Les 4 discours

Pour ne pas se perdre dans des généralités creuses et contradictoires, il faut revenir sur les 4 discours car les débats indifférenciés sur la liberté, la vérité, la jouissance n'ont aucun sens. Pour dépasser le "complexe" et la "multitude" apparente, il faut remonter aux concepts et aux dispositifs, aux articulations qui structurent une diversité qui est plutôt division du travail et différenciations sociales. Ainsi les liens sociaux sont différenciés selon le moment, la place et le discours dans lesquels ils s'inscrivent.

L'intérêt politique de cette mise au point est important. Si on assimile comme Christian Geffray le rapport marchand à un mode du rapport social la question n'est plus tant celle d'une alternative que celle d'un équilibre avec les autres discours, de la délimitation de leurs champs respectifs.

Les 4 discours correspondent à la théorie lacanienne de la société, du lien social. Il doivent beaucoup à Kojève, comme tout ce que Lacan a fait, à la théorie des discours développée dans l'Histoire raisonnée de la philosophie païenne. On a ici les discours dogmatique, sceptique, théorique, philosophique ou bien théologique, formaliste, scientifique, moral. C'est pourtant surtout Foucault qui a influencé Lacan avec sa leçon d'inauguration du Collège de France, "L'ordre du discours", qui définit le discours comme dispositif productif où la vérité change de place selon les institutions où il s'inscrit, volonté de vérité. "On n'est dans le vrai qu'en obéissant aux règles d'une police discursive qu'on doit réactiver en chacun de ses discours. La discipline est un principe de contrôle de la production du discours"37. C'est un principe de "raréfaction du discours" basé sur l'exclusion. "Le rituel définit la qualification que doivent posséder les individus qui parlent... il fixe enfin l'efficace supposée ou imposée des paroles, leur effet sur ceux auxquels elles s'adressent"41. Foucault distingue rituels de parole, sociétés de discours, groupes doctrinaux et appropriations sociales régies par 4 contraintes contradictoires : signification, originalité, unité, création, ou bien événement, série, régularité, condition de possibilité. Il peut aussi distinguer sciences (savoir), pouvoir (division), identification (morale), production (travail).

J'ai remarqué qu'on pouvait mettre ces 4 discours en parallèle avec les 4 causes d'Aristote ainsi qu'avec les 4 temps de la dialectique de Hegel. L'important n'est pas le formalisme mais de distinguer 4 modes de la liberté, de la vérité, du discours qui fait lien social et où l'on peut occuper différentes places. Aux 4 libertés d'indépendance, d'efficacité, d'engagement et de projet correspondent 4 vérités de conformité, de vérification, d'impartialité et d'authenticité. On peut montrer ainsi que ce qui est en jeu à chaque fois c'est un impossible, par où le discours tient au réel, la discordance de la vérité au savoir, où s'introduit la liberté du sujet et la circulation des désirs.

Les quatre discours qui assurent l'échange social n'ont rien à voir avec une simple discipline des corps puisqu'ils sont fondés sur la liberté elle-même, ce qu'on peut appeler l'assujettissement par la liberté à la dette sociale. La réalité humaine est toute entière dans cet espace de liberté et de parole, dans ce théâtre de la vie où il faut mettre les formes pour être entendu. Lacan a bien reconnu dans ces 4 discours les professions impossibles selon Freud car devant produire de l'autonomie, c'est-à-dire une parole authentique, une liberté engagée comme telle dans le dispositif social institué par chaque discours. La liberté implique la possibilité de l'échec, que ce soit pour gouverner, éduquer, analyser et si Lacan ajoute un 4ème, le discours hystérique ou scientifique, Geffray l'appelle le discours marchand. Ce qui est impossible pour celui-ci, ce serait d'évaluer les objets, l'impossible échange, l'impossible séduction. Il y a en effet, là aussi 4 valeurs aussi vraies les unes que les autres : le prix (norme), le travail (la peine), l'utilité (le plaisir), la demande (le nombre). On sait depuis Aristote qu'il n'y a aucune commensurabilité dans l'échange de biens, entre ce que ça te coûte et ce que ça m'apporte, entre le mal qu'on se donne et le bien que ça fait, chaque point de vue a sa nécessité et chaque discours sa fonction. Un discours est donc une forme d'échange institutionnalisé entre personnes, mettant en jeu sa liberté et sa vérité dans sa parole et où chacun peut occuper successivement différentes positions selon les contextes.

Lacan distingue 4 opérateurs :
- Le signifiant Maître S1, parole qui gouverne au sens, ordonne, tranche, nomme, unifie. Autorité et puissance du Nom que rien ne garantit pourtant sinon la menace de mort et le renoncement à la jouissance de la vie.
- Le Savoir S2, qui est le signifiant pour lequel S1 représente un sujet, effet de S1 si l'on veut ou plutôt réponse. Le savoir est liaison entre deux signifiants. C'est l'essence du travail et de la communication. Il se manifeste surtout sous la forme du doute, de la question, de la substitution et de l'assimilation.
- Le Sujet S, sujet divisé car il est à la fois support du signifiant et son effet qu'il subit en tant qu'un signifiant le représente pour un autre. C'est l’assujettissement au discours et à la représentation qui le divise entre sujet de l'énonciation et sujet de l'énoncé.
- L'objet a, ouverture du corps sur le discours et la jouissance, support matériel du sujet, de sa parole, de son regard ou de son écriture ; enjeu de la fascination du désir. Lacan dit de cet objet qu'il est cause du désir, objet partiel détaché du corps pour symboliser le manque, l'incarner, entrer dans la circulation des désirs.

Ces opérateurs occupent à tour de rôle les 4 places :

agent     adresse
--------    ----------
    vérité   production

L'agent c'est la cause efficiente, l'adresse la cause matérielle, la vérité la cause formelle et la production la cause finale. Ceci demanderait nuances et développements mais il suffit de comprendre le discours du Maître qui en constitue le paradigme : Un signifiant représente le sujet pour un autre signifiant et produit dans l'opération son ex-sistence comme voix ou regard, part du corps sacrifié d'où il peut jouir de sa position.

 S1    S2
----  -----
 S      a

Le discours du Maître est celui de la reconnaissance, de l'honneur, de la foi, du pacte mais aussi de la Mort. C'est un rapport le plus souvent hiérarchique alors qu'il porte en lui la revendication égalitaire du Maître (la justice aristocratique est aussi sourcilleuse que nos républicains d'une égalité scrupuleuse), rapport de dépendance à mesure même qu'il engage librement sa parole. La vérité du sujet est en jeu dans ce qu'il dit par rapport à l'autre, sous son regard. La liberté ici est arbitraire, c'est celle de choisir son camp.

Le discours Marchand qui lui succède (ou hystérique, ou sophiste ou scientifique), en mettant le sujet divisé à la place de l'agent et la jouissance en place de vérité entame la dialectique par le travail du négatif, hystérique ou scientifique, qui met en doute la parole du sujet et la valeur de l'objet soumis à vérification jusqu'à produire un savoir (de la jouissance). Plus généralement il s'agit du temps de l'objectivation mais le rapprochement du marchandage et de l'hystérie attire l'attention sur le côté féminin et servile de ces soucis matériels. Les hommes se battent, eux, pour l'honneur, pour tenir leurs engagement et montrer qui ils sont, alors que la liberté ici est l'effectivité matérielle. Le discours du Maître et le discours marchand se combattent continuellement comme le masculin et le féminin, le Maître et l'esclave sauf qu'il arrive à l'esclave, au féminin, au marchand d'avoir le dessus.

Vient ensuite le discours de l'analyste qui, bien sûr, existait avant les analystes. Cette fois-ci, c'est l'objet du désir qui est l'agent et le savoir en position de vérité, discours de la séduction et de l'interprétation, du délire et de l'ivresse qui produit ses signifiants maîtres. Là encore on est dans une position féminine de bavardage ou d'oracle. On peut y voir aussi le discours des médias, du spectacle et de l'hypnose mais il ne faudrait pas pour cela annuler la liberté en jeu dans le lien social. La liberté ici est celle du désir.

Enfin le discours de l'université met le savoir en agent pour l'impossible tâche d'éduquer, de mettre le savoir en série et de produire des sujets formés mais la vérité de l'université est de servir le Maître, d'unifier son pouvoir même s'il a besoin pour cela de la liberté de discussion.

On peut dire des 4 discours qu'il sont les 4 modes d'individuation basés sur ce qui fait de chacun de nous un individu : son nom (sa dette), sa mort (son corps), son regard (son désir), son savoir (ses compétences). Le Maître assure la reconnaissance, l'hystérique assure la concurrence, l'objectivation, la sélection, la circulation des désirs, alors que le sacrifice assure la circulation des corps ou de la dette, et l'apprentissage enfin met le savoir en circulation produisant des compétences individualisées. Une leçon qu'on peut retenir de ces logiques complémentaires et successives, c'est qu'après l'auto-nomos du Maître contesté par sa femme, les scientifiques, les marchands, ébranlé par le désir et la jouissance vient l'auto-nomos de l'apprentissage de la loi commune et de sa propagation. Pour cela, il ne suffit pas de résister à l'ennemi, il faut savoir encore résister à la séduction, à la domination de ses désirs.

A chaque révolution des discours un pas est franchi, un temps passé qui ne se mesure pas aux horloges mais à nos découvertes ou nos reniements qui nous transforment comme le sacrifice fait de nous un autre, l'expulsion du bouc émissaire nous purifie et nous apaise. La dialectique n'est pas individuelle car "personne ne touche à la vérité si tous n'y parviennent", on ne peut se sauver tout seul mais chaque moment historique reprend là où l'autre l'a laissé. Un discours n'est pas seulement individuation, il est aussi essentiellement inscription dans le commun, langage. Comme le dit Héraclite, "ceux qui croient avoir une pensée particulière, éveillés ils dorment". La pensée est le commun. Si un Dieu ne parle pas en moi à quoi bon parler ? C'est le monde que nous jouons à chaque fois.

Il nous faut approfondir ces 4 abords du réel et du discours, fondation du sujet comme lien social où se joue la question de la vérité, question qui ne se pose qu'à une liberté dans son rapport à l'autre (morale) à l'intérieur d'une communauté politique. Il peut être question de la vérité du sujet, de sa valeur dans le discours du Maître alors que le discours marchand met en question la valeur des objets. Le discours de l'analyste met en question la valeur du savoir. Il est bon de savoir enfin qu'un savoir ne vaut que ce que vaut son Maître ! Malgré ses excès, la nouvelle sociologie de la science n'avait pas entièrement tort.

On peut revenir aux 4 professions impossibles pour rendre le rapport social plus concret. Contrairement à ce qu'on croit, on ne s'occupe jamais que de l'impossible, le reste se fait tout seul ou presque, mais lorsqu'il est impossible de s'assurer d'un résultat pourtant nécessaire, toutes nos forces et notre attention s'y absorbent. Si l'existence individuelle est faite de soucis qu'il faut résoudre, un discours social se construit sur ce qui résiste comme liberté, sur un impossible à savoir. Le politique gouverne plus ou moins bien et donne souvent l'impression d'être plus gouverné par les circonstances que par les gouvernants mais son rôle n'est pas de supprimer l'autonomie, plutôt de la produire pour maintenir l'unité et l'échange, assurer la circulation de la parole. L'impossible à évaluer de l'objet pour le marchand est aussi un impossible à "faire désirer" mon objet par les autres, cela n'empêche pas de faire des affaires, au contraire, de même que l'impossibilité de l'analyse n'empêche pas le transfert d'opérer et de produire ses signifiants maîtres au bénéfice de l'autonomie du sujet. Enfin l'impossible éducation, injonction contradictoire de former à l'autonomie, n'empêche pas qu'elle devient plus envahissante même que le marché, développement humain généralisé des capacités à choisir sa vie.

Si la dimension sacrificielle est fondatrice de tout discours, c'est aussi ramener le sacrifice à des dimensions modestes, bien loin du meurtre fondateur et plus près d'une mutilation volontaire (castration). S'il ne s'agit à chaque fois que de la vérité d'un discours, ce qui nous met au travail et nous engage dans la communication, il ne faut pas euphémiser la blessure narcissique qui brise notre suffisance pour porter notre désir à la parole et recevoir des autres la reconnaissance qui nous manque, clôture identitaire d'appartenance reportée sur le groupe, le dispositif, le discours.

Il ne faut pas en rajouter non plus dans le pathologique car on ne doit jamais oublier que ce qui compte c'est le sens du sacrifice et non sa terrifiante violence. La réalité du sacrifice n'a aucune importance, seule importe son inscription dans la dette sociale, son efficacité symbolique. Ce qu'il faut comprendre et que nous a appris la psychanalyse, c'est que le meurtre du Père est symbolique, tout comme le sacrifice du fils. Il faut prendre au sérieux le caractère entièrement symbolique des rites et des dispositifs, la reconnaissance de nos différences comme premier mot de l'échange, c'est la meilleure façon de ne pas provoquer leur violent retour dans le réel.
 
 

Jean Zin 15/11/01
http://jeanzin.fr/ecorevo/philo/4discour.htm

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