L’histoire avant l’histoire

Alain Testart, Avant l'histoire
L'époque semble, dans les sciences sociales, aux mises au point méthodologiques, comme si la situation actuelle rendait plus urgent de sortir de l'idéologie (y compris du marxisme et du politiquement correct) pour pouvoir se rapprocher des faits afin de rendre compte de ce qui se passe. Après le Monde pluriel de Bernard Lahire, que j'ai trouvé un brin décevant malgré une bonne orientation de départ, voilà un autre livre réflexif sur sa discipline dont la grandeur est de nous confronter à notre ignorance sans renoncer à construire un savoir (voie de la philosophie ni dogmatisme, ni scepticisme).

Il faut dire que notre préhistoire est le meilleur témoignage de notre propension à reconstruire toute une histoire avec quelques traces matérielles. La paléoanthropologie ressemble à un Sherlock Holmes qui devrait réviser sans arrêt ses conclusions avec la découverte de nouveaux indices. Dans ma revue des sciences je m'amuse à chaque fois de la réécriture de nos origines à partir d'une simple dent parfois, comme un jeu de piste fait pour nous égarer mais on ne peut dire pour autant que ce n'est pas un savoir en progrès, en ceci que sont réfutées de plus en plus des mythes que nous formons, les récits qu'on en fait inévitablement. Ce n'est donc pas pour rien qu'Alain Testart commence son livre-programme par une histoire de la préhistoire et de la notion d'évolution ou de progrès pour se situer lui-même dans ce temps historique (avec une critique du progressisme déjà datée), temps de la science où l'on sait qu'on changera d'avis si de nouvelles découvertes l'exigent. Le plus intéressant, pour nous, c'est de penser l'évolution de la technique et son accélération à partir du Néolithique. Les questions des inégalités et de la richesse sont aussi importantes pour réfuter les visions idylliques qu'on se fait du "bon sauvage" mais on sera plus circonspect sur l'explication de la démocratie européenne par la supposée rémanence d'une culture "démocratique" datant du néolithique et dont le moins qu'on puisse dire, c'est qu'elle n'a pas toujours été évidente.

Sur de nombreux points on peut vouloir nuancer son assurance mais on ne peut qu'approuver la démonstration qu'il ne peut y avoir aucune explication unicausale que ce soit la technique, le climat, la démographie ou la religion, qu'il faut que tout cela se combine. C'est bien le cas pour l'agriculture où le changement climatique est sûrement décisif, un climat plus aride et la pression démographique, mais il pose légitimement la question de pourquoi les réchauffements précédents n'ont pas eu la même conséquence ? On pourrait rétorquer que cela dépend du niveau déjà atteint, surtout que l'agriculture n'est que l'aboutissement d'une accélération technique, mais la thèse principale qu'il croit devoir défendre, c'est que "le développement technique ne se fait pas tout seul, il est fonction de l'intérêt des hommes" (p274). Jacques Cauvin (critiqué un peu rapidement) et Jean Guilaine mettaient déjà en avant une causalité religieuse ou culturelle qui intervient indubitablement mais il est difficile de leur donner une place aussi prépondérante surtout quand les phénomènes de convergence montrent une orientation indéniable vers le progrès technique de par toute la Terre, témoignant d'une sorte de maturation cognitive et technique avec, simplement, des écarts de quelques milliers d'années pas tellement significatifs jusqu'à l'emballement que nous connaissons désormais. Il est d'ailleurs amusant de constater qu'il ne respecte pas lui-même ses convictions culturalistes puisqu'il finit par donner de la sédentarité précédant l'agriculture une cause on ne peut plus matérielle : le nombre grandissant d'ustensiles, d'outils techniques dont il fallait s'encombrer désormais (poteries, filets, etc.).

Il y a un souci affiché de se démarquer du matérialisme marxiste et de la détermination en dernière instance par les forces productives jusqu'à prétendre (p121) que dans le Capital ce seraient les rapports sociaux qui seraient déterminants, comme si le fonctionnement du système de production et les rapports de production n'étaient pas surdéterminés par ces forces productives industrielles, s'imposant par leur productivité (leur productivisme)[*]. On peut donc considérer que c'est un contresens sur la thèse du Capital mais par contre, c'est effectivement ce que peut suggérer le fait de prôner une propriété collective des moyens de production, ce qui est bien une modification des rapports de production sans changement des techniques ni des forces productives. C'est même ce que Gorz dénoncera dans ce capitalisme d'Etat des régimes communistes qui ne changeait pas fondamentalement le mode de production. On peut dire que l'expérience historique a prouvé la préséance des forces productives, ce qui revêt une importance toute particulière quand les forces productives ont changé, exigeant justement de nouveaux rapports de production. Cependant, ce qui fait qu'il n'y avait pas malgré tout chez Marx de contradiction, c'est qu'il était persuadé que la collectivisation était plus efficace pour une production socialisée, ce qui a été démenti dans les faits mais, pour lui, il ne s'agissait bien que du développement des forces productives. La Révolution Culturelle qui prétendait changer les techniques elles-mêmes, n'a fait que confirmer une détermination technique qui supplante la détermination sociale, au moins à long terme. C'est même ce qui fait tout l'intérêt de poser ces questions dans le cadre de la préhistoire. Il est certain que, à court terme, il faut que l'idéologie permette des rapports de production adaptées aux nouvelles techniques mais la première société qui y parvient contamine ensuite les autres plus ou moins rapidement (les Chinois ont dû changer leur idéologie pour participer à l'évolution technique). Il y a bien détermination "en dernière instance", c'est-à-dire après coup et sur la durée, par des processus matériels dont les rapports sociaux font partie, simplement ils peuvent changer plus facilement, ne serait-ce que par l'immigration de populations plus évoluées. On ne saurait dénier le matérialisme de Marx qui explique bien le système de production capitaliste par la plus-value et la détermination de la production par la circulation mais, si l'investissement capitaliste s'impose, c'est on ne peut plus matériellement par sa productivité, "le bon marché des marchandises qui abat toutes les murailles de Chine", par une sorte de sélection naturelle donc, et non, comme Weber, par l'idéologie protestante qui est un facteur favorable à l'accumulation primitive mais plus contingent et pour tout dire inessentiel.

C'est d'ailleurs cette sélection "naturelle" qu'il examine ensuite, insistant, avec raison, sur les différences entre le darwinisme et l'évolution des sociétés car les innovations techniques et sociales ne se font pas du tout à l'aveugle comme les mutations génétiques mais sont supposées être volontaires, ce qui implique des causalités idéologiques (se combinant aux causalités techniques, environnementales, démographiques et sociales ; l'aléatoire ici, ce serait la rencontre de ces différentes causalités mais il sous-estime ici beaucoup trop ce que les anglais appellent la sérendipité dans l'innovation, on ne trouve pas ce qu'on cherche, ce qu'il admet plus loin, p345, le caractère involontaire de l'invention technique). L'idéologie n'est cependant pas détachée pour lui des intérêts matériels, jusqu'à remettre en cause son importance comme simple habillage. L'illustration qu'il en donne, en effet, c'est la nuit du 4 août et l'abolition des privilèges qui n'a pas été l'événement improbable qu'en a fait l'histoire républicaine alors que cela ouvrait aux nobles le commerce et l'industrie qui se développaient. S'il y a eu indéniablement une rupture idéologique, le point de vue du préhistorien privilégie par principe la continuité de l'évolution, la Révolution Française n'étant pas sortie de nulle part, précédée par les révolutions anglaises et américaines (p145). On est d'autant plus étonné qu'il exagère la part de calcul et d'intentionnalité par rapport aux malentendus et à l'enchaînement des événements mais cela n'exclurait en rien la sélection par le résultat, notamment militaire. La sélection "naturelle" est une sélection matérielle même si les idées de la Révolution se sont répandues dans le monde entier car correspondant aussi à une évolution cognitive et à l'essor du capitalisme. Il ne reste pas grand chose de la causalité idéologique même si elle intervient inévitablement. Il faut s'en persuader, il n'y a pas le choix. Ainsi, l'agriculture et le stockage favorisant le pillage et la prédation, seuls survivent ceux qui savent se défendre, ce qui est un facteur trop négligé ici du progrès technique, de sa détermination matérielle comme course aux armements autant que développement démographique. Le rôle de l'idéologie dans les sociétés originaires comme dans les nôtres semble surtout de résister à l'innovation pour préserver son mode de vie. Il parle, pour les Aborigènes d'Australie du refus de l'emprunt aux peuples voisins de l'arc notamment au profit de leur bon vieux propulseur, leur subsistance sur la durée ne dépendant alors que de leur isolement. Ce n'est peut-être pas du darwinisme stricto sensu, mais ça y ressemble bougrement.

En fait, rien ne met en évidence autant que la préhistoire à quel point nous sommes sujets de la technique plus que ses créateurs même si elle s'appuie sur nos désirs et nos intérêts. C'est pourtant ce que l'auteur voudrait relativiser par quelques contre-exemples de résistance à l'évolution voire de régression mais cela reste quand même marginal à un niveau statistique qui est le seul possible pour la préhistoire. Ce ne sont pas les Amish de l'époque qui ont fait l'histoire (ne ralentissant même pas l'évolution). Il prend aussi l'exemple bien connu d'une invention comme la céramique (26000) qui n'a servi que de jouet ou de gadget religieux avant de trouver toute son utilité un peu avant le Néolithique avec la poterie. De même, le polissage était connu depuis toujours, la nouveauté de la pierre polie étant de l'appliquer au tranchant de la hache pour la renforcer (p306), ce qui n'était pas si évident. Il faut indéniablement que l'invention rencontre un besoin, trouve une application, prouve son efficacité, justifie l'effort et l'encombrement. Après, c'est foutu. Il faut y passer. On le voit avec chaque nouvel appareil numérique qui a besoin d'une killer application pour devenir indispensable, le micro-ordinateur par exemple ne servant à rien ou presque avant le tableur VisiCalc. N'est-ce pas, au fond, comme les plumes des dinosaures ne servant d'abord qu'à la séduction bien avant de permettre l'envol des oiseaux ? Il y a interactions réciproques entre les moyens et les fins, entre les potentialités matérielles, l'environnement social et la subjectivité. Pour paraphraser Canguilhem, on pourrait dire que toute technique remonte à un corps en peine ! Cependant l'exemple de l'ordinateur montre que la technique précède son utilité, surgissement d'une nouvelle potentialité avant d'expérimenter tout ce qu'on peut faire avec, son emploi (ou non) la renforçant ensuite. Il est primordial de ne pas tomber dans une causalité mécanique et trop unilatérale, cela n'empêche pas qu'il y a un progrès des techniques objectif. Cela fait qu'on est entièrement dépendant des techniques de l'époque sur la longue durée, ce qui fait aussi qu'on ne peut se projeter au-delà de son temps car on ne peut savoir ce qui n'a pas encore été inventé (et n'est pas juste l'amélioration de l'existant, ce qui fait que la science-fiction est toujours à côté de la plaque). C'est ça qui est extraordinaire (qu'est-ce qu'il ne vont pas encore inventer) ! Aucun moyen de l'arrêter, nous restons dans la nature et la vie n'est rien d'autre que l'évolution.

Alors qu'il démontre seulement que des techniques connues n'ont pas trouvé d'emploi pour des raisons liées soit au mode de survie, soit à l'idéologie, on retrouve la même contradiction entre sa thèse que "les structures d'une société font, dans cette société, les motivations des hommes ; les motivations font le développement technique" (p307) et sa très juste remarque qu'il n'y a pas invention de l'agriculture, pas plus que d'invention de la société industrielle (p330). Il ne s'agit pas en effet de planter une graine, ce qui s'est toujours fait, mais de la mise en place progressive d'une économie agraire, processus matériel qui est le contraire d'un choix personnel. D'ailleurs son explication de l'agriculture par la sédentarité ne manque pas de sel puisque, comme on l'a dit, il prétend que ce serait à cause de leur progrès technique multipliant les outils encombrants qu'ils auraient renoncé à la mobilité. Il semblerait en effet que sédentarité et poterie aient précédé l'agriculture. A l'inverse de la causalité culturelle qu'il défend, on peut dire que dès cette époque lointaine, la technique prenait le dessus et dictait les modes de vie. Ensuite, ce sont plutôt les problèmes rencontrés qui susciteront une multiplication des innovations techniques jusqu'à une certaine stabilisation d'un système qui marche. La situation était un peu différente en Amérique où la poterie n'a pas précédé une horticulture qui n'était pas de subsistance au début mais produisait surtout des récipients avec des courges ou bien des piments, du tabac et autres "produits de luxe" un peu comme les épices au XVIIIè, ce qui témoigne bien de notre futilité mais ne remet pas en cause la détermination en dernière instance par la technique (de ceux qui vont les envahir).

On apprend beaucoup de choses étonnantes. Par exemple, le fait qu'on n'a trouvé que 200 tombes en Europe de 40 000 ans au néolithique, alors qu'il y en a des milliers après, est assez troublant, remettant en question la vision qu'on avait d'une pratique systématique de l'enterrement des morts avec le langage. Impossible de savoir si leurs rites funéraires étaient juste différents (incinération, immersion, cannibalisme, etc.), ne laissant pas de trace... Ce que je ne savais pas non plus, bien que ce ne soit pas nouveau, mais qui change pas mal la vision qu'on a du néolithique, c'est l'existence antérieure de chasseurs-cueilleurs (ou plutôt de pécheurs) sédentaires sur les côtes, pratiquant depuis longtemps le stockage de poissons (p200). J'avais déjà remarqué que les habitats troglodytes de la Roque Saint-Christophe témoignaient d'une sédentarisation bien antérieure au néolithique, justement au bord d'une rivière. Le stockage du poisson séché ou fumé est caractéristique d'un approvisionnement saisonnier comme les saumons dans le nord. Or, cela aurait déjà provoqué, bien avant l'agriculture, le développement des premières sociétés à la fois riches et nombreuses, avec des différenciations sociales, des dépenses ostentatoires (potlatch), des esclaves et même ce qu'on peut considérer comme une sorte d'Etat s'arrogeant le monopole de la violence contre la vendetta (les autres sociétés, sans Etat, sont des sociétés de violence privée et de guerres perpétuelles). Tout cela serait donc caractéristique de la sédentarisation et, avant l'agriculture, la pêche aura sans doute eu beaucoup plus d'importance qu'on ne croit, ne laissant guère de vestiges pour les préhistoriens. De plus, les côtes ont été noyées par la montée des eaux lors du dégel nous donnant une vision déformée de ces époques glaciaires et de nos origines qui pourraient être plus marines qu'on ne croit. Tout cela donne l'impression qu'il n'y a rien de complètement nouveau mais qu'à chaque fois, comme avec la Révolution française, on trouve des précédents, des ébauches, de quoi renforcer une sorte de prédestination matérielle, préservant un certain arbitraire du signe dans une grammaire qui reste tout de même assez stricte.

Que la sédentarisation produise des effets semblables dans des situations aussi différentes que des sociétés de pêcheurs ou d'agriculteurs en fait une causalité encore plus contraignante. En effet, les chasseurs-cueilleurs nomades ne connaissent pas, eux, les inégalités de richesse (ce qu'il appelle des sociétés achrématiques). Ce ne sont pas pour autant des sociétés égalitaires car il y a de multiples inégalités de statut (âge, nombre de femmes, pouvoirs magiques) mais dès qu'il y a de la richesse, c'est elle qui prend le dessus et s'accumule, creusant les inégalités (ne serait-ce que par des logiques d'allégeance). Il est intéressant de savoir que l'origine de la richesse serait en premier lieu sexuelle (prix de la fiancée) ou ostentatoire (potlatch).

Si on peut y voir un "progrès", pour la richesse, ce n'est pas sur le plan de l'organisation sociale qui serait moins primitive. Les règles et cultures des nomades sont déjà très complexes. Il n'y a pas de complexification des sociétés mais seulement des techniques et de la division du travail (ce qui me semble trop simpliste, l'écriture permettant une plus grande complexité au moins dans certains domaines alors qu'il y a aussi simplification, par exemple des structures de parenté). On pourrait dire qu'il n'y a pas de progrès du langage mais seulement des connaissances. En tout cas, la progression des inégalités par un mécanisme de renforcement peut difficilement passer pour un véritable progrès, surtout lorsqu'avec l'esclavage (très répandu), les prêts usuraires et la propriété de la terre (très récente celle-là, peu avant les Grecs - la démocratie athénienne étant une réaction aux inégalités), il y aura création d'une misère absente quand il restait des terres libres (bien que non égalitaire pour autant) ! Avec la propriété foncière remplaçant une propriété "usufondée" (la terre appartenait à celui qui la travaille), la richesse des propriétaires avait désormais pour contrepartie la misère des sans-terre (c'est les enclosures avant l'heure).

L'interprétation de l'art pariétal par le totémisme ne m'a pas convaincu. D'abord, je trouve curieux qu'on puisse penser que des populations si éloignées dans l'espace et dans le temps puissent avoir les mêmes cultures quand il s'agit de la préhistoire alors qu'il devait y avoir des traditions locales et des cycles idéologiques au moins. Certes, on peut admettre qu'il y a une certaine unité dans le style et les représentations mais avec tout de même de grandes différences. Il n'est pas toujours vrai qu'il n'y ait pas de mélange d'animaux comme il le dit (notamment les chevaux qui recouvrent un poisson dans la grotte de Pech Merle, ce qu'on ne voit pas bien sur la photo alors que c'est très visible de visu), ce qui pourrait certes refléter un changement d'animal totem, mais il évacue complètement les mains négatives et les points chamaniques qui plaident plutôt pour l'interprétation de Jean Clottes. Surtout, on ne voit pas bien quel pourrait être l'utilité de ces grottes difficiles d'accès sinon pour des initiations ? J'ai du mal à croire aussi qu'il n'y ait pas d'intention narrative derrière ces représentations. On peut approuver la définition qu'il donne du totémisme comme impliquant que les divisions sociales soient aussi importantes que des divisions entre espèces animales, il me semble plus contestable que les divisions sociales soient plus importantes que la division entre les hommes et les animaux (p267). On peut d'ailleurs regretter, qu'à la différence de Jacques Cauvin, il ne parle pas de l'émergence des divinités au néolithique, ce qui ne me semble pas si arbitraire que le prétend l'auteur, la bonne mère et le taureau se retrouvant dans les mythologies des époques plus tardives (Sumer, Hittite), liées sans doute au déluge post-glaciaire et au travail (agricole) à la place des dieux.

Les questions de datation sont délicates. Il situe nos véritables ancêtres, semblables à nous, vers 40 000 ans, ce qui est, à mon avis, la datation la plus tardive où certes notre présence en Europe est attestée mais je crois plus vraisemblable une datation en Afrique autour de 70 000 ans pour les prémices au moins (et correspondant à un goulot d'étranglement), avant la conquête des autres continents. On assiste bien cependant à une "explosion de la communication à l'aide de symboles vers 38000/35000" (p234). Il ne parle pas du fait que la cause en pourrait être des groupes plus importants à cette époque, avec surtout plus de personnes âgées (de plus de 30 ans), ce qui me semble décisif pour la transmission de cultures complexes. Étonnamment, il ne donne pas non plus assez d'importance à la domestication du chien (qui ne servirait à rien qu'à tenir compagnie alors que sa domestication, il y a plus de 30 000 ans, s'est généralisée assez rapidement et fut sans doute de grande importance!). Pour lui, il y a juste 3 innovations majeures durant cette époque : le harpon (23000), les aiguilles à chas (19000) et le propulseur (16000). Qu'il n'y ait pas eu de pièges avant le néolithique est quand même difficile à croire (les Aborigènes d'Australie ne sauraient pas faire de pièges!) mais ensuite tout s'accélère (arc, filets, canots, poterie) un peu avant 10000 avec la fin de la dernière glaciation et la montée des eaux.

L'impression que cela donne n'est pas d'une humanité qui surgirait d'un seul coup et plutôt d'un processus continu, comme d'un visage flou qui se précise petit à petit mais de plus en plus vite. On pourrait croire que le temps passé produit une grande distance avec nos ancêtres génétiques, ce n'est pas ce qu'on peut ressentir pourtant avec les chasseurs-cueilleurs qui restent (on peut tout autant se sentir très éloigné de nos grands parents n'ayant pas connu le numérique alors que la lecture d'Aristote en fait notre contemporain). S'il y a progrès, c'est simplement que l'état suivant, d'une technique plus perfectionnée, est forcément précédé par un état un peu plus primitif ou archaïque. La leçon qu'on peut en tirer, c'est de s'appuyer sur des évolutions de longue durée constituant notre destin et ne pas donner trop d'importance aux péripéties du moment pas plus qu'à l'illusion de ruptures "cassant l'histoire en deux".

Il termine par la distinction des 3 grands types politiques de la préhistoire : la ploutocratie ostentatoire (où la richesse et les dons font le pouvoir), les sociétés lignagières organisées hiérarchiquement en référence à un ancêtre commun et enfin des "démocraties primitives" qui ne sont pas vraiment égalitaires mais fonctionnent par conseils et conseil des conseils (un peu comme des coordinations), système qu'on retrouve des Iroquois aux Germains (l'assemblée du peuple en arme). On voit qu'il n'y a rien de nouveau et pas très différent de la tripartition d'Aristote entre Aristocratie, oligarchie et démocratie... L'époque mégalithique en Europe, laisse penser qu'on a affaire à une société lignagière de marins-pêcheurs très ostentatoires. Cette population a été remplacée à peu près entièrement (violemment) par des agriculteurs venant du Proche-Orient et qui relèveraient des démocraties primitives, ce que pas grand chose n'atteste sinon des constructions plus égalitaires, l'absence de cités-Etat (et de l'écriture qui va avec). Il n'est pas vraiment convaincant sur ce point alors qu'une étude récente semble bien confirmer que lorsqu'un village devenait trop peuplé avec des inégalités trop grandes, un groupe partait refonder un nouveau village (tant qu'il y avait des terres disponibles). Cela n'empêche pas que des inégalités de statut et d'accès aux meilleures terres ont été constatées aussi. Evidemment, l'inconvénient de ce genre d'hypothèse, c'est que cela fait de la démocratie un phénomène local qui ne serait pas universel (au nom des valeurs asiatiques autoritaires), ce que conteste notamment Amartya Sen mais les "démocraties primitives" ne sont effectivement pas réservées à l'Europe même s'il est difficile d'en faire une caractéristique des Indo-Européens. Rapprocher ces spéculations des systèmes familiaux d'Emmanuel Todd (famille nucléaire, famille souche, famille communautaire) complexifierait une question que le peu de matériel préhistorique ne peut que simplifier outrageusement.

C'est en tout cas une plongée extraordinaire dans notre passé, fondée largement sur l'ethnographie mais qui remet pas mal d'évidences en question. Il faut effectivement revenir à ce qu'on peut savoir de notre histoire, pas de façon fantasmatique (comme Engels ou Freud), mais au plus près des traces matérielles, pour nous confronter à notre ignorance et réfuter toutes les histoires qu'on se raconte pour donner sens à notre existence (car ce n'est pas tant la vérité de l'hypothèse qui compte mais le fait de pouvoir contredire ce qu'on croyait jusqu'ici sans y penser). Il faut avouer que côtoyer nos ancêtres le long de ces 500 pages, ne me les a guère rendu très sympathiques. Ce n'est certainement pas la vie que je voudrais mener. Même s'il n'y a pas de positif sans négatif, le progrès me semble considérable par rapport à ces temps barbares, au moins de ne plus accepter l'esclavage notamment (ou l'oppression de la femme) mais, sans parler de la violence des vendettas sans fin, il y a aussi une rigidité idéologique pesante et des croyances ineptes - sauf qu'il n'est pas sûr que nos religions actuelles soient moins idiotes et répressives...

Voir aussi le plus ancien "L'émergence de l'humanité".


"Dans la production sociale de leur existence, les hommes nouent des rapports déterminés, nécessaires, indépendants de leur volonté; ces rapports de production correspondent à un degré donné du développement de leurs forces productives matérielles. L'ensemble de ces rapports forme la structure économique de la société, la fondation réelle sur laquelle s'élève un édifice juridique et politique, et à quoi répondent des formes déterminées de la conscience sociale." Marx, 1859, p. 272-73

On peut considérer que les "critiques de la valeur" font la même erreur qu'Alain Testart à faire des rapports de production (le fétichisme de la valeur et le travail abstrait) la cause du système de production capitaliste et non la conséquence du degré de développement des forces productives.

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7 réflexions au sujet de « L’histoire avant l’histoire »

  1. Le progrès qu'on n'arrête pas.
    "...les phénomènes de convergence montrent une orientation indéniable vers le progrès technique de par toute la Terre..."
    Si les contraintes de hiérarchie sociale, de pouvoir (religieux compris), ont longtemps contenu la propension au progrès technique, il n'a plus autant la cote depuis que nombre d'entre nous ont une impression de plus en plus nette qu'ils poussent à sa roue pour d'autres et que la roue qu'ils poussent se dirige vers un précipice écologique et éthique (ou un mur, c'est selon). Mais si ce bémol à l'amour du progrès moderne, celui qui a fait alliance avec la liberté, peut être décrypté dans le fatalisme qui accompagne le "on n'arrête pas le progrès" qui a succédé au militantisme qui y était associé ne serait-ce qu'il y a 40 ou 50 ans, il n'empêche que le progrès recèle toujours beaucoup de jus. Qu'il devienne durable, équitable et éthique (attention au clonage!) et je suis persuadé que nous sommes prêts à l'enfourcher à nouveau sans retenue.

  2. Il n'est pas question "d'amour de la technique" comme si la technique dépendait de nous alors que je crois montrer le contraire. Le progrès de la technique est objectif. C'est notre réalité historique. Le capitalisme est complètement basé sur le progrès technique, il est un accélérateur incontestable mais le numérique devrait constituer un accélérateur encore plus grand.

    Même s'il y a progrès des connaissances et des libertés de l'individu, il ne s'agit pas de prétendre qu'il y aurait un progrès de la vie, cela dépend pour qui, encore moins qu'il n'y aurait pas de menaces ni de nombreux côtés négatifs. Je crois qu'il ne sert à rien de recourir à des jugements moraux à propos d'une réalité qui s'impose à nous. Nous sommes de toutes façons déjà des survivants depuis l'invention de la bombe atomique. Je dis souvent que les biotechnologies m'effraient mais je ne vois pas comment arrêter le progrès des connaissances et des techniques biologiques pour autant.

    En fait je pense que vouloir parler de la technique comme un objet extérieur qu'on pourrait contrôler, c'est un délire totalitaire qui nous met en position de technicien de la technique alors que nous en restons les sujets sur le long terme (de même que nous sommes sujets de la connaissance), même si à court terme, nous en sommes les acteurs (et nous en faisons ce que nous voulons). Ce n'est certes pas le progrès technique qui peut être durable, équitable et éthique mais seulement l'utilisation qu'on en fait. Il n'est pas question de s'enthousiasmer sans retenue d'une évolution qu'on subit, l'expression du négatif de la technique reste vitale, encore faut-il la reconnaître comme réalité qui nous dépasse et qu'on doit prendre en compte pour s'en protéger si possible. Il ne s'agit que d'essayer de mettre la technique de notre côté (sinon elle se fera contre nous). Il y a ce qui dépend de nous et ce qui ne dépend pas de nous !

  3. Je n'ai pas parlé d'amour de la technique, mais d'amour du progrès qui est un fait historique révélé entre autres par l'enthousiasme des lumières, la connotation très positive et militante qui accompagnait il n'y a encore pas si longtemps l'expression qui sonnait comme un mot d'ordre "on n'arrête pas le progrès!", alors qu'elle sonne aujourd'hui plutôt comme une fatalité, bien que la recherche et l'innovation aient toujours bonne presse.
    Outre votre rappel constant à notre impuissance (ce qui dépend de nous et ce qui n'en dépend pas), qui est une position militante pour plus de réalisme en parfaite cohérence avec votre position pour une philosophie de l'information, il n'empêche que nos représentations font aussi partie des réalités, quand bien même elles seraient en décalage par rapport à leurs objets (elles le sont toujours). Et ce que je disais, c'est que je crois, je sens que nous sommes prêts collectivement à nous enthousiasmer pour une nouvelle croyance romantique (il s'agit d'une représentation) dans le progrès pour peu qu'il prenne un tour plus équitable (cad qu'un petit nombre ne s'approprie pas ses fruits), plus durable et qu'il ne remette pas trop radicalement en cause notre socle philosophique de personne (qu'il ne soit pas trop congruant avec une représentation des personnes en tant que seulement machines biologiques).

    "Ce n'est certes pas le progrès technique qui peut être durable, équitable et éthique mais seulement l'utilisation qu'on en fait." D'accord avec cette formulation, mais un raccourci, un abus de langage nous fera bien dire que c'est le progrès qui est durable...

  4. Il est certain que le langage est trompeur et qu'à parler de progrès on ne sait pas de quel progrès il s'agit. Vu le contexte de l'article, je pensais qu'il ne s'agissait que du progrès technique qui est un progrès dont je maintiens qu'on n'a pas à l'aimer même s'il y a toujours eu des frapadingues des progrès de leur époque et qu'une technique ayant au moins un bon côté, il y a presque toujours des raisons de l'aimer. Il est indéniable que j'aime le numérique et internet comme nouveau stade cognitif en gestation, de même que j'aime la possibilité de préserver ma solitude tout en ayant un discours public, mais ce n'est pas ce qui va orienter l'avenir du numérique où il n'y aura pas que du bon dans la tension entre pouvoir totalitaire (des droits d'auteur tout autant) et l'internet libre. Je suis juste content d'avoir connu cela. D'autres n'ont pas aimé du tout, cela n'a pas eu plus d'importance.

    Par contre, si on parle du progrès de l'esprit, des connaissances, des libertés, c'est tout autre chose. Les Lumières avaient tendance à confondre les deux, il ne s'agit pas de leur reprocher pour leur époque mais il n'est pas question pour autant de revenir à leur progressisme naïf. C'est en quoi je trouve datée la critique du progressisme d'Alain Testart car si elle était bien nécessaire (dénoncer le négatif du positif et un automatisme mécanique), c'est encore pure idéologie de vouloir dénier le progrès (certains se ridiculisent à ne pas voir de progrès de l'amibe à nous). Il faut simplement en avoir une conception plus humble et dialectique, en admettre la complexité plutôt que refuser ce qui crève les yeux.

    Il y a en effet un domaine où il faut aimer le progrès, c'est le progrès social qui lui ne se fera pas tout seul et peut être beaucoup plus réversible. Je plaide pour ce progressisme là, pour plus de justice et de liberté qui dépend toujours d'un rapport de force auquel on peut participer. Nos libertés sont toujours menacées mais nous n'avons jamais été aussi libres. Nos protections sociales sont menacées et la misère gagne mais notre degré de protection sociale est encore impensable pour la presque totalité de la Terre. Il y a incontestablement là quelque chose qu'il faut défendre et aimer avec enthousiasme, ce qui ne veut pas dire qu'on pourrait garder les anciennes protections sociales en l'état, héritée d'une époque industrielle dépassée. Pour cela, on a besoin d'un progrès des esprits, d'un progrès cognitif qui se fait attendre mais qu'il faut aimer aussi pour continuer à lutter contre les obscurantismes à la mode. On n'est pas si haut qu'on ne pourrait continuer à essayer de nous élever le peu qu'on peut. Pas une raison pour ne plus vouloir voir tout ce qui cloche, tout ce qu'on perd, et se raconter de belles histoires.

  5. Je parle de richesse dans cet article mais pas de monnaie qui va pourtant avec, or deux livres contestent que le troc ait précédé la monnaie. D'abord un interview remarquable de David Graeber, auteur de "Debt : the First Five Thousand Years" :

    http://oclibertaire.free.fr/spip.php?article1264

    C'est autre chose que du Jorion ! On voit en tout cas que le règne de l'argent n'a rien de récent mais aussi qu'il y a des cycles de la dette avec une prédominance des espèces sonnantes et trébuchantes à certaines époques et de l'argent-dette à d'autres (avec toujours un effacement des dettes à un moment ou un autre, ce qu'on appelait "laver les tablettes" en Mésopotamie vers 3200 avant JC) :

    "Les marchands, les administrateurs du temple et d’autres nantis ont ainsi pu développer les prêts à la consommation aux agriculteurs qui, en cas de mauvaises récoltes, tombaient dans le piège de la dette. Ce fut le grand mal social de l’Antiquité – les familles commençaient avec la mise en gage de leurs troupeaux, de leurs champs et, avant longtemps, leurs épouses et leurs enfants seraient enlevés pour devenir des « serfs pour dette ». Souvent, les gens abandonnaient totalement les villes pour rejoindre des bandes semi-nomades, menaçant de revenir en force et de renverser l’ordre social existant. Les gouvernants concluaient alors systématiquement que la seule façon d’éviter la rupture sociale complète était de déclarer un « lavage des tablettes », celles sur lesquelles les dettes des consommateurs étaient inscrites, annulant celles-ci pour repartir de zéro. En fait, le premier mot que nous ayons pour « liberté » dans n’importe quelle langue humaine est l’amargi sumérien, qui signifie libéré de la dette et, par extension, la liberté en général, le sens littéral étant « retour à la mère » dans la mesure où, une fois les dettes annulées, tous les esclaves de la dette pouvaient rentrer chez eux."

    Un autre livre, moins intéressant mais qui va dans le même sens (des paléomonnaies), c'est celui de Jean-Michel Servet, "Les Monnaies du lien" qui débouche notamment sur les monnaies locales.

    http://www.laviedesidees.fr/Aux-origines-de-la-monnaie.html

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