Jamais période ne fut aussi révolutionnaire…

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Peut-être devrait-on parler d'évolution plutôt que de révolution tant ce mot est chargé d'illusions mais nous sommes indubitablement, malgré une impression d'immobilisme et de régression, dans une période révolutionnaire de bouleversements accélérés comme il n'y en a peut-être jamais eu dans l'histoire humaine à cette rapidité, avec des risques mais aussi des potentialités inouïes. Pas celles que la plupart de ceux qui se disent révolutionnaires espèrent encore, surévaluant notre pouvoir sur les événements et notamment sur une crise qui n'en finit pas de s'aggraver.

La crise de 1929 n'a pas été aussi fulgurante qu'on l'imagine, les choses n'arrêtaient pas de s'arranger, on voyait le bout du tunnel tout le temps bien que le chômage n'en finissait pas de monter... On a vraiment l'impression de refaire exactement les mêmes erreurs que dans les années 1930, un véritable décalque mené tambour battant. Il semble qu'on n'ait pas le choix et que les événements décident de nous plus que nous ne décidons d'eux. Il faut en prendre la mesure. Par rapport à cette sombre époque, nous avons à faire face en plus au déclin industriel résultant du développement des anciens pays du tiers monde, des nouveaux enjeux écologiques et du déferlement numérique tout aussi planétaire. Tout cela conspire à l'affaiblissement de la politique et du niveau national mais aussi à la mise en concurrence des systèmes sociaux.

Dans ces moments de complète transformation, les tentations de retour en arrière sont aussi compréhensibles que vaines, ne faisant que retarder la prise en compte de ces nouvelles réalités. Ainsi, on peut être sidéré aussi bien de la minimisation de la crise que de l'ignorance par les gauches des nouvelles conditions de production et des nouveaux rapports de force géopolitiques ! Quand on voit l'inadéquation à la fois des politiques suivies par les gouvernements et de ce qu'y opposent ceux qui les contestent, il est clair que la question est d'abord cognitive, témoignant de notre impuissance et d'une désorientation générale. C'est sur ce point qu'il faudrait un progrès décisif, exigé par l'unification du monde déjà effective. On n'y est pas du tout.

Avec l'expérience des révolutions arabes le terrain devrait se dégager des illusions révolutionnaires mais il ne faudrait pas s'imaginer pour autant que plus rien ne changera jamais quand le sol même se dérobe sous nos pieds ! Il n'y a effectivement aucune chance qu'on aille dans le sens des gauches actuelles, mais ça va secouer, c'est sûr. Cela fait longtemps qu'il y a besoin d'un Big Bang de la gauche coincée entre ses archaïsmes et un libéral-socialisme surtout libéral. Il y a besoin d'un renouvellement complet des analyses et des projets, ce n'est un secret pour personne, ce qui passe par la critique de ses tendances actuelles comme de ses erreurs passées.

Parmi les illusions du moment, il en est qui peuvent sembler bien modestes pourtant et même bêtement nationalistes, paraissant révolutionnaires bien à tort, que ce soit la sortie de l'Euro, la sortie de l'Europe, la nationalisation des banques voire de toute l'industrie, comme si la crise n'était pas mondiale, révélant nos interdépendances, et qu'on ne s'en tirera que mondialement ! Ce national-capitalisme est sans issue. On prétend que ce serait révolutionnaire parce que la Nation impliquerait, paraît-il, le "pouvoir du peuple" (ils ont vu ça où?).

Une autre façon de s'épargner toute remise en cause, c'est de faire comme nos ancêtres qui donnaient une âme aux choses et supposer à tout cela une intention, une volonté mauvaise, l'intervention d'un esprit malin qui dérange l'ordre du monde, mécanisme des théories du complot qui prolifèrent dans ce contexte, quand ce n'est pas la recherche de boucs émissaires bien commodes, témoignant de l'incompréhension profonde de ce qui nous arrive et des forces historiques à l'oeuvre bien plus que l'action des personnes qui sont prises dans le tourbillon. La révolution ici, se limiterait à vouloir couper quelques têtes.

Le poids de son passéisme, du nationalisme et de ces théories du complot n'est hélas pas négligeable sur la gauche et renforce son incohérence au moins, si ce n'est la montée des nationalismes en Europe. Une toute autre impasse, plus minoritaire voire groupusculaire, c'est la branche utopique, religieuse ou totalitaire qui nous promet le bonheur sur terre, un homme nouveau et une communauté retrouvée sans quoi il ne vaudrait pas le coup de faire une révolution paraît-il ! Ces militants sont sincères, ils croient à leurs conneries, sont persuadés d'avoir raison et de pouvoir réussir ce qui a toujours échoué, ne témoignant que de leur ignorance. Le simple fait que l'Islamisme ait pris la place vide du communisme révèle le caractère religieux de ces engagements et de l'organisation de la société comme un choix ou plutôt comme un acte de foi.

A vrai dire, il est difficile pour la jeunesse de sortir du manichéisme de cet idéalisme naïf qui constitue, là aussi, une "attitude naturelle" face à l'injustice du monde au regard d'un moralisme de façade et des dogmes enseignés. On peut y voir un symptôme de notre inadéquation à l'universel qui est l'inadéquation du langage à la nature contradictoire du vivant mais c'est toujours l'appel à la force et au despotisme pour plier le réel à notre volonté quand ce n'est pas simplement ne servir à rien. Les extrémismes sont d'ailleurs très facilement manipulables et Staline a pu éliminer ses opposants accusés de dérives droitières, gouvernant au nom de l'extrémisme justement. La plupart du temps, au contraire de ce qu'on prétend, défendre l'utopie, c'est juste vouloir continuer à rêver, ambition purement individuelle (ou de petits groupes) ne menant à rien de collectif (car chacun a son utopie), juste à se donner des airs.

Ce volontarisme un peu délirant ainsi qu'une conception fusionnelle de la démocratie sont assez partagés dans le milieu militant, attitude naturelle en effet pour un petit groupe mais qui constitue une erreur radicale sur la démocratie du grand nombre, basée sur le compromis des intérêts et la pluralité des modes de vie. L'illusion du béotien en politique, c'est d'avoir du mal à se persuader qu'on ne pourrait pas se mettre d'accord pour régler les problèmes. Qu'il suffit de s'unir pour que le bien triomphe du mal. Qu'on n'a pas de raison de subir ce qui est social puisqu'on en est les acteurs. C'est une illusion dont on a du mal à se débarrasser au niveau politique parce que ce n'est pas une illusion dans les petits groupes, du moins pas toujours. On n'est pas fait pour penser l'inertie des grandes masses. Au niveau planétaire, on n'en parle même pas alors qu'on pourrait croire qu'il suffirait souvent d'une parole pour tout régler...

On peut améliorer notre sort, on peut même avoir des actions décisives, à longue portée, on ne peut pas "changer le monde" en totalité, vieux rêve alors que c'est le monde qui nous change. Il ne faut pas croire pouvoir tout changer d'un coup juste parce que c'est ce qu'on désire ! Notre rayon d'action est bien plus modeste même s'il n'est pas négligeable. On peut saisir l'occasion quand elle se présente de la mobilisation sociale ou de l'émotion partagée mais pas s'imaginer pouvoir faire ce qu'on veut et simplement parce qu'on le veut. Ceux qui veulent vivre en communiste ou en écologiste peuvent le faire, sans aucun doute. Les communautés ou les kibboutz ne sont pas choses nouvelles, mais non, on ne fera pas vivre le monde entier en communistes ni en écolos, sauf à vouloir éliminer tous les déviants dans une guerre sans fin.

Ce n'est pas seulement que l'utopie est par définition impossible, il faudrait se persuader qu'elle n'a rien d'aussi désirable qu'on le prétend. Il faut le dire, ce pourquoi il ne peut y avoir d'harmonie parfaite ni d'équilibre stable, c'est que nous sommes toujours situés dans un environnement et un processus historique complexe, un rapport de forces mouvant mais aussi que le déséquilibre est à la base de la vie, comme la tension entre l'individu et le pouvoir. Tous les déséquilibres ne se valent pas et certains peuvent être catastrophiques, il faut toujours faire l'effort de lutter pour rester dans la zone viable (lutte contre l'entropie) et ne compter pour cela que sur l'action organisée mais il y aura toujours, comme on le voit avec la presse par exemple, à la fois concentration et multiplication, ce qui en fait le caractère vivant.

En 1930, au temps où il était communiste, Max Eastman prétend dans « les schémas moteurs du socialisme » qu'il y aurait 3 raisons d’être communiste révolutionnaire à l'époque : les rebelles, en lutte contre la domination, l’exploitation, l’aliénation (émancipation), la nostalgie de la totalité (communionisme, fraternité unie, sentiment océanique, moralisme, négation de l’individualisme), le désir d’un système de production plus rationnel (planification, productivisme, efficacité de l’organisation intelligente). On trouverait sans doute plus de rebelles chez les libertaires alors que le communionisme rapprocherait plutôt des nationalistes voire des fascistes (souvent anciens communistes). Chacune de ces aspirations plus ou moins contradictoires a sa nécessité mais si la rébellion est nécessaire à la défense des libertés, elle le sera encore après une hypothétique révolution. Il est indéniable que les grands mouvements sociaux permettent de refonder nos solidarités et qu'une révolution est l'affirmation d'une communauté de destin mais cela n'empêche pas la société de rester divisée (entre droite et gauche au moins) et la démocratie pluraliste. La passion pour la rationalité n'est pas la moins dangereuse dans son extrémisme et son uniformisation mais si la pluralité des systèmes doit être défendue, on ne saurait se passer bien sûr de rationaliser la production, de l'organiser, le laisser faire menant vite au pire. Tout est une question de mesure et d'attention au négatif.

Le regain du socialisme utopique se justifie sans aucun doute par le désastre du socialisme scientifique mais sa radicalité affichée comme incompatible avec toute démarche progressive procède sans doute aussi de la déconsidération dans laquelle est tombée l'idée même de progrès. Lorsque la critique écologiste d'un progressisme béat en vient à nier tout progrès historique du fait qu'il y a des retours en arrière indéniables (de 1914 à Hitler), l'histoire semble n'être plus que le règne de l'arbitraire, ce qui est on ne peut plus faux et il ne reste alors qu'à espérer un basculement immédiat du Mal au Bien, métamorphose improbable qui nous saisirait soudain de par le monde entier comme une cristallisation figeant tout mouvement. On ne peut dire que n'existent pas de tels basculements du monde, ils ne sont en aucun cas un basculement vers un quelconque idéal, seulement un nouvel (dés)équilibre, plus subi que voulu. A travers toutes ces vicissitudes et le dur travail du négatif, on peut voir malgré tout un progrès de nos connaissances et de la liberté confrontée à ses contradictions. Il faudra revenir à un certain progressisme assumé, même plus mesuré, mais qui permette de reprendre la voie d'un progrès de nos droits et de nos conditions de vie, une évolution plus progressive effectivement mais plus sûre qu'une révolution immédiate sensée métamorphoser les infâmes petits vers que nous sommes en merveilleux papillons.

Cette litanie de critiques serait une ennuyeuse perte de temps si on n'était encombré réellement de ces égarements et qu'il ne reste plus personne pour prendre la question de la révolution au sérieux. Il semble qu'on ait d'un côté des gens sérieux pour qui une révolution est impensable et des révolutionnaires un peu trop allumés qui s'imaginent que la révolution, c'est le paradis, le communisme démocratique rêvé, la fin de l'aliénation sinon de la domination technique, une solution simple à des problèmes insolubles ! Il est pourtant certain que, dans notre situation, une révolution des institutions et des moeurs peut certainement être un progrès, pas une société entièrement artificielle reconstruite par quelques fanatiques. Si on a besoin d'une révolution, ce n'est pas pour un monde parfait que n'ont été ni la république ni l'abolition de l'esclavage par exemple. Ce n'est pas pour cela qu'il n'y aurait rien à faire et qu'on ne pourrait qu'assister passivement au désastre. Il s'agit au contraire de prendre à bras le corps l'objectif de changer la vie sans s'imaginer pouvoir tout changer ni atteindre l'idéal d'un achèvement de l'histoire mais seulement de continuer le progrès de nos libertés et des sciences contre l'obscurantisme oppressif.

Je prétends qu'on n'est pas obligé de croire à toutes les bêtises de l'ultra-gauche pour être révolutionnaire dans ces temps troublés, qu'on peut penser que les révolutions ont des causes matérielles plus que métaphysiques et qu'elles ont un rôle d'adaptation à des changements déjà effectifs, non de réalisation d'un idéal. S’il faut être révolutionnaire, c’est tout simplement qu’un monde est fini et qu’un nouveau monde doit naître, que les circonstances historiques ouvrent des potentialités à saisir et que notre situation n’est plus viable. Il faut incontestablement non seulement changer les institutions mais la logique du système et permettre de nouveaux modes de régulation et de production. Pas selon notre bon vouloir cependant, mais selon les nouvelles forces productives et nouvelles contraintes écologiques. Je plaide pour une révolution sérieuse, modeste, adulte, de longue haleine.

Il fut une époque où il y avait des révolutionnaires sérieux dans l'école marxiste. Ils se trompaient, au vu de l'expérience historique sans doute nécessaire, mais ils étaient en tout cas réalistes et pragmatiques dans leurs luttes. Il faut être un peu débile à notre époque pour ne pas savoir que les systèmes étatiques posent autant de problèmes que les systèmes marchands. L'étatisme ayant échoué, on se croit obligé de revenir au socialisme utopique dans une absence totale de stratégie crédible cette fois. Pourtant, avec la crise et les révolutions arabes, la critique des révolutions me semble mûre pour accéder à l'âge adulte. Avec l'écologie, on ne peut jouer au révolté métaphysique, il faut s'enraciner dans la réalité. Il ne s'agit en aucun cas d'abandonner la lutte par lassitude, encore moins de passer du côté du pouvoir (même si, pour des extrémistes, on est toujours d'horribles conservateurs!) mais de construire les conditions d'une révolution effective à hauteur des enjeux du temps. Le travail est d'abord intellectuel et c'est là qu'il y a le plus grand manque, les discours disponibles étant on ne peut plus indigents, à côté de la plaque, le nez dans le guidon.

Il suffit de voir le peu d'écho rencontré par ce qui constitue les potentialités véritablement révolutionnaires de l'époque, à mille lieu des revendications des syndicats et des programmes des partis de gauche puisque c'est le revenu garanti, le travail autonome et la gratuité numérique (à l'ère de l'information, de l'écologie et du développement humain). On a vu que la Nation n'est plus le niveau le plus pertinent dans ce monde globalisé, ce qui n'empêche pas qu'il y a des combats à mener à ce niveau, notamment celui d'un revenu garanti pour lutter contre la précarité montante et l'explosion du chômage mais surtout pour donner les moyens d'un travail autonome ne dépendant plus des multinationales ni du capitalisme marchand. L'essentiel restera cependant de reconquérir nos pays par le bas et la relocalisation de l'économie (coopératives municipales et monnaies locales) mais bien trop peu encore s'en soucient. Il n'y a aucune raison de faire preuve d'un optimisme excessif sous prétexte que le numérique serait de notre côté alors qu'internet est un organisme vivant notamment parce que s'y affrontent les logiques contraires du pouvoir et de la liberté, de la compétition et de la coopération, de la société et de l'individu, de la conservation et de l'innovation, etc. Avec le numérique, les cartes sont rebattues nous faisant gagner en autonomie mais le combat continue tant que dure la vie, et c'est ce combat qu'il faut gagner pas la dernière guerre.

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