Pinault est un con

Cahn Sarajevo 1995.C'est la conclusion que j'ai tirée de la collection Pinault exposée à la Bourse du commerce et qui ne peut s'expliquer que par le désir inconscient de montrer à tous l'étendue de sa connerie, en dépit de l'argent qui le protège de cette sincérité. Réussir dans la vie ne suffit pas, il semble que même les milliardaires aient besoin d'atteindre leur niveau d'incompétence en investissant des domaines hors de leur portée. On dirait ici que le financier François Pinault confie à des artistes le soin de se moquer de lui - et de ceux qui croient à la valeur de ces attrape-couillons.

"François Pinault veut indiquer la vanité, la fuite des choses. Inscrire au cœur du musée l'idée de la destruction créatrice" ! Parole de capitaliste.

Il faut répéter que la connerie n'épargne pas les classes supérieures, occasion de rappeler que l'art, tout au contraire d'une activité désintéressée comme le prétendait Kant, est un signe de distinction et d'appartenance (au même titre que les idéologies et religions). Le marché de l'art contemporain illustre cette sociologie bourdieusienne à l'état pur, l'art comme arnaque, et fier de l'être, que de la frime, n'étant qu'affirmation d'appartenance à l'élite et flagornerie. De même que les religions sont fondées sur la croyance en l'incroyable qui distingue l'adepte des autres (des incroyants), de même le marché de l'art se distingue par la valorisation de l'insignifiant, de ce qui ne peut plaire aux classes inférieures qui ne comprendront pas la dimension métaphysique du vide, la célébration du repoussant et l'outrance qui n'est plus transgressive depuis longtemps, devenue simple enfantillage et fausse insolence où "l’art tombe dans le domaine du caprice et de l’humour" (Hegel, Esthétique, PUF p203). Le roi est vraiment nu mais que ces oeuvres soient dénigrées par les ignorants fait donc partie de leur distinction puisque, supposées intégrer la critique en déconstruisant son objet : le jeu consiste à prendre pour un con ceux qui prendront pour un con l'artiste et le milliardaire...

La nullité de l'art spéculatif est de notoriété publique - cela fait partie, on l'a vu, de son élitisme revendiqué - je me doutais donc bien que je ne trouverais rien de bon à l'exposition de la Bourse du commerce, mais, grand admirateur de l'art moderne de Cézanne au Pop-art, je me disais qu'il fallait quand même aller jeter un coup d'oeil avant de critiquer et, effectivement, il fallait le voir pour le croire, je n'imaginais pas que cela pouvait être aussi nul et mauvais, "entre l'ennui, l'indécence, la prétention, la vanité et la laideur" ! Une sorte de bric-à-brac de brocanteur, stupide répétition de ce qui a déjà été fait 100 fois (des vielles machines rouillées, une moto cabossée et autres déchets, des installations débiles à peine distrayantes). Ce n'est plus l'art pour le musée mais pour le marché. Il peut certes y avoir par hasard dans le tas quelques bons artistes (ou artisans), mais presque tous ne sont que de beaux-parleurs, des faiseurs de discours, des commerciaux, des designers plus que de véritables créateurs. Le seul intérêt de ces objets bizarres est de pouvoir se vendre et servir de décoration, il y a incontestablement un marché pour ça. C'est un milieu qui a ses lois. Pour nous qui ne sommes pas dans la finance, cela ne nous concerne pas. On n'est vraiment pas du même monde (j'écoute de la musique populaire pas les musiques savantes).

Ce temple de l'argent est le temple d'un art officiel marchand qui revendique explicitement une histoire de l'art dont il serait l'aboutissement, mais dans un conformisme qu'on peut qualifier de pompier. C'est incontestablement une tendance actuelle, qui dit quelque chose de la situation historique de l'art ou plutôt des salons, mais relève surtout du snobisme qui lui n'a pas d'âge, ayant toujours existé comme la flatterie et l'entre-soi des riches, parvenus se ridiculisant en bourgeois-gentilshommes qui veulent péter plus haut que leur cul. Cela pourrait être la fin de l'art, absorbé par son histoire et ne faisant que rejouer les anciennes avant-gardes dans une post-modernité sans avenir, mais c'est plutôt un refus de l'histoire faisant du surplace car les véritables innovateurs du passé ne prétendaient pas eux s'inscrire dans l'histoire de l'art, voulant plutôt rompre avec elle, et n'y étant situés qu'après-coup, par la postérité. L'argent ne fait pas la valeur. Les authentiques révolutions artistiques n'ont jamais rencontré un succès immédiat et rémunérateur, rejetées au contraire par l'establishment.

L'avenir de l'art est ailleurs, dans la contre-culture, pas dans l'art officiel, et ne sera pas arbitré par la finance. En tout cas, on ne peut dire que l'art aurait disparu à l'ère de l'immatériel, de la société du spectacle et de l'image qui l'a démocratisé, voire prolétarisé, avec des masses de "créatifs" exploités par le marché, l'art y perdant beaucoup de son prestige, abaissé finalement à la communication et l'illustration. Ce n'est plus une passion ni une vocation, c'est un job ! Il y a quand même des oeuvres fortes qui resteront, pas les détritus qui appâtent les gogos. Il y a des artistes qu'on n'achète pas mais qui font sens pour nous et dont l'engagement politique n'est pas une simple pose pour les magazines. On ne les trouvera pas sans doute dans les hautes sphères intellectuelles, plutôt du côté de l'expérimentation de nouvelles formes qui ne sont pas vides de tout contenu, et pour être clair, plutôt du côté des tubes musicaux un peu vulgaires (mais qui ne meurent jamais) que de celui de la musique atonale pour spécialistes. On n'est pas sur le même plan, c'est une toute autre conception de l'art, populaire dans le sens qu'il ne s'adresse pas au petit nombre mais à tous et ne se réduit pas à l'étalage de son néant. Certes il s'agit toujours de donner sens au non-sens avec les codes du moment mais en étant plus ancré dans le présent que dans l'histoire - et son sens supposé déjà donné.

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10 réflexions au sujet de “Pinault est un con”

  1. Art contemporain, kant, désinteressement, abordés il y a qq années dans un livre que j'avais aimé : Ego-Trip, de Luis de Miranda, chez Max Milo.

    Enfin un article drôle! Et 5 minutes de méchanceté chaque jour ne fait pas de mal, euh, un peu plus c'est bien aussi…

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    • Je ne connais pas ce Miranda mais d'après ce qu'on en dit, c'est un "créaliste", idéologie créationniste d'inspiration deleuzienne que je conteste (dans le texte sur l'utopie artistique), ce pourquoi j'ai mis des guillemets à "créatifs" dans le texte.

      Il y a certes une partie de création mais je parlerais plutôt d'exploration du formalisme du moment et de recherche d'une perfection ou d'une adéquation (d'un effet). La création est contrainte plus qu'expression de soi ou libération de ses capacités créatives. Les révolutions artistiques aussi résultent d'une logique historique contrainte et non pas de la subjectivité de l'artiste. L'égarement actuel est objectif.

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      • Je ne faisais pas de Miranda une référence, j'ai un bon souvenir du livre Ego-trip c'est tout (surtout les derniers chapitres), écrit avant son "créalisme" (qui ne m'a pas intéressé). Deleuze n'a pas donné de bon résultats, si l'on peut employer cette formule, à l'école d'archi de Nantes dans les années 90-95 puisque souvent abordé avec ses images (faire des plis, nomadiser, faire des lignes de fuite, des rhizomes), récits devenus formalismes, mais dégâts je dis ça affectueusement, toute une jeunesse d'erreurs…
        Sur le créatif j'abonde dans votre sens, ce n'est pas un "for intérieur" qui crée, c'est le regard sur les choses (ou l'oreille en musique), qui est cultivé et entretenu, les manipulations aussi, pratiques.

        Bon mais "le rock", c'est un peu vague…

        Et si l'art s'arrête au pop-art, c'est désespérant, il y a quand même plein d'autres choses récentes, des gens qui continuent de travailler. L'art contemporain doit être critiqué, contesté même, c'est la moindre des choses, c'est le refus de cette critique qui est plus grave que cet art lui-même, et ce refus, oui, il est largement le fait de l'institution (hypothèse : l'institution n'admet pas la critique puisqu'elle accueille en son sein des modalités situationnistes de l'art, où c'est cet art qui est censé déjà être une critique en acte, je ne sais pas si je suis clair).

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        • Je n'ai jamais aimé Deleuze (sauf peut-être différence et répétition) qui m'a semblé ensuite charrier toutes les illusions démagogiques de Mai68. Je suis entièrement d'accord sur le fait que, ce n'est pas un "for intérieur" qui crée, c'est le regard sur les choses. L'art est effectivement un fait social, Cet article qui semble anecdotique illustre en fait mes textes précédents et notamment la prédominance des causalités extérieures (écologiques) ainsi que nos limites cognitives.

          Il est vrai que l'opposition du rock au classique est un peu courte, ce qui n'était qu'un renvoi au schématisme de Bourdieu. J'ai remplacé rock par "musiques populaires" (variétés, pop, rock, folk, etc.) et musique classique par "musique savante". J'aime beaucoup les musiques des Balkans, Bob Marley, le Gospel, etc. Mes goûts musicaux n'étaient pas le sujet, seulement la référence à La distinction de Bourdieu et aux appartenances sociologiques (même s'il y a beaucoup plus d'éclectisme de nos jours).

          Pour mes goûts en peinture, c'est autre chose et j'ai décroché depuis longtemps. D'ailleurs si j'ai été voir l'expo, c'est bien que je sais que je suis très ignorant de ce qui se fait depuis. J'ai peint pendant une période assez ancienne des tableaux que j'aime toujours bien mais j'ai complètement laissé tomber.

          Ce serait certainement désespérant que la peinture se soit arrêtée au Pop art, et je suis persuadé qu'il y a de bons peintres depuis que je ne connais pas, mais c'est un fait que, pour l'instant, je n'ai rien vu qui m'éblouisse autant que le grand mouvement de déconstruction de la peinture qui commence avec Cézanne ou les impressionnistes et qui pourrait s'être achevé avec Malévitch, Cobra ou Andy Warhol sans que ce soit la fin de la peinture, seulement de la déconstruction de l'art moderne.

          Si je me suis de nouveau intéressé récemment à la peinture, c'est que je relisais "La vérité en peinture" de Derrida bien qu’étonnamment il ne parle pas du fait qu'il n'y a pas meilleure illustration de la déconstruction que l'histoire de l'art moderne (bien plus que de la poésie supposée se terminer en lettrisme, ce qui relevait plutôt du gag). Cette déconstruction peut avoir une fin, ce qui était le constat de Debord sauf qu'il faisait de l'artiste sa véritable oeuvre, annulant complètement cette déconstruction, ouvrant la voie à la frime de la fausse critique (prétendue effectivement intégrée à l'oeuvre, comme la sculpture invisible Io sono de Salvatore Garau, pur vide qui s’est vendu 15 000 euros!).

          Je ne me considère donc pas du tout comme un connaisseur de l'art contemporain et, comme en musique, mes goûts sont datés, j'aimerais bien qu'on me fasse découvrir des chefs-d'oeuvre que je ne connais pas mais ne suis pas sûr que cela puisse m'intéresser autant que cette exploration de l'art moderne ayant commencé juste après que Hegel ait prononcé la fin de l'art, de sa fonction religieuse et sociale, un peu comme la fin de la philosophie qui s'était prolongée dans l'existentialisme et le marxisme aujourd'hui épuisés. Cela n'empêche pas de remplir le vide par des discours mais devrait inciter plutôt à revenir au réel, c'est-à-dire à l'écologie.

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    • une forme actuelle d'esthétique relationnelle ( pour reprendre le mot de Nicolas bourriou )... il parle de son projet de résidence dans la presse il dit qu'il cherche à faire des rencontres , résultat on lui propose de l'aide quid de l'hôpital de jour , quid des écoles primaires du secteur où des enfants venant avec leur parents ... il retape un ancien bibliobus ( celui de mon enfance) , on le décor en racontant un peu l'histoire du lieu (depuis le néolithique) et du théâtre de la magouille et la vielle carcasse customisée finira en grande partie végétalisée ... il y a aussi beaucoup de frime dans ce qu'il fait ( tout un subjectivisme) mais c'est quand même le kiff de l'été un chantier qui m'a changé les idées et ouvert des portes sans trop brouiller les pistes . au croisement on regarde planer les vautours ... au croisement les choses se cassent souvent , rien ne se rattrape , les gens se séparent !! olé !! 🙂 !! mais parfois il y a une bonne surprise à deux pas de chez soi … loin des artistes fantômes de l'art zombie que tu décris

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      • Art Vé
        ·
        La série du projet Art vé débute en 2018 à la Martinique.
        Art Vé N°8 ‘’ Bibliobus’’ est une création où le processus créateur devient art participatif. Une narration plastique dans laquelle l’œuvre oscille entre sculpture et installation, jouant sur l’hybridation des mediums et des techniques. Entre, objet industriel et nature. customisation à la martiniquaise (très ritualisée) de véhicules roulants ou abandonnés , et végétalisation à la fin pour recréer tout un écosystème avec un vrai sol de l'eau qui fait pousser les plantes et faire butiner les abeilles, mettre des coccinelles ... Cette œuvre évolutive raconte des histoires, évoque le temps et l’humain... depuis le néolithique sur le site du petit chat noir jusqu'à nos jours !! entre agressivité, écoute amicale et séduction : la rencontre, le carrefour , au croisement !! 🙂 !! quand de loin on regarde planer les vautours , au croisement des fois tout est magique , des fois tout se répare on y croit mais on a tors , il faut redescendre , au croisement tout se détraque et pas tout ne se réparer au final .... on ne partageait que des malentendus , on se tapait des meufs, dans les teufs , et des délires ....

        enfin il me semble que nous n'échangions que des regards de haine ; CELA distrait néanmoins de la déprime et des sales petites angoisses .... vivement la suite avec art vé qui monte de plus en plus en puissance à 20 minutes en train de chez moi ...

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      1. Je suis vulgaire, je ne fais pas partie du beau monde et n'ai pas de bonnes manières.

      2. Je pense vraiment que Pinault est un con, et qu'il faut le dire (le roi est nu).

      3. L'article explicite précisément le titre, en quoi il s'agit bien de connerie, connerie qui ne se limite pas à Pinault mais s'étend à une grande partie du marché de l'art contemporain post-moderne, art de la finance dominatrice, véritable art-zombie (Koons, Christo, Buren, etc).

      Il est certain qu'il y en a qui aiment ça et font la queue, trouvant à distraire leur ennui à visiter ce cabinet de curiosités qui m'a au contraire ennuyé au plus haut point.

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