Alain préfigure Lévinas : le visage de la charité

Alain et Bergson ne s'estimaient guère. La seule fois où Bergson a dû citer Alain, c'était pour reconnaître qu'il avait eu une influence considérable comme professeur mais il ne le considérait pas comme un philosophe, soi disant ne créant pas de concepts ni de nouvelle philosophie, réduit à enseigner celle des autres ! C'est assez comique de la part d'un Bergson qui n'a fait que ressasser toujours la même opposition de l'espace et du temps à partir de laquelle il prétendait tout reprendre à neuf. Ce dénigrement d'Alain prévaut cependant encore de nos jours qui se privent justement d'une pensée qui, elle, prend appui sur l'histoire de la philosophie et ne prétend pas tout réinventer mais en restituer la richesse, voire les contradictions. Sur la durée, on peut trouver bien des faiblesses, des platitudes, des fourvoiements, des fautes, il n'est pas question d'accepter tout en bloc mais ce n'est pas pour rien qu'il a influencé si profondément son temps. On peut d'une certaine façon le comparer avec Aristote pour son côté souvent ennuyeux, enfilant les évidences, mais constituant une base solide pour penser, poser les problèmes tout en incitant à penser par soi-même et donc à le dépasser.

Tout cela pour dire qu'après avoir montré l'influence décisive d'Alain sur Sartre, j'ai trouvé que ces esquisses de 1929 donnent un éclairage intéressant sur le thème du visage repris par Lévinas (je ne sais si Lévinas parle d'Alain quelque part?). Elles en donnent une version plus rationnelle bien qu'aussi exigeante et menant tout autant à la religion pour ce radical-socialiste laïque qu'était Alain, mais qui reconnaissait une vérité à toutes les religions, aux dieux comme idéaux (proche de la religion de l'humanité de Comte). Bien sûr, sans Lévinas, ce passage sur la charité aurait moins retenu mon attention mais il complète bien la généalogie de la morale de Nietzsche à Lévinas, redonnant de plus tout son sens à la présence comme présence à l'autre, au prochain, humanité qui ne sera jamais celle des robots mais pourrait s'étendre plus facilement à certains animaux ?

Vous pouvez laver, soigner, baiser les misérables, donner, sacrifier ; si vous n'avez point la Charité… Qu'est-ce donc? Nous y étions, par la considération de la forme humaine, qui déjà par elle-même est un signe de l'Esprit, mais qui est presque toujours ornée de quelque signe de l'Esprit (l'attention, le sourire, l'affection, la bonne volonté). C'est ici qu'est l'idée sociale, l'idée de société ; elle est mystique, comme beaucoup l'ont senti; elle participe de la présence; elle ne s'étend que péniblement aux inconnus. Pourquoi ? C'est que c'est le visage présent qui dépend de votre jugement à vous, de votre foi à vous. Jean Valjean se présente ; il existait auparavant ; il était ami, frère et parent auparavant. Mais maintenant le vrai drame commence par la présence. Il s'agit de changer le milieu humain ; il faut une foi robuste, inébranlable. Il ne s'agit pas ici d'être juste, c'est-à-dire d'apprécier d'après des actions, d'après les paroles. Il ne s'agit point de peser un semblable dont on voudrait tirer quelque chose. Mais au contraire il faut tout de suite lui donner confiance. Remarquez l'ambiguïté admirable de cette expression. Car l'attente soupçonneuse, la défiance, la froideur, tout cela le confirme dans les mêmes sentiments, d'abord par sympathie, et aussitôt par raisonnement. Mais considérons l'enfant. Sans la bienveillance continue de la mère, jamais l'enfant ne s'éveillera à l'esprit. Crédit immense. Plus commun qu'on ne croit. Le vieux Pécaud disait qu'à l'égard des gens qui ne nous connaissent point, nous disposons d'un capital de bienveillance, que rarement nous savons bien employer. Voilà une vue sur l'humain. Il faut qu'elle soit vraie, sans quoi il n'y a pas de société. Je dis société m'obligeant. La société ne devient fait de l'ordre moral que par un jugement de charité, amour, mais qui suppose le plus haut de l'esprit, le sens de l'Universel. On peut penser sans avoir le sens de l'Universel (les hommes sont sots). Ce sens est sans doute ce qu'il y a de génie en chaque homme ; cette puissance de communiquer qui n'attend pas une première réponse, qui parle à tous en parlant à soi. C'est un sens de l'égalité absolue qu'en effet le Christianisme a mis au jour (après Socrate). Toute âme peut être sauvée.

Ce sens de l'Universel est le sens du divin. Cela est rigoureusement exact. La religion est dans la logique de la Charité. Vouloir croire, malgré l'apparence. Non seulement chercher son semblable en cette face de forçat, de balourd, d'arriéré, d'ivrogne ; non seulement le chercher, mais l'avoir trouvé. Croire qu'un même esprit anime tous les hommes ; soutenir les preuves, les aider. C'est le génie même de l'enseignement. Comme la nourrice admire l'enfant bien avant qu'il le mérite. Ne pas voir les fautes, ne pas voir l'écorce. Aller à coup sûr. Avoir le doute en soi, c'est le répandre. Ici Monseigneur Bienvenu est le modèle. Mon pas tant au-dessus de nous. Remarquons que cette héroïque confiance (dans l'amour, dans l'amitié), c'est le moins qu'on puisse donner. J'insiste sur ceci que ce miracle de la charité suppose la présence; il est trop facile d'aimer des inconnus. C'est le rugueux, le choquant de la présence qu'il faut vaincre. Jean Valjean à table. Les deux femmes avaient peur. Mais il ne fallait même pas montrer du courage, car c'était injurieux (comme de montrer de la patience quand on enseigne). Patience est trop peu; c'est espérance qu'il faut, espérance voulue. Foi. (Foi-Espérance-Charité, trinité indivisible).

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3 réflexions sur « Alain préfigure Lévinas : le visage de la charité »

  1. "On peut d'une certaine façon le comparer avec Aristote, souvent ennuyeux, enfilant les évidences, mais constituant une base solide pour penser, poser les problèmes tout en incitant à penser par soi-même et donc à le dépasser."

    J'avais un peu lu Alain et l'ai trouvé très intéressant tout en constatant qu'il enfonçait parfois des portes ouvertes.

    Je trouve étrange cette idée de penser par soi même que vous aviez dénoncée auparavant.

    Penser par soi même, c'est tout de même, a minima, que l'on pense au travers d'autres extérieurs et en faisons notre propre cuisine dans notre cerveau organe de l'exterritorialité.

    • J'avais souligné que penser par soi-même signifiait pour la plupart se soustraire à la critique des autres. Avec Alain, il n'y a pas d'ambiguïté. Si on doit penser par soi-même c'est qu'on ne peut penser pour nous mais c'est bien pour lui penser à partir des philosophes précédents et d'un travail de réflexion, pas de ses propres convictions ou intuitions. Effectivement ceux qui se targuent de penser par eux-même ne font presque toujours qu'ânonner des absurdités à la mode, à se vouloir les plus critiques, les moins dupes, cela n'empêche pas qu'on doit s'approprier les philosophies, consciemment cette fois, pas juste les réciter, avec bien sûr le risque de se tromper, du dogmatisme, etc.

      Je trouve quand même Alain souvent pénible, mais il y a des notations lumineuses comme ceci à ce sujet, dont je m'étais rendu compte déjà :

      On peut observer que les erreurs les moins soutenables sont souvent les pensées qui donnent le plus d'orgueil; et l'étonnement des autres est alors comme une flatterie.

      • "On peut observer que les erreurs les moins soutenables sont souvent les pensées qui donnent le plus d'orgueil; et l'étonnement des autres est alors comme une flatterie."

        Il y a le cas presque symétrique de ne pas faire d'erreur dans une pensée dont l'objectif n'est pas la flatterie et de constater que l'étonnement des autres ne constitue pas du tout une flatterie, mais une hostilité, surtout quand les faits ont révélé la justesse de ses propres pensées qui ne peuvent s'étayer que sur les tenants et aboutissants d'informations et réflexions extérieures.

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