C'est la conclusion que j'ai tirée de la collection Pinault exposée à la Bourse du commerce et qui ne peut s'expliquer que par le désir inconscient de montrer à tous l'étendue de sa connerie, en dépit de l'argent qui le protège de cette sincérité. Réussir dans la vie ne suffit pas, il semble que même les milliardaires aient besoin d'atteindre leur niveau d'incompétence en investissant des domaines hors de leur portée. On dirait ici que le financier François Pinault confie à des artistes le soin de se moquer de lui - et de ceux qui croient à la valeur de ces attrape-couillons.
"François Pinault veut indiquer la vanité, la fuite des choses. Inscrire au cœur du musée l'idée de la destruction créatrice" ! Parole de capitaliste.
Il faut répéter que la connerie n'épargne pas les classes supérieures, occasion de rappeler que l'art, tout au contraire d'une activité désintéressée comme le prétendait Kant, est un signe de distinction et d'appartenance (au même titre que les idéologies et religions). Le marché de l'art contemporain illustre cette sociologie bourdieusienne à l'état pur, l'art comme arnaque, et fier de l'être, que de la frime, n'étant qu'affirmation d'appartenance à l'élite et flagornerie. De même que les religions sont fondées sur la croyance en l'incroyable qui distingue l'adepte des autres (des incroyants), de même le marché de l'art se distingue par la valorisation de l'insignifiant, de ce qui ne peut plaire aux classes inférieures qui ne comprendront pas la dimension métaphysique du vide, la célébration du repoussant et l'outrance qui n'est plus transgressive depuis longtemps, devenue simple enfantillage et fausse insolence où "l’art tombe dans le domaine du caprice et de l’humour" (Hegel, Esthétique, PUF p203). Le roi est vraiment nu mais que ces oeuvres soient dénigrées par les ignorants fait donc partie de leur distinction puisque, supposées intégrer la critique en déconstruisant son objet : le jeu consiste à prendre pour un con ceux qui prendront pour un con l'artiste et le milliardaire...
La nullité de l'art spéculatif est de notoriété publique - cela fait partie, on l'a vu, de son élitisme revendiqué - je me doutais donc bien que je ne trouverais rien de bon à l'exposition de la Bourse du commerce, mais, grand admirateur de l'art moderne de Cézanne au Pop-art, je me disais qu'il fallait quand même aller jeter un coup d'oeil avant de critiquer et, effectivement, il fallait le voir pour le croire, je n'imaginais pas que cela pouvait être aussi nul et mauvais, "entre l'ennui, l'indécence, la prétention, la vanité et la laideur" ! Une sorte de bric-à-brac de brocanteur, stupide répétition de ce qui a déjà été fait 100 fois (des vieilles machines rouillées, une moto cabossée et autres déchets, des installations débiles à peine distrayantes). Ce n'est plus l'art pour le musée mais pour le marché. Il peut certes y avoir par hasard dans le tas quelques bons artistes (ou artisans), mais presque tous ne sont que de beaux-parleurs, des faiseurs de discours (de "propositions"), des commerciaux, des designers plus que de véritables créateurs. Le seul intérêt de ces objets bizarres est de pouvoir se vendre et servir de décoration, il y a incontestablement un marché pour ça. C'est un milieu qui a ses lois. Pour nous qui ne sommes pas dans la finance, cela ne nous concerne pas. On n'est vraiment pas du même monde (j'écoute de la musique populaire pas les musiques savantes).

Ce temple de l'argent est le temple d'un art officiel marchand qui revendique explicitement une histoire de l'art dont il serait l'aboutissement, mais dans un conformisme qu'on peut qualifier de pompier. C'est incontestablement une tendance actuelle, qui dit quelque chose de la situation historique de l'art ou plutôt des salons, mais relève surtout du snobisme qui lui n'a pas d'âge, ayant toujours existé comme la flatterie et l'entre-soi des riches, parvenus se ridiculisant en bourgeois-gentilshommes qui veulent péter plus haut que leur cul. Cela pourrait être la fin de l'art, absorbé par son histoire et ne faisant que rejouer les anciennes avant-gardes dans une post-modernité sans avenir, mais c'est plutôt un refus de l'histoire faisant du surplace car les véritables innovateurs du passé ne prétendaient pas eux s'inscrire dans l'histoire de l'art, voulant plutôt rompre avec elle, et n'y étant situés qu'après-coup, par la postérité. L'argent ne fait pas la valeur. Les authentiques révolutions artistiques n'ont jamais rencontré un succès immédiat et rémunérateur, rejetées au contraire par l'establishment.

L'avenir de l'art est ailleurs, dans la contre-culture, pas dans l'art officiel, et ne sera pas arbitré par la finance. En tout cas, on ne peut dire que l'art aurait disparu à l'ère de l'immatériel, de la société du spectacle et de l'image qui l'a démocratisé, voire prolétarisé, avec des masses de "créatifs" exploités par le marché, l'art y perdant beaucoup de son prestige, abaissé finalement à la communication et l'illustration. Ce n'est plus une passion ni une vocation, c'est un job ! Il y a quand même des oeuvres fortes qui resteront, pas les détritus qui appâtent les gogos. Il y a des artistes qu'on n'achète pas mais qui font sens pour nous et dont l'engagement politique n'est pas une simple pose pour les magazines. On ne les trouvera pas sans doute dans les hautes sphères intellectuelles, plutôt du côté de l'expérimentation de nouvelles formes qui ne sont pas vides de tout contenu, et pour être clair, plutôt du côté des tubes musicaux un peu vulgaires (mais qui ne meurent jamais) que de celui de la musique atonale pour spécialistes. On n'est pas sur le même plan, c'est une toute autre conception de l'art, populaire dans le sens qu'il ne s'adresse pas au petit nombre mais à tous et ne se réduit pas à l'étalage de son néant. Certes il s'agit toujours de donner sens au non-sens avec les codes du moment mais en étant plus ancré dans le présent que dans l'histoire - et son sens supposé déjà donné.
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