Un seul monde, plusieurs systèmes

Le capitalisme ne s'est pas effondré, la finance est repartie au quart de tour mais le chômage n'a pas fini de monter et le système restera en panne longtemps encore, tant que les pays les plus peuplés ne tireront pas une croissance mondiale qui ne peut plus reposer sur le crédit américain. En attendant, les effets en chaîne de la faillite du modèle de financiarisation néolibérale continueront à se faire sentir de façon implacable dans les années qui viennent. Une des leçons de la crise (en 1929 déjà), sous l'apparence d'une transmission instantanée à la Terre entière, c'est l'inertie considérable de l'économie mondiale (fonction de la taille), inertie renforcée cette fois par les mesures gouvernementales relativement appropriées ainsi que par les protections sociales qui ne font sans doute que retarder la destruction des emplois et la restructuration de la production sur un modèle plus soutenable. A court terme, une rechute rapide semble inévitable, au moins du dollar, provoquant une récession probablement pire que la précédente, sans signifier pour autant un effondrement total du système en tant que tel, habitué de ces épisodes dramatiques et dont il finit par sortir au bout d'un temps plus ou moins long, au prix de guerres souvent, de profondes restructurations toujours. En tout cas, malgré les signes contradictoires de reprise et de détresse sociale, ni le grand soir, ni le retour de la croissance ne sont pour demain, on pourrait en avoir pour 10 ans ou plus, c'est dans ce contexte qu'il faut penser notre présent et préparer la sortie de crise, même si des accélérations de l'histoire sont toujours possibles.

Si le schéma de la crise est assez classique, on peut la caractériser comme la première véritable crise planétaire et, à coup sûr, la première de l'ère du numérique. Une nouvelle guerre mondiale n'a certes rien d'impossible dans cette ambiance de réarmement général et il faut souhaiter un peu plus de protectionnisme raisonné mais on ne retournera pas à des économies fermées ni à l'affrontement de systèmes car, s'il y a bien un acquis sur lequel on ne reviendra pas, selon toute vraisemblance, c'est sur la mondialisation des réseaux, des images et donc des marchandises. Si "un autre monde est possible" malgré tout, c'est dans ce contexte d'unification planétaire, au moins des communications, même si le processus est, certes, loin d'être achevé.

S'il n'y a plus qu'un seul monde, cela voudrait-il dire qu'il n'y aurait plus qu'un seul système comme on peut le craindre légitimement devant la contamination de toutes les activités par la logique marchande et l'extension infinie des marchés ? Non, bien sûr, ce serait nier l'existence d'une économie familiale et d'une économie publique, au moins. Le néolibéralisme a bien tenté de nier cette pluralité au nom d'un totalitarisme du marché mais son échec et son inhumanité sont désormais patents. Il y a donc bien possibilité d'une pluralité de systèmes, simplement ils ne vont plus se différencier en blocs territoriaux, ni selon les pays comme on changeait de religion en changeant de prince, mais seront obligés de cohabiter sur le même territoire. Il s'agit de voir comment.

D'abord, il faut souligner qu'une singularité de notre situation historique, c'est l'absence de toute alternative depuis l'effondrement (complet cette fois) du communisme. Il y a bien l'islamisme pour certains pays comme résistance à la modernisation mais l'expérience iranienne annonce déjà son déclin. Or, les révolutions ne s'improvisent pas et ne trouvent pas spontanément et comme par miracle les solutions aux problèmes qui n'ont pas été résolus jusqu'ici. Le mythe imbécile de l'auto-organisation se cogne rapidement au réel. Ainsi, la désorientation de Chavez est totale dans la tentative de construire un socialisme du XXIème siècle, cherchant sincèrement des pistes mais se heurtant aux dures réalités et à l'absence de propositions praticables. Pour réussir, les révolutions doivent être préparées par tout un travail intellectuel préalable (Rousseau ou Marx), ce qui pour l'instant manque cruellement. On n'est peut-être pas à la fin de l'histoire mais cela y ressemble furieusement par certains côtés au moins, de l'unification planétaire à la pensée unique dont l'incidence est massive (au moins dans les mass média) depuis la fin de la division planétaire. Seulement, cela ne peut être la victoire totale d'un camp contre l'autre, comme si le capitalisme était la vérité complète et définitive de l'homme, mais plutôt l'intériorisation de la pluralité des systèmes, la transformation d'une opposition extérieure en division intérieure.

Il n'y a aucune chance qu'on se débarrasse du capitalisme au niveau mondial, encore moins qu'on le remplace par un tout autre système de production qui ne soit pas basé sur le profit. Les projets certes ne manquent pas : de moralisation du capitalisme, de limitation de la spéculation (taxe Tobin, le retour!) ou de nationalisation des banques, d'un nouveau partage entre travail et capital, voire d'une bonne dose de protectionnisme. Rien là qui nous fasse sortir de la logique marchande, juste un nouveau régime d'accumulation certes un peu plus juste et se rapprochant de celui des 30 glorieuses, mais c'est loin d'être la fin du capitalisme ! On peut dire la même chose du capitalisme vert ou du capitalisme cognitif, constituant indéniablement un progrès sans sortir en quoi que ce soit d'une production régie par le profit, pas plus que vouloir diminuer temps de travail et consommation changerait quoi que ce soit au fonctionnement du système.

D'autres, plus révolutionnaires, prétendent prendre possession de l'appareil productif mais sans compter que l'expérience historique n'en a pas été concluante, c'est le moins qu'on puisse dire, ils ne veulent pas tant changer le système ni les entreprises que les conserver en substituant simplement des décisions démocratiques ou bureaucratiques aux décisions purement économiques. C'est la critique que faisait André Gorz aux régimes communistes d'être une simple perpétuation du rapport salarial et de l'organisation industrielle, justifiant d'en faire un simple capitalisme d'Etat même si cela change quand même fondamentalement ce "capitalisme" qui n'est plus dépendant du marché financier et ne produit pas de chômage ni de surconsommation (la publicité étant remplacée par la propagande). De ce point de vue, les tentatives de démocratiser l'entreprise, outre qu'elles sont périlleuses, ne changent pas non plus fondamentalement le rapport salarial et il est illusoire d'assimiler une entreprise, où chacun vaut par ses compétences ou sa production, avec une démocratie où chaque voix en vaut une autre. Les ONG ne sont d'ailleurs pas tellement différentes des entreprises commerciales dans leur organisation hiérarchique. A chaque fois, on reste peu ou prou dans le même système salarial.

La fin du capitalisme n'est donc pas en vue et plutôt son extension mondiale mais cela ne veut pas dire qu'il n'y aurait aucune alternative ni une pluralité de capitalismes. D'abord, ce n'est pas parce qu'on ne reviendra pas à des économies fermées et complètement étatisées qu'il n'y a aucune place pour une dose de protectionnisme ainsi qu'une économie administrée indispensable dans certains domaines. De nombreux services publics doivent pouvoir échapper à la rentabilité immédiate et l'économie de la gratuité est appelée à se développer à l'ère du numérique. La question qu'il faut se poser, c'est si, dans cette pluralité de systèmes, il y a possibilité de nouveaux rapports de production, exigés d'ailleurs par les nouvelles forces productives immatérielles, s'il y a possibilité d'un système de production alternatif au capitalisme salarial. En effet, ce n'est pas le lieu d'y revenir, mais le capitalisme comme système de production se caractérise par la subordination salariale et la mesure du salaire par le temps de travail plutôt que par le produit, permettant au capital de s'approprier les gains de productivité. Dès lors, la sortie du capitalisme, c'est essentiellement la sortie du salariat, que ce soit pour devenir fonctionnaires ou travailleurs autonomes. On doit à André Gorz d'avoir remis à l'endroit la perspective révolutionnaire qui n'est pas d'imposer un pouvoir ni un travail à tous mais de libérer l'autonomie de chacun et donc, en premier lieu, de changer le travail pour changer la vie, passer du travail forcé au travail choisi et du salariat au travail autonome (grâce à un revenu garanti et des coopératives municipales). Il s'agit de prendre la question du côté de la production plus que de la consommation, du travail plus que de l'entreprise, du désir plus que des besoins, de l'autonomie plus que de la contrainte, et ne pas juste passer brutalement de l'individu au collectif.

S'il y a une alternative au capitalisme, c'est le travail autonome, exigé par l'économie cognitive tout comme par les services, mais c'est aussi la relocalisation de l'économie plus que le protectionnisme national. Notons, qu'aussi bien une alternative globale semble hors de portée, aussi bien des alternatives locales sont possibles dès maintenant grâce à des monnaies locales notamment, perspective qui peut paraître dérisoire mais qui est bien plus révolutionnaire que de vouloir s'emparer de l'ancien système de production même si on ne renverse pas l'ordre établi d'un seul coup d'un seul, oeuvre de longue haleine mais plus durable et qui change la vie vraiment ! Il n'y a pas simplement une richesse à saisir, car cette richesse, c'est nous ! Ce sera toujours "notre" travail, qui n'est pas toujours si facile à valoriser à hauteur de son mérite. Il faut trouver des procédures plus efficaces que le marché du travail pour allouer les compétences disponibles. Il faut expérimenter, ce n'est pas gagné d'avance mais on pourrait s'y mettre sans attendre, montrer au moins que c'est possible.

La relocalisation est à la base de toute alternative à la globalisation marchande mais cette relocalisation ne peut prétendre à l'autarcie et n'est donc pas coupée du marché mondial avec lequel elle doit composer. Cela suppose bien une pluralité de système sur un même territoire. Ainsi, le territoire ne s'identifie plus à un système unique, ce que les dirigeants révolutionnaires d'Amérique du sud ont compris : ils ne sont pas coupés du marché extérieur (notamment du marché du pétrole ou du gaz) sans laisser faire pour autant les marchés à l'intérieur mais en faisant cohabiter entreprises publiques, commerciales et coopératives. Evidemment, dire qu'une économie plurielle avec un système de production alternatif est possible ne signifie aucunement que ce soit chose facile : ni de construire une alternative ni de soutenir la concurrence marchande. C'est pour cela notamment qu'il faut que les coopératives soient "municipales", c'est-à-dire socialisées, communisées.

On peut déplorer de ne pas vivre dans une utopie totalitaire débarrassée complètement du capitalisme marchand mais, en fait, c'est ce qui facilite grandement les choses. En effet, il faut y insister, l'alternative a beau être locale, définie donc par un territoire, elle n'est pas du tout exclusive et ne nécessite aucune fermeture à l'extérieur et aux marchés, seulement des monnaies locales. La diversité des systèmes se matérialise par la diversité des monnaies puisque les monnaies locales ne remplacent pas l'Euro mais s'en distinguent par leur validité territoriale et leur caractère fondant ne permettant aucune capitalisation. Bien sûr ce n'est pas la seule manifestation d'une différence qu'on retrouve au niveau des institutions entre société anonyme et coopérative municipale par exemple, définissant des systèmes de production bien différenciés (rien à voir avec un quelconque réformisme améliorant le capitalisme). Cela n'empêche pas les influences réciproques, l'autonomie de ces différents systèmes restant forcément relative. Ainsi, la convertibilité de monnaie locale en euros ne doit pas être trop facile mais on ne peut l'éviter complètement, au moins sur un marché parallèle, avec une perte plus ou moins grande pour en décourager la généralisation. On pourrait craindre en effet qu'à ouvrir les vannes on soit vite inondé et que les deux systèmes n'en fassent rapidement plus qu'un mais on peut organiser une certaine imperméabilité entre monnaies et systèmes, comme on peut revenir à l'esprit de service public dans l'administration.

Les interactions entre les entreprises commerciales et les travailleurs autonomes ou les associations n'auront rien d'exceptionnel, un grand nombre de fonctions étant désormais externalisées par les entreprises. Le travail autonome ne se confond pas avec le travail informel ni avec l'économie non monétaire, ni même avec le "tiers secteur". Ce serait plutôt le "quaternaire" selon Roger Sue, sauf qu'il y a du quaternaire dans les 3 autres secteurs comme il y a du salariat partout et aucune séparation entre secteurs sous cet aspect. C'est en tout cas dans la production qu'il y a interaction entre différents systèmes de même que les services publics travaillent avec les entreprises, dans une sorte de division du travail où chaque secteur doit assurer sa part.

L'urgence, c'est de construire des alternatives locales sans attendre un changement global improbable mais, une fois admis une pluralité des systèmes et que ce n'est pas la fin du capitalisme encore, on peut admettre que s'il n'est pas mort, le capitalisme sort quand même bien affecté des bouleversements actuels qui ne se réduisent pas à la crise financière puisque s'y ajoute au moins la crise écologique et l'économie numérique qui attaque ses bases aussi bien sur la valeur d'échange (la mesure de la valeur), le salariat (la mesure du travail ou sa subordination), la concurrence (coopération des savoirs), les droits de propriété (gratuité numérique) mais on peut penser aussi qu'il n'y a aucune perspective de croissance dans une économie de l'information qui est toujours saturée, à l'opposé d'une économie de la rareté. Cela ne concerne pas tous les domaines cependant et laisse donc une place au capitalisme industriel au moins ou pour les grandes infrastructures, à côté du secteur public, des ONG, des travailleurs autonomes et des coopératives municipales. Dans le domaine immatériel on a d'ailleurs une autre forme de capitalisme basée d'un côté sur le capital-risque et de l'autre sur un quasi-monopole qui s'accapare tous les profits. Cela n'empêche pas que la coopération des savoirs et la gratuité numérique imposent un tout autre modèle, celui des logiciels libres et du bien commun même s'ils peuvent servir de ressource aux sociétés commerciales. Il y a aussi les marques qui investissent surtout dans la communication pour augmenter leurs prix, augmenter la part immatérielle des marchandises matérielles. On le voit, le capitalisme lui-même devient pluriel, obligé pour survivre de diversifier ses business models. Il n'a pas perdu son dynamisme mais se trouve quand même exclu de certains terrains, limité dans son extension et il devra être mieux régulé, libérant la place pour une autre économie relocalisée et tournée vers le développement humain dont l'économie marchande pourrait d'ailleurs tirer profit en passant de l'exploitation salariale à la valorisation des compétences.

Même réduit à la portion congrue, reste à savoir si ce "capitalisme cognitif" ne reste pas trop spéculatif, nous entraînant d'une bulle à l'autre et d'un krach à une crise encore pire. La crise de la valeur n'affecte pas seulement la finance. Le marketing et le prix psychologique ou la rente pétrolière ponctionnent inutilement des ressources. Reste à savoir enfin si le capitalisme reste possible dans un monde unifié avec un gouvernement mondial en constitution. Il n'est pas question de prétendre que le capitalisme serait immortel et comme une seconde nature. Simplement, dans l'état actuel de la planète, il vaut mieux se persuader qu'on n'en a pas fini avec le capitalisme sans renoncer pour autant à sortir de la société salariale, ni à relocaliser l'économie.

Certes, ce n'est pas le grand soir et l'on peut trouver que ce n'est pas assez révolutionnaire même si cela l'est beaucoup plus que toutes les gesticulations et les prétentions d'en finir une fois pour toutes avec le capitalisme et le règne de la marchandise. On voudrait qu'il suffise de prendre le pouvoir ou de se débarrasser de quelques malfaisants mais ce n'est pas si simple. S'il ne s'agit pas de recréer une division géographique entre les peuples mais une division entre différents systèmes sur le même territoire, la difficulté de penser dans le cadre de cette économie plurielle vient en grande partie de la difficulté d'abandonner les visions totalitaires et unifiantes, inévitables quand on rêve à une société idéale, au profit d'une pluralité des modes de vie et de production. Si la crise doit durer plus de 10 ans, il ne serait pas trop tôt de s'y mettre dès maintenant, puisque la relocalisation y sera d'autant plus positive et qu'elle est par définition à portée de main, occasion de montrer au moins la viabilité d'une économie ou d'une société plurielle et déjouer les tentations totalitaires avant que les tensions ne s'exacerbent. Ce n'est pas vouloir retarder un soulèvement révolutionnaire que rien n'annonce encore mais qui reste indispensable pour réaffirmer nos solidarités sociales et changer les institutions. C'est vouloir éviter son échec et qu'il nous mène au pire pour terminer comme toujours en césarisme autoritaire. La mauvaise nouvelle qu'on n'en a pas fini avec le capitalisme doit être équilibrée par la bonne nouvelle que les alternatives locales peuvent commencer immédiatement. Le temps qu'il nous reste ne doit pas être du temps perdu.

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13 réflexions au sujet de « Un seul monde, plusieurs systèmes »

  1. Merci Jean pour cet "état des lieux avec perspectives" qui porte la marque de l'optimisme (première de révolution) de celui qui veut changer les choses.

    Reste maintenant à faire entrer cette notion de pluralité dans les syndicats, partis politique et ONG... Et là, ce n'est pas gagné, mais nous y arriverons 🙂

  2. On ne peut dire que je sois optimiste. Je ne crois pas du tout que ces arguments puissent convaincre à mille lieu de ce que les gens veulent. Je ne suis même pas sûr d'y croire moi-même, me contentant d'en suivre le fil et dire ce qui me semble nécessaire. J'avais voulu d'ailleurs finir le texte par cette certitude que cela ne pouvait être entendu et j'y ai renoncé pour ne pas qu'on m'accuse, comme cela arrive, de tout gâcher et tirer contre mon camp. Il n'empêche que c'est loin d'être gagné, il faut que les circonstances extérieures nous y obligent ou qu'une expérience réussie fasse des émules mais pour l'instant le front de gauche reste dans l'archaïsme le plus éculé.

    Je crois cependant que c'est dans ces moments à la fois de bouleversements et de désorientation que tout se joue. Nous sommes certainement dans une époque historique de la plus haute importance, ce qui ne veut pas dire que ce sera une partie de plaisir...

  3. Pareil que Fabien : au-delà de notre engagement militant forcément politicien, ça fait du bien de lire une invitation à l'invention politique - donc à la fois culturelle, économique et sociale.

    Votre texte devrait nous vacciner à la fois contre la répétition de slogans creux, et contre la tentation de nouveaux dogmes sclérosants.

  4. Je reviens sur ce que j'ai pu dire, à savoir que ma situation de salarié était moins pire qu'avant, mais à l'évidence ça ne suffit pas pour défendre le salariat qui est une très mauvaise blague.

    Mais remettre cet état des lieux en cause c'est faire un grand pas en avant. Aller au delà du syndicalisme embourbé tout autant que la gauche institutionnelle tout aussi inerte ou l'écologisme le nez dans le guidon. Partir du désir de produire est bien meilleur comme approche. On nous avait tant habitué à penser que la production n'était plus le problème, mais que les us de consommation étaient devenus les nouveaux maîtres. Drôle de dérive existentielle...où l'on prend les gens pour des bouches d'égouts. Le porc consommateur comme attracteur étrange du système.

  5. Le salariat n'est pas toujours aussi invivable qu'à France Telecom où la vague de suicide est liée au passage d'une logique de service publique à une logique marchande. Il devrait y avoir un droit à l'objection de conscience contre les activités commerciales, droit aussi fondamental que la liberté de religion, on devrait avoir le droit de ne pas traiter ses semblables comme des clients.

    Il y a malgré tout une majorité de salariés bien dans leur travail mais le pourcentage de vies perdues dans des conditions de travail invivables reste insupportable. La majorité des esclaves aussi pouvaient avoir des conditions de vie correct, ce qui n'empêchait pas des horreurs d'inhumanité. Des esclaves se sont révoltés contre l'abolition de l'esclavage qui les livraient à eux-mêmes sans ressources (ils perdaient leur sécurité sociale). Aucun bon maître, comme Rimbaud a dû l'être pour son esclave, ne peut suffire à justifier l'esclavage. De même tous les avantages qui peuvent être liés au salariat ne suffisent pas à justifier d'être un subordonné qui dépend de multinationales pour sa vie.

    Le passage au travail autonome ne changera d'ailleurs pas tellement les choses, de même que le passage de l'esclavage au salariat a pu se traduire pour certains comme une aggravation de leur situation et de l'extorsion de travail. C'est malgré tout un progrès dans la liberté, la dignité, l'égalité. L'essentiel cependant, c'est que le salariat a fait son temps, celui du capitalisme industriel, et n'est plus adapté au travail immatériel. Même, à l'intérieur du capitalisme on risque de plus en plus d'être rémunéré pour une fonction plus que pour un temps de travail, ce qui est déjà le cas pour un certain nombre de fonctions.

    Il ne s'agit pas d'imposer à tous le travail autonome transformé en autonomie subie, doublement aliénante, mais seulement de le rendre possible, de l'encourager pour faire de la valorisation de ses compétences le premier besoin de la vie. Il doit bien y avoir pluralité de statuts (fonctionnaires, salariés, travailleurs autonomes) et pluralité d'entreprises (société anonyme, association, coopératives). On doit pouvoir choisir de travailler pour une entreprise capitaliste ou non. Il faut parier sur la liberté.

    L'enjeu, actuel, est bien de développer nos libertés plutôt que d'ajouter contrainte sur contrainte. Les syndicats ne peuvent pas être les bons interlocuteurs. C'est une des raisons pour lesquelles on aurait besoin d'un moment révolutionnaire mais il n'y a rien en vu...

  6. Il me semble que les SCIC utilisées dans le sens d'une relocalisation démocratique et économique des territoires peuvent devenir des outils très intéressants ;le propre du capitalisme est de diviser le travail et les activités en secteurs, en filières spécialisées ; créer une SCIC Territoriale , c'est à dire réunir les divers acteurs locaux : entreprises,associations, particuliers,collectivités territoriales etc autour d'un projet de relocalisation des activités , c'est sortir de l'économie système subi et rentrer dans l'économie construite ;la SCIC étant un outil économique politique et vice versa .
    il y a pour moi deux outils intéressants pour relocaliser :
    -un outil politique participatif pour construire le projet local : le Pays
    - un outil économique la SCIC pour réaliser le projet local.

    Une SCIC de Pays peut chercher à explorer tout ce qui est relocalisable , innover et recréer une nouvelle économie locale.
    Par exemple organiser et exploiter de Aà Z les filères courtes agricoles ,alimentaires, l'habitat , l'énergie , l'artisanat ,....

  7. Je suis assez d'accord sauf que les SCIC sont une structure bien lourde et difficile à mettre en place. C'est parfait si on y arrive mais il ne faut pas en faire une condition nécessaire.

  8. Coops municipales et monnaies locales sont peut être en terme de structures qq chose de plus simple mais sont bien aussi lourdes à mettre en place en terme de mobilisation politique locale . La "lourdeur" est vraiment en amont et dans les têtes.

    Je pense que c'est ce travail amont de prise de conscience collective des enjeux et nécessité d'aller vers une économie locale solidaire relocalisée qui est lourd : long et laborieux ;et qui nécessite un travail de communication participatif ,c'est à dire impliquant les gens dans des actions collectives transversales .
    Les domaines agricole et alimentation,habitat , énergie.... peuvent offrir des possibilités d'actions concrètes des acteurs regroupés ; les pays et contrat de développement régionaux ont plus l'habitude de travailler en soutien de porteurs de projets existants et par secteurs ; mais il est sans doute possible de changer les habitudes et de regrouper transversalement les acteurs d'un même territoire autour d'actions que mettrait en oeuvre une SCIC territoriale à vocation de mise en place d'une économie solidaire locale.
    La création et gestion d'une monnaie locale pourrait s'envisager dans ce cadre là ,quand les dynamiques locales seraient plus avancées ?

  9. Oui, bien sûr. De toutes façons peu importe la façon dont on y arrive qui dépend des dynamiques locales. L'idéal me semble d'y arriver par les élections municipales et un programme politique local mais quand ce n'est pas possible,il faut essayer autrement.

  10. Impression de lecture
    En tant qu'intellectuel lucide, Jean établit ici la théorie réaliste ( en appui sur l'analyse des faits et des possibles) d'un dépassement du productivisme, vers une économie soutenable. Mais ,, à nous de prendre cela non comme feuille de route (application d'un catéchisme, ou d'un oracle ) mais une ouverture ( entrevue des possibles) et, ainsi que le dit Di Girolamo ci-dessus, avec toute la lourdeur de la mise en pratique.
    En 1989, lors de la chute du mur de Berlin, un ami m'avait suggéré que « ce sera bien plus difficile pour faire tomber chez nous les murs à l'intérieur des crânes !» Et c'est à quoi devrait contribuer un tel texte, après l'expérience malheureuse de vingt années sans division géographique extérieure (sans la guerre dite froide ) . Or comment donner de l'extension ou simplement ses chances à toute considération ainsi rationnelle des faits?.Oeuvre de raison soutenue par Jean ,mais malheureusement encore très minoritaire...
    Il faudrait tout un travail d'éducation populaire, à savoir des débats par villages et quartiers. Il y a bien des groupes associatifs comme Attac , le M'pep,... et-ou des partis, qui proclament une ambition d'éducation populaire, se donnent comme travail de susciter le débat d'idées, mais qui restent entre eux ( cloisonnement, exclusions ). Pour n'apparaître qu'en période électorale. Même les groupes qui n' avouent pas leur ambition d'instrumentaliser tout mouvement derrière leur propre attelage ne cessent d'en imposer l'exigence. C'est insupportable.

    Et cependant c'est aussi avec les partis politiques,avec les syndicats, et en participant aux instances de pouvoir, que des propositions concrètes peuvent êttre expérimentées.J'approuve en cela Di Girolamo .

    La réalité est pleine de contradictions.C'est pourquoi je souhaite l'avis d'autres lecteurs du blogue sur cette question du « Que faire »? Que faites-vous? Comment nous y prenons-nous?
    Pour moi, modestement , je souhaite avoir une présence plurielle, partout où s'exprime une résistance , mais sur une position clairement contradictoire: «  Je suis avec vous, mais je ne suis pas des vôtres » ( soit positiver la mise en garde de Jacques Duclos autrefois à l'égard d'un compagnon de route du PCF :«  Il est avec nous, mais il n'est pas des nôtres! »). Le résistant pluriel dit par exemple , à droite: « je suis pour la régulation préconisée selon vous du capitalisme, mais il y a des sphères d'activité où se pose clairement la question de sa suppression » Et à gauche il dit dans la manif syndicale «  Je manifeste à vos côtés mais je désapprouve votre tract qui laisse entendre que cette manif vise une relance de la consommation ». « Certes il y a une inadmissible dégradation des salaires,je soutiens votre juste revendication, mais le salariat est-il un rapport social idéal, nécessaire, et partout? » On peut certainement faire plus?

    Pensez-vous comme moi, lecteurs de ce blog, que la Révolution ( le Grand Soir) n'est que la monstruosité engendrée par le sommeil de la raison? (Allusion à un dessin de Goya intitulé «  le sommeil de la raison engendre des monstres ») Comment mettre en pratique la conscience de notre « rationalité limitée », afin qu'elle n'engendre pas le grand chambardement, le désastrement?

    En tout cas merci à Jean pour cet article.

  11. @p. ch :

    Très bonnes questions adressées aux lecteurs du blog, que faisons nous ?

    Pour ma part, je suis salarié, pas bien glorieux comme position, mais je dois reconnaitre qu'il m'a fallut aller à l'étranger pour qu'enfin on reconnaisse ce que je sais faire et pour qu'enfin je puisse le faire entièrement, avec une rémunération très correcte. Je ne suis pas doué pour beaucoup de choses, mais il y a quelques domaines où je me débrouille pas mal, j'ai donc finit, malgré le salariat, après moult aventures par trouver un travail de "virtuose" et reconnu comme tel. Peut être qu'un jour je finirait par trouver l'audace et les moyens de travailler, produire, hors du salariat...mais je ne suis encore suffisamment dans les starting blocks pour le moment.

    Alors le salariat, comme dit Jean, il ne va pas disparaitre, raison de plus pour lui trouver des substitut pour en en faire baisser sa prééminence, mais aussi pour réformer les syndicats qui ne sont pas très efficaces.

    Etant à l'étranger, il m'est difficile de m'impliquer dans des entreprises de réforme, même si je ne me suis pas privé de dire ce que je pensais de ce qui ne va pas là où je suis, ce qui a été reçu finalement mieux que quand je l'ai fait en France où j'ai encore le sentiment qu'il y règne souvent dans le monde de l'entreprise un autoritarisme odieux et une ambiance de assez exécrable, mélange de couardise, d'inquiétude fébrile et d'agressivité incroyable. Pour ça je ne regrette pas la France...

  12. @Di Girolamo : concernant les SCIC territoriales, c'était mon hypothèse fin 2004. Travaillant au sein du service développement local du conseil général de la Nièvre, j'avais proposé de faire une étude pour déterminer si les SCIC pouvaient être une façon intéressante de mettre en oeuvre les projets de territoire (coordonnées par les Pays). J'avais interrogé quelques personnes du monde de l'économie sociale et solidaire et des SCIC, entre autre, Alix Margado, le monsieur SCIC de l'Inter Réseaux des SCIC.
    Malheureusement cette étude n'a pas pu être faite mais je suis certain que ces structures ont à voir avec les territoires et qu'elle pourrait avoir vocation à la mise en place d'une vraie économie solidaire.

  13. Oui je crois qu'on a là les outils de" l'alternative ": passer d'une économie subie à une démocratie de proximité utilisant l'économie au service d'un projet de territoire ; ce projet de territoire étant lui même un projet de société (cohérence globale)

    -le pays comme outil politique transversal (outil public de recherche développement sociétal ; élaboration collective diagnostic et projet)
    -la SCIC comme outil économique réunissant les acteurs au service du projet de territoire.

    Les outils existent ; restent le plus difficile : donner l'envie, faire partager l'idée de, la nécessité de ...

    Je suis preneur de toute piste toute proposition tout soutien toute information pouvant m'aider ; je me suis inscrit dans le CLD Ardèche Verte et tente de pousser dans ce sens ; je viens de me lancer dans la réactivation du blog de ce conseil citoyen et suis preneur d'articles, d'infos, de commentaires ....Voir construire ensemble un avenir durable http://cld-ardeche-verte.blogspot.c...

    L’expérimentation me semble la meilleure étude concernant cette piste de travail.

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