Qu'est-ce que la Métaphysique Critique
 
Il n'y avait plus de réalité tout juste sa caricature.
Gottfried BENN
 
Nous causâmes aussi de l'univers,
de sa création et de sa future destruction.
Charles Baudelaire


Il ne nous échappe nullement que " 'métaphysique' - tout comme 'abstrait' et même 'penser' - est devenu un mot devant lequel chacun prend plus ou moins la fuite comme devant un pestiféré " (Hegel). Et c'est assurément avec un frisson de jouissance mauvaise et la troublante certitude d'aller droit à la plaie que nous ramenons en son centre ce que la triomphante frivolité de l'époque croyait avoir pour jamais refoulé dans sa périphérie. Par ce geste, nous avons en outre le front de prétendre que ce n'est pas à quelque caprice sophistiqué que nous cédons, mais bien a une impérieuse nécessité, inscrite à même l'histoire. La Métaphysique Critique n'est pas un bavardage de plus sur le cours du monde, ni la dernière spéculation en date sortie du crâne de quelque intelligence particulière, elle est tout ce que notre temps contient de plus réel. La Métaphysique Critique est dans toutes les tripes. Quelles que soient nos protestations à ce sujet, il ne fait aucun doute que l'on tentera d'une façon ou d'une autre de nous en attribuer l'invention, avec pour dessein d'occulter ce fait empoisonné entre tous : qu'elle existait déjà bien avant que de trouver sa formulation, qu'elle était même partout, à l'état de manque dans la souffrance, de dénégation dans le divertissement, de mobile dans la consommation, ou d'évidence dans l'angoisse. Il appartient bien à la sordide veulerie, à l'incurable platitude, à la répugnante insignifiance de ces temps dits "modernes" d'avoir fait de la métaphysique le loisir sous toutes apparences innocent de quelques érudits en faux col, et de l'avoir émasculée jusqu'au seul exercice qui convienne à cette sorte d'insectes : la mandibulation platonique. Par ce seul aspect déjà, qu'elle n'est pas réductible a son expression conceptuelle, la Métaphysique Critique est l'expérience qui dément fondamentalement l'inepte "modernité", et jubile chaque jour un peu plus, les yeux ouverts sur l'excès du désastre.
 

ACTE PREMIER : "Quand le faux devient vrai, le vrai lui-même n 'est plus qu'un mirage. Quand le néant devient réalité, la réalité à son tour bascule dans le néant." (inscriptions qui figurent de part et d'autre de l'entrée du "Royaume du rêve et de l'illusion immense" d'après Le Rêve du pavillon rouge).

La civilisation occidentale vit à crédit. Elle a cru qu'elle pourrait durer toujours sans s'acquitter à aucun moment de l'arriéré de ses mensonges. Mais elle étouffe à présent sous l'écrasement de leur poids mort. Aussi, avant d'en venir à des considérations plus substantielles, il nous faut commencer par faire de la place et délester ce monde de quelques-unes de ses illusions comme celle, par exemple, que la modernité aurait, comme telle existé. Il ne rentre pas dans nos vues de s'attarder sur les faits indiscutables. Que le terme même de "modernité" n'éveille plu aujourd'hui, en règle générale, qu'une ironie ennuyée, et ce quoi qu'en ait le gâtisme progressiste, qu'il apparaisse enfin pour ce qu'il n'a jamais cessé d'être : le fétiche verbal dont la superstition des salauds et des simples d'esprits a entouré l'accession progressive des rapports marchands à l'hégémonie sociale à partir de la prétendue "Renaissance", et ce au gré d'intérêts que nous ne nous expliquons que trop bien, voilà qui ne mérite guère d'exégèse. Il y va ici d'un vulgaire cas de truanderie sur l'étiquette dont nous laissons l'élucidation aux sacristains de l'historicisme futur. Notre affaire est autrement plus grave. C'est que, de même que les rapports marchands n'ont jamais existé en tant que rapports marchands, mais seulement comme des rapports entre hommes travestis en rapports entre choses, de même ce qui se dit, se croit ou est tenu pour "moderne" n'a jamais véritablement existé en tant que moderne. L'essence de l'économie, ce pseudonyme transparent sous lequel la modernité marchande essaie régulièrement de se faire passer pour une éternité d'évidence, n'est rien d'économique ; et de fait, son fondement, qui lui tient aussi lieu de programme, s'énonce en ces termes abrupts : NEGATlON DE LA METAPHYSIQUE, c'est-à-dire de ce que pour l'homme la transcendance est la cause efficiente de l'immanence, soit en d'autres termes, de ce que le monde, pour lui, fait sens, le suprasensible apparaissant dans le sensible. Ce beau projet est entièrement contenu dans l'illusion aberrante mais efficace qu'une complète séparation entre le physique et le métaphysique serait possible - disjonction qui prend le plus souvent la forme d'une hypostase du physique, érigé en modèle de toute objectivité, et commande logiquement une myriade d'autres scissions locales, entre vie et sens, rêve et raison, individu et société, moyens et fins, artistes et bourgeois, travail intellectuel et travail matériel, dirigeants et exécutants, etc., qui ne sont, dans leur nombre, pas moins absurdes, chacun de ces concepts devenant abstrait et perdant tout contenu hors de l'interaction vivante avec son contraire -. Or, une telle séparation étant réellement, c'est-à-dire humainement, impossible, et la liquidation de l'humanité ayant à ce jour échoué, rien de moderne n'a jamais pu exister comme tel. Ce qui est moderne n'est pas réel, ce qui est réel n'est pas moderne. Pour autant, il y a bien une réalisation de ce programme, mais à présent qu'elle se parachève nous voyons aussi qu'elle est tout le contraire de ce qu'elle pensait être, d'un mot : la complète déréalisation du monde. Et toute l'étendue du visible porte désormais, par son caractère vacillant, ce témoignage brutal que la négation réalisée de la métaphysique n'est en fin de compte que la réalisation d'une métaphysique de la négation. Le fonctionnalisme et le matérialisme inhérents à la modernité marchande ont partout produit un vide, mais ce vide correspond à l'expérience métaphysique originaire : là où les réponses allant au-delà de l'étant, qui permettraient une orientation dans celui-ci, ont disparu, l'angoisse surgit, le caractère métaphysique du monde affleure aux yeux de tous. Jamais le sentiment de l'étrangeté n'a été si prégnant comme devant les productions abstraites d'un monde qui prétendait l'ensevelir sous l'immense opulence inquestionnable de ses marchandises accumulées. Les lieux, les vêtements, les paroles et les architectures, les visages, les gestes, les regards et les amours ne sont plus que les masques terribles qu'une seule et même absence s'est inventés pour venir à notre rencontre. Le néant a visiblement pris ses quartiers dans l'intimité des choses et des êtres. La surface lisse de l'apparence spectaculaire craque partout sous l'effet de sa poussée. La sensation physique de sa proximité a cessé d'être l'expérience ultime réservée à quelques cercles de mystiques, elle est au contraire la seule que le monde marchand nous ait laissée intacte, et même décuplée de la disparition programmée de toutes les autres ; il est vrai que c'est aussi la seule qu'il s'était explicitement proposé d'anéantir. Tous les produits de cette société - que l'on songe à la conceptualité creuse de la Jeune-Fille, de l'urbanisme contemporain ou de la techno - sont des choses que l'esprit a quittées, et qui ont survécu à tout sens comme à toute raison d'être. Ce sont des signes qui s'échangent selon des mouvements plans, qui ne signifient pas rien, comme les gentils gnards du postmodernisme préféreraient le croire, mais bien plutôt le Rien. Toutes les choses de ce monde subsistent dans un exil perceptible. Elle sont victimes d'une légère et constante déperdition d'être. Assurément, cette modernité qui se voulait sans mystère et qui jurait de liquider la métaphysique l'a bien plutôt réalisée. Elle a produit un décor fait de purs phénomènes, de purs étants qui ne sont rien au-delà du simple fait de se tenir là, dans leur positivité vide, et qui sans relâche provoquent l'homme à éprouver "la merveille des merveilles : que l'étant est" (Heidegger, Qu'est-ce que la métaphysique?). Il nous suffit dans ce hall ultramoderne fait de glace, de marbre et d'acier où le hasard nous a menés, d'un mince relâchement de la constriction cérébrale pour brutalement voir tout l'existant glisser et s'invaginer en une présence tout à la fois oppressante et flottante, où rien ne reste. L'expérience du Tout Autre, il nous arrive ainsi de la faire dans les circonstances les plus communes, et jusque dans des boulangeries fraîchement rénovées. Un monde s'étend devant nous, qui ne parvient plus à soutenir notre regard. L'angoisse y veille à tous les carrefours. Or cette expérience désastreuse où nous émergeons violemment hors de l'existant n'est rien d'autre que celle de la transcendance en même temps que de l'irrémédiable négativité que nous contenons. C'est en elle toute l'étouffante "réalité", dont la grande machinerie de l'imposture sociale travaillait à établir l'évidence, qui soudainement, qui lâchement, s'affaisse, et fait place à la béance de sa nullité. Cette expérience est rien moins que le fondement de la métaphysique, où celle-ci apparaît précisément comme métaphysique, où le monde apparaît comme monde. Mais la métaphysique qui ainsi revient n'est pas la métaphysique que l'on avait chassée, car elle revient comme vérité et négation de ce qui avait vaincu l'ancienne, comme conquérante, comme métaphysique critique. Parce que le projet de la modernité marchande n'est rien, sa réalisation n'est que l'extension du désert à la totalité de l'existant. C'est ce désert que nous venons ravager.

Trônant sans soutien au beau milieu des catastrophes qui s'amoncellent, la domination marchande - et par "domination" nous n'entendons rien d'autre que le rapport symboliquement médié de complicité entre dominants et dominés ; tant il fait peu de doute, pour nous, que "le tourmenteur et le tourmenté ne font qu'un, que l'un se trompe en croyant qu'il ne participe pas au tourment, l'autre en croyant qu'il ne participe pas à la faute" : à la niche, Bourdieu ! - ne se sent plus chez elle dans le singulier état de choses qu'elle a pourtant produit, et dont chaque détail la dément. Il suffit, pour s'en convaincre de se rendre attentif au pas de nos contemporains, qui font songer a une bande de fuyards courant a leurs propres trousses et talonnés par leur propre inquiétude métaphysique. C'est désormais pour le Bloom un travail à plein temps que de se soustraire à l'expérience fondamentale du néant, qui ruine toute foi simple en ce monde. La dérision des choses menace à tout instant de submerger sa conscience. Ignorer l'oubli de l'Etre, dont le retrait nous cerne dans chaque banlieue, dans chaque vagin comme dans chaque station-service, réclame désormais l'ingestion quotidienne de doses quasiment létales de Prozac, d'informations et de Viagra. Mais tous ces remèdes à courte portée ne suppriment pas l'angoisse, ils la masquent seulement, et la rejettent dans une ombre propice à sa croissance silencieuse. Finalement, les journaux féminins doivent tout de même, pour vendre leurs mensonges et leurs maladies, convaincre leurs lectrices que "La vérité, c'est bon pour la santé", des multinationales des cosmétiques s'avisent de prodiguer sur leurs emballages "métaphysique, éthique et épistémologie", TF1 érige la "quête de sens" en principe rentable de sa programmation future et Starck, ce faussaire éclairé, assure à La Redoute quelques années d'avance sur ses concurrents en composant pour elle un "catalogue de non-produits à l'usage des non-consommateurs". On imagine avec peine comme il a fallu que la domination soit intérieurement désemparée pour qu'elle en arrive là. Dans ces conditions, la pensée critique doit cesser d'attendre de la constitution d'un sujet révolutionnaire de masse la révélation du caractère imminent d'un renversement social. Cela, elle doit plutôt apprendre à le lire dans l'explosion formidable au cours de la période récente, de la demande sociale de divertissement. Un tel phénomène est signe que la pression des questions essentielles, si longtemps tenues en suspens, et avec tant de profits, a franchi le seuil de l'intolérable. Car, si l'on se divertit avec une telle fureur, il faut bien que ce soit de quelque chose et que ce quelque chose soit devenu une bien obsédante présence. "Si l'homme était heureux, il le serait d'autant plus qu'il serait moins diverti" (Pascal).

Supposons que l'objet qui répand partout une une si notable terreur, et dont on pouvait encore nier l'action effective tant qu'il n'était pas nommé, ce soit la Métaphysique critique - il s'agit ici d'une définition, peut-être n'en donnerons-nous jamais ni de si nette ni de si pénétrable -. Les inoffensifs sociologues ne sont naturellement pas dotés des organes qui leur permettraient de comprendre de quoi il retourne ici, non plus d'ailleurs que la poignée de pauvres esthètes en veine d'indignation qui vitupèrent la misère de l'époque du haut de leur profession d'écrivain, et qui ne voient dans la consommation que la consommation elle-même. Ce n'est pas l'extraordinaire étendue du désastre qu'il faut songer à contester, mais la signification de celui-ci. La terreur générale du vieillissement, la charmante anorexie féminine, l'arraisonnement du vivant, l'apocalypse sexuelle, l'administration industrielle du divertissement, le triomphe de la Jeune-Fille, l'apparition de pathologies inédites et monstrueuses, l'isolement paranoïaque des egos, l'explosion d'actes de violence gratuite, l'affirmation fanatique et universelle d'un hédonisme de supermarché, font une élégante litanie pour les paroxystes en tout genre. L'il exercé, quant à lui. ne voit dans tout cela rien qui accrédite la victoire sans retour de la marchandise et de son empire de confusion, il y devine plutôt l'intensité de l'attente générale, de l'attente messianique de la catastrophe, du moment de vérité qui mettra enfin un terme à l'irréalité d'un monde de mensonges. Sur ce point comme sur bien d'autres, il n'est pas superflu d'être sabbatéen.

Du point de vue où nous nous plaçons, la plongée résolue des masses dans l'immanence et leur fuite ininterrompue dans l'insignifiance - toutes choses qui pourraient nous faire tant désespérer du genre humain - cessent d'apparaître comme des phénomènes positifs qui auraient en eux-mêmes leur vérité, mais sont plutôt compris comme des mouvements purement négatifs, accompagnant l'exode contraint hors d'une sphère de la signification que le Spectacle a intégralement colonisée, hors de toutes les figures, de toutes les formes sous lesquelles il est actuellement permis d'apparaître et qui nous exproprient du sens de nos actes, comme de nos actes eux-mêmes. Mais déjà cette fuite ne suffit plus, et il faut vendre en sachets individuels le vide laissé par la Métaphysique Critique. Le New Age, par exemple, correspond à sa dilution infinitésimale, à son travestissement burlesque par quoi la société marchande tente de s'immuniser contre elle. Le constat de la séparation généralisée (entre le sensible et le suprasensible autant qu'entre les hommes), le projet de restaurer l'unité du monde, l'insistance sur la catégorie de la totalité, la primauté de l'esprit, ou l'intimité avec la douleur humaine s'y combinent de façon calculée en une nouvelle marchandise, en de nouvelles techniques. Le bouddhisme appartient lui aussi à la quantité des hygiènes spirituelles que la domination devra mettre en oeuvre pour sauver sous quelque forme que ce soit le positivisme et l'individualisme, pour demeurer encore un peu dans le nihilisme. A tout hasard, on ressort même la bannière mitée des religions, dont on sait quel utile complément elles peuvent faire au règne terrestre de toutes les misères - il va de soi que lorsqu'un hebdomadaire de bigots en baskets s'inquiète ingénument, en couverture, "le XXIème siècle sera-t-il religieux?", il faut plutôt lire "Le XXIème siècle parviendra-t-il à refouler la Métaphysique Critique?" -. Tous les "nouveaux besoins" que le capitalisme tardif se flatte de satisfaire, toute l'agitation hystérique de ses employés, et jusqu'à l'extension du rapport de consommation à l'ensemble de la vie humaine, toutes ces bonnes nouvelles qu'il croit donner de la pérennité de son triomphe ne mesurent donc jamais que l'approfondissement de son échec, de la souffrance et de l'angoisse. Et c'est cette souffrance immense, qui peuple les regards et durcit tant les choses, qu'il doit toujours à nouveau, dans une course haletante, mettre au travail, en dégradant en besoins la tension fondamentale des hommes vers la réalisation souveraine de leurs virtualités, tension qui ne cesse de s'accroître avec la distance qui les en sépare. Mais l'esquive s'épuise et son efficacité tendancielle décroît rapidement. La consommation ne parvient plus à éponger l'excès des larmes contenues. Aussi faut-il mettre en oeuvre des dispositifs de sélection toujours plus ruineux et plus drastiques pour exclure des rouages de la domination ceux qui n'ont pu ravager en eux-mêmes toute propension à l'humanité. Aucun de ceux qui participent effectivement à cette société n'est censé ignorer ce qui pourrait lui en coûter de laisser voir en public sa douleur véritable. Toutefois, en dépit de ces machinations, la souffrance n'en continue pas moins de s'accumuler dans la nuit forclose de l'intimité, où elle cherche à tâtons, avec obstination, un moyen de s'écouler. Et comme le Spectacle ne peut éternellement lui interdire de se manifester, il doit de plus en plus souvent le lui concéder, mais alors en en travestissant l'expression, en désignant au deuil planétaire un de ces objets vides, une de ces momies royales dont la confection est son secret. Seulement la souffrance ne peut se satisfaire de pareils faux-semblants. Aussi attend-elle, patiente, comme à l'affût, la brutale suspension du cours régulier de l'horreur, où les hommes s'avoueraient en un soulagement sans limites : "Tout nous manque indiciblement. Nous crevons de la nostalgie de l'Etre" (Bloy, Belluaires et porchers).

On comprendra certainement mieux, à présent, que nous récusions pour la Métaphysique Critique toute espèce de Paternité : il nous aura suffi d'ouvrir les yeux pour la voir se dessiner en creux à la surface de l'époque, comme son centre vide. La Métaphysique Critique se donne à quiconque prend à coeur de vivre les yeux ouverts, ce qui ne réclame en fin de compte qu'une obstination particulière que l'on a coutume de faire passer pour de la démence. Car la Métaphysique Critique est la rage à un tel degré d'accumulation qu'elle devient regard. Mais un tel regard qui a guéri de tous les misérables envoûtements de la modernité, ne connaît pas le monde comme distinct de lui-même. Il voit que, sous leurs formes vulgaires, le matérialisme et l'idéalisme ont vécu, que "l'infini est aussi indispensable à l'homme que la planète où il vit" (Dostoïevski) et que, même là où l'on semble s'épanouir dans l'immanence la plus satisfaite, la conscience est encore présente comme inaudible sentiment de déchéance, comme mauvaise conscience. L'hypothèse kojévienne d'une "fin de l'Histoire" où l'homme resterait "en vie en tant qu'animal qui est en accord avec la Nature et l'Etre donné", où "les animaux posthistoriques de l'espèce Homo Sapiens (qui [vivraient] dans l'abondance et en pleine sécurité) [seraient] contents en fonction de leur comportement artistique, érotique et ludique, vu que par définition ils s'en [contenteraient]", et où disparaîtrait la connaissance discursive du monde et de soi, s'est révélée être l'utopie du Spectacle, mais elle s'est aussi révélée, comme telle, irréalisable. Il n'y a manifestement nulle part, pour les hommes, d'accès à la condition animale. La vie nue est encore pour eux une forme de vie. Le malheureux "homme moderne" - passons sur l'oxymore -, qui avait mis un soin si virulent à se débarrasser du fardeau de la liberté, commence à entrevoir que c'est là chose impossible, qu'il ne peut renoncer à son humanité sans renoncer à la vie même, qu'un homme animalisé n'est même pas un animal. Tout, dans l'achèvement de cette époque, porte à croire que l'homme ne peut survivre que dans l'élément du sens. Rien, comme la peine que nos contemporains mettent à s'en divertir, ne nous montre à quel point le possible que l'homme contient tend de lui-même vers sa réalisation. Ses crimes mêmes lui sont dictés par le désir de trouver un emploi à ses facultés. Ainsi, penser ne représente pas pour lui un devoir, mais une nécessité essentielle, dont l'inaccomplissement est souffrance, c'est-à-dire contradiction entre ses possibilités et son existence. Les hommes s'étiolent physiquement dans la négation de leur dimension métaphysique. En même temps, il apparaît nettement que l'aliénation n'est pas un état où ils seraient définitivement plongés, mais l'incessante activité que l'on doit déployer pour les y maintenir. L'absence de conscience n'est que le refoulement continu de celle-ci. L'insignifiance a encore un sens. L'oubli complet du caractère métaphysique de toute existence est certes une catastrophe, mais c'est une catastrophe métaphysique. Et c'est le même constat qui, bien que vieux de trente ans, s'impose dans le domaine de la pensée. "La philosophie analytique contemporaine s'acharne à exorciser des "mythes", des "fantasmes" métaphysiques tels que la Conscience, l'Esprit, la Volonté, L'Ego, en dissolvant le contenu de ces concepts dans des formules qui énoncent des opérations, des réalisations, des forces, des tendances, des spécialisations particulières et précises. Le résultat montre de manière étrange qu'il est impossible de détruire ces concepts." (Marcuse, L'homme unidimensionnel). La métaphysique est le spectre qui hante l'homme occidental depuis cinq siècles qu'il tente de se noyer dans l'immanence, et qu'il n'y parvient pas.
 
 

ACTE SECOND : "La Vérité doit être dite, le monde dût-il en voler en éclats" (Fichte)

Pour autant, le geste de reconnaître l'oubli de l'Etre, et par là de sortir du nihilisme, n'est rien qui aille de soi, rien qui soit susceptible d'un fondement rationnel, il s'agit d'une décision morale. Non pas abstraitement, mais concrètement morale : car dans le monde de la marchandise autoritaire, où le renoncement à la pensée est la première condition "d'intégration sociale", la conscience est immédiatement un acte, et un acte pour lequel il est courant que l'on juge bon de vous affamer, soit directement, soit indirectement, par le gracieux office de ceux dont vous dépendez. Maintenant que toutes les instances répressives où la morale s'aliénait en moralité tombent en miettes, il nous est enfin donné de la connaître dans sa radicalité originaire qui la désigne comme l'unité des murs des hommes et de la conscience qu'ils en ont, et en tant que telle comme l'ennemi absolu de ce monde. Cela pourrait s'exprimer en termes plus tranchés de la façon suivante : on combat soit pour le Spectacle, soit pour le Parti Imaginaire; entre les deux, il n'y a rien. Tous ceux qui peuvent s'accommoder d'une société qui s'accommode si bien de l'inhumanité, tous ceux qui se trouvent déjà bien bons de faire à leur propre souffrance comme à celle de leurs semblables l'aumône de leur indifférence, tous ceux qui parlent du désastre comme s'il s'agissait d'un nouveau marché aux débouchés prometteurs - ne sont pas nos frères. Nous tenons leur mort pour un fait souhaitable. Nous ne leur faisons certes pas grief de ne pas s'adonner à la Métaphysique Critique, chose qui pourrait constituer, en tant que discours, un objet social déterminé, mais de refuser de voir son contenu de vérité qui, étant partout. excède toute détermination particulière. Nul alibi ne tient, face à un tel aveuglement ; l'aptitude métaphysique est la chose la mieux partagée au monde : "il n'y a pas besoin d'être cordonnier pour savoir si une chaussure vous va" (Hegel); refuser de l'exercer constitue, dans les conditions présentes, un crime permanent. Et ce crime. la dénégation du caractère métaphysique de ce qui est, a bénéficié d'une si durable et si générale complicité qu'il est devenu révolutionnaire de formuler les principes a priori sur lesquels se fonde toute expérience humaine. Il nous faut ici les rappeler, à la honte des temps.

1. Tout comme la maladie n'est manifestement pas la somme de ses symptômes, le monde n'est manifestement pas la somme de ses objets, de "ce qui est le cas", ou de ses phénomènes, mais bien plutôt un caractère de l'homme lui-même. Le monde n'existe en tant que monde que pour l'homme. Inversement, il n'y a pas d'homme sans monde, la situation du Bloom est une abstraction transitoire. Chacun se trouve toujours déjà projeté dans un monde dont il fait l'expérience comme d'une totalité dynamique et dont, partant, il a nécessairement une précompréhension, aussi rudimentaire fût-elle. Sa simple conservation l'exige.

2. Le monde est une métaphysique, c'est-à-dire que la façon dont il se donne de prime abord, sa prétendue neutralité objective, sa simple structure matérielle participent déjà d'une certaine interprétation métaphysique qui le constitue. Le monde est toujours le produit d'un mode de dévoilement qui fait entrer les choses dans la présence. Quelque chose comme le "sensible" n'existe pour l'homme qu'en rapport à une interprétation suprasensible de ce qui est. Evidemment, cette interprétation n'existe pas de façon séparée, elle ne se trouve nulle part hors du monde, puisque c'est elle qui le configure. Tout le visible repose sur l'invisibilité de cette représentation, qui fonde ce qui se donne à voir, et qui tout en dévoilant voile. L'essence du visible n'est donc rien de visible. Ce mode de dévoilement, pour imperceptible qu'il fût, est bien plus concret que toutes les abstractions colorées que l'on voudrait faire passer pour "la réalité". Le donné est toujours le posé, il tient son être d'une affirmation originelle de l'Esprit : "le monde est ma représentation". En leur fond, c'est-à-dire dans leur surgissement. l'homme et le monde coïncident.

3. Le sensible et le suprasensible sont fondamentalement le même, mais de façon différenciée. Oublier l'un des deux termes pour hypostasier l'autre a pour conséquence de les rendre tous deux abstraits : "destituer le suprasensible supprime également le purement sensible et par là la différence entre les deux" (Heidegger).

4. L'intuition humaine primitive n'est que l'intuition de la représentation et de l'imagination. La prétendue immédiateté sensible lui est postérieure. "Les hommes commencent par voir les choses seulement telles qu'elles leur apparaissent et non telles qu'elles sont ; par voir dans les choses non pas elles-mêmes, mais l'idée qu'ils s'en font" (Feuerbach, Philosophie de l'avenir). L'idéologie du "concret" qui fétichise selon ses différentes versions le "réel", "l'authentique", le "quotidien", les "petits riens", le "naturel" et autres "tranches de vie", n'est que le degré zéro de la métaphysique, la théorie générale de ce monde, son compendium encyclopédique, sa logique sous une forme populaire, son point d'honneur spiritualiste, sa sanction morale, son complément cérémoniel, son universel motif de consolation et de justification.

5. De toute évidence, "l'homme est un animal métaphysique" (Schopenhauer). Par cela, il ne faut pas seulement entendre qu'il est cet être pour lequel le monde fait sens jusque dans son insignifiance, ou dont l'inquiétude ne se laisse apaiser par rien de fini, mais éminemment que toute son expérience est tissée dans une étoffe qui n'existe pas. Voilà pourquoi les systèmes proprement matérialistes, de même que le scepticisme absolu, n'ont jamais pu exercer par eux-mêmes une bien profonde ni une bien durable influence. L'homme peut certes, durant de longues périodes, refuser de faire consciemment de la métaphysique, et c'est ainsi que le plus souvent il s'en arrange, mais il ne peut s'en passer tout à fait. "Rien n'est aussi portatif, si l'on veut, que la métaphysique. [...] Et ce qui serait difficile, et ce qui est même rigoureusement impossible, ce serait de n'avoir pas, ce serait que quelqu'un n'eût pas sa métaphysique ou du moins de la métaphysique... Seulement, non seulement tout le monde n'a pas la même, ce qui n'est que trop évident, mais tout le monde n'en a ni de la même sorte, ni du même degré. ni de la même nature, ni de la même qualité." (Péguy, Situations).

6. La métaphysique n'est pas la simple négation du physique, mais symétriquement son fondement et son dépassement dialectique. Le préfixe méta-, qui signifie aussi bien "avec" qu' "au-delà", n'a pas le sens d'une disjonction, mais d'une Aufhebung, au sens hégélien. Aussi la métaphysique n'est-elle rien d'abstrait, car elle est ce qui fonde toute concrétude ; c'est elle qui se tient derrière le physique et le rend possible. Elle "dépasse la nature pour atteindre à ce qui est caché en elle ou derrière elle, mais elle ne considère cet élément caché que comme apparaissant dans la nature et non indépendamment de tout phénomène" (Schopenhauer). La métaphysique désigne donc ce simple fait que le mode de dévoilement et l'objet dévoilé demeurent en un sens originel "la même chose". Aussi n'est-elle, dans son ensemble, rien d'autre que l'expérience en tant qu'expérience et n'est possible qu'à partir d'une phénoménologie de la vie quotidienne.

7. Les défaites successives que la science mécaniste n'a, depuis un siècle, cessé d'essuyer et de refouler, sur le front de l'infiniment grand comme de l'infiniment petit ont définitivement condamné le projet d'établir une physique sans métaphysique. Et il faut à nouveau, après tant de prévisibles désastres, reconnaître avec Schopenhauer que l'explication physique qui refuse de voir qu'elle a "en tant que telle, besoin d'une explication métaphysique qui lui donne la clé de toutes ses suppositions [] vient partout se heurter à une explication métaphysique qui la supprime, c'est-à-dire lui enlève son caractère d'explication". "Les naturalistes s'efforcent de montrer que tous les phénomènes même les phénomènes spirituels sont physiques, et en cela. ils ont raison : leur tort. c'est de ne pas voir que toute chose physique est également par un autre côté une chose métaphysique". Et c'est comme une prophétie amère que nous lisons ces lignes : "plus les progrès de la physique seront grands, plus vivement ils feront sentir le besoin d'une métaphysique. En effet, si, d'une part, une connaissance plus exacte, plus étendue et plus profonde de la nature mine et finit par renverser les idées métaphysiques, en cours jusqu'alors, elle sert d'autre part à mettre plus nettement et plus complètement en relief le problème même de la métaphysique, à la dégager plus sévèrement de tout élément physique."

8. La métaphysique marchande n'est pas une métaphysique parmi tant d'autres, elle est la métaphysique qui nie toute métaphysique et d'abord elle-même comme métaphysique. C'est pourquoi elle est aussi, d'entre toutes, la métaphysique la plus nulle, celle qui voudrait sincèrement se faire passer pour une simple physique. La contradiction, c'est-à-dire la fausseté, est son caractère le plus durable et le plus distinctif, elle qui affirme si catégoriquement ce qui n'est qu'une pure négation. Le nihilisme correspond à la période historique de l'explicitation de cette métaphysique, et de sa nullité. Mais cette explicitation doit elle-même encore être explicitée. Une fois pour toutes les autres : il n'y a pas de monde marchand, il n'y a qu'un point de vue marchand sur le monde.

9. Le langage n'est pas un système de signes, mais la promesse d'une réconciliation des mots et des choses. "Ses universaux sont les éléments premiers de l'expérience, ils ne sont pas tant des concepts philosophiques, que des qualités réelles du monde tel que nous l'affrontons tous les jours []. Chaque universel substantiel tend à exprimer des qualités qui dépassent toute expérience particulière, mais qui persistent dans l'esprit, non pas sous la forme d'une fiction de l'imagination ni sous la forme de possibilités logiques, mais comme la substance, la matière dont notre monde est fait". D'où il suit que l'opération par laquelle un concept désigne une réalité désigne à la fois une négation et la réalisation de celui-ci. "Le concept de beauté comprend toute la beauté qui n'est pas encore réalisée ; le concept de liberté, toute la liberté qui n'est pas encore atteinte" (Marcuse, L'homme unidimensionnel). Les universaux ont un caractère normatif, c'est pourquoi le nihilisme leur a déclaré la guerre. "L'ens perfectissum est en même temps l'ens realissimum. Plus une chose est parfaite, plus elle est. (Lukacs, L'âme et les formes). L'excellent est plus réel, plus général que le médiocre, car il réalise plus pleinement son essence : le concept unifie bien une variété, mais il l'unifie en l'aristocratisant. La pensée critique est celle qui effectue la sortie du nihilisme à partir de la transcendance profane du monde et du langage. Pour elle le transcendant, c'est que le monde est, et l'indicible qu'il y a le langage. Une faculté de conflagration peu commune s'attache à la conscience qui parcourt son temps penchée au bord d'un tel néant. A chaque fois qu'elle trouva la langue pour se communiquer, l'histoire en conserva la marque. Il importe essentiellement de faire des efforts dans cette direction. Le langage constitue l'enjeu comme le théâtre de la partie décisive. "Il s'agira toujours uniquement de savoir si l'on peut réconcilier la parole et la vie, et comment." (Brice Parain, Sur la dialectique).

10. "L'impératif catégorique de bouleverser toutes les conditions où l'homme est un être humilié, asservi, abandonné, méprisable" (Marx), cela, seul une définition de l'homme comme être métaphysique, c'est-à-dire ouvert à l'expérience du sens, peut le fonder. Il n'y a pas jusqu'à ce lombric de l'intelligence que demeura Hans Jonas, tout au long de son existence qui n'ait manqué de le reconnaître : "philosophiquement la métaphysique est tombée de nos jours en disgrâce, mais nous ne saurions nous en passer ; aussi nous faut-il nous y risquer à nouveau. Car elle seule est capable de nous dire pourquoi l'homme doit être, et n'a donc pas le droit de provoquer sa disparition du monde ou de la permettre par simple négligence ; et aussi comment l'homme doit être afin d'honorer et non pas trahir la raison en vertu de laquelle il doit être... D'où la nécessité renouvelée de la métaphysique, qui doit par sa vision, nous armer contre la cécité." (Sur le fondement ontologique d'une éthique du futur.)

11. Soit dit en passant, la réalité est l'unité du sens et de la vie.

12. Tout ce qui est séparé se souvient qu'il a été uni, mais l'objet de ce souvenir se tient dans le futur. "L'esprit est ce qui se trouve, et donc ce qui s'est perdu" (Hegel).

13. La liberté de l'homme n'a jamais consisté à pouvoir aller, venir et s'occuper comme il lui plaît - cela convient plutôt à l'animal, que l'on dit alors, fort significativement, "en liberté" - mais à se donner forme, à réaliser la figure qu'il contient, ou qu'il veut. Etre signifie tenir sa parole. Toute la vie humaine n'est qu'un pari sur la transcendance.
 

On a pu, par le passé, traiter de semblables énoncés avec le mépris spécial et amusé que le philistin a toujours réservé aux considérations apparemment dépourvues de toute effectivité. Mais entre-temps, les métamorphoses de la domination leur ont conféré une concrétude désagréablement quotidienne. L'effondrement définitif et historique, en 1914, du libéralisme réellement existant a acculé la société marchande, pour maintenir la fiction de son évidence, pour se défendre des assauts révolutionnaires qui manifestaient dans tous les pays occidentaux l'incapacité du point de vue économique à saisir le tout de l'homme, et enfin pour assurer la reproduction abstraite de ses rapports, à coloniser dans l'urgence puis avec méthode toute la sphère du sens, tout le territoire de l'apparence et finalement, aussi, tout le champ de la création imaginaire. En un mot, elle a dû investir la totalité du continent métaphysique à la seule fin d'assurer son hégémonie terrestre. Certes, le simple fait que le moment même de son apogée, le XlXème siècle, ait été dominé non par l'harmonie, mais par l'hostilité absolue, et absolument fausse, des figures de l'Artiste et du Bourgeois, constituait en soi une preuve suffisante de son impossibilité, mais seuls les grands désastres dans lesquels ont baigné les premières décennies de ce siècle ont chargé son absurdité d'assez de douleurs pour que l'édifice entier de la civilisation en paraisse vaciller. La domination marchande apprit alors de ceux qui la contestaient qu'elle ne pouvait plus se borner à considérer l'homme comme un simple travailleur, comme un facteur de production inerte, mais qu'elle devait plutôt, pour qu'il demeure tel, organiser tout ce qui s'étendait à l'extérieur de la sphère stricte de la production matérielle. Quelle qu'ait été, à ce point, sa répugnance à cela, elle a dû imposer un brusque accelerando au processus de socialisation de la société et prendre en main tout ce dont elle avait jusque-là nié l'existence, tout ce qu'elle avait dédaigneusement laissé à "l'activité improductive", à la '"fantaisie privée", à l'art et à la "métaphysique". Dans l'espace de quelques années et sans résistance notable d'abord, la Publicité est entièrement passée sous l'arbitraire du protectorat spectaculaire - c'est un fait général que la poursuite d'offensives anciennes est rarement reconnue lorsqu'elles s'arment de moyens totalement nouveaux . L'interprétation marchande du monde ayant été démentie par les faits comme insensée, on entreprit donc de la faire rentrer dans les faits. La mystique marchande, qui postulait formellement et extérieurement l'équivalence générale de toutes choses, et l'échangeabilité universelle de tout, ayant été percée à jour comme pure négation, comme arraisonnement morbide, on résolut de rendre les choses réellement équivalentes, et les êtres intérieurement échangeables. La liquidation systématique de tout ce qui, dans l'immédiateté, recelait une transcendance (communautés, ethos, valeurs, langage, histoire) ayant dangereusement placé les hommes face à l'exigence de la liberté, on décida de produire industriellement des transcendances de pacotille, et de les trafiquer à prix d'or. Nous nous tenons à l'autre extrémité de cette longue veille de l'aberration. Car de même que c'est son échec qui a, par le passé, jeté les bases de l'extension à l'infini du monde de l'économie, de même l'accomplissement contemporain de cette extension universelle porte l'annonce de son effondrement prochain.

Ce processus critique de réalisation de l'indigente métaphysique marchande a été diversement désigné par les concepts de "Mobilisation Totale" (Jünger), de "Grande Transformation" (Polanyi) ou de "Spectacle" (Debord) - pour l'heure, nous aurons plus volontiers recours à ce dernier concept, qui demeure indiscutablement, en tant que figure qui pénètre de façon transversale toutes les sphères de l'activité sociale et où l'objet dévoilé se confond avec son mode de dévoilement, de ces machines de guerre dont il nous plaît d'user -. Si la Figure ne se laisse pas déduire simplement de ses manifestations, étant elle-même ce qui les fonde, il n'est néanmoins pas inutile d'en noter au moins les plus superficielles. C'est ainsi que la réclame s'avisa, dès les années 20, et dans les termes mêmes de ses premiers idéologues, Walter Pitkin et Edward Filene, d'inculquer aux Bloom "une nouvelle philosophie de l'existence", de leur présenter la société de consommation comme "le monde des faits", dans le dessein affiché de contrecarrer l'offensive communiste. La production calibrée de marchandises culturelles et leur écoulement massif - le déploiement fulgurant de l'industrie cinématographique a sur ce point valeur d'exemple - se chargea de resserrer dans l'allégresse le contrôle des comportements, de diffuser les modes de vie adaptés aux exigences nouvelles du capitalisme et surtout de répandre l'illusion de leur viabilité. L'urbanisme se mit en devoir d'édifier l'environnement physique commandé par la Weltanschauung marchande. Le formidable développement des moyens de communication et de transport dans ces années-là commença à abolir concrètement l'espace et le temps, qui opposaient une fâcheuse résistance à la mise en équivalence universelle. Les média de masse amorcèrent dès alors le processus par lequel ils devaient peu à peu concentrer en un monopole autonome la production du sens. Ils devaient par la suite et comme en retour, étendre à la totalité du visible un mode de dévoilement particulier, dont l'essence est de conférer à l'état de choses en vigueur une inébranlable objectivité, et par là de modeler à l'échelle du genre un rapport au monde fondé sur l'assentiment postulé à ce qui est. Il faut encore noter que se multiplient à cette époque précise les premières mentions littéraires de la fonction répressive de la Jeune-Fille, chez Proust, Kraus ou Gombrowicz. C'est enfin de façon contemporaine qu'apparaît dans les productions de l'esprit la figure du Bloom, si reconnaissable chez Valéry, Kafka, Musil, Michaux ou Heidegger.

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TIQQUN 02/99