La réalisation de la philosophie

Entrer dans le 21ème siècle avec la pensée d’André Gorz, CitéPhilo.

Je ne suis pas un homme de parole, je crois que je l'ai prouvé de nouveau à Lille, le 28 novembre, où j'étais invité à parler d'André Gorz ! Si nous étions trop nombreux et le temps imparti trop court, l'intérêt de ces rendez-vous manqués, c'est de se poser la question de ce qu'on aurait à dire à un public qu'on imagine philosophique.


Il m'est apparu indispensable de ne pas réduire la dimension philosophique d'André Gorz au seul ouvrage qui en relève explicitement, "Fondements pour une morale" qui n'est pas sans faiblesses, et d'insister plutôt sur sa dimension politique de reprise du projet de "réaliser la philosophie" après le terrible échec du communisme.

Il est tout aussi impossible de se couper d'une histoire de l'émancipation que de faire comme si le collectivisme bureaucratique n'avait pas échoué partout. L'indigence de ce qui reste des théoriciens marxistes devrait inciter à refaire ce parcours qui va du marxisme à l'écologie politique, en passant du collectivisme à l'autogestion puis à la réduction du temps de travail avant de se focaliser sur le travail autonome et la sortie du salariat grâce au revenu garanti et l'économie de l'immatériel. Il ne s'agit en aucun cas de revenir en arrière mais bien de continuer l'histoire, et dans l'état de confusion actuelle, une clarification des enjeux semble on ne peut plus nécessaire !

Je ne cherche pas tant à rendre compte fidèlement de la position d'André Gorz lui-même que d'en tirer les conséquences qui me semblent cruciales pour le mouvement d'émancipation et le dépassement du marxisme au 21ème siècle. Il n'y a rien là de personnel, c'est l'époque qui pose ces questions. En effet, la situation est critique puisque nous devons faire face à la fois à la conversion des anciens pays socialistes à l'économie de marché, au moment où elle s'écroule, en même temps qu'à une rupture de civilisation avec notre entrée dans l'ère de l'information, de l'écologie et du développement humain qui nous oblige à reconsidérer nos anciennes certitudes et actuels modes de vie.

Ne pas pouvoir garder les illusions du passé ni se murer dans un dogmatisme imperturbable, c'est passer inévitablement pour un traître aux yeux des gardiens de l'orthodoxie. C'est ce dont Gorz sera accusé, au moins depuis ses "Adieux au prolétariat", lui qui avait publié son roman de formation, sorte d'auto-analyse impitoyable, sous ce titre "Le traître" qui l'exile de toute appartenance ! Contrairement à beaucoup d'autres, il ne passera pas à l'ennemi pourtant, ce dont toute son oeuvre ultérieure témoignera, toujours attaché au sort des travailleurs. C'est la voie qu'il nous faut suivre, en sachant qu'on risque nous aussi d'être traités de traîtres à refuser de refaire les mêmes erreurs totalitaires, sans abandonner les luttes d'émancipation pour autant. La chute du communisme est un événement philosophique considérable qu'il faut intégrer comme tel à reconsidérer ce qui se présentait comme réalisation de la philosophie et n'aboutit finalement qu'au règne de l'idéologie et du mensonge institutionnalisé où le vrai n'est plus qu'un moment du faux. C'est là où nous en sommes, dans la double exigence de refuser à la fois déni et renoncement.

On pressent justement dans ces périodes de rupture qu'il ne peut y avoir de "Fondements pour une morale" complètement anhistorique, sinon le langage lui-même peut-être ou plutôt l'énonciation, pas plus qu'il ne peut y avoir de self made man ni de reconstruction du monde par nos propres moyens, ces contes pour enfants ne sont que des robinsonnades purement fictives. On le constate continuellement, l'éthique dépend du discours et de quel côté de la barrière on est, par exemple de ce que Boltanski appelle des "cités" (inspirée, domestique, civique, marchande, industrielle, de renom, par projet) aux justifications très différenciées. Le seul fondement, c'est le processus dans lequel on est engagé, c'est l'histoire qu'il faut à la fois corriger et continuer. C'est d'ailleurs ce qui fait tout l'intérêt de Gorz : son parcours, plus que son point de départ, c'est ce qui en fait un passeur plus qu'un penseur, ayant fait la preuve d'une pensée capable de ne pas en rester là mais d'évoluer en même temps que son temps et dont la conduite peut être qualifiée d'exemplaire pour les générations futures d'intellectuels.

C'est bien parce qu'on se situe dans la tradition révolutionnaire et l'histoire de l'émancipation avec tous ses ratés que nous devons lutter encore pour nos libertés et réorienter l'économie vers le développement humain, entendu comme développement de l'autonomie, mais c'est une question politique plus que morale. Vouloir partir de notre liberté pour fonder le désir de liberté comme une exigence morale mène à toutes sortes d'absurdités au niveau individuel, désir aussi insatiable et abstrait que le désir d'argent. Ni la liberté, ni le bonheur ne peuvent être des objectifs en soi quand l'une précède l'objectif et l'autre le suit. S'il vaut d'insister sur la réfutation de ce sophisme, ce n'est pas tant pour critiquer les tentatives métaphysiques de Gorz d'une conscience qui se fonderait sur elle-même, conceptions qu'il dépassera ensuite en approfondissant l'opposition de l'autonomie à l'hétéronomie. S'il faut y revenir, c'est parce que ces impasses concernent des tendances encore bien actuelles de la lutte contre l'aliénation. En effet, ces raisonnements métaphysiques qui se mordent la queue, véritables cercles vicieux, mènent facilement à l'obsession d'une libération sans fin qui retombe lourdement dans le moralisme le plus insupportable. On se retrouve du coup dans la pure hypocrisie d'une critique de l'aliénation devenue elle-même aliénante, instrument de domination avec son jargon de l'authenticité. Répétons-le, alors que c'est un objectif primordial au niveau politique, au niveau individuel l'autonomie ne peut constituer un but en soi, ne servant le plus souvent qu'à choisir ses dépendances de même que, si l'on a besoin d'un travail autonome, c'est pour faire ce qui est nécessaire et non se livrer aux caprices les plus arbitraires (ce sur quoi Gorz était d'ailleurs entièrement d'accord!).

Il est intéressant de porter la critique également sur une distinction qu'il fait dans son livre fondateur, et qu'on peut trouver très opportune, la distinction entre progrès absolu et relatif, l'action libératrice constituant un progrès absolu sur notre passivité (le sujet se pose en s'opposant, affirmation de soi comme liberté et acteur de l'histoire) alors que l'autonomie conquise n'est jamais qu'un progrès relatif. En arrière-plan de cette distinction il y a une identification du mal à la passivité (l'inexistence) qu'on retrouve aussi bien chez Lukács que chez Debord, mais qu'on peut juger bien critiquable en ce qu'elle peut déboucher sur un activisme stérile. En effet, il ne suffit pas d'être actif, il faudrait savoir quoi faire ! Le mal ne se réduit pas du tout au laisser-faire. La plupart du temps, c'est prétendument pour notre bien qu'on nous fait les pires saloperies, comme c'est au nom de Dieu ou de l'amour qu'on massacre sans remords. Le plus souvent, la cause du Mal c'est le Bien et l'enfer des bonnes intentions, pas seulement la passivité et la soumission, ce qui serait un peu trop simple comme s'il suffisait de choisir le bon camp (dans la réduction à l'affrontement entre amis et ennemis) ou de s'éveiller d'un mauvais rêve pour accéder à une réalité harmonieuse et transparente. Contrairement à ce que s'imagine une philosophie de la conscience un peu trop naïve, il n'y a pas que la mauvaise foi, il y a aussi la bêtise, l'ignorance, le dogmatisme, le narcissisme, le refoulement...

Ainsi l’esprit s’oppose à lui-même en soi ; il est pour lui-même le véritable obstacle hostile qu’il doit vaincre ; l’évolution, calme production dans la nature, constitue pour l’esprit une lutte dure, infinie contre lui-même. Ce que l’esprit veut, c’est atteindre son propre concept ; mais lui-même se le cache et dans cette aliénation de soi-même, il se sent fier et plein de joie. (Hegel, Philosophie de l’histoire, p51)

De façon plus générale, je me suis trouvé plusieurs fois en opposition avec une certaine critique de l'aliénation, du côté marxiste plutôt que du côté existentialiste, car il y a chez lui comme chez Sartre cette tension entre les deux approches où l'idéalisme n'est pas du côté que l'on croit, l'existentialisme ne pouvant admettre de faire coïncider le pour soi et l'en soi, la conscience et son objet. Par contre, les marxistes n'ont pas assez dénoncé l'idéalisme du communisme de Marx, idéalisme qu'on impute à tort à son hégélianisme car, malgré Kojève qui a essayé de le faire endosser à Hegel, on n'en trouve nulle trace chez lui : pas de fin des classes sociales ni bien sûr de fin de l'Etat, encore moins de la famille ni de la division du travail. Au contraire d'une dialectique hégélienne qui conserve le savoir antérieur dans un progrès des sciences qui avance pas à pas, on peut dire que le matérialisme a d'abord surestimé le pouvoir de la matière sur l'esprit, comme si la plasticité n'avait pas de limite d'un homme réduit à ses conditionnements sociaux, comme si ces rapports sociaux pouvaient être changés selon notre bon vouloir et sans tenir compte des constantes sociologiques ni des leçons de l'histoire avec ce mythe insensé de la table rase !

Ce délire messianique annonçant un homme nouveau doit bien plus au socialisme utopique ainsi qu'à l'industrialisation formant une nouvelle race de travailleurs salariés qu'à la philosophie hégélienne. C'est ce que Marx doit au mouvement communiste qu'il avait rejoint, la dimension utopique et religieuse du marxisme qu'il faudrait absolument dépasser pourtant : si on a effectivement besoin d'une révolution, c'est pour réduire les inégalités et changer les institutions, pas pour instaurer le règne de Dieu sur la terre ! Il est vital de ne plus se monter la tête pour ne pas se réduire à l'impuissance. Le plus incroyable, c'est le nombre de grands esprits qui ont pu cautionner cette féérie d'une grande réconciliation finale où tous les coeurs s'étreignent dans la transparence des âmes et des choses. Comme tous ceux de ma génération, je n'y ai pas échappé non plus, jusqu'assez récemment où le caractère d'enfantillage de ces croyances m'est devenu plus manifeste, relevant à l'évidence de la psychanalyse et de la religion plus que de raisons, mais ayant surtout un effet négatif sur le réalisme des solutions et le découragement général qui s'en suit. Si André Gorz a été l'un des premiers à revenir au réel, toujours en avance sur nous, il n'en a pas moins gardé une nostalgie de l'utopie jusqu'à la fin, ne se résignant pas à en perdre la promesse (ne dit-il pas qu'à vouloir l'impossible, on affirme sa liberté de sujet ?). C'est un luxe qu'on ne peut plus du tout se permettre pourtant, la bulle spéculative actuelle nous préparant des lendemains qui déchantent alors qu'il y a des luttes à mener, des injustices à combattre, des libertés à conquérir.

La réalisation de la philosophie ne peut se réduire à des whisful thinking ni à de simples idées, comme si elle n'avait rien à voir avec la dure réalité. Il faut certes viser une conscience de soi réflexive mais qui intègre nos limites et la part du négatif avant de pouvoir passer de l'histoire subie à l'histoire conçue. Il faut revendiquer l'émancipation universelle et la reconnaissance des individus dans leur autonomie mais à travers toute une dialectique historique concrète et non pas dans l'immédiateté d'une décision volontariste imperméable aux démentis du réel. On ne peut faire comme si on savait tout très bien alors qu'il est si difficile d'établir la vérité (du réchauffement climatique, si ce n'est de notre humanité!). De même que la justice tempère le jugement par la confrontation du procureur et de l'avocat plutôt que se fier à la clairvoyance immédiate du juge, de même la philosophie devrait nous rappeler l'étendue de notre ignorance afin de nous ramener au principe de précaution et nous prémunir contre ces sornettes mystico-politico-débiles avec lesquelles ont mène les foules jusqu'à l'inévitable désastre final !

Cette dimension religieuse du marxisme libérateur, pourtant bien incompatible avec son matérialisme supposé, se concentre, y compris pour Gorz (ou chez moi, il y a peu), dans la critique de la valeur et du fétichisme qu'il suffit d'agiter pour faire surgir des arrières mondes fantastiques et miroiter l'accès à un réel occulté, frayant la voie aux pires dérives. Heureusement, celui qui a été à l'origine de cette focalisation sur le fétichisme (Georg Lukács en 1923 dans "Histoire et conscience de classe") aura été celui qui en a fait la meilleure critique dans son dernier livre "Prolégomènes à l'ontologie de l'être social", l'année de sa mort en 1971. Il y montre de façon lumineuse comme la critique d'un rapport entre choses qui se substituerait aux rapports humains (cf. Louis Dumont) est en fait une critique réactionnaire à laquelle il oppose une critique de gauche, d'une réalité en construction, où ce n'est plus le fétichisme mais la réification qui est l'objet de la critique, l'image ou la chosification occultant le processus derrière les objets ou les individus qu'il produit (héros ou marchandises). Il ne s'agit plus d'un retour à un état naturel ou antérieur mais de l'intervention d'une liberté dans un processus, permettant sa réappropriation et sa réorientation. S'il s'agit bien de ne pas subir passivement, on n'est plus dans l'idéalisme ni le mysticisme mais dans un matérialisme du possible et une dialectique qui n'est plus simple négation de l'existant. Lukács insiste sur le fait que l'idéologie n'est pas de l'ordre du mensonge, de l'erreur, ni même de l'ordre de la catégorie recouvrant la chose en soi comme chez Kant, mais le résultat d'une dialectique entre sujet et objet comme Hegel l'a soutenu, ainsi que l'expression d'une position sociale, comme Marx l'a bien montré. L'opposition de Hegel à Kant est présentée comme cruciale entre dialectique historique et pur idéalisme. Si la dérive du criticisme existe, ce n'est donc pas sans raisons ni conséquences pratiques. Il ne s'agit pas simplement d'une erreur à corriger mais le plus embêtant dans ces critiques du fétichisme et de la valeur, c'est qu'elles introduisent la confusion entre sortie du salariat et fin du travail. On retrouve cette confusion jusque chez Gorz, qui utilise presque tout le temps "travail" à la place de "salariat", même s'il justifie cette confusion qui reste chez lui sur un mode mineur (c'est bien le "travail emploi" qu'il vise, donc le salariat). L'important, c'est que ces ambiguïtés de vocabulaire ne l'empêchaient nullement de s'occuper de la production et des conditions de travail, contrairement à bien d'autres. En effet, il ne saurait être question de défendre un revenu garanti pour consommer les marchandises produites par le système capitaliste alors qu'il s'agit de sortir du salariat et de construire une production relocalisée basée sur le travail autonome. Plutôt que de rêver à une fin du travail enchantée, il s'agit de changer le travail pour changer la vie.

Il y a encore bien d'autres critiques que je pourrais faire à André Gorz, comme sa valorisation excessive de l'autoproduction ou son aspiration à une disparition future de l'argent, sans parler de la confusion de différentes temporalités et différentes crises dans son dernier texte sur la sortie du capitalisme, mon rapport à lui comme aux autres ayant toujours été d'un critique agaçant et sans doute outrancier, plus que d'un disciple. Cependant, et malgré tout cela, son apport est complètement décisif, ce pourquoi EcoRev' a été mis sous son parrainage et que le premier numéro débutait par son texte inaugural "leur écologie et la nôtre". En effet, non seulement cette politisation de l'écologie est absolument essentielle, avec l'exigence de se situer dans la continuité de l'histoire de notre émancipation, mais son analyse du capitalisme comme productivisme reste toute aussi déterminante ainsi que sa défense de l'autonomie dans le travail, on ne peut plus actuelle. La critique de l'aliénation touche juste quand elle est critique de l'aliénation salariale, libération de l'esclavage plus que retour à une nature originaire. Enfin, malgré la nostalgie d'un paradis socialiste auquel on a tous cru à un moment ou un autre, son apport le plus précieux aura été de définir l'aliénation par rapport aux potentialités effectives d'une situation historique et de mesurer les misères du présent à la richesse du possible, jusqu'à se préoccuper de dispositifs concrets, qu'il n'a certes pas inventés, rassemblant des pratiques effectives (déjà largement défendues par le GRIT notamment), mais qu'il ne trouvait pas trop prosaïques ni indignes de réflexion, y voyant au contraire la véritable "réalisation" de la philosophie en acte. Comme d'habitude, l'important n'est pas l'idée supposée géniale, ni même originale, c'est le geste de rupture qui rassemble ce qui est déjà là et rompt avec les préjugés de l'époque en reconnaissant les faits, c'est la constatation de l'échec du collectivisme puis des limites de l'autogestion qui ne changent rien à l'aliénation salariale, c'est le passage ensuite de la réduction du temps de travail au travail autonome et au revenu garanti qu'il rejetait avant, c'est l'affirmation enfin qu'il n'y a que des alternatives locales à la globalisation marchande et que nous avons changé d'ère avec l'immatériel et la gratuité numérique.

Je n'ai guère fait plus que reprendre tout cela, ajoutant seulement la coopérative municipale (inspirée de Murray Bookchin) mais en insistant surtout sur la nécessité de constituer l'alternative en système (production, distribution, circulation) dans une économie plurielle (Jacques Robin). Il fallait que ces propositions (Revenu garanti, coopératives municipales et monnaies locales) aient été défendues préalablement par Gorz pour que j'ose défendre ouvertement ce qui n'a pourtant aucune chance de convaincre personne tant ces notions paraissent exotiques et presque hors sujet ! Ajoutez à cela l'insistance sur la nécessité de tenir compte de notre entrée dans l'ère de l'information, de l'écologie et du développement humain et vous pouvez être sûr d'être à peu près inaudible. Autant se taire, donc. La seule chose qu'on peut remarquer, c'est que ces propositions loin de tomber dans l'oubli comme on nous le promettait, insistent de plus en plus au contraire et gagnent plutôt en crédit avec les années. Ainsi, comme presque tout le monde, Gorz était contre le revenu garanti avant d'admettre qu'il s'imposait désormais dans l'économie immatérielle et pour le travail autonome (à condition d'être "suffisant"). J'ai l'habitude de dire que tout le monde est contre le revenu garanti, considéré comme impossible, sauf ceux qui ont étudié la question de près ! Les monnaies locales n'ont pas beaucoup de succès non plus, cela n'empêche pas qu'elles se multiplient malgré tout de par toute la Terre et qu'elles pourraient s'avérer fort utiles en cas de désordres monétaires...

Quand on est tellement à l'avant-garde d'une société en retard sur son temps, rien ne permet de se distinguer de toutes les utopies les plus farfelues, ce qui rend à peu près inutile de vouloir s'adresser au public. On n'est plus au temps des utopies pourtant mais de l'urgence d'une écologie précautionneuse où il ne s'agit pas de rêver à des rapports humains harmonieux mais de tenter de les améliorer en tenant compte des contraintes matérielles, écologiques, tout comme des impasses du désir de désir et d'un réel qui n'est pas transparent. La promesse de bonheur est celle de la marchandise elle-même (du travailleur/consommateur), sa "métaphysique critique" publicitaire déconnectée des réalités les plus basiques comme celles de l'amour qui n'a rien à voir avec la fable qu'on nous raconte. La psychanalyse (trop absente de la pensée de Gorz) devrait nous guérir des naïvetés des philosophies de la conscience et d'un monde idéalisé dépourvu de toute contradiction. Tout cela n'empêche pas de vouloir réaliser la philosophie comme démocratie cognitive, développement humain et production de l'autonomie, ni de vouloir sortir du capitalisme et de la société salariale !

Inutile cependant d'entretenir l'illusion qu'on pourrait se débarrasser d'un seul coup du capitalisme par une révolution soudaine. Certes, ce qu'on voudrait entendre, c'est qu'il suffit de se lever pour que tous les problèmes soient réglés, les complots déjoués, les méchants vaincus, mais la vérité, c'est que la sortie du capitalisme sera inévitablement progressive avec d'une part la gratuité numérique qui s'impose pour des raisons techniques, d'autre part des secteurs protégés soustraits à la concurrence, enfin des alternatives locales dans une économie plurielle. Non seulement on n'en a pas fini avec l'industrie mais le capitalisme vert va sans doute trouver dans les énergies renouvelables un facteur de croissance pour les 30 ans à venir. On peut toujours gloser sur l'automatisation mais, avant qu'elle soit achevée et qu'il n'y ait plus que des usines sans ouvriers, il passera encore beaucoup d'eau sous les ponts, l'emploi industriel trouvant là un répit même s'il est amené à diminuer inexorablement, comme dans l'agriculture. Il ne faut pas confondre crise économique, écologique, technologique aux temporalités fort différentes. Si la crise n'est pas finie et qu'elle pourrait même s'aggraver rapidement, il n'y a pas d'effondrement du capitalisme à en attendre mais seulement un retour des Etats et du global dont les effets commencent seulement à se faire sentir. Nous ne pouvons faire plus que hâter notre exil de la société salariale en forgeant les institutions du travail autonome et de la relocalisation.

Les enjeux écologiques et l'économie plurielle nous engagent à une stratégie plurielle et progressive qu'on pourrait prendre pour un réformisme mou alors que c'est la construction d'une alternative radicale. Par ailleurs, qu'on ne puisse attendre de miracles d'un soulèvement populaire n'empêche pas que des révolutions restent nécessaires périodiquement, au moins dans notre pays, mais pour de toutes autres raisons que de renverser le capitalisme et d'accéder à une société idéale. C'est tout simplement parce qu'il est impossible de changer les règles du jeu sans arrêter le jeu, de même que les profiteurs n'abandonneront jamais leurs privilèges sans la pression populaire. La situation actuelle ne peut plus durer, les inégalités ont atteint un seuil intolérable qu'il faut ramener à des niveaux plus raisonnables. Il faut rétablir la vérité en mettant un terme aux dérives oligarchiques d'une démocratie de marché. Seulement, il vaudrait mieux pour cela éviter tout romantisme révolutionnaire comme de vouloir faire de la révolution la fin de l'histoire ouvrant sur un avenir radieux, ni même la fin du capitalisme et du marché nous enfermant dans une économie dirigée. Rétablir une égalité démocratique bafouée et réaffirmer nos solidarités, tout comme adapter les structures aux transformations déjà effectives dans la production, devrait constituer des raisons suffisantes pour renverser une classe dominante devenue inutile et purement prédatrice. Une révolution est à l'évidence devenue nécessaire contre ce régime ploutocratique sans qu'on ait besoin pour cela de croire au Père Noël !

Ce n'est pas dire que ce soit sans dangers. C'est bien connu, les foules sentimentales veulent un maître, trop sensibles aux prophètes de malheur comme aux beaux discours. On entend de drôles de choses ces temps-ci, des rêves d'un Etat fort qui déterminerait nos besoins, limiterait nos consommations et donnerait un travail forcé à tous ! Il y en a beaucoup qui regrettent les grandes croyances collectives (sans leur cortège d'horreurs...). On peut penser tout au contraire qu'on a bien de la chance de vivre après les expériences, communistes, fascistes, libérales et qu'il nous est donné de continuer l'histoire débarrassés de ces illusions, d'inventer une écologie-politique émancipatrice enfin, de nous libérer des anciennes dominations et de conquérir de nouveaux droits. Assurément, André Gorz est un bon guide pour nous préserver des tendances autoritaires ou catastrophistes de l'écologie et faire de l'écologie-politique une éthique de libération qui cherche à se réaliser concrètement, avec un sujet qui est toujours un mauvais sujet, rebelle à toute normalisation. C'est tout l'enjeu de s'inscrire dans son sillage.

Ce n'est pas gagné, loin de là, mais il faudrait se rendre compte à quel point nous vivons malgré tout une époque formidable où l'alphabétisation et la numérisation sont des éléments essentiels de la réalisation de la philosophie et de la constitution d'une intelligence collective qui, certes, se cherche encore (notamment autour du climat). Même si nous vivons dans l'incertitude et dans l'angoisse du lendemain, même si la confusion est à son comble et les idéologies obsolètes, il y a eu bien peu de moments dans l'histoire où l'humanité vivait une telle rupture, où les enjeux étaient aussi grands, où notre clairvoyance et nos actions pouvaient être plus décisives pour l'avenir. Ce n'est pas la fin de l'histoire, non, mais le passage à un stade supérieur de notre conscience et de notre liberté. Raison d'un certain optimisme, celui d'une volonté prudente et interrogatrice mais attentive à la richesse du possible comme à l'expression du négatif, ne faisant que suivre en cela le précieux exemple qu'André Gorz nous a donné, d'abandonner les grandes abstractions et les visions d'apocalypse au profit des dispositifs concrets et de la simple réalité du travail comme de la vie.

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5 réflexions au sujet de « La réalisation de la philosophie »

  1. Jorion ne semble pas chaud pour les monnaies locales pourtant Lietaer ne semble pas né non plus de la dernière pluie :
    http://www.youtube.com/watch?v=wp-z...

    Le fait est qu'il n'y a pas une forme d'altermondialisme mais des formes qui ne s'entendent pas sur ce qui pourrait être le principal, le minimum dénominateur commun.

    Pour ma part, il y a dix ans j'étais réticent au revenu garanti, éduqué au fameux tout salaire mérite sa peine, et que pour faire avancer l'âne il faut une carotte, maintenant ça me parait difficilement réfutable. Il y a déjà toutes sortes de revenus plus ou moins garantis et d'allocations donnant lieu à toutes sortes de pertes de temps administratif.

    Un revenu garanti suffisant permettrait d'éviter tous ces alambics et leur production d'humiliations bureaucratiques.

    Pour les coopératives, je n'en ai aucune expérience et serais bien en peine d'en expliquer les fonctionnements.

    Au sujet de la philo je suis en train de lire ça :

    http://www.actu-philosophia.com/spi...

    un retour de la transcendance et ne sais pas encore qu'en penser...

  2. Aucun intérêt ce retour de la théologie. Il y a bien sûr une transcendance du monde (écologique) et surtout de l'interlocuteur, l'Autre qui n'existe pas ce qui ne l'empêche pas d'être inconscient mais ce Maxence Caron me semble bien ridicule avec sa foi de converti.

    J'aime bien Paul Jorion mais il est très limité à son interdiction des spéculations sur les prix, mesure raisonnable mais bien peu révolutionnaire il faut bien le dire (lui parle carrément de fin du capitalisme!). Ses arguments anthropologiques contre l'argent-dette ne sont pas sans pertinence mais l'empêchent de comprendre le mécanisme des SEL notamment basé sur cette équivalence argent/dette. Il est sûr qu'un débat avec Lietaer serait intéressant.

  3. La réponse à Olaf mériterait plus? Des voies d'une réponse à son questionnement sur la transcendance me semblent suscitées par le texte avec lequel votre présent billet propose un lien : « Métaphysique critique ».
    Ma question est: Dans quel contexte, pour vous, ce texte remarquable fut-il écrit en 1999? A quelles conclusions vous conduirait 10 ans plus tard cette critique de la métaphysique et de son retournement nihiliste ( vers un «  fétichisme » des faits, de la marchandise, des rapports humains,... ).? Plus directement: Quel dépassement dialectique( plus qu'une sortie par négation) de la transcendance, selon vous, aujourd'hui, pour un athéisme assumé?

  4. Il y a malentendu et je vais retirer le lien sur le texte "Qu'est-ce que la Métaphysique Critique" car non seulement il n'est pas du tout de moi (mais de Tiqqun et sûrement de Julien Coupat) mais surtout ce que je dis dans l'article est une critique de ce texte, puisque j'attribue explicitement cette "métaphysique critique", son nihilisme et les promesses de son dépassement, à la marchandise elle-même. Il est vrai que j'ai accueilli avec enthousiasme le Tiqqun 1 (pas le 2, plus du tout original) mais je m'en suis éloigné assez vite, j'en donne ici quelques raisons.

    Ce que dit aussi mon article, c'est qu'on n'est pas cause de soi mais qu'on est dans une histoire, des processus différenciés et qu'il faut porter son attention sur les choses elle-mêmes et les enjeux réels. Il n'y a donc pas de fondement originaire ni d'harmonie naturelle, pas d'arrière monde, seulement notre existence avec ses potentialités et ses ratages, sous le regard de notre entourage et de nos concitoyens, la question de savoir quoi faire étant toujours fortement déterminée par notre situation, alors que du point de vue de Sirius tout se vaut. Les aspirations religieuses (comme celles de Tiqqun) sont à la fois trop compréhensibles (projection de nos désirs) et la manifestation de notre faiblesse de la cervelle qui prend les concepts un peu trop au mot.

    Le sens de la vie est toujours à reconstruire, c'est toujours ce qui manque au moment de la rencontre de la logique et du lieu.

    Les Portugais conscients à la fois de l'appel du large et d'une nostalgie ineffaçable au coeur de l'homme ont une formule magnifique pour dire cela : "Il y a nécessité de naviguer, il n'y a pas de nécessité de vivre", ce qui est mieux en portugais, plus "précis" : "Navegar é preciso, Viver não é preciso" ! C'est bien ce non sens qui nous rend libres et donne sens à notre existence d'y faire exception, sens qu'on ne peut trouver que dans l'histoire qu'on raconte et où l'on s'inscrit, qui nous dépasse mais où on prend position selon notre idéologie, nos croyances ou notre connaissance de la situation, de ses enjeux et potentialités, jamais certains d'arriver à bon port.

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