne dans le sens du poil. Tout le monde peut avoir des raisons de m'en vouloir et comme je ne promets pas la lune, peu de raisons de me soutenir en dehors du plaisir de la pensée critique et de quelques textes. Tout ici est gratuit. Surtout, la fréquentation du site n'a rien à voir avec celle de Paul Jorion par exemple. Je pense être une illustration qu'on peut rester à la fois relativement méconnu sur le web en même temps qu'on y a quand même une certaine visibilité mais je ne suis pas à l'abri qu'on s'en aperçoive.

  28. Au sujet des délires idéologiques, de la confusion entre ce qu'on veut et ce qu'on fait, de l'enfer pavé de bonnes intentions, je voudrais tout particulièrement souligner la sociocratie cybernétique d'Endenburg (encore!) qui a mis la mesure au coeur de son dispositif, de la boucle de retour comparant les décisions et leurs effets.
    Il y a aussi le travail d'Estehr Duflo auquel je voudrais rendre hommage.
    Ces deux expériences peuvent nous aider à nous sortir du délire idéologique qui nous fait confondre ce qu'on veut et la réalité.

  29. Effectivement Esther Duflo fait un travail indispensable même si on reste un peu sur sa faim mais s'il faut évaluer les résultat des politiques (le feedback), tout ne peut malgré tout s'évaluer (ainsi dans la recherche scientifique l'évaluation est un obstacle plus qu'un atout). Souvent les effets contre-productifs bien connus des politiques (dans la prohibition des drogues par exemple) ne suffisent pas à en changer !

  30. @Jean Zin :
    L'évaluation peut être complexe et contre productive, ou inopérante. Evaluer efficacement ne s'apprend pas en un jour (les outils d'évaluations ont aussi besoin d'être critiqués et améliorés). Mais c'est un élément de culture qui me semble nécessaire pour améliorer nos rapports à nos actes et surtout nos décisions collectives. Je ne crois pas que nous puissions nous passer d'idéologie, par contre une culture de l'évaluation peut nous aider à confronter nos bonnes intentions à ce qu'elles donnent, ce qui a un effet en retour sur la formulation même de nos yaka faukon.

  31. @olaf :
    Vous confirmez simplement ce que je dis, la vie est plus facile pour les gens qui aiment bouger… D’ailleurs, bien souvent ils aiment bouger dans de nombreux domaines, pas uniquement au travail… Je vous redis que je ne me fais aucun souci pour eux ; mais que ce pouvoir d’adaptation, car c’est bien de cela dont il s’agit, n’est pas donné à tout le monde et que pour bâtir une micro société sur un plan plus local, on a forcément besoin de gens qui décident de poser leurs valises.

  32. je crois que le fond du malaise est le sentiment de perte du tissu social dans une mondialisation imposée dans la violence.
    Ce tissu social d'abord familial, amical (le clan) national,..s'étiole, s'effrite et bien sûr certains le récupère en nourrissant les peurs...
    Il semble que le paradoxal domine, se dissimulant de plus en plus dans le virtuel à tous les niveaux ; ce que notre psychisme a du mal à contenir (parce qu'au final -tout est lié téléscopiquement- l'engouement scientifique du vide résonne comme un trou noir dévoreur d'âme au fond de l'inconscient) et par conséquent, d'hideuses déformations, coquilles vides, viennent hanter le désir fondamental de sécurité, de fixité, ce socle, cette stabilité qui permet toute respiration, mouvements, projections....ce qu'on nomme des "peurs" mais qui en fait révèle les symptôme d'une schizophrénie; une rupture profonde de l'homme EN l'homme. Et si nous regardons bien, en effet nous sommes au bord de la rupture d'un cycle, que ce soit écologique, économique, social,.... parce que tout est désaxé. Comment prétendre à une conscience capable d'intégrer une mondialisation politique ou économique, alors que nous n'intégrons plus rien, alors que le potentiel d'individuation se rompt dans la violence qu'induit la dissolution de l'axe de vie ?

  33. @téo :

    A priori, je n'étais pas un fan du bougisme, je l'ai pratiqué par nécessité qui souvent fait loi. A savoir que quand une situation me gonfle, je cherche une issue. Si c'est de me barrer qui me paraît le mieux, je le fait.

    Par ailleurs, j'ai vécu des temps de sédentarité dans lesquels je me projetais d'y rester. Manque de bol, les circonstances ont contre dit mes pronostics, donc j'ai fait mes valises.

    Maintenant, si j'étais un autre je serais resté ici ou là et aurai trouvé un job local. Ceci ne s'est pas fait pour diverses raisons.

    L'adaptation ne se fait que dans la confrontation à l'imprévu et les gamelles concomitantes.

    Je n'ai pas tant que ça décidé de poser mes valises, ni de les faire, en tant que décisions à priori, ex ante.

    J'ai décidé ex post.

  34. @chami : J'avoue que je ne comprends pas trop qu'on puisse prétendre qu'on serait moins individué qu'avant, si on compare aux barons d'antan peut-être mais pas aux exploités et endoctrinés, malgré la télévision, la religion ne valant pas mieux comme abrutissement.

    Il est bien sûr tentant de tout ramener à une cause unique mais la mondialisation n'est sûrement pas le facteur principal de dissolution des liens sociaux, le simple fait de pouvoir s'installer ailleurs en France, notamment dans les grandes villes, suffit à faire éclater les liens familiaux. Le nomadisme n'a pas besoin d'être cosmopolite.

    En fait, là-dessus Marce Gauchet est intéressant, bien que ce qu'il dit soit très désagréable à entendre puisqu'il relie la "société de marché" et la précarité existentielle à l'individuation justement, du simple fait que l'individu n'est plus attaché à un statut qui le protégeait mais l'enfermait aussi (ce pourquoi il faut un statut universel avec un revenu garanti inconditionnel). On ne peut avoir en même temps la liberté et la fixité, des libres penseurs et un ordre religieux, mais on peut essayer d'en compenser l'instabilité. En fait la relocalisation et la reconstitution des solidarités locales se construisent sur de toutes autres bases que les solidarités traditionnelles, plus républicaines et politiques.

  35. @ jean Zin. Vous dites :J'avoue que je ne comprends pas trop qu'on puisse prétendre qu'on serait moins individué qu'avant...
    Certainement, aujourd'hui comme hier peu de personnes sont des individus et beaucoup sont encore en résonance plus ou moins consciente, avec l'esprit du collectif, la "matrice" psychique de 'l'esprit groupe". Ce qui produit les partis, mais aussi la résistance.
    Oui, d'accord avec vous qu'importe l'endoctrinement, le conditionnement, l'illusion est la même.
    Cependant,je crois que vous vous trompez lorsque vous dites : on ne peut avoir en même temps la liberté et la fixité, peut être que nous ne mettons pas le même contenu dans les mots, après tout.
    Cependant, je vous invite à regarder autour de vous et vous constaterez que sans fixité pas de mouvement et vis-versa. Ceci à tous les niveaux.
    Je partage comme vous l'idée que la reconstitution des solidarités locales se construisent sur de toutes autres bases... certainement, car c'est bien parce-que la fixité de certains concepts devenus psychorigides ne sont plus adaptés et adaptables aux nouvelles valeurs qui doivent émerger (le mouvement) que nous vivions douloureusement les symptômes de la crise. C'est, par exemple, parce que la monnaie n'est plus la liquidité irriguant comme sang sociale, mais que les richesses sont séquestrées que le tarissement devient nauséabond et putride...il faut équilibrer la fixité par rapport au mouvement en toute chose, c'est peut être ce que vous voulez dire par compenser l'instabilité (?).

  36. Je suis d'accord. La fixité est par définition incompatible avec la liberté mais il faut retrouver une certaine stabilité malgré cette mobilité car effectivement, sans relative stabilité cette mobilité ne fait que du sur place (d'aéroports en aéroports ou d'autoroutes en autoroutes qui se ressemblent). Ce que je voulais dire, c'est qu'il ne suffit pas de démondialiser et si on veut défendre nos libertés qu'il n'est pas question d'abandonner, il faut trouver de nouveaux stabilisateurs.

  37. Oui. Donc il faut trouver de nouveaux stabilisateurs.
    Ce que je ressens fortement c'est que le pattern en nous change puisque nous perdons les images de références structurales (la loi, les dieux, l'autorité, etc.), donc à ce niveau il faut d'autres stabilisateurs, d'autre schémas.
    Ensuite, au niveau de la mobilité, idem notre anima change (sentiment et affection en lien à la mémoire de la terre, génétique, de l'histoire, du foyer, de la nation, bref du sensible émotionnel). évidemment, ce n'est pas en terme de bien ou de mal qu'il faudrait appréhender cette mutation, pour être en accord et donc positivement constructif, il faudrait trouver un nouveau repère d'ancrage (pattern) et une nouvelle valeur créative (anima)....
    PS: merci pour votre site. cela redonne de l'espoir !

  38. bravo, je vous encourage, comme d'autres l'ont fait déjà, dans une suite à ce texte (à moins que les liens internes n'en soient déjà l'extension, ce qui donne une heureuse articulation à vos nombreux articles...), et merci

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