Devrons nous refaire des ateliers nationaux ?

1848ateliersnationaux2Ce n'est certes pas le moment de tirer des plans sur la comète ni de rêver à quelque sixième république fantasmée. On doit plutôt s'attendre au pire dans les années qui viennent avec sans doute une droite dure décidée à démanteler nos protections sociales et l'effondrement annoncé du parti socialiste. Il ne semble pas qu'on prenne la mesure de notre situation catastrophique avec le chiffre officiel de 3 millions et demi de chômeurs et près de 6 millions d'inscrits au total (auquel on peut ajouter 1 ou 2 millions qui ne sont plus inscrits). Avec ça, inciter les chômeurs à rechercher un emploi est mission impossible. Plus durablement, la précarité se généralise avec la perte des droits sociaux attachés au salariat traditionnel. Cela fait des millions de vies détruites et participe à la désespérance générale sinon une colère sourde pas forcément orientée sur les véritables coupables.

Les politiques démontrent leur impuissance à influer sur ces phénomènes économiques massifs et on peut trouver assez risible que face à cette marée, on annonce 10 000 emplois aidés de plus ! histoire de dire qu'on fait ce qu'on peut, sans doute, mais qui fait une belle jambe à tous les autres chômeurs... On retrouve cette disproportion entre l'étendue du problème et le léger des solutions qu'on prétend y apporter avec ceux qui défendent encore une réduction du temps de travail. En dehors du caractère complètement irréaliste de cette revendication dans la France actuelle, alors que les 35h risquent plutôt d'être abrogées, ce qui frappe, c'est qu'on ne pourrait en attendre qu'une centaine de milliers d'emplois dans l'immédiat, ce qui ne serait là encore qu'une goutte d'eau par rapport aux millions de chômeurs. Les 35h avaient effectivement créé 300 000 emplois sur le moment, pense-t-on, mais si cela nous avait protégé durablement du chômage, cela se saurait, ne pouvant constituer une réponse proportionnée. Il y a une véritable dissonance cognitive dans ce type de propositions complètement déconnectées de la réalité, tout autant que dans les rêves de plein emploi à coup de grandes politiques macroéconomiques.

Au lieu d'imaginer des utopies trop belles pour être vraies, et qui ne servent à rien, ou se fixer sur des micro-mesures qui ne sont pas à la hauteur du problème, il faudrait d'abord reconnaître, contre les chantres de l'optimisme à tout va, l'urgence sociale et la gravité de notre situation qui ne se réglera pas d'un coup de baguette magique (en sortant de l'Euro, de l'Europe, du Monde). Il faudrait surtout reconnaître qu'il y a une transformation du travail assez radicale et que c'est cela qu'il faut affronter, y adapter nos institutions pour ne pas détruire de précieuses compétences ou aggraver la précarité de nos vies. La question est très embrouillée car certains, comme au temps de la grande crise précédente, prétendent que c'est la fin du travail, "la grande relève de l'homme par la machine" de Dubouin, alors que l'essentiel du chômage est monétaire, macroéconomique, comme en toute crise. Les robots arrivent mais ne sont pas encore là, alors que le chômage les précède au contraire et devrait pouvoir se réduire malgré l'automatisation. Ce qui ne se réduira sans doute pas, c'est une précarité qui a plutôt tendance à s'étendre, devenir structurelle. Il y aura peut-être une fin de l'emploi salarié au profit du travail autonome, ce qui est tout autre chose qu'une fin du travail et pose d'autres problèmes que ceux du travail salarié. Plutôt qu'une fin du travail qui arrête la pensée, ce qu'il faut penser, ce sont bien les transformations du travail à l'ère du numérique.

Normalement, le chômage devrait donc finir par baisser un jour ou l'autre mais il est malgré tout probable qu'il reste élevé, si l'on ne fait rien. On pourrait au contraire tirer partie de l'urgence pour changer de modèle de protection sociale, l'universaliser et notamment en imposant un revenu de base pour tous, devenu indispensable dans notre situation. Cependant, je ne suis pas de ceux qui pensent qu'il suffit d'un revenu minimum mais qu'il faut absolument le compléter par les institutions du travail autonome pour sortir du productivisme et donner accès au travail choisi, si possible au plaisir dans le travail, au lieu d'être condamné au désœuvrement et à la misère.

C'est la fonction que j'avais dévolue aux coopératives municipales, dans la nécessité d'une relocalisation et de la réappropriation démocratique de l'économie locale (complétée par des monnaies locales). L'intérêt aussi, c'était de permettre l'action locale sans attendre, à notre niveau. Cela me semble toujours l'idéal mais sans doute trop idéal puisque n'ayant produit aucun résultat depuis plus de 10 ans déjà. Même si des expériences commençaient maintenant, cela n'aurait aucun impact significatif avant très longtemps. Tout en s'inspirant de l'esprit des coopératives municipales, si c'est possible, il serait donc sans doute plus efficace de faire des institutions du travail autonome un service public, ce qui correspond mieux apparemment à la culture étatique française (avec les risques associées de bureaucratisation et de moindre démocratie).

Pour faire référence à notre histoire, on peut dire qu'il s'agit d'une certaine façon de rouvrir les Ateliers Nationaux de 1848 de bien triste mémoire puisque leur échec immédiat devait mener tout droit au second empire (sur la promesse de supprimer le paupérisme). L'évoquer, c'est envisager la difficulté de la chose mais les conditions sont tellement différentes qu'utiliser cette appellation aujourd'hui ne peut être qu'ironique. Il ne peut s'agir d'occuper tout le monde à des travaux de terrassement mais, tout au contraire, de donner les moyens du travail choisi à chacun, dans sa diversité, avec notamment des FabLabs, etc. Si cela se rapproche par certains côté d'un service national de l'emploi qui serait bien plus ambitieux que l'actuel, véritable instrument du développement humain, la grande différence c'est d'être beaucoup plus tourné à la fois vers le travail autonome (pas seulement le salariat) et la production locale.

Il n'y a aucune assurance que ce soit viable et que cela vaille mieux que les utopies les plus inutiles, on ne voit pas quelles forces l'imposerait. La tentation peut être forte, dans le cadre d'un service public, de ne pas rester dans la recherche d'un travail choisi, du développement de l'autonomie, pour forcer une mise au travail coûte que coûte, sans aucune correspondance avec les compétences propres, ce qui serait l'horreur et l'échec assuré. Les ateliers nationaux sont là-dessus le modèle à éviter. Il y a aussi un côté paradoxal à devoir faire le détour par le national pour revenir au local (en perdant son caractère alternatif) mais ce serait une façon de donner plus d'ampleur à la relocalisation en la généralisant ?

Tout cela paraîtra bien plus utopique qu'une nouvelle RTT, pourtant si illusoire, et ne faisant qu'ajouter à la confusion ambiante mais ce nouvel axe de réflexion a du moins la vertu de focaliser l'attention sur l'essentiel : l'organisation du travail à l'ère du numérique, de l'unification du monde et de la prise en charge des contraintes écologiques. Il ne s'agit pas seulement de faire baisser le chômage en injectant des liquidités dans l'économie, ni même d'assurer un revenu à tous mais de se préparer au monde qui vient, faire de la crise un levier pour l'avenir, reconstruire sur de nouvelles bases en donnant toute son importance aux territoires.

S'il n'y a dans le contexte actuel aucune chance qu'on refasse des ateliers nationaux - mais quoi d'autre ?-, en ranimer le souvenir aura au moins l'intérêt de prendre la dimension de la crise que nous vivons et de permettre de poser la question en ces termes, on ne peut plus matérialistes, d'organisation de la production, matérialisme qui manque si cruellement à une gauche engluée dans l'idéologie. La véritable difficulté, en effet, c'est non seulement les masses en jeu mais l'impossibilité de se mettre d'accord sur ce qu'il faudrait faire, entre passéistes dépassés, utopies religieuses ou morale et la simple adaptation des rapports de production aux nouvelles forces productives comme au nouvel ordre du monde pour en réduire les souffrances sociales. A tous les coups, ce sont les démagogues qui ramassent la mise à la fin, en promettant à chacun ce qu'il veut entendre...

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41 réflexions au sujet de « Devrons nous refaire des ateliers nationaux ? »

  1. Ces politiques d'austérité sont complètement débiles, elles détruisent du "capital" humain, santé, savoirs faire à entretenir et accroitre, relations sociales... A vouloir mettre de l'ordre dans les dettes, c'est au contraire une entropie croissante qui est mise en place.

    Les RTT ont eu un impact fin années 90 car l'ensemble de l'économie mondiale se hissait sur la bulle NTIC, comme un baron de Munchaüsen. Ce n'est plus le cas.

    Pour ce qui est de trouver une autre orientation, je suis pessimiste, la plupart des grands et petits ténors est coincée dans des modèles obsolètes, mais qui leur assure une audience médiatique.

    J'ai juste l'impression que des zombies répètent leurs recettes du passé en guise d'oraison funèbre. Ça va probablement être un grand sauve qui peut.

  2. Je ne crois pas qu'on soit obligé de mettre des mots ou des idées qui agiraient en un effet levier de démocratie locales qui se réveilleraient . On part de bien trop bas en terme d'état de conscience et culture dépolitisée pour venir avec des solutions . Les penseurs doivent aujourd'hui s'arrêter de penser : le but à atteindre est de réveiller la pensée collective au local ,refaire émerger le commun .
    Là pas besoin de revenu de base , d'ateliers constituants , de monnaies locales , de coopératives municipales etc etc que ceux qui ont déjà pensé amènent dans leurs bagages ; à éviter aussi les militants qui veulent éduquer et les partis qui veulent ramasser des voies.

    Ce qui peut aujourd'hui rassembler c'est un grand sentiment d'inquiétude sur l'avenir , l'incompréhension de ce qui se passe , les scandale de ceux qui profitent trop .
    Ce qui peut mettre en mouvement , c'est réunir , amorcer la discussion publique autour de ces inquiétudes , de ces interrogations , de ces indignations.
    Et cela le plus simplement possible : d'abord une ou 2 soirées par ans dans la salle des fêtes communale ; on apporte le repas tiré du sac , le sirop et le rouge , il y a Monsieur le maire mesdames messieurs les conseillers , mesdames messieurs les présidents des associations , les habitants , il y a une garderie pour les mômes.....
    Il faut amorcer la discussion publique dans nos communes.
    Toute une stratégie à mettre en place ; internet reliant les discussions entres elles ; les monnaies locales , les coopératives , la constitution .....la relocalisation , les fablabs ......tout cela viendra dans les discussions chaque commune décidant de de son sujet et de son rythme ......le tafta aussi et la recomposition des régions et l'Europe .......
    C'est parce que le monde risque l'écroulement que ce type de démarche peut peut être émerger ........Sur ma commune les châtaignes ont de gros soucis , le séneçon du cap fleur du mal (toxique ) invasive est en l'espace de 2 ans présente en nombre dans tous nos talus , nos prés mal garnis .... Des chômeurs il en a sur la commune ....Et si nous parlions de tout ça ?

  3. Pour ma part, je ne vois pas pourquoi il faudrait être exclusif: RTT ou revenu de base. Pourquoi ne pourrait-on penser les deux simultanément et au cas par cas ? Il y a des entreprises où les gens souffrent du sur-travail, en terme de conditions et d'heures travaillés.

    Ensuite une question se pose: vous aviez indiqué dans un post précédent que les coopératives municipales seraient plus solides dans le cadre compétitif mondial qui est la nôtre. En quoi les Ateliers nationaux le seraient-ils également ?

    Ensuite, monnaie locale complémentaire ou non, il faudra bien poser la question du pouvoir exclusif de création monétaire des banques. Il me semble que vous n'abordez pas la question de la création d'un pôle publique (local ou non) bancaire.

    Enfin, ateliers nationaux ou coopératives municipales, nous avons tous besoin de nous soigner et d'aller à l'école. Je ne vois pas très bien où est la place des services publiques dans ce programme. En général, j'ai remarqué que les groupes qui évoquent les revenu de base ou occupent des lieux (ce que j'approuve) ne parlent quasiment jamais de la question cruciale des services publiques (et des retraites). S'il faut éventuellement se placer sur le plan local, là encore je ne vois pas comment cela pourrait s'articuler sans politique coordonnée sur le plan national.

    • Je parle d'un service public ! C'est bien en tant que service public que des ateliers nationaux ne seraient pas menacés par la concurrence.

      Il est vrai que, même si l'Euro nous plombe en ce moment, je ne surestime pas comme d'autres une monnaie nationale et la création monétaire alors que je donne beaucoup plus d'importance que la plupart à une monnaie municipale (mais articulée avec d'autres dispositifs qui font système).

      Pour la RTT, je ne dis absolument pas qu'il ne pourrait plus y avoir de réduction du temps de travail nulle part mais seulement une diminution du temps légal. Il serait très souhaitable d'avoir une diminution du temps de travail des routiers par exemple. On peut aussi favoriser les mi-temps dans certains domaines (j'ai moi-même travaillé assez longtemps à mi-temps). Cela ne peut toucher qu'un nombre limité d'emplois et d'entreprises, ce qui ne peut en tout cas réduire le chômage actuel de façon significative. La bêtise, c'est de vouloir trop généraliser et de prétendre que le partage du travail pourrait être une solution au chômage, énoncé purement verbal, aussi faux que de dire 3 millions d'étrangers dehors ferait 3 millions d'emplois en plus. Dès lors qu'on ne croit plus à ce mirage arithmétique, la question du temps de travail se discute effectivement dans chaque cas (sans avoir à revenir sur les 35h mais sans espérer beaucoup moins).

      J'ai été un partisan convaincu des 32h ou plutôt de la semaine de 4 jours et j'ai fait des réunions avec Larrouturou avant la loi Aubry. Quand Aubry a présenté son projet aux Verts (à Calais), j'ai compris que cela n'aurait pas l'impact espéré. Il fallait essayer mais expérience faite on ne peut plus y croire et la tendance va plutôt dans le sens contraire (après les 40h, cela a aussi été le cas). De toutes façons, quand on est déjà à 35h, le gain attendu ne peut être que moindre. Ce n'est donc plus une proposition sérieuse au niveau macroéconomique, ce qui ne veut pas dire qu'au niveau micro-économique un mi-temps ne puisse être préférable pour certains. Le problème de fond, c'est qu'un nombre de plus en plus grand d'emplois ne se mesurent plus par le temps passé, d'autant plus s'ils sont autonomes (fonction qui doit être remplie), ce qui n'est pas un problème marginal mais qui devient le coeur des transformations du travail et pour lesquelles la RTT n'a aucun sens.

      J'essaie de dire ici ce qui pourrait constituer une véritable réponse à mes yeux, témoignant de mon évolution vers plus de réalisme, mais je ne crois pas du tout pouvoir être entendu...

      • Peu connaissent les détails concernant les dispositions concernant les 35 heures, bien plus souples que prétendu. L'évolution du travail doit s'accompagner d'une évolution du droit :

        Dans ces conditions, plutôt que s'attaquer à tel ou tel domaine de ce droit dont la modification ne consacre qu'une avancée modeste et peut être contrariée par l'impact de dispositifs relatifs à d'autres, mieux vaut s'atteler à une refonte complète à partir des vertus d'un droit plus contractuel et moins réglementaire. Cette mutation profonde est d'autant plus indispensable que le droit du travail actuel a été conçu par et pour la civilisation de l'usine et les organisations hiérarchiques qui l'ont déclinée. Le passage progressif à la civilisation du savoir sous l'impulsion des progrès des TIC fera que ce droit sera de plus en plus inadapté aux modes nouveaux d'organisation du travail et à l'autonomie du travailleur qui vient de ces mêmes progrès. Il en résulte une dérive technocratique du droit social car on sacrifie l'esprit de la loi à sa lettre et ceci explique largement l'accroissement inquiétant du degré de judiciarisation des conflits de travail.

        http://www.latribune.fr/opinions/tribunes/20141117trib884f6ef67/halte-aux-idees-recues-sur-les-35-heures.html

      • Je ne prétends pas avoir les données économiques en main, mais lorsque je lis que la notion de RTT est décalée par rapport aux enjeux des TIC, je me demande comment il faudrait l'entendre:

        a) Soit la notion même de temps de travail devient obsolète et l'instrument de mesure de la qualité du travail est désormais en effet, dans nombre de secteurs décorrélée du temps de travail.

        b) Soit il faudrait entendre par là qu'il y a une dimension incompressible du temps de travail, relativement au taux de chômage, c'est à dire qu'on ne pourra pas le diminuer en deça d'un certain seuil incompressible. L'argument de Larrouturou il est vrai se fonde sur un temps de travail moyen, dont il montre qu'il est plus faible aux USA qu'en France par exemple sans tenir compte d'une analyse secteur par secteur me semble t-il.

        c) Soit soutenir l'abandon de la RTT au nom de son irréalisme politique. L'augmentation du temps de travail ces dernières années découle t-elle de nécessités économiques dans un cadre compétitif (selon des critères purement quantitatifs) ou de choix politiques ? L'abandon de la notion de RTT reviendrait ici à abandonner le terrain à la sur-exploitation capitaliste.

        On pourrait tout de même, je dis cela un peu intuitivement sans preuves tangibles, soutenir que l'évolution vers le numérique permettrait au contraire une diminution du temps de travail en regard de la déconnexion entre la productivité et le temps de travail. La puissance de la production en effet, dépendant du savoir accumulé tout autant que de la main d’œuvre.

        Enfin, le fait de raisonner en termes de journées de travail et de temps de vie travaillée et non pas d'heures travaillées (vision fordiste), me paraît ici plus adaptée aux TIC. Dans ce contexte, pourquoi abandonner l'idée des 4 jours ?

        • La RTT est dépassée en tant que mesure générale et créatrice d'emplois. Elle n'est pas adaptée à un grand nombre d'emplois des TIC car déconnectées du temps de travail (mais on travaille plus, et même quand on dort lorsqu'on est programmeur et qu'on a un bug par exemple).

          Il reste de nombreux emplois salariés qui dépendent du temps de travail. Là, effectivement, on rencontre une limite à la réduction du temps de travail dans de nombreux secteurs (pas tous, les caissières peuvent avoir très peu d'heures, la RTT maximum existe réellement et ce n'est pas brillant), le fait d'avoir plusieurs personnes sur un même poste ou qu'un responsable ne soit pas joignable posent des problèmes inutiles. Le slogan "travailler 2 heures par jour" est un slogan pour ceux qui n'ont jamais travaillé, dans la réalité, c'est le bordel ! Ceci dit, la première limite à la RTT, c'est de diminuer forcément le revenu, ce qu'un revenu de base rendrait plus facile mais il ne faut pas gonfler les chiffres espérés. De façon très significative, il apparaît que les travailleurs à temps partiel contraints sont parmi les plus malheureux alors que ceux qui ont choisi le temps partiel sont les plus heureux... La tendance est plutôt de faire du travail une fonction qui doit pouvoir être assurée à tout moment, travail par objectif et non tâches parcellisées mesurées au temps de subordination.

          Le réel résiste à l'idéologie et aux idées simplistes qui sont une pathologie cognitive qui nous détourne de réponses adaptées. On ne peut pas faire comme si l'expérience n'avait pas déjà eu lieu, comme si le communisme n'était encore qu'une hypothèse ou que la RTT généralisée n'avait pas déjà été expérimentée (avec des bons côtés mais aussi des problèmes, dans les hôpitaux notamment, selon la diversité des situations, tout est là, ce n'est pas qu'une question de compétitivité). Une grande partie de son irréalisme politique vient de là, temps plutôt de la réaction à l'expérience (travailler plus). La politique ne se fait pas sur la Lune mais dans un contexte historique précis qui ne nous est absolument pas favorable, la RTT là-dessus ne faisant qu'aggraver le discrédit de la gauche et souligner son absence de solutions crédibles.

          Gorz avait pensé que la RTT permettrait de sortir progressivement du salariat capitaliste pour se consacrer au temps libre mais il a compris ensuite qu'on avait changé d'économie (post-industrielle) et que cela n'avait plus de sens de rester dans une société salariale même à temps réduit alors qu'il fallait sortir du salariat pour un travail autonome, si possible travail passion qui n'est plus séparé de la vie (plus de temps libre). Il y a une autre issue que la RTT mais le côté, si je lâche là-dessus, je lâche sur tout est un très mauvais principe, la question n'étant pas là, pas d'être fier de soi mais d'arriver à un résultat, la politique ne se limitant pas aux beaux discours quand ce sont des vies qui sont en jeu.

          Le sens même du travail change du tout au tout , devenu immatériel. On s'imagine naturellement que le travail devrait assurer notre minimum et disparaître à mesure que la productivité augmente mais ce n'est pas le cas si on définit le travail comme inversion de l'entropie, ce qui ne peut avoir de fin (la vie est toujours en évolution).

          Quand on arrive à avoir un travail qui nous plait, la seule chose qui fait désirer la retraite, c'est de ne plus avoir la santé mais on arrivera à des retraites bien plus diversifiées à l'avenir. Il ne faut pas forcément abandonner l'idée des 4 jours là où c'est possible mais certainement plus rêver en faire une mesure générale. Ces calculs d'ingénieurs qui veulent réorganiser les temps sociaux et tout simplifier se heurtent à la complexité d'un réel qui ne rentre pas dans leurs cases. La seule façon de faire est de partir du réel dans sa diversité et sa complexité. Ce que j'essaie de faire avec des dispositifs concrets, qui certes n'ont rien pour faire rêver et qu'on devrait sans aucun doute laisser tomber dans le contexte actuel au même titre que la RTT, pure spéculation n'ayant absolument aucune chance d'aboutir...

          • Je n'ai pas compris la question ni quel chiffre me contredirait. Il me faut peut-être préciser que parler de travail immatériel ne veut pas dire forcément travailler dans l'immatériel, car même dans l'industrie le travail n'est plus manuel souvent. Sinon, bien sûr, il n'y a jamais eu autant de salariés et les CDI sont plus de 80% des emplois (mais minoritaires dans les offres). L'important, ce sont les dynamiques et l'extension de la précarité tout comme en 1848 il y avait encore plus de 80% d'agriculteurs mais la société était structurée par l'industrie naissante et l'extension du paupérisme.

          • Oui, c'est vrai que ma question n'est pas très claire. Ce que je vois dans les statistiques d'emplois, c'est que pour la grande majorité actuelle, une RTT aurait un sens. Accompagner la mutation en cours en flèchant le temps ainsi dégagé vers les emplois autonomes de demain me semblerait avoir du sens. De même que flècher ce temps dégagé pour structurer le travail social (le mutualiser) me semble aussi avoir du sens. C'est plutôt une autre répartition du travail qu'une réduction. Globalement, on n'aurait pas de réduction du temps de travail et peut-être même une augmentation. Mais on aurait une réduction du travail contraint et un accroissement du travail autonome et du travail social. On peut laisser la mutation se faire toute seule au prix de nombreux drames individuels, ou on peut accompagner le mouvement en favorisant ce transfert progressif.

          • C'est un peu la position de Gorz avant, réduire le temps de travail pour augmenter le temps libre mais cela me semble désormais purement verbal, ne tenant pas compte de la réalité, non pas qu'il n'y ait plus d'emplois salariés qui se mesurent en temps de travail mais parce que le temps de travail a déjà été réduit, que les métiers sont différents et ne peuvent tous supporter une réduction du temps de travail, parce qu'il y a besoin notamment d'une continuité de service et que ce n'est pas le désir de tous de travailler moins (de plus, on a déjà expérimenté que cela ne crée qu'un petit nombre d'emplois et très temporairement).

            Tout cela n'empêche pas qu'il faut favoriser le mi-temps là où c'est possible et notamment pour ceux qui ne s'épanouissent pas dans leur travail ou qui ont une passion en dehors (participent à une association), cela ne fait pas une majorité de salariés. Il faut ajouter que, si avoir deux activités peut être épanouissant, il peut aussi être difficile de se focaliser sur des tâches différentes mais il y a déjà pas mal de travailleurs pauvres qui ont plusieurs jobs...

        • Ca ne concerne pas que les TIC, ou plutôt ce sont les TIC qui concernent de plus en plus de boulots qui ne sont pas des TIC mais qui les utilisent augmentant ainsi l'accès à l'information et sa rapidité de transmission.

          Dans mon job de RD, le temps de travail ne signifie presque rien.

          La première phase vaguement objectivable en termes de temps est la collecte d'informations, discussions, réunions, un peu de ternet... Quand c'est fait, je laisse reposer tout ça, comme une pâte à pain qu'on laisse fermenter. Et puis, une idée me vient à l'esprit, un peu plus tard à l'impromptu, 1 heure, 5 heures, 1 jour, 3 jours... et souvent c'est pas en étant culté au bureau, mais quand je fais mes courses, vais à la plage, me ballade en forêt, en dinant...

          En gros, la partie, disons créative résolution de problème, se fait à l'insu de mon plein gré, en tâche de fond pour employer un terme informatique. Vu de l'extérieur, on va trouver que je suis un gros branleur, mais je m'en moque.

          C'est un peu comme un expert en Aïkido ou un peintre, on va avoir l'impression qu'il fait pas grand chose, mais à la fin c'est efficace parce qu'il a intégré un savoir faire et aiguisé ses perceptions de façon qualitative.

          • Cas concret. Je souhaite démarrer une activité tout en ayant un emploi à temps plein. Je ne peux pas obtenir le statut d'employeur salarié pour cette nouvelle activité choisie, il faudrait que je sois à temps partiel, ce que je ne peux pas me permettre pour le moment. Je peux être auto-entrepreneur, mais dans mon cas, j'aurais droit à une taxe foncière de 500€, dès la première année, même si je n'ai pas de chiffre d'affaire. Quant à m'impliquer un jour par semaine dans un travail social, c'est même pas la peine d'en parler. C'est pas vraiment ce qu'on pourrait appeler un accompagnement de la mutation du travail.

          • C'est un tout autre problème, qui montre que la diminution du revenu est un obstacle au temps partiel, mais, moi, je ne crois pas que je paie une taxe foncière comme autoentrepreneur - il faudrait que je vérifie (j'en paie une pour mon habitation).

  4. Cet article m'incite à en remettre une couche sur les bienfaits que pourraient avoir une mutualisation du travail social. Pourquoi pas autour de coopératives municipales sociales. Ce n'est pas ce qui changerait la mutation du travail en cours et le bienfondé des propositions d'accompagnement de cette mutation faites ici, mais cela contribuerait quand même fortement, au moins momentanément, à réduire l'acuité du pb d'emploi. D'autant que ce travail social ne trouve pas sa place dans les différents domaines d'activité organisés disponibles.

  5. La fiscalité est probablement à revoir, ça fait des années qu'on parle de lutte contre l'évasion fiscale sans réelle avancée :

    L'économiste Laurence Kotlikoff a récemment simulé l'impact d'une suppression de l'impôt sur les sociétés aux USA, pour constater un impact très positif sur l'investissement et la croissance économique (8 points de PIB supplémentaires à moyen terme). En effet, le capital est très mobile, contrairement au travail et aux individus; et il est très sensible aux écarts de rendement déterminés par la fiscalité.

    http://blog.francetvinfo.fr/classe-eco/2014/02/03/et-si-on-supprimait-limpot-sur-les-benefices.html

  6. Beaucoup de gens ne se plaisent pas dans leur travail, je pense que c'est la réalité profonde, les statistiques de personnes malheureuses au travail vont en augmentant.

    Je veux bien croire que les conditions de travail ne se résument pas à la RTT, mais tout de même ..

    Ensuite, je constate que vous ne parlez pas de la réduction de la RTT en terme de congés par exemple, qui est une autre dimension qui répondrait au problème soulevé de la nécessité de travailler assez longtemps pour que la continuité du service soit assurée.

    Concernant le fait de diminuer le temps de travail pour ceux "qui ont une passion" en dehors, c'est un peu l’œuf et la poule: n'est ce pas non plus en diminuant la temps de travail que naissent d'autres pôles d'intérêts ?

    Peut être suis je par trop utopiste, je ne sais, mais il y a je pense une victime dans l'aliénation actuelle subie au travail: l'amour et je dirais l'amitié aussi. Comment peut on espérer construire des relations profondes et enrichissantes avec du sur-travail ? Je reste persuadé que le capitalisme actuel sape les bases d'une vie amoureuse épanouie, en témoignent tous ces sites de rencontre pour gens pressés qui n'ont plus le temps de se consacrer à la vie affective, condamnés qu'ils sont par le presse-citron. Il n'y a jamais eu d'âge d'or certes, mais la possibilité de développer des relations affectives avec autrui dépend aussi du temps qu'on peut y consacrer, du degré de stress subi.

    Je ne parle même pas ici du droit à la culture. L'aliénation dans les "loisirs" consolations, n'est-elle pas l'envers de l'aliénation dans le sur-travail ? Avec toutes les conséquences possibles en terme affectif et citoyen.

    (suite) disant cela, je ne prétend absolument pas avoir de réponses, les utopies doivent être remisées au placard. C'est simplement un constat (le presse-citron tue l'amour et l'accès à la culture). Sans doute les solutions doivent se travailler au cas par cas.

    Sans parler, si l'on se place sur un plan mondial de l'immense majorité des gens qui souffrent de l'exploitation par le sur-travail. Il ne faudrait tout de même pas le perdre de vue.

    olaf a répondu à Fab

    Une grande partie des couples se forment au travail qui est aussi un lieu de rencontre, c'est la part socialisante du travail. Les gens s'échangent des conseils, des tuyaux, des rencontres, entre 2 cafés ou repas.

    @Olaf,

    J'ai bien conscience que en un sens, nous n'échappons pas à l'homogénéité sociale. Il n'y a pas eu d'âge d'or de l'amour et il n'y en aura pas. Après l'épanouissement amoureux a t-il un sens si l'amour dépend du lieu de travail uniquement. Je ne prétend pas avoir de réponses à ces questions.

    @tous,

    De manière générale, bien des questions se posent en ce qui concerne le travail. Il y a d'une part, l'idéal, et d'autre part le réel mais aussi le possible concret. Tout se mélange ici: les grandes questions de philosophie au travers la notion d'aliénation, ainsi que les questions économiques concrêtes.

    La première question qui me vient souvent à l'esprit, concernant certains rapports au travail est celle-ci: y a t-il aliénation ? Le prototype du travailleur qui se plait à son travail (ou dit se plaire) est le cadre par exemple. Le cadre désire ce que désire le patron pour reprendre l'essai de Frédéric Lordon.

    Quand bien même le cadre d'une entreprise n'aurait pas le temps de se consacrer à autre chose, n'aurait pas d'autres pôles d'intérêts, peut-on considérer qu'il est aliéné ? Peut-on considérer que réalité et perfection étant la même chose, ce que en quoi nous nous objectivons, c'est nous-mêmes, l'aliénation devenant une vue de l'esprit. L'enfer étant pavé de bonnes intentions, nous l'avons constaté, le désir de désaliénation de l'humain en ce sens, peut être dangereux.

    Le fait est que les gens qui ont majoritairement voté Sarkozy en 2007 ont bel et bien voté pour un candidat qui parlait ouvertement d'augmenter le temps de travail. A partir de là, les notions comme l'exploitation et l'aliénation perdent pratiquement de leur sens, si nous les définissons sous l'angle du désir du travailleur. Car il ne s'agit pas de "libérer" quiconque à sa place, ni de décider qui est aliéné et qui ne l'est pas.

    En fait, ce qui est en jeu, c'est le mythe du Marx de 1844 pour qui nous pourrions être travailleur contraint le matin, et nous consacrer à d'autres activités culturelles l'après midi.

    Si en effet, les technologies numériques ré-interrogent le rapport au travail au sens où le temps de travail ne signifie plus rien, et le travail ne devrait plus être opposé au loisir, alors la notion d'aliénation voir d'exploitation elle-même devient problématique.

    Reste toutefois la question du temps sous l'angle non fordiste (congés, temps de vie etc.).

    Toutes ces questions bien sur, doivent être traitées également en rapport avec les exigences du présent (chômage, revenu de base, écologie etc.).

    • J'ai essayé de regrouper et de mettre dans le bon ordre pour pouvoir y répondre mais il faudrait un article complet car on a là tout un discours sur l'aliénation qui est proche de celui de Gorz mais auquel j'ai consacré pas mal de textes pour le déconstruire.

      Moi, j'ai commencé en 68 par les Manuscrits de 1844 qui m'ont mené aux situationnistes, donc cette problématique qu'on peut dire mystique, je connais. C'est l'espoir qu'une révolution nous désaliénerait, nous ferait retrouver notre véritable nature et trouver l'amour enfin. Même si je n'ai jamais été reichien, c'est le fantasme freudo-marxien. J'ai montré que, tout au contraire, la psychanalyse réfute ces prétentions excessives à un homme nouveau débarrassé de toute aliénation, lutte contre l'aliénation ne faisant qu'en produire une nouvelle. On ne peut plus croire à l'amour comme avant. Le récit d'une nature pervertie par un capitalisme dont il suffirait de se débarrasser pour la retrouver n'est qu'un mythe, un fétiche (au même titre qu'un bouc émissaire censé nous purifier du mal).

      D'abord, aussi étonnant que cela puisse paraître, il y a je crois 80% des salariés qui sont heureux dans leur travail [en fait il y aurait un tiers des salariés qui ne sont pas satisfaits de leur travail, ce qui n'est peut-être pas contradictoire avec les 86% qui étaient satisfaits en 2012 de leurs conditions de travail]. On voit au moment des fermetures d'entreprises comme les employés tiennent à leur travail. On a connu soi-même des boulots de merde et on connaît des gens qui souffrent au travail, il y a des emplois véritablement aliénants, le pourcentage de satisfaction (à vérifier) m'a donc moi-même surpris mais ce qui est supposé aliénant pour certains théoriciens, est considéré épanouissant par les intéressés... Il faut dire que le travail a beaucoup changé depuis Marx et que, désormais, le plaisir dans le travail est devenu un facteur de production (ce qui peut redoubler l'aliénation de ceux qui n'y ont aucun plaisir).

      La RTT n'est donc pas si désirable par tous, sous forme de congé comme sous forme de journées plus courtes, cela dépend des entreprises et des domaines. Une autre idée reçue, c'est qu'on serait mieux à la maison qu'au travail. Il ne suffit certes pas d'avoir du temps libre pour se découvrir une passion. Cette idéalisation du domestique a été contredite par les femmes préférant travailler à l'extérieur. S'il est donc évident que certains métiers, certains postes seraient moins pénibles d'y passer moins de temps et que pas mal de monde préfèrerait être à la maison pour se consacrer à ses proches, ce n'est pas le cas de tous (les caissières préfèreraient un peu plus d'heures).

      Le problème est de vouloir en faire une règle universelle. Il est vrai que, si ce n'est pas universel, cela n'a plus rien de subversif, mais c'est de toutes façons hors-sujet alors que les 35h sont attaqués et il vaudrait bien mieux changer de travail si on n'y est pas bien que de le réduire d'une heure ou deux seulement. Les loisirs qui occupent un temps libre qu'on voudrait augmenter disparaissent au contraire quand on a un travail passion bien plus intéressant avec sans doute plus de risque de sur-travail que 35h qui restent raisonnables (on n'est pas poète à mi-temps).

      • En fait, je ne prétends pas qu'un homme désaliéné puisse naître un jour: qu'on le veuille ou non, nous retombons dans le pratico-inerte. Notre objectivation c'est nous-mêmes, même si nous ne l'avons pas souhaité au départ. Elle est intrinsèque à l'individu.

        Il s'agit d'interroger tout de même le travail du "négatif" à l’œuvre tant sur le plan professionnel que sur le plan de la vie en général. C'est ni plus ni moins qu'une certaine vision dialectique qui est en jeu. Avec les notions afférentes comme réification, aliénation, exploitation etc.

        Lisant le livre de Frédéric Lordon "Capitalisme, Désir et Servitude", j'ai pensé un moment y trouver des réponses, mais je me rends compte que même chez Spinoza auquel Lordon se réfère subsiste une notion du "négatif", un noyau puisqu'il s'agit de définir à partir de quoi au fond, l'on peut considérer que l’individu est impuissant, c'est à dire aliéné quand bien même chez Spinoza, l'impuissance est constitutive de l'individu soumis aux puissances extérieures. F. Lordon ne parvient pas à définir dès lors ce qu'il entend par aliénation, à partir du moment où l'être humain est totalement en acte et en puissance au présent (l'objectivation d'autre part, ne me semble pas présente chez Spinoza, sinon peut être sous la forme du travail des affects lié au corps). Il s'en sort par une définition proche de individu unidimensionnel de Marcuse.

        Nous ne pouvons interroger l'aliénation, j'en suis bien conscient, non pas en fonction d'un Eden futur où l'Homme serait libéré de toutes entraves, ni même en fonction d'un Sujet pré-existant (comme le montre le philosophe F. Fishbach la notion d'aliénation repose aussi sur la construction d'un rapport sujet-objet) mais en fonction d'un possible présent concret. La question est délicate, parce que définir ce qui augmente notre puissance d'exister ici et maintenant en fonction d'un possible présent et réel, n'est pas affaire facile.

        D'autre part, peut-on croire un sondage sur le travail, à partir du moment où l'aliénation par définition est transparente à elle-même. En un sens, ce que disait le Marx de 1844 d'ailleurs, c'est la liberté - si l'on entend définir par là le mouvement par lequel l'humain se projette - qui s'aliène elle-même.

        Et pourtant, prenant par exemple la question de l'écologie, on constate pourtant qu'il y a bel et bien une forme d'aliénation si l'on entend par là un sens large c'est à dire un détachement vis à vis du réel. Le travail actuel mono-thématique ne prenant pas en compte l'environnement global, y compris humain dans toutes ses dimensions, est bien peut être, de ce point de vue, aliéné. Nous ne parlerions pas d'écologie d'ailleurs si nous n'avions pas en vue cette totalité de l'éco-système à partir de quoi nous réalisons que quelque chose manque à l'humain (un accord avec le réel des puissances naturelles par exemple).

        • Non, l'écologie n'a pas vocation à combler un manque mais à corriger le négatif de notre industrie et éviter des catastrophes.

          Prétendre que se détacher du réel serait aliénation est une pétition de principe. On peut tout-à-fait justifier ce détachement spirituel comme objectivité, processus cognitif de l'évolution qui procède par abstractions. On peut tout aussi bien valoriser le corps mais ce n'est pas un tel absolu que le reste ne serait qu'aliénation.

          Chez Hegel, l'aliénation est un moment dialectique, celui de l'objectivation et dans la Phénoménologie, il désigne le moment du Droit romain. Définir l'aliénation comme aliénation de sa liberté est le sens commun mais suppose qu'un autre puisse en juger, redoublant l'aliénation. C'est un processus très ordinaire puisque croire aux dogmes, suivre les rites ne concerne pas que les sectes. Les hégéliens de gauche voulaient réaliser la philosophie alors que Hegel a fini par comprendre que ce n'est pas la philosophie qui commande, elle ne vient qu'après-coup, au coucher du soleil.

          Reste qu'il y a une aliénation religieuse et dont le désenchantement du monde nous a éloigné - sauf que la lucidité n'est pas aussi gratifiante qu'on pouvait l'imaginer ! Il y a sans doute des aliénations désirables, qui offrent du moins des compensations. Il n'y a pas cependant que des aliénations inconscientes, notre liberté peut être aliénée par différentes contraintes extérieures et subordinations. Il y a certainement des aliénations dont on gagne à se défaire (moment qui doit être dépassé) mais, je suis d'accord, nous habitons le possible (ce qui dépend de nous) et donc une aliénation n'est sans doute telle qu'à pouvoir s'en défaire, la libération est toujours concrète et limitée mais il ne manque pas de gourous pour nous promettre de nous libérer de nos entraves pour devenir soi, enfin !

          Je tiens Frédéric Lordon pour un excellent bateleur mais un bien piètre penseur. De toutes façons, Spinoza est assez faible malgré des apports indéniables, son système ne tient pas sans dialectique hégélienne avec le travail du négatif. Spinoza permet de raconter des belles histoires d'harmonie avec la nature et de bonheur indestructible (connaissance du 3ème type!) alors qu'on est aux prises avec l'histoire et notre propre bêtise, si ce n'est à la maladie et au malheur pour les moins chanceux. Le spinozisme est une philosophie végétative qui nous réduit à une plante qui s'épanouit alors qu'on se confronte au réel et au négatif, nous obligeant à nous corriger et nous renier sans cesse. Il n'y a pas de connaissance divine nous procurant la joie éternelle, nous restons des apprentis, confrontés à un monde injuste sur lequel on se casse les dents. Sur ce point, notre époque est on ne peut plus exemplaire !

  7. Un projet d'expérimentation :

    La première étape (mise au point) consiste à mettre en œuvre le projet sur quelques territoires volontaires, dans le cadre de la loi de 2003 autorisant les collectivités à expérimenter en dérogeant à la législation en vigueur. Il faut pour cela définir le cadre dans lequel s’inscrit cette expérimentation, ce qui nécessite le vote d’une loi d’expérimentation.

    http://www.atd-quartmonde.fr/sengager/dans-votre-milieu-professionnel/reseau-emploi-formation/unemploiundroit/

    • Ce type d'argumentaire est toujours le même: en gros les salariés coûtent "chers", c'est la faute de la "rigidité" du marché du travail s'il y a du chômage blabla.. Le même discours ressassé depuis 30 ans avec les résultats qu'on sait on niveau européen (et les crises financières liées à cela, forcément faute de demande).

      Les problèmes de l’industrie française notamment tiennent essentiellement à sa compétitivité hors-prix, qui renvoie à la qualité des produits, leur fiabilité, leur degré d’innovation technologique, l’adaptation à la demande, les délais de livraisons…

      Concernant l'Allemagne par exemple, celle-ci a une vraie politique industrielle, contrairement à la France, même si elle le base sur l'export (faiblesse car dépendant de la demande externe, on le voit aujourd'hui). En 2009 par exemple, les dépenses totales (publiques et privées) de r&D en Allemagne, représentaient 2,8 % du piB en allemagne contre 2,1 % en France. En France, les dépenses en r&D qui représentaient 44 % des dividendes en 1992, n’en représentent plus qu’environ 25 %.

      La structuration du tissu industriel français dominé par des grands groupes industriels qui ont soumis les pme à leur logique financière. la moitié des pme françaises est insérée dans des réseaux de sous-traitance. Beaucoup sont soumises par exemple aux demandeurs d'ordre qui font pression à la baisse sur les prix d'achat etc. (marges arrières).

      • Connaissant la RD française et allemande, j'y suis depuis 7 ans, une des différences est le clivage français entre grandes écoles d'ingés, écoles de commerce, énarchie, sortes de castes cooptatrices, et doctorats universitaires. On ne trouve pas du tout ce clivage en Allemagne, les doctorats universitaires sont partout dans l'industrie.

  8. Sur Bernard Friot, je suis preneur d'un nouvel article critique mis à jour. Je sais bien que vous avez déjà écrit pas mal sur son utopie, mais il me semble que ce serait utile d'actualiser.

    • C'est tellement infaisable dans notre monde que je n'arrive pas à trouver aucune motivation d'en reparler. Je trouve aussi insensé qu'on y croit que de croire à la RTT, ou que 3 millions d'étrangers dehors, ce serait 3 millions d'emplois en plus. L'humanité croit à des conneries partout, à la vie après la mort, à des dieux et des diables. On ne peut combattre tous les délires, seulement essayer de s'approcher du réalisable. Comme mes propres propositions pour répondre aux transformations du travail ne sont pas plus crédibles et que je n'en ai pas d'autres, je n'ai pas non plus à faire la leçon.

      • Il se fait quand même des choses. Les MLC progressent. Des SCIC de portage d'entrepreneurs salariés se développent. La com non violente qui se développe a quelques vertus pour limiter les défausses sur des boucs-émissaires. Beaucoup de conseils municipaux évoluent vers des pratiques beaucoup plus participatives, loin des feux des médias qui embrasent la moindre divergence apparente...

        Vos analyses sont précieuses, mais je ne crois pas que le prix à payer soit autant d'isolement.

        • On peut se réjouir qu'il y ait de belles expériences et qu'on soit des types biens mais, le sujet de l'article, c'est que ce n'est pas à la hauteur du problème, trop peu, trop petit, trop lentement. Si je pouvais accélérer le mouvement, je le ferais mais je ne vois pas comment. Ce n'est que face au risque immédiat que les positions se débloquent, je n'ai là dessus aucune prise et pour l'instant ce sont les fantasmagories qui ont tous les suffrages. Au moment opportun le travail fourni pourrait être utile... ou non.

  9. Devant l'échec du Japon, dernier joker :

    Devant cette impasse, un économiste londonien, Gabriel Stein, prône rien moins que la distribution directe aux ménages d’une «carte de crédit BoJ», à dépenser dans un temps limité (par exemple, d’un montant de 8.000 dollars par an et par citoyen), selon des informations de l’agence Bloomberg.

    http://www.liberation.fr/economie/2014/11/27/japon-vaincre-la-deflation-un-casse-tete-dans-un-archipel-vieillissant_1151656

    • Le fait de faire cette allocation par une carte de crédit permet d'éviter le marché noir et pourrait très bien s'appliquer à une monnaie locale non thésaurisable si nécessaire, en cas de faible inflation, avec une date de péremption.

      • Le Sol est aussi une carte à puce. Cela peut effectivement être un tremplin. Je suis persuadé qu'on viendra au revenu de base (insuffisant) pour de mauvaises raisons, dont la déflation n'est pas la plus mauvaise sauf qu'elle est temporaire. Il y a aussi la baisse du coût du travail qui pourrait l'imposer.

        • L'avantage d'une allocation électronique est qu'elle est relativement peu couteuse à mettre en place, ajustable selon les cycles et les zones géographiques, localités. Péremption courte en faible inflation, montant affaiblit en forte inflation. Une forme de boucle feed back réactive et fine avec la traçabilité fiscale en bonus.

  10. Un témoignage de François Plassard de création d'emploi choisi.
    Ce témoignage pose beaucoup de questions sur la façon de s'y prendre pour avoir une chance de faire déboucher ce genre d'idées et d'expériences très réussies sur un plan politique plus large qui pourrait en accélérer considérablement la diffusion. La question des résistances administratives est aussi bien posée, sur la base des cloisonnements des différents budgets.

    • Le second chèque de Plassard est une vieille histoire, à laquelle j'étais favorable mais on ne peut attendre du temps choisi des effets de masse et cela reste inscrit dans l'ancienne économie avant la révolution numérique.

      (il faut de nouveau que j'arrête de répondre aux commentaires à cause de la revue des sciences)

      • Est-ce que ça s'inscrit dans l'ancienne économie, ou bien est-ce une façon de faire une transition? Puisqu'on garde un temps un pied dans l'ancienne économie qui n'a pas encore disparu, loin de là, et on se donne les moyens de mettre un pied dans la nouvelle économie. Cette façon de procéder pourrait très bien convenir au lancement des coopératives municipales, en mutualisant l'invention du travail autonome de demain. Je trouve que c'est même une formule bien meilleure et bien plus vigoureuse que l'idée des coopératives municipales à plein temps pour quelques uns.
        C'est vrai que la gestion des temps partiels est souvent un casse-tête, mais sans doute pas insurmontable (Plassard semble l'avoir bien surmonté dans son expérience).

  11. La part des chômeurs indemnisés par l'assurance-chômage ou l'allocation spécifique de solidarité a plongé en septembre à 46,6 %, son niveau le plus bas depuis 2010.

    http://emploi.blog.lemonde.fr/2014/11/27/forte-hausse-du-chomage-en-octobre/

    Les précaires en première ligne du chômage : 87 % des embauches en CDD au troisième trimestre, du jamais vu.

    Si les embauches en contrats flexibles augmentent, la part des salariés en CDI reste relativement stable depuis le début des années 2000, autour de 87 %. La précarité s’est en fait concentrée sur les salariés déjà précaires.

    http://www.lemonde.fr/emploi/article/2014/11/27/les-precaires-restent-aux-premieres-loges-du-chomage_4529871_1698637.html

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