La revanche de l’esclave (Kojève)

Lutte pour la reconnaissance et dialectique du Maître et de l'esclave
Pour inaugurer la nouvelle version du blog, il m'a semblé utile de mettre à la portée de tous cette introduction à la fameuse "introduction à la lecture de Hegel" d'Alexandre Kojève analysant le désir humain comme désir de désir, texte qui a été essentiel pour la philosophie française et la réception de Hegel, ayant influencé Bataille, Lacan, Sartre, etc. On peut contester son interprétation de Hegel à la lumière de l'être pour la mort heideggerrien et du travail marxien mais il a le mérite de le rendre lumineux, ce qui n'est pas rien ! Il ne s'agit pas de prendre au mot cette dialectique du maître et de l'esclave qui reste au niveau du B.A.BA mais de donner à penser la structure du désir (il s'agit de philosophie pas d'idéologie). Ainsi, une interprétation individualiste serait bien peu hégélienne d'une lutte à mort des riches contre les pauvres. On naît du côté des dominants, plus souvent qu'on ne le devient soi-même. Reste la structure du désir et d'une conscience-de-soi qui renie sa part animale pour être reconnue par les autres consciences-de-soi dans son autonomie mais se heurte plutôt à toutes ses dépendances, n'ayant d'autre issue que la transformation révolutionnaire du monde (son humanisation) et la reconnaissance mutuelle dans toutes nos imperfections, c'est-à-dire en abandonnant la prétention à la maîtrise (l'homme total) ainsi que la conception aristocratique de la liberté, miroir inversé de l'asservissement...

[L’homme est Conscience de soi. Il est conscient de soi, conscient de sa réalité et de sa dignité humaines, et c’est en ceci qu’il diffère essentiellement de l’animal, qui ne dépasse pas le niveau du simple Sentiment de soi. L’homme prend conscience de soi au moment où — pour la « première » fois — il dit: « Moi ». Comprendre l’homme par la compréhension de son « origine », c’est donc comprendre l’origine du Moi révélé par la parole.

Or, l’analyse de la « pensée », de la « raison », de l’ « entendement », etc. — d’une manière générale : du comportement cognitif, contemplatif, passif d’un être ou d’un « sujet connaissant », ne découvre jamais le pourquoi ou le comment de la naissance du mot « Moi », et — par suite — de la conscience de soi, c’est-à-dire de la réalité humaine. L’homme qui contemple est « absorbé » par ce qu’il contemple; le « sujet connaissant » se « perd » dans l’objet connu. La contemplation révèle l’objet, et non le sujet. C’est l’objet, et non le sujet qui se montre à lui-même dans et par — ou, mieux encore, en tant que — acte de connaître. L’homme « absorbé » par l’objet qu’il contemple ne peut être « rappelé à lui » que par un Désir: par le désir de manger, par exemple. C’est le Désir (conscient) d’un être qui constitue cet être en tant que Moi et le révèle en tant que tel en le poussant à dire .· « Je... ». C’est le Désir qui transforme l’Être révélé à lui-même par lui—même dans la connaissance (vraie), en un « objet » révélé à un « sujet » par un sujet différent de l’objet et « opposé » à lui. C’est dans et par, ou mieux encore, en tant que « son » Désir que l’homme se constitue et se révèle — à soi-même et aux autres — comme un Moi, comme le Moi essentiellement différent du, et radicalement opposé au, non-Moi. Le Moi (humain) est le Moi d’un — ou du — Désir.

L’être même de l’homme, l’être conscient de soi, implique donc et présuppose le Désir. Par conséquent, la réalité humaine ne peut se constituer et se maintenir qu’à l’intérieur d’une réalité biologique, d’une vie animale. Mais si le Désir animal est la condition nécessaire de la Conscience de soi, il n’en est pas la condition suffisante. A lui seul, ce Désir ne constitue que le Sentiment de soi.

A l’encontre de la connaissance qui maintient l’homme dans une quiétude passive, le Désir le rend in-quiet et le pousse à l’action. Etant née du Désir, l’action tend à le satisfaire, et elle ne peut le faire que par la « négation », la destruction ou tout au moins la transformation de l’objet désiré : pour satisfaire la faim, par exemple, il faut détruire ou, en tout cas, transformer la nourriture. Ainsi, toute action est « négatrice ». Loin de laisser le donné tel qu’il est, l’action le détruit; sinon dans son être, du moins dans sa forme donnée. Et toute « négativité-négatrice » par rapport au donné est nécessairement active. Mais l’action négatrice n’est pas purement destructive. Car si l’action qui naît du Désir détruit, pour le satisfaire, une réalité objective, elle crée à sa place, dans et par cette destruction même, une réalité subjective. L’être qui mange, par exemple, crée et maintient sa propre réalité par la suppression de la réalité autre que la sienne, par la transformation d’une réalité autre en réalité sienne, par l’ « assimilation », l’ « intériorisation » d’une réalité « étrangère », « extérieure ». D’une manière générale, le Moi du Désir est un vide qui ne reçoit un contenu positif réel que par l’action négatrice qui satisfait le Désir en détruisant, transformant et « assimilant » le non-Moi désiré. Et le contenu positif du Moi, constitué par la négation, est une fonction du contenu positif du non-Moi nié. Si donc le Désir porte sur un non-Moi « naturel », le Moi sera « naturel » lui aussi. Le Moi créé par la satisfaction active d’un tel Désir aura la même nature que les choses sur lesquelles porte ce Désir: ce sera un Moi « chosiste », un Moi seulement vivant, un Moi animal. Et ce Moi naturel, fonction de l’objet naturel, ne pourra se révéler à lui-même et aux autres qu’en tant que Sentiment de soi. Il ne parviendra jamais à la Conscience de soi.

Pour qu’il y ait Conscience de soi, il faut donc que le Désir porte sur un objet non-naturel, sur quelque chose qui dépasse la réalité donnée. Or la seule chose qui dépasse ce réel donné est le Désir lui-même. Car le Désir pris en tant que Désir, c’est-a-dire avant sa satisfaction, n’est en effet qu’un néant révélé, qu’un vide irréel. Le Désir étant la révélation d’un vide, étant la présence de l’absence d’une réalité, est essentiellement autre chose que la chose désirée, autre chose qu’une chose, qu’un être réel statique et donné, se maintenant éternellement dans l’identité avec soi-même. Le Désir qui porte sur un autre Désir, pris en tant que Désir, créera donc par l’action négatrice et assimilatrice qui le satisfait, un Moi essentiellement autre que le « Moi » animal. Ce Moi, qui se « nourrit » de Désirs, sera lui-même Désir dans son être même, créé dans et par la satisfaction de son Désir. Et puisque le Désir se réalise en tant qu’action négatrice du donné, l’être même de ce Moi sera action. Ce Moi sera non pas, comme le « Moi » animal, « identité » ou égalité avec soi-même, mais « négativité-négatrice ». Autrement dit, l’être même de ce Moi sera devenir, et la forme universelle de cet être sera non pas espace, mais temps. Son maintien dans l’existence signifiera donc pour ce Moi .· « ne pas être ce qu’il est (en tant qu’être statique et donné, en tant qu’être naturel, en tant que « caractère inné ») et être (c’est-a-dire devenir) ce qu’il n’est pas ». Ce Moi sera ainsi son propre œuvre : il sera (dans l’avenir) ce qu’il est devenu par la négation (dans le présent) de ce qu’il a été (dans le passé), cette négation étant effectuée en vue de ce qu’il deviendra. Dans son être même, ce Moi est devenir intentionnel, évolution voulue, progrès conscient et volontaire. Il est l’acte de transcender le donné qui lui est donné et qu’il est lui-même. Ce Moi est un individu (humain), libre (vis-à-vis du réel donné) et historique (par rapport à soi-même). Et c’est ce Moi, et ce Moi seulement, qui se révèle à lui-même et aux autres en tant que Conscience de soi.

Le Désir humain doit porter sur un autre Désir. Pour qu’il y ait Désir humain, il faut donc qu’il y ait tout d’abord une pluralité de Désirs (animaux). Autrement dit, pour que la Conscience de soi puisse naître du Sentiment de soi, pour que la réalité humaine puisse se constituer à l’intérieur de la réalité animale, il faut que cette réalité soit essentiellement multiple. L’homme ne peut donc apparaître sur terre qu’à l’intérieur d’un troupeau. C’est pourquoi la réalité humaine ne peut être que sociale. Mais pour que le troupeau devienne une société, la seule multiplicité des Désirs ne suffit pas; il faut encore que les Désirs de chacun des membres du troupeau portent — ou puissent porter — sur les Désirs des autres membres. Si la réalité humaine est une réalité sociale, la société n’est humaine qu’en tant qu’ensemble de Désirs se désirant mutuellement en tant que Désirs. Le Désir humain, ou mieux encore: anthropogène, constituant un individu libre et historique conscient de son individualité, de sa liberté, de son histoire, et, finalement, de son historicité — le Désir anthropogène diffère donc du Désir animal (constituant un être naturel, seulement vivant et n’ayant qu’un sentiment de sa vie) par le fait qu’il porte non pas sur un objet réel, « positif », donné, mais sur un autre Désir. Ainsi, dans le rapport entre l’homme et la femme, par exemple, le Désir n’est humain que si l’un désire non pas le corps, mais le Désir de l’autre, s’il veut « posséder » ou « assimiler » le Désir pris en tant que Désir, c’est-à-dire s’il veut être « désiré » ou « aimé » ou bien encore: « reconnu » dans sa valeur humaine, dans sa réalité d’individu humain. De même, le Désir qui porte sur un objet naturel n’est humain que dans la mesure où il est « médiatisé » par le Désir d’un autre portant sur le même objet : il est humain de désirer ce que désirent les autres, parce qu’ils le désirent. Ainsi, un objet parfaitement inutile au point de vue biologique (tel qu’une décoration, ou le drapeau de l’ennemi) peut être désiré parce qu’il fait l’objet d’autres désirs. Un tel Désir ne peut être qu’un Désir humain, et la réalité humaine en tant que différente de la réalité animale ne se crée que par l’action qui satisfait de tels Désirs: l’histoire humaine est l’histoire des Désirs désirés.

Mais cette différence — essentielle — mise à part, le Désir humain est analogue au Désir animal. Le Désir humain tend, lui aussi, à se satisfaire par une action négatrice, voire transformatrice et assimilatrice. L’homme se « nourrit » de Désirs comme l’animal se nourrit de choses réelles. Et le Moi humain, réalisé par la satisfaction active de ses Désirs humains, est tout autant fonction de sa « nourriture » que le corps de l’animal l’est de la sienne.

Pour que l’homme soit vraiment humain, pour qu’il diffère essentiellement et réellement de l’animal, il faut que son Désir humain l’emporte effectivement en lui sur son Désir animal. Or, tout Désir est désir d’une valeur. La valeur suprême pour l’animal est sa vie animale. Tous les Désirs de l’animal sont en dernière analyse une fonction du désir qu’il a de conserver sa vie. Le Désir humain doit donc l’emporter sur ce désir de conservation. Autrement dit, l’homme ne « s’avère » humain que s’il risque sa vie (animale) en fonction de son Désir humain. C’est dans et par ce risque que la réalité humaine se crée et se révèle en tant que réalité; c’est dans et par ce risque qu’elle « s’avère », c’est-à-dire se montre, se démontre, se vérifie et fait ses preuves en tant qu’essentiellement différente de la réalité animale, naturelle. Et c’est pourquoi parler de l’ « origine » de la Conscience de soi, c’est nécessairement parler du risque de la vie (en vue d’un but essentiellement non-vital).

L’homme « s’avère » humain en risquant sa vie pour satisfaire son Désir humain, c’est-à-dire son Désir qui porte sur un autre Désir. Or, désirer un Désir c’est vouloir se substituer soi-même à la valeur désirée par ce Désir. Car sans cette substitution on désirerait la valeur, l’objet désiré, et non le Désir lui-même. Désirer le Désir d’un autre, c’est donc en dernière analyse désirer que la valeur que je suis ou que je « représente » soit la valeur désirée par cet autre : je veux qu’il « reconnaisse » ma valeur comme sa valeur, je veux qu’il me « reconnaisse » comme une valeur autonome. Autrement dit, tout Désir humain, anthropogène, générateur de la Conscience de soi, de la réalité humaine, est, en fin de compte, fonction du désir de la « reconnaissance ». Et le risque de la vie par lequel « s’avère » la réalité humaine est un risque en fonction d’un tel Désir. Parler de l’ « origine » de la Conscience de soi, c’est donc nécessairement parler d’une lutte à mort en vue de la « reconnaissance ».

Sans cette lutte à mort de pur prestige, il n’y aurait jamais eu d’êtres humains sur terre. En effet, l’être humain ne se constitue qu’en fonction d’un Désir portant sur un autre Désir, c’est-à-dire — en fin de compte — d’un désir de reconnaissance. L’être humain ne peut donc se constituer que si deux au moins de ces Désirs s’affrontent. Et puisque chacun des deux êtres doués d’un tel Désir est prêt à aller jusqu’au bout dans la poursuite de sa satisfaction, c’est-à-dire est prêt à risquer sa vie — et mettre, par conséquent, en péril celle de l’autre — afin de se faire « reconnaître » par l’autre, de s’imposer à l’autre en tant que valeur suprême, — leur rencontre ne peut être qu’une lutte à mort. Et c’est seulement dans et par une telle lutte que la réalité humaine s’engendre, se constitue, se réalise et se révèle à elle-même et aux autres. Elle ne se réalise donc et ne se révèle qu’en tant que réalité « reconnue ».

Cependant, si tous les hommes — ou, plus exactement, tous les êtres en voie de devenir des êtres humains — se comportaient de la même manière, la lutte devrait nécessairement aboutir à la mort de l’un des adversaires, ou des deux à la fois. Il ne serait pas possible que l’un cède à l’autre, qu’il abandonne la lutte avant la mort de l’autre, qu’il « reconnaisse » l’autre au lieu de se faire « reconnaître » par lui. Mais s’il en était ainsi, la réalisation et la révélation de l’être humain seraient impossibles. Ceci est évident pour le cas de la mort des deux adversaires, puisque la réalité humaine — étant essentiellement Désir et action en fonction du Désir — ne peut naître et se maintenir qu’à l’intérieur d’une vie animale. Mais l’impossibilité reste la même dans le cas où l’un seulement des adversaires est tué. Car avec lui disparaît cet autre Désir sur lequel doit porter le Désir, afin d’être un Désir humain. Le survivant, ne pouvant pas être « reconnu » par le mort, ne peut pas se réaliser et se révéler dans son humanité. Pour que l’être humain puisse se réaliser et se révéler en tant que Conscience de soi, il ne suffit donc pas que la réalité humaine naissante soit multiple. Il faut encore que cette multiplicité, cette « société », implique deux comportements humains ou anthropogènes essentiellement différents.

Pour que la réalité humaine puisse se constituer en tant que réalité « reconnue », il faut que les deux adversaires restent en vie après la lutte. Or ceci n’est possible qu’à condition qu’ils se comportent différemment dans cette lutte. Par des actes de liberté irréductibles, voire imprévisibles ou « indéductibles », ils doivent se constituer en tant qu’inégaux dans et par cette lutte même. L’un, sans y être aucunement « prédestiné », doit avoir peur de l’autre, doit céder à l’autre, doit refuser le risque de sa vie en vue de la satisfaction de son désir de « reconnaissance ». Il doit abandonner son désir et satisfaire le désir de l’autre: il doit le « reconnaître » sans être « reconnu » par lui. Or, le « reconnaître » ainsi, c’est le « reconnaître » comme son Maître et se reconnaître et se faire reconnaître comme Esclave du Maître.

Autrement dit, a son état naissant, l’homme n’est jamais homme tout court. Il est toujours, nécessairement et essentiellement, soit Maître, soit Esclave. Si la réalité humaine ne peut s’engendrer qu’en tant que sociale, la société n’est humaine — du moins à son origine — qu’à condition d’impliquer un élément de Maîtrise et un élément de Servitude, des existences « autonomes » et des existences « dépendantes ». Et c’est pourquoi parler de l’origine de la Conscience de soi, c’est nécessairement parler « de l’autonomie et de la dépendance de la Conscience de soi, de la Maîtrise et de la Servitude ».

Si l'être humain ne s’engendre que dans et par la lutte qui aboutit à la relation entre Maître et Esclave, la réalisation et la révélation progressives de cet être ne peuvent, elles aussi, s’effectuer qu’en fonction de cette relation sociale fondamentale. Si l’homme n’est pas autre chose que son devenir, si son être humain dans l’espace est son être dans le temps ou en tant que temps, si la réalité humaine révélée n’est rien d’autre que l’histoire universelle, cette histoire doit être l’histoire de l’interaction entre Maîtrise et Servitude : la « dialectique » historique est la « dialectique » du Maître et de l’Esclave. Mais si l’opposition de la « thèse » et de l’ « antithèse » n’a un sens qu’à l’intérieur de la conciliation par la « synthèse », si l’histoire au sens fort du mot a nécessairement un terme final, si l’homme qui devient doit culminer en l’homme devenu, si le Désir doit aboutir à la satisfaction, si la science de l’homme doit avoir la valeur d’une vérité définitivement et universellement valable, — l’interaction du Maître et de l’Esclave doit finalement aboutir à leur « suppression dialectique ». —

Quoi qu’il en soit, la réalité humaine ne peut s’engendrer et se maintenir dans l’existence qu’en tant que réalité « reconnue ». Ce n’est qu’en étant « reconnu » par un autre, par les autres, et — à la limite — par tous les autres, qu’un être humain est réellement humain : tant pour lui-même que pour les autres. Et ce n’est qu’en parlant d’une réalité humaine « reconnue » qu’on peut, en l’appelant humaine, énoncer une vérité au sens propre et fort du terme. Car c’est seulement dans ce cas qu’on peut révéler par son discours une réalité. C’est pourquoi, en parlant de la Conscience de soi, de l’homme conscient de lui-même, il faut dire :]

La Conscience-de-soi existe en et pour soi dans la mesure et par le fait qu’elle existe (en et pour soi) pour une autre Conscience-de-soi; c’est-à-dire qu’elle n’existe qu’en tant qu’entité-reconnue.
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Ce concept pur de la reconnaissance, c’est-à·dire du redoublement de la Conscience-de-soi à l’intérieur de son unité, doit être considéré maintenant dans l’aspect sous lequel son évolution apparaît à la Conscience-de-soi.
[C’est-à-dire non pas au philosophe qui en parle, mais à l’homme conscient de soi qui reconnaît un autre homme ou se fait reconnaître par lui.]

Cette évolution rendra d’abord manifeste l’aspect de l’inégalité des deux Consciences-de-soi [c’est-à-dire des deux hommes qui s’affrontent en vue de la reconnaissance]. Ou, en d’autres termes, elle rendra manifeste l’expansion du moyen-terme [qui est la reconnaissance mutuelle et réciproque]  dans les deux points-extrêmes [qui sont les deux qui s’affrontent]; ceux-ci, pris en tant que points-extrêmes, sont opposés l’un à l’autre et, par conséquent, tels que l'un est uniquement entité-reconnue, et l’autre — uniquement entité-reconnaissante. [Au prime abord, l’homme qui veut se faire reconnaître par un autre ne veut nullement le reconnaître à son tour. S’il réussit, la reconnaissance ne sera donc pas mutuelle et réciproque : il sera reconnu mais ne reconnaîtra pas celui qui le reconnaît.]

Au prime abord, la Conscience-de-soi est Étre-pour-soi simple-ou-indivis; elle est identique-à-elle-même par l’acte-d’exclure d’elIe tout ce qui est autre [qu’elle]. Sa réalité-essentielle et son objet-chosiste absolu sont pour elle : Moi [Moi isolé de tout et opposé à tout ce qui n’est pas Moi]. Et, dans cette immédiateté, c’est-à-dire dans cet être-donné [c’est-à-dire non produit par un processus actif créateur] de son Être-pour-soi, la Conscience-de-soi est une entité-particulière-et-isolée. Ce qui, pour elle, est autre qu’elle, existe pour elle comme un objet-chosiste privé-de-réalité-essentielle, marque du caractère de l’entité-négative.

Mais [dans le cas que nous étudions] l’entité-autre est, elle aussi, une Conscience-de-soi : un individu-humain se présente à un individu-humain. Se présentant ainsi d’une-manière-immédiate, ces individus existent l’un pour l’autre dans le mode-d’être des objets-chosistes vulgaires. Ils sont des formes-concrètes autonomes, des Consciences plongées dans l’être-donné de la vie-animale. Car c’est en tant que vie-animale que s’est déterminé ici l’objet-chosiste existant-comme-un-être-donné. Ils sont des Consciences qui n’ont pas encore accompli, l’une pour l’autre, le mouvement [dialectique] de l'abstraction absolue, qui consiste dans l’acte-d’extirper tout être-donné immédiat, et dans le fait de n’être rien d’autre que l’être-donné purement négatif-ou-négateur de la conscience identique-à-elle-même.

Ou, en d’autres termes, ce sont des entités qui ne se sont pas encore manifestées l’une à l’autre en tant qu’Étre-pour-soi pur, c'est-à-dire en tant que Conscience-de-soi. [Lorsque deux « premiers » hommes s’affrontent pour la première fois, l’une ne voit dans l'autre qu’un animal, d’ailleurs dangereux et hostile, qu’il s’agit de détruire, et non pas un être conscient de soi représentant une valeur autonome.] Chacun de ces deux individus-humains est, certes, subjectivement-certain de soi-même; mais il ne l’est pas de l'autre. Et c’est pourquoi sa propre certitude-subjective de soi n'a pas encore de vérité [c’est-à-dire qu’elle ne révèle pas encore une réalité; ou en d’autres termes, — une entité objectivement, inter-subjectivement, voire universellement reconnue, donc existante et valable]. Car la vérité de sa certitude-subjective [de l’idée qu’il se fait de lui-même, de la valeur qu’il s’attribue] n’aurait pu être rien d‘autre que le fait que son propre Etre-pour-soi se soit manifesté à lui en tant qu’objet-chosiste autonome ; ou bien, ce qui est la même chose : — que l’objet-chosiste se soit manifesté à lui en tant que cette certitude-subjective pure de soi-même: [il faut donc qu’il retrouve dans la réalité extérieure, objective, l’idée intime qu’il se fait de lui-même.] Mais d’après le concept de la reconnaissance, ceci n’est possible que s’il accomplit pour l’autre (tout comme l’autre l’accomplit pour lui) l'abstraction pure en question de l’Étre-pour-soi : chacun l’accomplissant en soi-même d’une part par sa propre activité, et d’autre part par l’activité de l’autre.

[Le « premier » homme qui rencontre pour la première fois un autre homme s’attribue déjà une réalité et une valeur autonomes, absolues : on peut dire qu’il se croit être homme, qu’il a la « certitude subjective » de l’être. Mais sa certitude n’est pas encore un savoir. La valeur qu’il s’attribue peut être illusoire; l’idée qu’il se fait de lui-même peut être fausse ou folle. Pour que cette idée soit une vérité il faut qu’elle révèle une réalité objective, c’est-à-dire une entité qui vaut et existe non pas seulement pour elle-même, mais encore pour des réalités autres qu’elle. Dans le cas en question, l’homme, pour être vraiment, véritablement « homme », et se savoir tel, doit donc imposer l’idée qu’il se fait de lui-même à d’autres que lui : il doit se faire reconnaître par les autres (dans le cas limite idéal : par tous les autres). Ou bien encore : il doit transformer le monde (naturel et humain) où il n’est pas reconnu, en un monde où cette reconnaissance s’opère. Cette transformation du monde hostile à un projet humain en un monde qui est en accord avec ce projet, s’appelle « action », « activité ». Cette action — essentiellement humaine puisque humanisatrice, anthropogène — commencera par l’acte de s’imposer au « premier » autre qu’on rencontrera. Et puisque cet autre, s’il est (ou plus exactement s’il veut être, et se croit) un être humain, doit en faire autant, la « première » action anthropogène prend nécessairement la forme d’une lutte : d’une lutte à mort entre deux êtres se prétendant des hommes ; d’une lutte de pur prestige menée en vue de la « reconnaissance » par l’adversaire. En effet :]

La manifestation de l’individu-humain pris en tant qu’abstraction pure de l’Étre-pour-soi consiste dans le fait de se montrer comme étant la négation pure de son mode-d’être objectif-ou-chosiste ; ou en d’autres termes de montrer qu’être pour soi, ou être homme, c’est n’être lié à aucune existence déterminée, c’est ne pas être lié à la particularité-isolée universelle de l’existence en-tant-que-telle, c’est ne pas être lié à la vie. Cette manifestation est une activité doublée : activité de l’autre et activité par soi-même. Dans la mesure où cette activité est activité de l’autre, chacun des deux hommes poursuit la mort de l’autre. Mais dans cette activité de l’autre se trouve aussi le deuxième aspect, à savoir l’activité par soi-même : car l’activité en question implique en elle le risque de la vie propre de celui qui agit. La relation des deux Consciences-de-soi est donc déterminée de telle sorte que celles-ci s’avèrent — chacune pour soi et l’une pour l’autre — par la lutte pour la vie et la mort.

[« S’avèrent », c’est-à-dire font leurs preuves, c’est-à-dire transforment en vérité objective, ou universellement valable et reconnue, la certitude purement subjective que chacune a de sa propre valeur. La vérité est la révélation d’une réalité. Or, la réalité humaine ne se crée, ne se constitue que dans la lutte en vue de la reconnaissance et par le risque de la vie qu’elle implique. La vérité de l’homme, ou la révélation de sa réalité, présuppose donc la lutte à mort. Et c’est pourquoi] les individus-humains sont obligés d’engager cette lutte. Car ils doivent élever au rang de vérité la certitude-subjective qu’ils ont d’eux-mêmes d’exister pour soi, chacun devant le faire en l’autre et en lui-même. Et c’est uniquement par le risque de la vie que s’avère la liberté, que s’avère le fait que ce n’est pas l’être-donné [non créé par l’action consciente et volontaire], que ce n’est pas le mode-d’être immédiat [naturel, non médiatisé par l’action (négatrice du donné)] dans lequel la Conscience-de-soi se présente [dans le monde donné], que ce n’est pas le fait d’être submergé dans l’extension de la vie-animale qui sont — pour elle — la réalité-essentielle, mais qu’il n’y a au contraire rien en elle qui ne soit pas, pour elle, un élément-constitutif évanouissant. Autrement dit, c’est seulement par le risque de la vie que s’avère le fait que la Conscience-de-soi n’est rien d’autre que pur Être·pour-soi. L'individu-humain qui n’a pas osé-risquer sa vie peut, certes, être reconnu en tant qu’une personne-humaine. Mais il n’a pas atteint la vérité de ce fait d’être-reconnu en tant qu’une Conscience-de-soi autonome. Chacun donc des deux individus-humains doit avoir pour but la mort de l’autre, tout comme il risque sa propre vie. Car l’entité-autre ne vaut pas plus pour lui que lui-même. Sa réalité-essentielle [qui est sa réalité et sa dignité humaines reconnues] se manifeste à lui comme une entité-autre [comme un autre homme, qui ne le reconnaît pas, et qui est donc indépendant de lui]. Il est en dehors de soi [tant que l'autre ne l’a pas « rendu » à lui-même, en le reconnaissant, en lui révélant qu’il l’a reconnu, et en lui montant ainsi qu’il dépend de lui, qu’il n’est pas absolument autre que lui]. Il doit supprimer son être-en-dehors-de-soi. L’entité-autre [que lui] est ici une Conscience existant-comme-un-être-donné et empêtré [dans le monde naturel] d’une manière-multiple-et-variée. Or, il doit contempler son être-autre comme Être-pour-soi pur, c’est-à-dire comme négativité-négatrice absolue. [C’est dire que l’homme n’est humain que dans la mesure où il veut s’imposer à un autre homme, se faire reconnaître par lui. Au premier abord, tant qu’il n’est pas encore effectivement reconnu par l’autre, c’est cet autre qui est le but de son action, c’est de cet autre, c’est de la reconnaissance par cet autre que dépendent sa valeur et sa réalité humaines, c’est dans cet autre que se condense le sens de sa vie. Il est donc « en dehors de soi ». Mais ce sont sa propre valeur et sa propre réalité qui lui importent, et il veut les avoir en lui-même. Il doit donc supprimer son « être-autre ». C'est-à-dire qu’il doit se faire reconnaître par l’autre, avoir en lui-même la certitude d’être reconnu par un autre. Mais pour que cette reconnaissance puisse le satisfaire, il faut qu’il sache que l’autre est un être humain. Or, au prime abord, il ne voit en lui que l’aspect d’un animal. Pour savoir que cet aspect révèle une réalité humaine, il doit voir que l’autre aussi veut se faire reconnaître, et qu’il est prêt lui ausi à risquer, à « nier » sa vie animale dans une lutte pour la reconnaissance de son être-pour-soi humain. Il doit donc « provoquer » l’autre, le forcer à engager une lutte à mort de pur prestige. Et l’ayant fait, pour ne pas être tué lui-même, il est obligé de tuer l’autre. Dans ces conditions, la lutte pour la reconnaissance ne peut donc se terminer que par la mort de l’un des adversaires, — ou les deux à la fois.] Mais cet acte-de-s’avérer par la mort supprime la vérité [ou réalité objective révélée] qui était censée en ressortir ; et, par cela même, il supprime aussi la certitude-subjective de moi-même en-tant-que-telle. Car, de même que la vie-animale est la position naturelle de la Conscience, c’est-à-dire l’autonomie privée de la négativité-négatrice absolue, la mort est la négation naturelle de la Conscience, c’est-à-dire la négation privée de l’autonomie ; la négation donc, qui continue à être privée de la signification exigée de la reconnaissance. [C’est-à-dire: si les deux adversaires périssent dans la lutte, la « conscience » est supprimée complètement ; car l’homme n’est plus qu’un corps inanimé après sa mort. Et si l’un des adversaires reste en vie mais tue l’autre, il ne peut plus être reconnu par lui; le vaincu mort ne reconnaît pas la victoire du vainqueur. La certitude que le vainqueur a de son être et de sa valeur reste donc purement subjective et n’a pas ainsi de « vérité ».] Par la mort s’est constituée, il est vrai, la certitude-subjective du fait que les deux ont risqué leurs vies et que chacun l’a méprisée en lui-même et en l’autre. Mais cette certitude ne s’est pas constituée pour ceux qui ont soutenu cette lutte. Par la mort, ils suppriment leur conscience posée dans cette entité étrangère qu’est l'existence naturelle. C’est-à-dire ils se suppriment eux-mêmes. [Car l’homme n’est réel que dans la mesure où il vit dans un monde naturel. Ce monde lui est, certes, « étranger » ; il doit le « nier », le transformer, le combattre pour s’y réaliser. Mais sans ce monde, en dehors de ce monde, l’homme n’est rien.] Et ils sont supprimés en tant que points-extrêmes voulant exister pour soi ; [c’est-à-dire: consciemment, et indépendamment du reste de l’univers.] Mais par cela même disparaît du jeu des variations l’élément-constitutif essentiel, à savoir l’acte de se décomposer en points-extrêmes de déterminations opposées. Et le moyen-terme s’affaisse en une unité morte, qui est décomposée en points-extrêmes morts, seulement existant-comme-des-êtres-donnés, et non opposés [l’un à l’autre dans, par et pour une action au cours de laquelle l’un essaie de « supprimer » l’autre en se « posant » soi-même, et de se poser en supprimant l’autre.] Et les deux ne se donnent pas réciproquement l’un à l’autre et ne se reçoivent pas en retour l’un de l’autre par la conscience. Au contraire, ils ne font que se libérer mutuellement d’une-manière-indifférente, comme des choses. [Car le mort n’est plus qu’une chose inconsciente, dont le vivant se détourne avec indifférence, puisqu’il ne peut plus rien en attendre pour soi.] Leur action meurtrière est la négation abstraite. Ce n’est pas la négation [effectuée] par la conscience, qui supprime de telle façon qu’elle garde et conserve l’entité-supprimée et par cela même survit au fait-d’être-supprimée. [Cette « suppression » est « dialectique ». « Supprimer dialectiquement » veut dire : supprimer en conservant le supprimé, qui est sublimé dans et par cette suppression conservante ou cette conservation supprimante. L’entité supprimée dialectiquement est annulée dans son aspect contingent (et dénué de sens, « insensé ») d’entité naturelle donnée (« immédiate ») : mais elle est conservée dans ce qu’elle a d’essentiel (et de signifiant, de significatif) ; étant ainsi médiatisée par la négation. elle est sublimée ou élevée à un mode d’être plus « compréhensif » et compréhensible que celui de sa réalité immédiate de pure et simple donnée positive et statique, qui n’est pas le résultat d’une action créatrice, c’est-à-dire négatrice du donné. Il ne sert donc à rien à l’homme de la Lutte de tuer son adversaire. Il doit le supprimer « dialectiquement ». C’est-à-dire qu’il doit lui laisser la vie et la conscience et ne détruire que son autonomie. Il ne doit le supprimer qu’en tant qu’opposé à lui et agissant contre lui. Autrement dit, il doit l’asservir.]

Ce qui se constitue pour la Conscience-de-soi dans cette expérience [de la lutte meurtrière], c’est le fait que la vie-animale lui est tout aussi essentielle que la pure conscience-de-soi. Dans la Conscience-de-soi immédiate, [c’est-à-dire dans le « premier » homme qui n’est pas encore « médiatisé » par ce contact avec l’autre que crée la lutte,] le Moi simple-ou-indivis [de l’homme isolé] est l’objet-chosiste absolu. Mais pour nous ou en soi [c’est-à-dire pour l’auteur et le lecteur de ces lignes, qui voient l’homme tel qu’il s'est constitué définitivement à la fin de l’histoire par l’inter-action sociale accomplie,] cet objet-chosiste, c’est-à—dire le Moi, est la médiation absolue, et il a pour élément-constitutif essentiel l’autonomie qui se maintient. [C’est-à-dire : l’homme réel et véritable est le résultat de son inter-action avec les autres ; son Moi et l‘idée qu’il se fait de lui-même sont « médiatisés » par la reconnaissance obtenue en fonction de son action. Et sa véritable autonomie est celle qu’il maintient dans la réalité sociale par l’effort de cette action.] La dissolution de cette unité simple-ou-indivise [qu’est le Moi isolé] est le résultat de la première expérience [que l’homme fait lors de sa « première » lutte, encore meurtrière]. Par cette expérience sont posées : une Conscience-de-soi pure [ou « abstraite », ayant fait « abstraction » de sa vie animale par le risque de la lutte: — le vainqueur], et une Conscience qui [étant en fait un cadavre vivant: — le vaincu épargné] existe non pas purement pour soi, mais encore pour une autre Conscience [à savoir pour celle du vainqueur] ; c’est-à-dire : qui existe en tant que Conscience existant-comme-un-être-donné, ou en d’autres termes, en tant que Conscience qui existe dans la forme-concrète de la chosité. Les deux éléments-constitutifs sont essentiels : — étant donné qu’au prime abord ils sont inégaux et opposés l’un à l’autre et que leur réflexion dans l’unité n’a pas encore résulté [de leur action], ils existent comme deux formes-concrètes opposées de la Conscience. L’une est la Conscience autonome, pour laquelle c’est l’Étre-pour-soi qui est la réalité-essentielle. L’autre est la Conscience dépendante, pour laquelle la réalité-essentielle est la vie-animale, c’est-à-dire l’être-donné pour une entité-autre. Celle-là est le Maître, celle-ci — l’Esclave. [Cet Esclave est l’adversaire vaincu, qui n’est pas allé jusqu’au bout dans le risque de la vie, qui n’a pas adopté le principe des Maîtres : vaincre ou mourir. Il a accepté la vie accordée par un autre. Il dépend donc de cet autre. Il a préféré l’esclavage à la mort, et c’est pourquoi, en restant en vie, il vit en Esclave.]

Le Maître est la Conscience existant pour soi. Et il est non plus seulement le concept [abstrait] de la Conscience, mais une Conscience [réelle] existant pour soi, qui est médiatisée avec elle-même par une autre Conscience. A savoir, par une Conscience telle qu’il appartient à sa réalité-essentielle d’être synthétisée avec l’être-donné, c’est-à-dire avec la chosité en-tant-que-telle. [Cette « Conscience » est l’Esclave qui, en se solidarisant avec sa vie animale, ne fait qu’un avec le monde naturel des choses. En refusant de risquer sa vie dans une lutte de pur prestige, il ne s’élève pas au-dessus de l’animal. Il se considère donc lui-même comme tel, et c’est comme tel qu’il est considéré par le Maître. Mais l’Esclave, de son côté, reconnaît le Maître dans sa dignité et sa réalité humaines, et il se comporte en conséquence. La « certitude » du Maître est donc non pas purement subjective et « immédiate », mais objectivée et « médiatisée » par la reconnaissance d’un autre, de l’Esclave. Tandis que l’Esclave reste encore un être « immédiat », naturel, « bestial », le Maître — par sa lutte — est déjà humain, « médiatisé ». Et son comportement est par suite également « médiatisé » ou humain, tant vis-à-vis des choses que des autres hommes; ces autres n’étant d’ailleurs pour lui que des Esclaves.] Le Maître se rapporte aux deux éléments-constitutifs suivants : d’une part à une chose prise en tant que telle, c’est-à-dire à l’objet-chosiste du Désir, et — d’autre part — à la Conscience pour laquelle la chosité est l’entité-essentielle [c’est-à-dire à l’Esclave, qui par le refus du risque, se solidarise avec les choses dont il dépend. Le Maître, par contre, ne voit dans ces choses qu’un simple moyen de satisfaire son désir. Et il les détruit en le satisfaisant]. Etant donné 1° que le Maître, pris en tant que concept de la conscience-de-soi, est le rapport immédiat de l’Étre-pour-soi et 2° qu’il existe maintenant [c’est-à-dire après la victoire remportée sur l’Esclave] en même temps en tant que médiation, c’est-à-dire en tant qu’un Être-pour-soi qui n’existe pour soi que par une entité·autre, [puisque le Maître n’est Maître que par le fait d’avoir un Esclave qui le reconnaît comme Maître], le Maître se rapporte 1° d’une-manière-immédiate aux deux [c’est-à-dire à la chose et à l’Esclave], et 2° d’une-manière-médiatisée à chacun des deux par l’autre. Le Maître se rapporte d’une manière-médiatisée à l’Esclave, à savoir par l’être-donné autonome. Car c’est précisément à cet être-donné que l’Esclave est rattaché. Cet être-donné est sa chaîne, dont il n’a pas pu faire abstraction dans la lutte, où il se révéla — à cause de cela — comme dépendant, comme ayant son autonomie dans la chosité. Le Maître est par contre la puissance qui règne sur cet être-donné. Car il a révélé dans la lutte que cet être-donné ne vaut pour lui que comme une entité-négative. Étant donné que le Maître est la puissance qui règne sur cet être—donné, et que cet être-donné est la puissance qui règne sur l’Autre, [c’est-à-dire sur l’Esclave,] le Maître a — dans ce syllogisme [réel ou actif] — cet Autre sous sa domination. De-même, le Maître se rapporte d’une manière-médiatisée à la chose, à savoir par l’Esclave. Pris comme Conscience-de-soi, en-tant-que-telle, l’Esclave se rapporte lui-aussi à la chose d’une manière-négative-ou-négatrice, et il la supprime [dialectiquement]. Mais — pour lui — la chose est en même temps autonome. A cause de cela, il ne peut pas, par son acte-de-nier, venir à bout de la chose jusqu’à l'anéantissement [complet de la chose, comme le fait le Maître qui la « consomme »]. C’est-à-dire, il ne fait que la transformer-par-le-travail [: il la prépare pour la consommation, mais il ne la consomme pas lui-même]. Pour le Maître par contre, le rapport immédiat [à la chose] se constitue, par cette médiation [, c’est-à-dire par le travail de l’Esclave qui transforme la chose naturelle, la « matière première », en vue de sa consommation (par le Maître)], en tant que négation pure de l’objet-chosiste, c’est-à-dire en tant que Jouissance. [Tout l’effort étant fait par l’Esclave, le Maître n’a plus qu’à jouir de la chose que l’Esclave a préparée pour lui, et de la « nier », de la détruire, en la « consommant ». (Par exemple : il mange un mets tout préparé)]. Ce qui ne réussissait pas au Désir [,c’est-à-dire à l’homme isolé d’ « avant » la Lutte, qui se trouvait seul à seul avec la Nature et dont les désirs portaient directement sur cette Nature], réussit au Maître [, dont les désirs portent sur les choses transformées par l’Esclave]. Le Maître réussit à venir à bout de la chose et à se satisfaire dans la Jouissance. [C’est donc uniquement grâce au travail d’un autre (de son Esclave) que le Maître est libre vis-à-vis de la Nature et, par conséquent, satisfait de lui-même. Mais il n’est Maître de l’Esclave que parce qu’il s’est au préalable libéré de la (et de sa) nature en risquant sa vie dans une lutte de pur prestige, qui — en tant que telle — n’a rien de « naturel »]. Le Désir n’y réussit pas à cause de l'autonomie de la chose. Le Maître par contre, qui a introduit l’Esclave entre la chose et soi·même, ne s’unit par suite qu’à l’aspect de la dépendance de la chose, et il en jouit donc d’une-manière-pure. Quant à l’aspect de l’auto-nomie de la chose, il le laisse à l’Esclave, qui transforme-la-chose-par-le-travail.

C’est dans ces deux éléments·constitutifs que se constitue pour le Maître le fait-d’être-reconnu par une autre Conscience. Car cette dernière se pose en ces deux éléments constitutifs comme une entité non-essentielle : elle est non-essentielle d’une part dans l’acte-de-travailler la chose, et d’autre part dans la dépendance où elle se trouve vis-à-vis d’une existence déterminée. Dans les deux cas cette Conscience [servile] ne peut pas devenir maître de l’être-donné et parvenir à la négation absolue. En ceci est donc donné cet élément-constitutif de l’acte-de-reconnaître qui consiste dans le fait que l’autre Conscience se supprime elle-même en tant qu’Être-pour-soi et fait ainsi elle-même ce que l’autre Conscience fait envers elle. [C’est-à-dire : ce n’est pas seulement le Maître qui voit en l’Autre son Esclave; cet Autre se considère soi-même comme tel.] L’autre élément-constitutif de l’acte-de-reconnaître est également impliqué dans le rapport considéré; cet autre élément est le fait que cette activité de la deuxième Conscience [c’est-à-dire de la Conscience servile] est l’activité propre de la première Conscience [c’est-à-dire de celle du Maître]. Car tout ce que fait l’Esclave est, à proprement parler, une activité du Maître. [Puisque l’Esclave ne travaille que pour le Maître, que pour satisfaire les désirs du Maître et non pas les siens propres, c’est le désir du Maître qui agit dans et par l’Esclave.] Pour le Maître, l’Être-pour-soi est seul à être la réalité-essentielle. Il est la puissance négative-ou-négatrice pure, pour laquelle la chose n’est rien; et il est par conséquent, dans ce rapport de Maître et Esclave, l’activité essentielle pure. L’Esclave, par contre, est non pas activité pure, mais activité non-essentielle. Or, pour qu’il y ait une reconnaissance authentique, il aurait dû y avoir encore le troisième élément-constitutif, qui consiste en ceci que le Maître fasse aussi envers soi-même ce qu’il fait envers l’autre et que l’Esclave fasse aussi envers l’Autre ce qu’il fait envers soi-même. C’est donc une reconnaissance inégale et unilatérale qui a pris naissance par ce rapport de Maître et Esclave. [Car si le Maître traite l’Autre en Esclave, il ne se comporte pas lui-même en Esclave; et si l’Esclave traite l’Autre en Maître, il ne se comporte pas lui-même en Maître. L’Esclave ne risque pas sa vie, et le Maître est oisif.

Le rapport entre Maître et Esclave n’est donc pas une reconnaissance proprement dite. Pour le voir, analysons le rapport du point de vue du Maître. Le Maître n’est pas seul a se considérer comme Maître. L’Esclave le considère aussi comme tel. Il est donc reconnu dans sa réalité et sa dignité humaines. Mais cette reconnaissance est unilatérale, car il ne reconnaît pas à son tour la réalité et la dignité humaines de l’Esclave. Il est donc reconnu par quelqu’un qu’il ne reconnaît pas. Et c’est là l'insuffisance — et le tragique — de sa situation. Le Maître a lutté et risqué sa vie pour la reconnaissance, mais il n’a obtenu qu’une reconnaissance sans valeur pour lui. Car il ne peut être satisfait que par la reconnaissance de la part de celui qu’il reconnaît être digne de le reconnaître. L’attitude de Maître est donc une impasse existentielle. D’une part, le Maître n’est Maître que parce que son Désir a porté non pas sur une chose, mais sur un autre désir, ayant ainsi été un désir de reconnaissance. D’autre part, étant par suite devenu Maître, c’est en tant que Maître qu’il doit désirer être reconnu; et il ne peut être reconnu comme tel qu’en faisant de l’Autre son Esclave. Mais l’Esclave est pour lui un animal ou une chose. Il est donc « reconnu » par une chose. Ainsi, son Désir porte en fin de compte sur une chose, et non — comme il semblait au début — sur un Désir (humain). Le Maître a donc fait fausse route. Après la lutte qui a fait de lui un Maître, il n’est pas ce qu’il a voulu être en engageant cette lutte: un homme reconnu par un autre homme. Donc : si l’homme ne peut être satisfait que par la reconnaissance, l’homme qui se comporte en Maître ne le sera jamais. Et puisque — au début — l’homme est soit Maître, soit Esclave, l’homme satisfait sera nécessairement Esclave; ou plus exactement, celui qui a été Esclave, qui a passé par l’Esclavage, qui a « supprimé dialectiquement » sa servitude. — En effet:]

Ainsi, la Conscience non-essentielle [ou servile] est — pour le Maître — l’objet-chosiste qui constitue la vérité [ou réalité révélée] de la certitude-subjective qu’il a de soi-même, [puisqu’il ne peut se « savoir » être Maître qu’en se faisant reconnaître comme tel par l’Esclave]. Mais il est évident que cet objet-chosiste ne correspond pas à son concept. Car là où le Maître s’est accompli, il s’est constitué pour lui tout autre chose qu’une Conscience autonome, [puisqu’il est en présence d’un Esclave]; Ce n’est pas une telle Conscience autonome, mais bien au contraire une Conscience dépendante, qui existe pour lui. Il n’est donc pas subjectivement certain de l’Être-pour-soi comme d’une vérité [ou d’une réalité objective révélée]. Sa vérité est bien au contraire la Conscience non-essentielle; et l’activité non-essentielle de cette dernière. [C’est-à-dire : la « vérité » du Maître est l’Esclave ; et son Travail. En effet, les autres ne reconnaissent le Maître en tant que Maître que parce qu’il a un·Esclave; et la vie de Maître consiste dans le fait de consommer les produits du Travail servile, de vivre de et par ce Travail.]

Par suite, la vérité de la Conscience autonome est la Conscience servile. Cette dernière apparaît, il est vrai, d’abord comme existant en dehors de soi et non pas comme étant la vérité de la Conscience-de-soi, [puisque l’Esclave reconnaît la dignité humaine non pas en soi, mais dans le Maître, dont il dépend dans son existence même]. Mais de même que la Maîtrise a montré que sa réalité-essentielle est l’image-renversée-et-faussée de ce qu’elle veut être, la Servitude elle aussi — on peut le supposer — deviendra, dans son accomplissement, le contraire de ce qu’elle est d’une-manière-immédiate. En tant que Conscience refoulée en elle-même, la Servitude va pénétrer à l’intérieur d’elle-même et se renverser-et-se-fausser de façon à devenir autonomie véritable.

[L’homme intégral, absolument libre, définitivement et complètement satisfait par ce qu’il est, l’homme qui se parfait et s’achève dans et par cette satisfaction, sera l’Esclave qui a « supprimé » sa servitude. Si la Maîtrise oisive est une impasse, la Servitude laborieuse est au contraire la source de tout progrès humain, social, historique. L’Histoire est l’histoire de l’Esclave travailleur. Et pour le voir, il suffit de considérer le rapport entre Maître et Esclave (c’est-à-dire le premier résultat du « premier » contact humain, social, historique) non plus du point de vue du Maître, mais de celui de l’Esclave.]

Nous avons vu seulement ce que la Servitude est dans la relation de la Maîtrise. Mais la Servitude est, elle aussi, Conscience-de-soi. ll faut donc considérer maintenant ce qu’elle est, étant ceci en et pour elle-même. Au prime abord, c’est le Maître qui est, pour la Servitude, la réalité-essentielle. La Conscience autonome existant pour soi est donc, pour elle, la vérité [ou une réalité révélée], qui cependant, pour elle, n’existe pas encore en elle. [L’Esclave se subordonne au Maître. Il estime, il reconnaît donc la valeur et la réalité de l’ « autonomie », de la liberté humaine. Seulement, il ne la trouve pas réalisée en lui-même. Il ne la trouve que dans l’Autre. Et c’est là son avantage. Le Maître ne pouvant pas reconnaitre l’Autre qui le reconnaît, se trouve dans une impasse. L’Esclave par contre reconnaît dès le début l’Autre (le Maitre). Il lui suffira donc de s’imposer à lui, de se faire reconnaître par lui, pour que s’établisse la reconnaissance mutuelle et réciproque, qui seule peut réaliser et satisfaire l’homme pleinement et définitivement. Certes, pour qu’il en soit ainsi l’Esclave doit cesser d’être Esclave : il doit se transcender, se « supprimer » en tant qu’Esclave. Mais si le Maître n’a aucun désir — et donc aucune possibilité — de se « supprimer » en tant que Maître (puisque ceci signifierait pour lui devenir Esclave), l’Esclave a tout intérêt de cesser d’être Esclave. D’ailleurs, l’expérience de cette même lutte qui a fait de lui un Esclave le prédispose à cet acte d’auto-suppression, de négation de soi, de son Moi donné qui est un Moi servile. Certes, au prime abord, l’Esclave qui se solidarise avec son Moi donné (servile) n’a pas en soi cette « négativité ». Il ne la voit que dans le Maître, qui a réalisé la « négativité-négatrice » pure en risquant sa vie dans la lutte pour la reconnaissance.] Cependant, en fait, c’est en elle-même que la Servitude a cette vérité [ou réalité révélée] de la négativité-négatrice pure et de l’Être-pour-soi. Car elle a fait en elle-même l’expérience de cette réalité-essentielle. A savoir, cette Conscience servile a eu peur non pas pour ceci ou cela, non pas pendant tel ou tel autre moment, mais pour sa [propre] réalité-essentielle tout entière. Car elle a éprouvé l’angoisse de la mort, du Maître absolu. Dans cette angoisse, la Conscience servile a été intérieurement dissoute; elle a entièrement frémi en elle-même, et tout ce-qui-est-fixe-et-stable a tremblé en elle. Or, ce mouvement [dialectique] universel pur, cette liquéfaction absolue de tout maintien-stable, est la réalité-essentielle simple-ou-indivise de la Conscience-de-soi, la négativité-négatrice absolue, l’Être-pour-soi pur. Cet Être-pour-soi existe ainsi en cette Conscience servile. [Le Maître est figé dans sa Maîtrise. Il ne peut pas se dépasser, changer, progresser. Il doit vaincre — et devenir Maître ou se maintenir en tant que tel — ou mourir. On peut le tuer; on ne peut pas le trans-former, l’éduquer. Il a risqué sa vie pour être Maître. La Maîtrise est donc pour lui la valeur donnée suprême qu’il ne peut pas dépasser. L’Esclave par contre n’a pas voulu être Esclave. Il l’est devenu parce qu’il n’a pas voulu risquer sa vie pour être Maître. Dans l’angoisse mortelle, il a compris (sans s’en rendre compte) qu’une condition donnée, fixe et stable, serait-ce celle du Maître, ne peut pas épuiser l’existence humaine. Il a « compris » la « vanité » des conditions données de l’existence. Il n’a pas voulu se solidariser avec la condition de Maître, et il ne se solidarise pas non plus avec sa condition d’Esclave. Il n’y a rien de fixe en lui. Il est prêt au changement; dans son être même il est changement, transcendance, trans-formation, « éducation »; il est devenir historique dès son origine, dans son essence, dans son existence même. D’une part, il ne se solidarise pas avec ce qu’il est; il veut se transcender par négation de son état donné. D’autre part, il a un idéal positif à atteindre: l’idéal de l’autonomie, de l’Être-pour-soi, qu’il trouve, à l’origine même de sa servitude, incarné dans le Maître.] Cet élément-constitutif de l’Étre-pour-soi existe aussi pour la Conscience servile. Car dans le Maître, l’Étre-pour-soi est, pour elle, son objet-chosiste. [Un objet qu’elle sait être extérieur, opposé à elle, et qu’elle tend à s’approprier. L’Esclave sait ce que, c’est d’être libre. Il sait aussi qu’il ne l’est pas, et qu’il veut le devenir. Et si l'expérience de la Lutte et de son résultat prédispose l’Esclave à la transcendance, au progrès, à l’Histoire, sa vie d’Esclave travaillant au service du Maître réalise cette prédisposition.] De plus, la Conscience servile n’est pas seulement cette dissolution universelle [de tout ce qui est fixe, stable et donné], prise en-tant-que-telle : dans le service du Maître, elle accomplit cette dissolution d’une-manière-objectivement-réelle, [c’est-à-dire concrète]. Dans le service, [dans le travail forcé exécuté au service d’un autre (du Maître)] la Conscience servile supprime [dialectiquement] son attachement à l’existence naturelle dans tous les éléments-constitutifs particuliers-et-isolés; et elle élimine-par-le-travail cette existence. [Le Maître force l’Esclave à travailler. Et en travaillant, l’Esclave devient maître de la Nature. Or, il n’est devenu l’Esclave du Maître que parce que — au prime abord — il était esclave de la Nature, en se solidarisant avec elle et en se subordonnant à ses lois par l’acceptation de l’instinct de conservation. En devenant par le travail maître de la Nature, l’Esclave se libère donc de sa propre nature, de son propre instinct qui le liait à la Nature et qui faisait de lui l’Esclave du Maître. En libérant l’Esclave de la Nature, le travail le libère donc aussi de lui-même, de sa nature d’Esclave : il le libère du Maître. Dans le Monde naturel, donné, brut, l’Esclave est esclave du Maître. Dans le monde technique, transformé par son travail, il règne — ou, du moins, régnera un jour — en Maître absolu. Et cette Maîtrise qui naît du travail, de la transformation progressive du Monde donné et de l’homme donné dans ce Monde, sera tout autre chose que la Maîtrise « immédiate » du Maître. L’avenir et l’Histoire appartiennent donc non pas au Maître guerrier, qui ou bien meurt ou bien se maintient indéfiniment dans l’identité avec soi-même, mais à l’Esclave travailleur. Celui-ci, en transformant le Monde donné par son travail, transcende le donné et ce qui est déterminé en lui-même par ce donné; il se dépasse donc, en dépassant aussi le Maître qui est lié au donné qu’il laisse — ne travaillant pas — intact. Si l’angoisse de la mort incarnée pour l’Esclave dans la personne du Maître guerrier est la condition sine qua non du progrès historique, c’est uniquement le travail de l’Esclave qui le réalise et le parfait.]

Cependant, le sentiment de la puissance absolue que l’Esclave a éprouvé en-tant-que-tel dans la lutte et qu’il éprouve aussi dans les particularités du service [du Maître qu’il craint], n’est encore que la dissolution effectuée en soi. [Sans ce sentiment de la puissance, c’est-à-dire sans l’angoisse, sans la terreur inspirée par le Maître, l’homme ne serait jamais Esclave et ne pourrait, par conséquent, jamais atteindre la perfection finale. Mais cette condition « en soi », c’est-à-dire objectivement réelle et nécessaire, ne suffit pas. La perfection (qui est toujours consciente d'elle-même) ne peut être atteinte que dans et par le travail. Car ce n’est que dans et par le travail que l’homme finit par prendre conscience de la signification, de la valeur et de la nécessité de l’expérience qu’il fait en craignant le pouvoir absolu, incarné pour lui dans le Maître. Ce n’est qu’après avoir travaillé pour le Maître qu’il comprend la nécessité de la lutte entre Maître et Esclave et la valeur du risque et de l’angoisse qu’elle implique.] Ainsi, quoique l'angoisse inspirée par le Maître soit le début de la sagesse, on peut dire seulement que dans cette angoisse la Conscience existe pour elle-même; mais elle n’y est pas encore l’Être-pour-soi. [Dans l’angoisse mortelle, l’homme prend conscience de sa réalité, de la valeur qu’a pour lui le simple fait de vivre; et c’est seulement ainsi qu’il se rend compte du « sérieux » de l'existence. Mais il n’y prend pas encore conscience de son autonomie, de la valeur et du « sérieux » de sa liberté, de sa dignité humaine.] Mais par le travail la Conscience vient à elle-même. Il semblait, il est vrai, que c’est l’aspect du rapport non-essentiel à la chose qui échouait à la Conscience servante [dans le travail, c’est-à-dire] dans l’élément-constitutif qui, en elle, correspond au Désir dans la conscience du Maître; cela semblait parce que, dans cet élément, la chose conserve son indépendance. [Il semblait que, dans et par le travail, l’Esclave est asservi à la Nature, à la chose, à la « matière première », tandis que le Maître, qui se contente de consommer la chose préparée par l’Esclave et d’en jouir, est parfaitement libre vis-à-vis d’elle. Mais en fait il n’en est rien. Certes,] le Désir [du Maître] s’est réservé le pur acte-de-nier l’objet [en le consommant], et il s’est réservé — par cela même — le sentiment-de-soi-et-de-sa-dignité non-mélangé [éprouvé dans la jouissance]. Mais pour la même raison cette satisfaction n’est elle-même qu’un évanouissement; car il lui manque l’aspect objectif-ou-chosiste, c’est-à-dire le maintien-stable. [Le Maître, qui ne travaille pas, ne produit rien de stable en dehors de soi. Il détruit seulement les produits du travail de l’Esclave. Sa jouissance et sa satisfaction restent ainsi purement subjectives : elles n’intéressent que lui et ne peuvent donc être reconnues que par lui; elles n’ont pas de « vérité », de réalité objective révélée à tous. Aussi, cette « consommation », cette jouissance oisive de Maître, qui résulte de la satisfaction « immédiate » du désir, peut tout au plus procurer quelque plaisir à l’homme; elle ne peut jamais lui donner la satisfaction complète et définitive.] Le travail est par contre un Désir refoulé, un évanouissement arrêté; ou en d’autres termes, il forme-et-éduque. [Le travail trans-forme le Monde et civilise, éduque l’Homme. L’homme qui veut — ou doit — travailler, doit refouler son instinct qui le pousse à « consommer » « immédiatement » l’objet « brut ». Et l’Esclave ne peut travailler pour le Maître, c’est-à-dire pour un autre que lui, qu’en refoulant ses propres désirs. Il se transcende donc en travaillant; ou si l’on préfère, il s’éduque, il « cultive », il « sublime » ses instincts en les refoulant. D’autre part, il ne détruit pas la chose telle qu’elle est donnée. Il diffère la destruction de la chose en la trans-formant d’abord par le travail; il la prépare pour la consommation; c’est-à-dire — il la « forme ». Dans le travail, il trans-forme les choses et se transforme en même temps lui-même : il forme les choses et le Monde en se transformant, en s’éduquant soi-même; et il s’éduque, il se forme, en transformant des choses et le Monde. Ainsi,] le rapport négatif-ou-négateur avec l’objet-chosiste se constitue en une forme de cet objet et en une entité-permanente, précisément parce que, pour le travailleur, l’objet-chosiste a une autonomie. En même temps, ce moyen-terme négatif-ou-négateur, c’est-à-dire l’activité formatrice [du travail], est la particularité-isolée ou l’Étre-pour-soi pur de la Conscience. Et cet Être-pour-soi pénètre maintenant, par le travail, dans ce qui est en dehors de la Conscience, dans l’élément de la permanence. La Conscience travaillante parvient donc par là à une telle contemplation de l’être-donné autonome, qu’elle s’y contemple elle-même. [Le produit du travail est l’œuvre du travailleur. C’est la réalisation de son projet, de son idée : c’est donc lui qui s’est réalisé dans et par ce produit, et il se contemple par conséquent soi-même en le contemplant. Or, ce produit artificiel est en même temps tout aussi « autonome », tout aussi objectif, tout aussi indépendant de l’homme que la chose naturelle. C’est donc par le travail, et par le travail seulement, que l’homme se réalise objectivement en tant qu’homme. Ce n’est qu’après avoir produit un objet artificiel que l’homme est lui-même réellement et objectivement plus et autre chose qu’un être naturel; et c’est seulement dans ce produit réel et objectif qu’il prend vraiment conscience de sa réalité humaine subjective. C’est donc par le travail que l’homme est un être sur-naturel réel et conscient de sa réalité; en travaillant, il est Esprit « incarné », il est « Monde » historique, il est Histoire « objectivée ».

C’est donc le travail qui « forme-ou-éduque » l’homme à partir de l’animal. L’homme « formé-ou-éduqué », l’homme achevé et satisfait par son achèvement, est donc nécessairement non pas Maître, mais Esclave; ou du moins, celui qui a passé par la Servitude. Or il n’y a pas d’Esclave sans Maître. Le Maître est donc le catalyseur du processus historique, anthropogène. Lui-même ne participe pas activement à ce processus; mais sans lui, sans sa présence, ce processus ne serait pas possible. Car si l’histoire de l’homme est l’histoire de son travail et ce travail n’est historique, social, humain qu’à condition de s’effectuer contre l’instinct ou l’ « intérêt immédiat » du travailleur, le travail doit s’effectuer au service d’un autre, et il doit être un travail forcé, stimulé par l’angoisse de la mort. C’est ce travail, et ce travail seulement, qui libère, c’est-à-dire humanise, l’homme (l’Esclave). D'une part, ce travail crée un Monde réel objectif, qui est un Monde non-naturel, un Monde culturel, historique, humain. Et c’est dans ce Monde seulement que l’homme vie une vie essentiellement différente de celle que vit l’animal (et l’homme « primitif ») au sein de la Nature. D’autre part, ce travail affranchit l’Esclave de l’angoisse qui le liait à la Nature donnée et à sa propre nature innée d’animal. C’est par le travail effectué dans l’angoisse au service du Maître que l’Esclave se libère de l’angoisse qui l'asservissait au Maître.]

Or, l’acte-de-former [la chose par le travail] n’a pas seulement cette signification positive qui consiste dans le fait que la Conscience servante, prise en tant que pur Être-pour-soi, s’y constitue pour elle-même en une entité-existant-comme-un-être-donné, [c’est-à dire le travail est autre chose encore que l’action par laquelle l’homme crée un Monde technique essentiellement humain, qui est tout aussi réel que le Monde naturel où vit l’animal]. L’acte-de-former [la chose par le travail] a encore une signification négative-ou-négatrice dirigée contre le premier élément-constitutif de la Conscience servante, à savoir contre l’angoisse. Car dans la formation de la chose, la négativité-négatrice propre de la Conscience, c’est-à-dire son Être-pour-soi, ne se constitue pour elle en objet-chosiste [ou en Monde] que par le fait qu’elle supprime [dialectiquement] la forme opposée existant-comme-un-être-donné [naturel]. Or, cette entité-négative objective-ou-chosiste est précisément la réalité-essentielle étrangère devant laquelle la Conscience servante a tremblé. Maintenant, par contre, [dans et par le travail] cette Conscience détruit cette entité-négative étrangère. Elle se pose elle-même en tant qu’une telle entité-négative dans l’élément du maintien-stable ; et elle se constitue par là pour elle-même, elle devient une entité-existant-pour-soi. Dans le Maître, l’Ètre-pour-soi est, pour la Conscience servile, un autre Être-pour-soi; ou bien encore, l’Étre-pour-soi y existe uniquement pour elle. Dans l'angoisse, l’Étre-pour-soi existe [déjà] en elle-même. Mais dans la formation [par le travail] l’Étre-pour-soi se constitue pour elle en tant que sien propre, et elle parvient à la conscience du fait qu’elle existe elle-même en et pour soi. La forme [l’idée-projet conçu par la Conscience], par le fait d’être posée-en-dehors [de la Conscience, d'être insérée — par le travail — dans la réalité objective du Monde], ne devient pas, pour la Conscience [travaillante], une entité-autre qu’elle. Car c’est précisément cette forme qui est son Être-pour-soi pur; et, dans cette forme, cet Être-pour-soi se constitue pour elle en vérité [ou en réalité objective révélée, consciente. L’homme qui travaille reconnaît dans le Monde effectivement transformé par son travail sa propre œuvre: il s’y reconnaît soi-même; il y voit sa propre réalité humaine; il y découvre et il révèle aux autres la réalité objective de son humanité, de l’idée d’abord abstraite et purement subjective qu’il se fait de lui-même.] Par cet acte-de-se-retrouver soi-même par soi-même, la Conscience [travaillante] devient donc sens-ou-volonté propre; et elle le devient précisément dans le travail, où elle ne semblait être que sens-ou-volonté étranger. —

[L’homme n’atteint son autonomie véritable, sa liberté authentique, qu’après avoir passé par la Servitude, qu’après avoir surmonté l’angoisse de la mort par le travail effectué au service d’un autre (qui, pour lui, incarne cette angoisse). Le travail libérateur est donc nécessairement, au prime abord, le travail forcé d’un Esclave qui sert un Maître tout-puissant, détenteur de tout pouvoir réel.]

Pour cette réflexion [de la Conscience en elle-même] sont également nécessaires les deux éléments-constitutifs [suivants : premièrement celui] de l'angoisse, et [deuxièmement celui] du service en-tant-que-tel, ainsi que de la formation-éducatrice [par le travail]. Et, en même temps, les deux sont nécessaires d’une manière universelle. [D’une part,] sans la discipline du service et de l'obéissance, l'angoisse s’arrête dans le domaine-du-formel et ne se propage pas dans la réalité-objective consciente de l’existence. [Il ne suffit pas d’avoir eu peur, même d’avoir eu peur en se rendant compte du fait qu’on a eu peur de la mort. Il faut vivre en fonction de l’angoisse. Or, vivre ainsi, c’est servir quelqu’un qu’on craint, quelqu’un qui inspire ou incarne l’angoisse; c’est servir un Maître (réel, c’est-à-dire humain, ou le Maître « sublimé », — Dieu). Et servir un Maître, — c’est obéir à ses lois. Sans ce service, l’angoisse ne pourra pas transformer l'existence; et l’existence ne pourra donc jamais dépasser son état initial angoissé. C’est en servant un autre, c’est en s’extériorisant, c’est en se solidarisant avec les autres qu’on s’affranchit de la terreur asservissante qu’inspire l’idée de la mort. D’autre part,] sans la formation-éducatrice [par le travail], l'angoisse reste interne-ou-intime et muette, et la Conscience ne se constitue pas pour elle-même. [Sans le travail qui transforme le Monde objectif réel, l’homme ne peut pas se trans-former réellement soi-même. S’il change, son changement reste « intime », purement subjectif, révélé à lui seul, « muet », ne se communiquant pas aux autres. Et ce changement « interne » le met en désaccord avec le Monde qui n’a pas changé, et avec les autres, qui se solidarisent avec ce Monde non changé. Ce changement trans-forme donc l’homme en fou ou en criminel, qui sont tôt ou tard anéantis par la réalité objective naturelle et sociale. Seul le travail, en mettant finalement le Monde objectif en accord avec l’idée subjective qui le dépasse au prime abord, annule l’élément de folie et de crime qui affecte l’attitude de tout homme qui — poussé par l’angoisse — essaie de dépasser le Monde donné dont il a peur, où il se sent angoissé et où, par conséquent, il ne saurait être satisfait.]

Mais si la Conscience forme [la chose par le travail] sans avoir éprouvé l’angoisse primordiale absolue, elle n’est que sens-ou-volonté propres vains-ou-vaniteux. Car la forme ou la négativité-négatrice de cette Conscience n’est pas la négativité-négatrice en soi. Et par conséquent, son acte-de·former ne peut pas lui donner la conscience de soi comme de ce qui est la réalité-essentielle. Si la Conscience a enduré non pas l’angoisse absolue, mais seulement quelque peur, la réalité-essentielle négative-ou-négatrice est restée pour elle une entité-extérieure, et sa [propre] substance n’est pas contaminée dans toute son étendue par cette réalité-essentielle. Tous les remplissements-ou-accomplissements de la conscience naturelle de cette Conscience n’étant pas devenus vacillants, cette Conscience appartient encore — en soi — à l’être-donné déterminé. Le sens-ou-volonté propre [der eigene Sinn] est alors caprice-opiniâtre [Eigensinn] : une liberté qui séjourne encore à l’intérieur de la Servitude. La forme purecette Conscience, en réalité-essentielle. De même, considérée en tant qu’étendue sur les entités-particulières-et-isolées, cette forme n’est pas [imposée au donné par ce travail] ne peut pas se constituer, pour [une] formation-éducatrice universelle ; elle n’est pas Concept absolu. Cette forme est au contraire une habileté qui ne domine que certaines-choses, et non pas la puissance universelle et l’ensemble de la réalité-essentielle objective-ou-chosiste.

[L’homme qui n’a pas éprouvé l’angoisse de la mort ne sait pas que le Monde naturel donné lui est hostile, qu’il tend à le tuer, à l’anéantir, qu’il est essentiellement inapte à le satisfaire réellement. Cet homme reste donc au fond solidaire avec le Monde donné. Il voudra tout au plus le « réformer », c’est-à-dire en changer les détails, faire des transformations particulières sans modifier ses caractères essentiels. Cet homme agira en réformiste « habile », voire en conformiste, mais jamais en révolutionnaire véritable. Or, le Monde donné où il vit appartient au Maître (humain ou divin), et dans ce Monde il est nécessairement Esclave. Ce n’est donc pas la réforme, mais la suppression « dialectique », voire révolutionnaire du Monde qui peut le libérer, et — par suite — le satisfaire. Or, cette trans-formation révolutionnaire du Monde présuppose la « négation », la non-acceptation du Monde donné dans son ensemble. Et l’origine de cette négation absolue ne peut être que la terreur absolue inspirée par le Monde donné, ou plus exactement par ce — ou celui — qui domine ce Monde, par le Maître de ce Monde. Or, le Maître qui engendre (involontairement) le désir de la négation révolutionnaire, est le Maître de l’Esclave. L’homme ne peut donc se libérer du Monde donné qui ne le satisfait pas que si ce Monde, dans sa totalité, appartient en propre à un Maître (réel ou « sublimé »). Or, tant que le Maître vit, il est lui-même toujours asservi au Monde dont il est le Maître. Puisque le Maître ne transcende le Monde donné que dans et par le risque de sa vie, c’est uniquement sa mort qui « réalise » sa liberté. Tant qu’il vit, il n’atteint donc jamais la liberté qui l’élèverait au-dessus du Monde donné. Le Maître ne peut jamais se détacher du Monde où il vit, et si ce Monde périt, il périt avec lui. Seul l’Esclave peut transcender le Monde donné (asservi au Maître) et ne pas périr. Seul l’Esclave peut transformer le Monde qui le forme et le fixe dans la servitude, et créer un Monde formé par lui où il sera libre. Et l’Esclave n’y parvient que par le travail forcé et angoissé effectué au service du Maître. Certes, ce travail à lui seul ne le libère pas. Mais en transformant le Monde par ce travail, l’Esclave se transforme lui-même et crée ainsi les conditions objectives nouvelles, qui lui permettent de reprendre la Lutte libératrice pour la reconnaissance qu’il a au prime abord refusée par crainte de la mort. Et c’est ainsi qu’en fin de compte tout travail servile réalise non pas la volonté du Maître, mais celle — inconsciente d’abord — de l’Esclave, qui — finalement — réussit là, où le Maître — nécessairement — échoue. C’est donc bien la Conscience d’abord dépendante, servante et servile qui réalise et révèle en fin de compte l’idéal de la Conscience-de-soi autonome, et qui est ainsi sa « vérité ».]

Traduction commentée de la section A du chapitre IV de la Phénoménologie de l'Esprit, intitulée "Autonomie et dépendance de la Conscience-de-soi : Maîtrise et servitude".

Introduction à la lecture de Hegel, Alexandre Kojève, nrf, Gallimard, 1947, p11-34

Dire que l'Absolu est non seulement Substance, mais encore Sujet, c'est dire que la Totalité implique la Négativité, en plus de l'Identité. C'est dire aussi que l'être se réalise non pas seulement en tant que Nature, mais encore en tant qu'Homme. Et c'est dire enfin que l'Homme, qui ne diffère essentiellement de la Nature que dans la mesure où il est Raison (Logos) ou Discours cohérent doué d'un sens qui révèle l'être, est lui-même non pas être-donné, mais Action créatrice (= négatrice du donné). L'Homme n'est mouvement dialectique ou historique (= libre) révélant l'être par le Discours que parce qu'il vit en fonction de l'avenir, qui se présente à lui sous la forme d'un projet ou d'un "but" (Zweck) à réaliser par l'action négatrice du donné, et parce qu'il n'est lui-même réel en tant qu'Homme que dans la mesure où il se crée par cette action comme une oeuvre (Werk). (Kojève. Introduction... p 533)


Misère de la morale (Phénoménologie de l'Esprit)
http://jeanzin.fr/2006/05/20/misere-de-la-morale

Les aventures de la dialectique (Phénoménologie de l'Esprit)
http://jeanzin.fr/2006/06/11/les-aventures-de-la-dialectique

Philosophie du Droit (Hegel, Kojève, Marx)
http://jeanzin.fr/ecorevo/philo/pretapen/droits.htm

Le dogmatisme scientifique (Kojève)
http://jeanzin.fr/ecorevo/philo/pretapen/kojeve.htm

L'histoire après l'histoire (Hegel 200 ans après)
http://jeanzin.fr/2007/03/14/l-histoire-apres-l-histoire-hegel-200-ans-apres

Bréviaire hégélien
http://jeanzin.fr/ecorevo/philo/hegel/

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25 réflexions au sujet de « La revanche de l’esclave (Kojève) »

  1. J'ai pas tout lu de cette introduction, mon esprit rétif qui s’est arrêté alors que j’aurais bien voulu poursuivre, merci quand même pour ce beau cadeau, ça a fait barrage bien malgré moi , trop compliqué, ou pas l’heure, j’sais pas, mais une analogie m’est venue qui m’a amusée, je vous en fais part, cette histoire de maître et d’esclave, de connaissance et re-connaissance , de désir, de désir de désir, ça m’a fait penser à nous, à notre Trinité personnelle pourrait-on dire, celle à laquelle nous sommes soumis, une analogie avec ce qui semble être développé dans cette introduction mais je suis peut-être complètement « à côté » de la plaque vu que j’ai pas tout lu, il faudra me dire pour ceux qui ont été de bons élèves !

    Quelle serait-elle cette Trinité ?

    Le Père - Le Verbe- La Parole primordiale, notre marque, notre empreinte « personnelle » sur laquelle viendra s’inscrire nos « constantes » nécessaires afin que nous vivions,sans émotion pas de volonté, bien ou mal peu importe, il faut qu’il y ait une marque, un mètre- étalon, quelque chose mais pas rien, le rien ne permettant pas de vivre, d’ailleurs la réalité, notre réalité ne se définit-elle pas comme résistance, résistance avec l’étymon libre que je cuisine à ma sauce, res= la chose istance= se placer, quelque chose qui se place, qui s’installe, quelque chose plutôt que rien, et dès lors l’émergence de notre réalité, le sens , notre sens est inscrit, le sens c’est l’ordre dit Lacan, je crois bien qu’il a raison.Sans émotion, pas de volonté, sans volonté pas d’action sans action pas de survie, c’est donc obligatoire pour nous d’avoir une trace, je l’appelle librement le père, car le père arrive avant le fils. Le père à l‘image du maître, tant qu’à être cavalière, soyons-le complètement .

    Deuxième instance, le fils, le fils qui vient du père, qui s’inscrit dans ses pas, l’esclave en quelque sorte, car déterminé par cette première parole qui vient offrir le sens de ce qui le déterminera à son tour, une connaissance qui doit être re-connue, sans fils point de père, en revanche la première instance celle du Verbe a besoin du fils pour être reconnue, l’ex-istence du fils introduit l’ex-istence du père, mais le père peut-être là sans qu’il y ait nécessité d’un fils, il EST point .Ce qu’il percevra de son monde , le fiston, ce sera en fonction de son père, ce qu’il est , ses limites personnelles, sont déterminées par le Verbe , c’est cela qui le fera choisir ou aimer ou détester telle ou telle chose, le manque c'est-à-dire le désir , s’inscrira en vertu de ce texte primordial , qu’il aimera ou détestera, mais ce sera son mètre-étalon, qu’il le veuille ou non.C’est son inscription dans l’ordre des humains. Sa façon d’être au monde dépendra de cet ancrage, en lien avec sa réponse d’adaptation –survie, elle-même déclenchée par des forces internes, l’hérédité et l’apprentissage, les liens qui sont appris, notre système perceptif sélectionne en fonction de ces déterminismes, il n’est pas neutre, il ne voit, ne perçoit que ce qu’il a appris à voir et à percevoir.

    Et puis, cette troisième instance, celle du tiers, allez, appelons-là, Saint-Esprit, nécessaire à l’émergence d’une symbolisation de cette relation du père au fils et inversement, mais pas vraiment de l’ordre de la pensée, la pensée est parfois une vraie dis-traction, non , quelque chose de tout autre, comme un diamant, celle de l’Esprit qui viendrait enlever la gangue qui empêche de voir, un instrument , une lumière qui viendrait éclairer l’obscurité de ce lien et lui apporter le "message" dans lequel ils s’inscrivent tous les deux, et aussi le message ultime dans lequel ils baignent , ce message du désir, qui comme dit Lacan, n’est pas manque de ceci ou cela, mais manque de ce par quoi l’être ex-iste, de ce par quoi l'être est au monde. Une vision claire des rapports de maître et d'esclave et de les voir se déliter sous les feux de cette lumière c'est inscrire dès lors d'autres possibles autrement, une Création, enfin, celle qu'on attend depuis la nuit des temps, pas une redite, quelque chose de neuf, qui nait de cette tabula rasa produite par cette vérité faite, des relations dénouées, déliées, qui s'offrent à la vastitude de l'inédit, quelque chose de l'ordre de la Vérité, de l'Amour, de l'Ouverture, de la Joie, de la Liberté reconquise enfin, de la Vie dans sa pleine et vaste expression, c'est possible et c'est ce tiers qui nous permet d'ouvrir la porte, il me semble, je me suis fait plaisir, j'espère que je n'ennuierai pas trop!

    Le maître et l'esclave broyés par l'esprit purificateur en quelque sorte...

  2. Il n'y a pas de Vie dans sa pleine expression encore moins de tabula rasa, nous ne pouvons rien renier de l'histoire qui nous a faits. Il y a juste de bons moments et d'autres tragiques.

    Certes Aristote met sur le même plan les enfants, les femmes et les esclaves par rapport au maître autonome mais la reconnaissance entre un Père et un enfant, c'est la reconnaissance de leur différence, de leur hiérarchie, alors que l'enjeu de la lutte à mort pour la reconnaissance, c'est qu'elle introduit une différence entre égaux a priori.

    Rien de plus facile que d'imaginer une harmonie familiale sous l'autorité du Père alors qu'il n'y a pas d'issue au désir mimétique et à l'affrontement des enfants une fois le Père mort. Paradoxalement, le désir de reconnaissance mutuelle entre égaux doit passer par l'asservissement, la guerre et les inégalités avant de pouvoir se satisfaire à la fin de leur égale dignité, préservée à travers la fureur de l'histoire et reconnue dans son universalité (non liée au sexe, à la race ni à la nation).

    Evidemment, on n'y comprend rien si on croit qu'il y a un tiers, que l'Autre existe réellement qui donne un sens fixé onto-théologiquement. Lacan a sans doute fondé le véritable athéisme qui est celui de l'absence de l'Autre, qui n'existe pas, au coeur de l'être parlant. Il ne s'agit pas de le faire exister et de se précipiter à croire à sa présence mais bien de reconnaître son absence ! En effet, il ne suffit pas au bon dieu de ne pas exister, le problème c'est qu'il nous manque et que nous sommes confrontés à son absence, absence qu'on recouvre comme on peut avec des bouts de fétiches. Cet absence de juge suprême et d'un avenir assuré constitue pourtant notre liberté même, dans l'indécidable d'idéologies contradictoires, mais justifie aussi notre angoisse métaphysique. Toute la dialectique historique n'aurait pas de sens si elle n'était un dur apprentissage et que la vérité nous était donnée dans une figure divine. Ce qui fait que la vérité est sujet, c'est de n'avoir pas le dernier mot de l'histoire.

  3. La lettre tue, l'esprit vivifie, je me demande si ce n'est pas Saint Jean qui a dit cela...

  4. Il est impossible d'avoir des discussions philosophiques par commentaires, outre qu'il est presque toujours impossible d'avoir un dialogue philosophique et encore plus avec des croyants qui refusent les arguments rationnels, prêts à défendre becs et ongles leurs précieuses illusions. Il n'y a ainsi aucune raison de sortir cette formule de Paul (en fait Marcion) ici, sinon pour annuler ce que j'ai écrit et qui ne faisait aucune allusion à la lettre de quoi que ce soit, ni même à l'instance de la lettre dans l'inconscient ! C'est juste une forme d'insulte pour bien pensants.

    Il n'échappera à personne qu'on parle ici de "La phénoménologie de l'Esprit", et de son esprit plus que de sa lettre justement (l'écriture étant bien la faiblesse de Hegel). De plus, lorsque Paul dit cela aux Corinthiens, c'est pour dépasser la loi juive par l'amour qui en est l'esprit (ce que des rabbins avaient déjà établi). Or l'expression par laquelle l'amour achève et dépasse la loi sera justement traduite par aufhebung dans la Bible de Luther, concept central de la philosophie de Hegel ! On pourrait souligner d'ailleurs que si la Loi et la Justice correspondent à l'ère du Bélier et l'amour à l'ère du Verseau, c'est désormais la liberté qui achève l'amour (il n'y a d'amour que libre, il ne peut être commandement sans être hypocrisie).

    Le problème, c'est qu'on parle sans savoir ce qu'on dit et pas plus gêné pour autant, sûr de soi et de ses trop bonnes intentions, machine à refouler qui peut aller jusqu'à l'extase sans doute mais plonge le plus souvent dans l'univers morbide de la faute. On n'en sort pas si facilement. Il y a ici une aporie indépassable que Badiou renvoie au relativisme démocratique pour lequel tous les corps se valent. Il est d'autant plus impossible de faire taire les ignorants que ceux qui se prétendent savant le sont plus encore et qu'il n'y a rien de pire que le gouvernement des experts ou la dictature de l'idéologie.

    Irénée après Paul aura quelque raisons de rejeter le savoir délirant des gnostiques au profit de la foi et de la charité ouverts à tous mais il fermait ainsi la compréhension ésotérique (symbolique) au profit d'une conception historique des mythes et d'un réalisme du divin qui sont une véritable escroquerie pour une religion qui identifie pourtant le divin au prochain, seul Autre qui existe vraiment...

  5. Mais enfin, Jean qu'est-ce que vous êtes entrain de dire, vous comme moi ne sommes constitués que de croyances, autant vous que moi, je vous assure, donnez-lui le nom de religion ou de raison, au final, c'est toujours la même chose, c'est de croyance dont il s'agit,nous ne sommes pétris que de cela, de croyances et d'illusions, le propre d'une illusion c'est de croire qu'elle est vraie, fermer la porte au dialogue en le déclarant impossible est une réponse qui vous revient certes, mais bien insatisfaisante à mon sens, car éluder le conflit d'idée ne fait avancer personne , c'est en passant par lui au contraire que l'on peut espérer le dépasser, pour comprendre , on doit entrer dedans, et l'interroger il me semble, je me contente de penser qu'il y a un fini et un infini c'est tout,il est possible que je me trompe, mais cette pensée n'a rien d'un savoir, je n'en fais aucunement un dogme, je ne suis pas religieuse, ni ceci, ni cela, je questionne c'est tout, je juge en fonction des fruits que porte un acte ou une pensée , un événement, c'est tout, il me semble que vous m'opposez des arguments de type religieux en la toute puissance de la raison, bien sûr qu'on ne sait pas ce qu'on dit et qu'on ferait mieux de se taire mais en attendant , on a que cet instrument là, celui de la parole pour essayer de comprendre, ensuite il sera toujours temps de se taire...

  6. Toujours ce foutu scepticisme relativiste. Non, il n'y a pas que des illusions et des croyances, heureusement, et tout ne se vaut pas. Les mathématiques suffiraient à le prouver, et toutes les sciences qui consistent à vérifier et y voir de plus près. Encore une fois, ce n'est pas parce qu'on ne sait pas tout qu'on pourrait croire n'importe quoi. Le problème, c'est que les croyances et les illusions ne tombent pas du ciel, ce qui est en question c'est le désir d'illusions, c'est ce désir qui se revendique comme tel.

    Je dis un certain nombre de choses qu'on est libre de ne pas entendre. Je ne suis certainement pas indemne de toute illusion mais n'en ferais pas une revendication pour autant. J'ai été religieux dans mon enfance, donc mes réfutations ne s'adressent qu'à moi-même sans doute, à ce que je fus. On ne s'adresse pas à des inconnus, comment pourrait-on leur répondre sans les connaître. Je ne saurais avoir réponse à tout et à tous. Il ne s'agit pas de contraindre la parole mais le principe maoïste était pertinent : sans enquête pas de prise de parole ! Inapplicable bien sûr comme tout ce qui est trop logique et même si apprendre est le plus grand des plaisirs. Rien à faire pour s'en sortir sinon en faisant comme on peut, plutôt mal...

  7. Là, c'est vous qui le dites, Jean, je ne sais pas ce que c'est le scepticisme relativiste, ça n'engage donc que vous de le qualifier ainsi , bien sûr, que tout ne se vaut pas, ne me faites pas dire ce que je ne dis pas, il y a des faits qui se posent en tant que vérité "relative" du moment jusqu'à ce qu'elle soit contredite par un autre fait , on avance à petits pas, mais il y a aussi des niveaux de réalité différents et si l'on n'en tient pas compte, on ne comprend rien à rien, j'ai lu des articles de Lupasco qui me semblaient tout à fait intéressants, ceux aussi de Pauli, prix nobel de physiques, avec la participation du tiers inclus, un peu ça qui m'a fait délirer( stricto sensu, ça veut dire hors du sillon, vous devez le savoir...)on fait ce qu'on peut, je fais ce que je peux, plutôt mal sans doute aussi, mais laissons battants de porte ouverts comme dirait Breton

  8. Ne peut-on constater qu'avec Hegel- Kojeve- Marx, est toujours actif le préjugé ontologique qui fixe un horizon naturel avec en -dessous les étant animaux sans individualité, et au-dessus les êtres humains? Est-ce aussi simple? Qui connait mieux le monde animal ( un ami cultivateur bio , pas plus tard que ce matin) me dit que chez des vaches ( espèce mal classée dans la hiérarchie anthropocentriste de ce monde inférieur- généralement traitée comme marchandise à boucherie industrielle) le faible reconnaît le fort, qu' une vache en bonne santé cède naturellement sa place à sa compagne blessée arrivée plus tard qu'elle à la mare, qu'une vache plus costaude est capable de placer son corps entre deux jeunes en instance de se bagarrer... les combats pour la domination entre mâles s'arrêtent toujours avant l'issue fatale. En l'absence de langage articulé existent des postures, des signaux, qui font signe. A la lumière de nouvelles connaissances sur le vivant l'exposé de Kojeve me semble à mettre à jour. Qu 'en pensez-vous?
    Dans quelle mesure la conscience de soi, n'est-elle pas encore dépendante du vieux schéma sur la hiérarchie des êtres, hérité de l'Antiquité, ajusté par Thomas d'Aquin?

    L'homme à l'horizon du Ciel-Terre, les êtres matériels et les entités spirituelles ,etc...constituent des images bien pérennes, au même titre que des épistémologues ont constaté, dans la théorisation scientifique, le rôle des images du cristal ou de la flamme pour donner une forme plus concrète à de quasi- croyances, à réfuter ou à confirmer. Avec le langage et la conscience de soi les hommes s'entretuent. Sans langage articulé sans églises et sans royaume, sans peuple élu, l'évolution du vivant suit son cours. Qu'en pensez-vous?

  9. Ce n'est pas du tout ça, c'est rater ce que ce texte donne à penser. La différence avec l'animal, elle n'est pas donnée, elle est requise. Voir "L'homme et l'animal" :

    http://jeanzin.fr/ecorevo/grit/anim...

    Il ne s'agit pas de nier la conscience animale, ni l'individuation des corps mais de prendre la mesure de la rupture introduite par le langage et la réflexion qu'il permet en matérialisant la pensée. Le structuralisme a été décisif dans la mise en valeur des structures langagières complètement ignorées des animaux sans que ceux-ci soient dépourvu de conscience, de communication, de rivalité, d'attachement.

    Je vis plus avec les animaux qu'avec les hommes et nous sommes si proches effectivement, mais le langage et la civilisation font la différence entre l'animal et le sauvage comme entre le sauvage et le civilisé. Les vaches sont parmi les animaux les plus émouvants, les plus sociaux, les plus sensibles (il y a une histoire extraordinaire d'attachement entre un hippopotame et une vache). Il y a un chimpanzé élevé par une famille qui se prenait pour un petit homme. Mais le langage apporte autre chose, nous coupant irrémédiablement de la présence (au contraire de l'animal comme de l'eau dans l'eau disait Bataille).

    Le langage, c'est le mensonge, l'erreur (errare humanum est), le dogmatisme mais aussi la projection dans l'avenir, la conscience de la mort, le besoin de donner sens au monde et à sa vie. Nous ne sommes rien d 'autre que des parlêtres et quand on n'a plus la parole, on n'est plus rien. C'est à cause du langage qu'on peut avoir quelque chose comme une nostalgie de la vie animale et d'une évolution qui est loin d'être un conte de fée. Dans tous ces délires, on ne fait que parler, sujets du langage et de ses abstractions. C'est comme cela qu'on entre dans la dialectique historique appréhendée par Hegel d'une pensée tâtonnante qui progresse en passant d'un extrême à l'autre, sans la sûreté de l'instinct animal ciselé par la sélection "naturelle". Ce qu'il y a à penser, c'est bien le désir de désir et les difficultés de la reconnaissance mutuelle.

    Ce qui est étonnant, c'est que les dernières découvertes scientifiques sur le cerveau et la vie animale ne changent absolument rien à ce qui relève de la logique pure.

  10. En fait, j'ai le sentiment pour ma part, qu'il nous revient à nous humain doué de parole malheureusement ou heureusement, (je préférerais être une vache , j'adore les vaches) de relâcher la tension de ce moi superficiel pour être davantage en lien avec ce moi profond c'est à dire d'être en relation avec cet espace au-delà de la "persona", du masque , rejoindre cette âme animale pourrait-on presque dire , celle qui sait ce qui est bon pour nous , il faut juste lui donner la parole, en relaxant la tension "égotique" , c'est en fait ce que fait l'hypnose Ericksonnienne en modifiant le niveau de conscience, elle suspend les émotions, les jugements, etc, pour aller percuter l'inconscient qui sait lui, et de faire des chemins d'abord buissonnniers des autoroutes en accès direct ensuite avec le tréfonds de notre être , celui qui ne pense pas, qui ne parle pas, mais qui sait lui, comme si il nous revenait, à nous, de ne pas trop contrevenir à l'ordre "animal" des choses qui réside en nous, comme si notre conscience personnelle ne servait que de filtre à notre conscience universelle et apportait des limites pour nous permettre de survivre, et puis revenir à cette conscience souterraine pour retrouver le tempo . Bergson et James partagent l'opinion que le cerveau ne produit pas la pensée mais agit, pour ainsi dire, comme une soupape qui nous empêcherait de devenir trop omniscients, ils donnent alors l'exemple d'un homme qui cherche à sortir de la circulation, et disent qu'il n'est pas bon qu'il ait conscience de tout ce qui se passe dans l'univers, mieux vaut alors avoir conscience de l'autobus qui s'approche, notre cerveau rétrécit donc le champ pour que nous soyons capables de traverser la vie sans ennui majeur .
    Mais alors, pourquoi serions-nous dotés du langage, celui qui tue parfois et celui qui remplit de joie aussi, serait-ce l'issue d'une complexification naturelle et irréductible , quelle en serait la fonction? Dire que le fini manifeste l'infini, peut-être?
    Je n'arrive pas à lire le texte de Kojève, y'a résistance, je me demande quand même ce que peut bien vouloir dire désir de désir?
    Petite parenthèse, connaissez-vous Jung, Jean?Je vous parle de cela car vous employez le terme d'individuation qui recouvre chez ce dernier un sens tout à fait différent de celui de l'individualtié?

  11. Merci Jean. Autre précision souhaitée. Vous écrivez: «  la rupture introduite par le langage et la réflexion qu'il permet en matérialisant la pensée ». Il me semble que cette formulation renvoie encore un mythe d'un Eden primitif dont le Verbe nous aurait chassé? Mythe qui autrefois pouvait faire sens, mais qui manifeste mal aujourd'hui la direction de sens général de l'évolution du vivant, telle que nous la connaissons: Depuis l'assimilation des roches par des bactéries, jusqu'à l'orchestre
    symphonique interprétant la partition d'un compositeur du Xxéme siècle, il n'y a peut-être pas matérialisation d'une pensée manifestée par des signes concrets. Mais plutôt processus complexe de création continue , laissée au risque de son reflet dans les consciences individuelles? Ne conviendrait-il pas de réécrire les choses la tête en bas Comme le Pendu, figure 12 du Tarot inverse le sens de l'allégorie de la Force ( figure 11)au-desssus, et engage à lire la suite des arcanes en boustrophédon ( 1 à 11 de gauche à droite, et 11 à 22 de droite à gauche) J'ai apprécié, m'étant intéressé au tarot de Marseille, votre texte ancien sur l'astrologie. Aucune forme de production de pensée n'est à négliger,et surtout pas l'action?

  12. Il est un fait que le langage matérialise la pensée, ce qui permet d'avoir une réflexion ensuite sur ce qu'on a dit ou écrit, mais ce qui ne veut pas dire qu'il n'y a de pensée que langage. Dire tout est langage comme Dolto est une proposition religieuse, mais que nous soyons des êtres parlés plus que parlant est une évidence. Les animaux ne vivent pas dans le monde symbolique, monde des livres, des mythes et des dieux.

    L'Eden primitif est bien une création du langage tout comme la nostalgie du monde animal dont nous sommes coupés par le langage. Cela ne veut pas dire qu'il y aurait un Eden quelconque et qu'il y aurait quoique ce soit de bon à redevenir animal (ce qu'on est de toutes façons). L'effet du langage sur la pensée, sur la structure de l'acte et sur la différenciation de l'animal est quelque chose de fort précis, loin de toutes spéculations religieuses ou de concepts flous. Lire là-dessus "Fonction et champ de la parole et du langage" de Lacan.

    Rien à voir avec l'évolution. Il faut se méfier des concepts flous et trop globalisants qui tombent dans un obscurantisme confusionnel où toutes les vaches sont noires (Préface de la Phénoménologie ridiculisant Schelling). Il faut essayer d'être précis et malgré la prééminence ontologique du continu (René Thom), on ne peut nier les ruptures (catastrophes, singularités, émergences). Je renvoie là-dessus à mon texte récent "Un se divise en deux".

  13. @[Catherine|#c2411] :

    Il n'y a pas de moi profond et rien derrière le masque. Vouloir redevenir un animal n'est qu'un échauffement de la cervelle qui nous éloigne encore plus de l'animal qui voudrait être un homme ! Prétendre sortir du langage, c'est toujours baratiner, ce ne sont que des mots dépourvus de sens, mais je l'ai montré dans "le frimeur, l'idiot et le vendu", croire à des choses absurdes permet de frimer, à ses propres yeux au moins. Le langage est narcissique parce qu'il nous livre entièrement à l'autre, à l'interlocuteur qui donne sens à nos paroles et pourrait anéantir toute notre construction. L'infini aussi n'est qu'un mot, un signe sans lequel il ne peut avoir aucune existence.

    Le pourquoi du langage ne fait pas mystère de sa réussite d'accélérer l'évolution devenue technique par l'accumulation du savoir grâce à la matérialisation de la pensée. S'il renforce la communication et l'amour, il renforce aussi la haine et perturbe plutôt les relations humaines, c'est le prix à payer que nous n'avons pas choisi (c'est le péché originel).

    Personne n'est obligé, heureusement, de lire Hegel, mais alors il vaut mieux renoncer à en parler, ce n'est pas de la pensée minute mais une réflexion qui exige des années. Le désir de désir c'est à la fois le désir d'être désiré et le désir de l'objet désiré par un autre (toute la dialectique oedipienne), c'est que le message nous vient de l'Autre sous une forme inversée. Par contre, quand le manque nous manque, c'est l'angoisse. Pour donner sens à tout cela il faut lire et méditer longtemps, une compréhension trop rapide est à côté de la plaque.

    Quand je parle d'individuation je ne fais évidemment pas allusion à Jung, comme je ne parle jamais de Lupasco et de quelques autres dont non seulement la pensée est accessible car bien faible (Freud ou Hegel mal compris), mais qui font délirer pas mal de gens, effectivement, qui s'en trouvent autorisés à nous faire part de leurs fantasmes comme réalités effectives et de leurs élucubrations comme en valant bien d'autres...

    Le problème c'est que tout cela est difficile, demande du travail, du temps, et de remettre en cause ses représentations les plus "naturelles", ce qui n'est malheureusement pas accessible à tout le monde.

  14. Hors sujet, mais je ne savais pas où mettre ce lien, voilà un article de B. Maris sur le revenu d'existence :
    http://www.radiofrance.fr/franceint...

    Comme quoi l'idée fait son chemin, l'Alaska l'a adopté depuis 3 ans. Qui eut cru qu'un état des USA puisse être novateur sur ce point ?

    Même si 300 euros me parait un peu faible, à moins d'habiter loin des villes.

  15. Pour le texte de Kojève, je dois dire que je ne l'ai pas encore lu entièrement, mes aptitudes intellectuelles ne sont pas non plus au meilleur en ce moment.

    Il y a effectivement des textes denses auxquels nos accès sont limités malgré notre bonne volonté. Il faut du temps, tout comme pour aborder Hegel ou la langue allemande que j'apprends comme on apprend un nouveau logiciel. L'allemand c'est assez complexe comme langue, mais ça a une logique et beaucoup de particularités. En tous cas, pour un français c'est plus compliqué que l'anglais.

    L'administration allemande est souvent très complexe aussi...même si au bout du compte elle parvient à avoir une efficacité.

    Le plus étrange c'est que l'Allemagne, contrairement à sa réputation, a des aspects très bordéliques. Parfois, on s'y croirait chez des gitans avec tous les ennuis et le charme que ça peut avoir.

  16. C'est rude, y'a pas à dire!

    Je suis une échauffée de la cervelle, insensée, frimeuse, idiote, et vendue de surcroît, à quoi, je ne sais pas, mais en tout cas, pas à votre ordre conceptuel.

    Je me fais "mousser" à mes propres yeux histoire de justifier mon existence, je suis dotée d'une pensée kleenex, embringuée dans un délire mystico-j'sais pas quoi, bref, j'ai ma place à l'asile, il me semble d'ailleurs que vous parlez de délire, ça tombe bien, j'y travaille à l'asile , y'a donc pas loin à aller.

    Cher Jean, vous m'amusez, autant de véhémence, il me semble que ça en dit plus sur vous que sur moi, ces diatribes ne vous rappellent-elles pas certains procès?

    Mais bon, il vous sera beaucoup pardonné, je pense que vous n'avez pas compris certaines choses, et que cette lumière qui semble être le seul but de l'existence à en croire quelqu'un comme Jung, ne vous a pas encore éclairée, et que vous êtes encore dans l'obscurité, j'aimerais bien être la brèche qui vous permette de vous interroger, et oui, je suis aussi une optimiste, ne m'en veuillez pas.

    Quand même, vous êtes rudement péremptoire, d'un revers de mot, vous balayez x siècles de sagesse, les taoïstes, les soufis, etc, etc, tous au rencart , pas de moi profond rien derrière le masque, jamais vu encore quelqu'un d'aussi tranché, vous êtes donc un Dieu Jean pour savoir de quoi il en retourne sans même douter.

    Il ne s'agit aucunement de redevenir un animal, ce n'est pas ce que j'ai dit, nous sommes "homme" et jamais nous ne serons animaux car nous sommes dotés du langage, mais pour être humanisés nous avons besoin des autres, nous les intériorisons, c'est notre processus, notre modus operandi, c'est une nécessité, sinon, nous serions à l'image des enfants-loup décrits par certains auteurs, ces autres intériorisés sont donc une étape de notre humanisation que nous ne saurions sauter, c'est une étape indispensable, elle nous permet la connaissance, en revanche, ce qui nous revient ensuite c'est de nous débarrasser de ces oripeaux quand ils ne sont plus nécessaires, arriver à ce rien dont nous parlions dans les précédents messages pour arriver peut-être parfois à une possible présence plus présente car moins de l'ordre de la répétition, plus créative car neuve de l'ouverture et de la vastitude qui s'offrent à nous, c'est de cela dont je parlais, et qui est repris dans l'aphorisme de Lao-Tseu " la liberté commence là où la connaissance s'achève" en tout cas, moi, je le comprends comme ça, il ne s'agit donc de rien d'autre et rien d'inédit à cela, Bergson, James,Huxley , Jung, law, Eckart, etc, etc, en ont parlé mais peut-être pas d'une façon assez complexe pour vous , car il semblerait à vous entendre que ce soit un critère de recevabilité, comme si il y avait un rapport Jean, franchement, vous croyez ce que vous dites, gagner en simplicité, c'est un vrai travail, acharné , difficile , rien de plus simple que de complexifier, en revanche rien de plus difficile que de rendre quelque chose de complexe en mots simples.Mais bon, ça reste bien sûr une opinion, et on n'est pas obligé d'être d'accord.

    A propos de Lacan, je le trouve fascinant au sens où il l’entend de la fascination justement, ce ré-agrégement des images en un point.

    J’ai tenté de lire ses écrits il y a bien longtemps, et je n’ai rien compris, mais ils étaient en moi ses écrits, au travers d’une multitude d’images, d’impressions diffuses, sans que je ne puisse rien en faire et surtout sans le savoir vraiment, et peu à peu, au fil des expériences de vie, professionnelle ou autre brusquement, ça m’est apparu.

    Je me souviens par exemple, de cette expérience particulière dans un centre où l’on soigne les maladies neuro-dégénératives, type Alzheimer, etc., je rentre dans une chambre où se repose un monsieur de 53 ans, atteint de cette vacherie de démence, sa maman est auprès de lui, elle a visiblement besoin de parler, elle me raconte sa vie, martelée par une longue succession de maladies de ses proches, et elle de garde-malade de fait.

    Ses parents, son fils aîné, son mari et maintenant ERWIN, ce fils dément, et ce qui me stupéfie c’est son allant à cette dame, cette espèce de force vitale qui émerge malgré toutes ses détresses accumulées, et son âge aussi, pas loin de 78 ans, et je me dis, c’est pas possible, comment peut-on faire pour tenir le coup après tout ça.

    En revenant chez moi , forcément j’y pensais à cette dame, et c’est alors que cette idée du désir, selon Lacan , non pas comme manque de ceci ou manque de cela, mais manque de CE PAR QUOI l’être EX- iste, DE CE PAR QUOI IL EST au monde, m’est apparue comme une évidence, peut-être cette dame, s’était-elle “réalisée” , avait-elle ” justifié” son manque-à-être par cette fonction de garde-malade, sa façon à elle bien particulière d’être au monde, ça parait forcément tiré par les cheveux et pourtant, sa vitalité et sa force disent quelque chose, en tout cas j’ai lu cette situation comme cela, non pas qu’elle ait voulu cela, être cette garde-malade, mais les circonstances malheureuses de la vie ne lui ont pas permis de se réaliser autrement.

    Si elle avait été accablée, je pense que jamais cette idée ne me serait venue.

    Maintenant me direz-vous, c’est peut-être une façon à moi, de me réaliser, de me “justifier”, en tout cas, ce jour-là, c’est bien à Lacan que j’ai pensé et même si je me trompe sur la lecture de l’événement, j’ai compris, je crois, ce qu’il voulait dire du désir , un concept qui s’incarnait en quelque sorte.

    Que les Lacaniens ne me maudissent pas trop pour cette incursion sauvage et cavalière.

    Bref, petit clin d'oeil pour vous dire que le temps et la patience, je connais, je ne vais pas parler de Lupasco, ni de Pauli, ni des autres, ceux que ça intéresse iront voir et les autres non, tant pis, pour ce qui est de se taire c'est un peu comme si vous interdisiez à un enfant qui apprend à marcher de tâtonner, il faudrait savoir marcher tout de suite, les professeurs ont autant à apprendre des élèves que l'inverse si l'on n'a pas compris cela, on a rien compris il me semble, vous me faites penser à Gentis qui parlait de certains psys qui à l'écoute de certains psychotiques dont le discours forcément était hors du sillon n'avaient pas compris tout ce que ça pouvait leur apporter à eux,ils n'étaient pas à la hauteur de ce qu'ils recevaient , de cela, ils n'en n'avaient pas conscience, tout imbus de leur prééminence docte et fermé.

    Peut-être me pensez-vous dans la mouvance new-age, et c'est peut-être ça qui vous énerve, moi ces gens-là, ils m'énervent au plus haut point, mais je ne suis pas new-age, bien au contraire, sur le champ social, je suis une radicale, je déteste les ré-formistes , ré-former c'est un peu comme dit un auteur dont j'ai oublié le nom, comme si on voulait changer les conditions de vie à l'intérieur de la prison, moi, je crois que c'est la prison qu'il faut faire disparaître, vous voyez, je suis à mille lieues de ces gens-là, mais je me rends compte que ce n'est pas prêt de changer si des gens de votre qualité qui s'intéressent à de multiples disciplines restent coincer dans des a priori stériles et paralysants au total, un peu comme la scolastique moyen-âgeuse , la révolution, c'est pas pour demain, ce sera pour dans une autre vie je le crains, bonne continuation à vous, j'aurais eu encore des tas de choses à dire sur le fameux tiers dont vous disiez ne pas être utile
    et même empêcher la compréhension, je pourrais vous apporter une autre vision, mais je ne vais pas me fatiguer davantage, je ne sais même pas si ce serait lu, assouplissez-vous , c'est nécessaire à mon avis, je pars.

  17. catherine,

    vous mettez pas en boule, l'hypnose dont vous parlez correspond à celle de François Roustang, ex lacanien. Les résultats de cette hypnose ne sont toujours pas très clairs, même si Roustang a produit des textes séduisant que certains ont rapproché du Zen.

    Le new age est une aspiration, un désir, mais ça me semble être de l'ordre de la vache paisible dans son pré alors qu'il y a des incendies actuels ou à venir.

    J'ai beaucoup côtoyé les vaches que je trouve en général très sympathiques sauf quand elles s'énervent et chargent, pourtant je ne suis pas végétarien.

  18. Je ne suis pas quelqu'un d'aimable et je ne cherche pas à me faire bien voir mais à apporter des éléments de réflexion qu'on ne trouve pas ailleurs mais c'est rude oui de parler avec une personne qui ne veut rien entendre et sous couvert d'ouverture répète toujours la même chose et prétend parler sur des sujets qu'elle n'a pas pris la peine de travailler, voulant absolument que son opinion vaille la mienne sur n'importe quel sujet, à vouloir apprendre le piano à un pianiste et le violon à un violoniste ! Parler de son expérience est toujours intéressant mais vouloir me faire la leçon avec des bêtises rabâchées est très énervant.

    C'est bien embêtant mais malgré tous mes efforts pour les rendre accessibles ce n'est pas de ma faute si Hegel est illisible et Lacan incompréhensible au premier abord, pas de ma faute si les mathématiques sont difficiles, et la physique, et la langue allemande, et Lao Tseu aussi. Car Lao Tseu, ou le Bouddhisme Zen qui en est issu ("l'éveil, c'est qu'il n'y a pas d'éveil"), ce n'est certes pas rien : la voie qu'on croit être la voie n'est pas la voie ! Là aussi, il faut du temps pour comprendre, là aussi on n'arrive pas à dire ce qu'il faudrait pour que tout le monde comprenne, là aussi il y a un discours exotérique superstitieux, des contes pour les enfants, et un savoir ésotérique qui n'est accessible qu'à quelques uns, hélas.

    Car, effectivement, c'est très grave d'être "une échauffée de la cervelle, insensée, frimeuse, idiote, dotée d'une pensée kleenex, et qui se fait "mousser" pour justifier son existence" puisque c'est notre condition humaine commune dont il est très difficile de s'extirper et seulement ponctuellement. L'histoire l'illustre abondamment, notre rationalité est limitée et d'abord par nos désirs et nos idéalisations. Plutôt que de vous persuader que c'est vous qui avez la petite lumière et moi qui suis coincé dans ma scolastique et mes a priori, essayez l'éventualité où j'aurais étudié les choses de plus près et que c'est vous qui divaguez. Bien sûr, je blague, je sais bien que c'est impossible, pensez donc ce que vous voulez si cela vous chante...

    Je remarque quand même le paradoxe que ceux qui croient dogmatiquement à toutes sortes de chimères non seulement refusent absolument de les mettre en doute mais vous accusent de dogmatisme et de ne pas être accessible au doute alors qu'eux se présentent comme cultivant le doute, ce qui veut dire pour eux croire dur comme fer à ce qui n'existe pas et à ce que racontent des illuminés qui auraient raison on ne sait pourquoi. C'est une attitude typique des croyants qui font de leurs relatifs moments de doute (de conscience de l'absurdité de ces croyances et de leur inexistence patente ou simple ignorance de combien d'anges tiennent sur une tête d'épingle!) la preuve même de la vérité de leurs croyances (Credo quia absurdum).

    Le pire, c'est le côté missionnaire "ouvert au dialogue" mais qui ne veut que vous refiler sa camelote. C'est du même tonneau que les partisans du Grit favorables à la transformation personnelle et, soi-disant, aux désaccords féconds mais qui sont incapables d'entendre quoi que ce soit et ne bougent pas d'un pouce par rapport aux critiques, démontrant là aussi qu'il n'y a pas de dialogue et que la prétendue ouverture à l'autre n'est que la volonté de sa captation et de le rendre semblable à soi. C'est tout l'édifice d'Habermas qui s'écroule ainsi.

    Bien sûr, cela veut dire qu'on n'en est pas indemne soi-même. Nous sommes frères, mais quand même mal partis (et sans aucun remède) !

  19. @[olaf|#c2416] : Bernard Maris est effectivement assez proche de mes positions et l'un de mes meilleurs soutiens (voir le tome 2 de son antimanuel d'économie). Le commentaire aurait mieux été placé dans l'article sur l'auto-entrepreneur mais je me méfie d'un revenu d'existence trop bas et comme mesure isolée.

    Pour l'Allemagne, c'est pour Hegel le pays de la liberté, celui des germains qui défendent jalousement leur indépendance, ce qui nous étonne avec le militarisme prussien et les nazis mais ils avaient les écoles les plus libres malgré tout et, pour les Allemands, il semble que la liberté privée se paie du conformisme social ?

  20. J'avais lu un article de Husson sur l'enfant allemand roi, ça m'a paru bien vu.
    Une sorte d'éden à venir.

    http://m.marianne2.fr/act...

    D'autre part, les allemands me paraissent en général très relax, il peut y avoir le feu ou un cataclysme, ils restent souvent d'un calme presque incroyable. Est ce issu de ce qu'ils ont subi pendant la seconde guerre mondiale, pendant laquelle le peuple s'est fait laminer par les avions alliés ?

    Il faut avoir vu leurs villes, ex musées en plein air, reconstruites après guerre pour comprendre le choc.

    Les allemands gardent un souvenir coupable de cette période, j'évite d'en parler, on sent que la plaie est encore sensible.

    Paradoxalement, il y a de l'organisation et une méfiance de l'organisation chez eux, comme si ça leur rappelait trop le militarisme naziste ou la Prusse. J'y trouve beaucoup de contrastes.

    Ce qui apparait, c'est qu'ils sont très fonceurs, dans l'ordre ou le désordre, ils avancent collectivement., très lentement mais aussi très vite parfois. Le collectif, ça parait toujours d'une grande importance ici, même si ils ne sont pas dupes de tout.

    Le conformisme apparent est la façade permettant une liberté sous-jacente qu'ils ne se privent pas d'exercer.

    Ils sont bien plus roublards qu'on ne le croirait. Ils m'en apprennent tous les jours.

    Disons que mes idées préconçues sur ce pays je les ai beaucoup révisées depuis mon arrivée.

    Ceci dit, ils sont agréables à fréquenter, ne s'énervent pratiquement jamais, sont très posés, ont des explications longues détaillées et exhaustives, le contraire de moi qui suis très, trop, méditerranéen tout comptes faits, je ne m'en vante pas du tout, je trouve que c'est même un handicap dont je ne vois pas comment me débarrasser.

  21. Bien sûr, rien de vivant ne peut échapper à l'évolution mais on ne peut assimiler le cerveau au langage, pas plus qu'on ne peut l'identifier aux mathématiques.

    Lorsque je disais "rien à voir avec l'évolution", c'était à propos des effets du langage sur la pensée, apportant totalité et division du côté de l'énoncé et mettant en cause l'existence, retour de l'énoncé sur l'énonciation. Bien sûr, dès le moment où c'est une stratégie gagnante et donc sélectionnée naturellement, on peut dire que c'est conforme à l'évolution, sauf que c'est plutôt en prendre le relais avec des lois différentes et une efficacité décuplée. J'essaie de montrer dans "un se divise en deux" qu'il y a opposition et non continuité entre les différentes phases de l'évolution. Il ne faut pas évacuer la contradiction de l'histoire.

    Il est certain que l'homme est artificiel depuis l'origine, son évolution étant une évolution technique, et que les hommes se sont toujours définis en opposition à l'animal, jusqu'à se vouloir d'essence divine et risquer sa vie pour des idées.

    Il est certain aussi que le cyborg fait peur, l'homme amélioré ou augmenté mais je crains d'en être déjà un...

    La question de la chair est bien abordée par Jean-Luc Marion dans sa Phénoménologie de l'amour :
    http://jeanzin.fr/ecorevo/psy/mario...

    Il y a le tremblement de la chair, mais ce n'est pas aussi matériel qu'on le croit et déjà entièrement information comme tout vivant même si on préfère la chaleur animale et la douceur de la fourrure à la froideur du métal ou même du plastique.

    Il faut très certainement préserver les contacts charnels tout comme le contact avec la nature, mais quand on fait des mathématiques, on ne pense pas avec son corps qui certes intervient le plus souvent par ses émotions qui nous orientent vers l'action mais il y a aussi des effets de langage qui ne sont pas d'origine matérielle mais symboliques ou formels. Le langage est immatériel, c'est un incorporel, cela n'empêche pas qu'il s'incarne toujours dans des corps et n'a de sens qu'à travers les pulsions biologiques. Le fait que le langage, l'information, le numérique ne soient pas corporels pose effectivement depuis toujours de multiples problèmes, du monde des morts au téléchargement, mais c'est à ça qu'on a affaire et au risque qui va avec.

    Je suis peut-être trop coulant sur le cyborg car je n'y crois pas vraiment, du moins pas tellement au-delà de ce que nous sommes déjà car on ne peut changer l'essentiel. Ce qu'on gagne d'un côté, on le perd de l'autre mais on ne perd pas notre humanité, jamais. Mon guide, là-dessus, c'est d'admettre que des extra-terrestres ne partageant aucun gène avec nous, feraient malgré tout partie de notre humanité dès lors qu'ils nous parlent.

  22. re.commentire 12
    Rien à voir avec l'évolution? La cognition est mécaniquement liée au fonctionnement du cerveau, et le cerveau est lui-meme une construction de l'évolution biologique;
    Le développement des dendrites abonde en liaison avec l'acquisition du langage chez le jeune enfant. Le langage se greffe donc sur l'évolution. C'est trivial, mais ce qui m'inquiète c'est la difficulté à ne pas postuler une coupure entre l'animal humain et un parlêtre , Surtout lorsqu'il est en passe de se faire cyborg.
    Car les opérations cognitives sont ontologiquement conduites
    par une chaire pensante sensible: lorsqu'on pense on ne fait pas autre chose que peser, quand on explique on ne fait pas autre chose que déplier, lorsqu'on juge on continue de trancher. Les mots eux-mêmes qui soutiennent les propositions
    abstraites de toute cognition témoignent encore ( ne pas l'oublier!) d'une origine charnelle, matérielle de la pensée . Qu"en pensez-vous?

  23. J'ai quand même fini de lire le texte de Kojève, probablement de façon improbable.

    Il faudrait que je le relise plusieurs fois, le style est difficile, les négations de négations...

    Ce que je crois pouvoir en dire, un texte de plus de 60 ans sans doute, c'est que je me sens esclave de plus en plus, il m'a fallu du temps pour m'en rendre compte, de la réflexion et des coups aussi.

    Sauf que je crois que l'on m'a considéré aussi comme ( petit) maitre parfois, ce qui m'a toujours assez ennuyé, on m'a aussi voulu être maitre, on nous veut maitre. Des maitres au sens de Kojève, je pense que ça existe, je n'en suis pas vraiment. En revanche, on, peut être à la fois esclave et maitre. Petit chef.La promesse de tout maitre réel c'est de nous promettre d'être à notre tour maitre, une pyramide de Ponzi. J'ai toujours eu du mal sur ce point, ça coince quelque part. Un reliquat de morale, d'éthique, de logique, je ne sais pas.

  24. C'est drôle car je me retrouve tout-à-fait là. J'ai presque tout le temps été mis en position de maître et m'y suis toujours dérobé (il faut être brusque effectivement pour cela!). Je me suis toujours considéré du côté des esclaves, des perdants, des dominés, même quand je dirigeais ma petite entreprise d'informatique industrielle. A l'opposé du snobisme nietzschéen, c'est ce qui m'opposait le plus au côté aristocrate de Debord. Je me sens plus proche de Rimbaud, du "mauvais sang" de la plus basse extraction, que du "Comte" de Lautréamont. Je méprise les maîtres et suis ému par la souffrance humaine. Ce n'est pas ce qui fait réussir dans la vie mais donne un point de vu plus juste de notre condition.

    J'ajoute qu'il peut y avoir ici un effet générationnel car je suis de la toute fin du baby boom et de la génération 68, ce qui veut dire que j'étais souvent le plus jeune, à l'Ecole Freudienne de Paris notamment, mais plus généralement dans les réunions politiques ou autres. Cela faisait que je n'étais pas au niveau des autres et ne me sentais pas autorisé à intervenir, sauf si on me le demandait expressément. En dehors de mes camarades de classe, j'ai mis longtemps avant de prendre la parole et pour moi, les maîtres, c'étaient les vieux, voire simplement les grands ! C'est pour cela aussi que devenir vieux, ça fait drôle et qu'il est de plus en plus difficile de ne pas être le maître de quelqu'un...

  25. Nietzsche m'avait enthousiasmé, mais pas très longtemps en fait, mon côté un peu gris et pragmatique même si j'apprécie ses flamboyances comme on pourrait apprécier celles d'une toile.

    68 j'étais gamin, je l'ai vécu indirectement en voyant la jubilation des plus grands comme ma celle de ma sœur ainée.

    Ca laisse une nostalgie de voir que beaucoup d'émulation a aboutit à un monde qui n'a pas tellement évolué au cours des dernières décennies.

    On est le produit de l'histoire, de sa propre petite histoire également sur laquelle on avance ou dérive comme sur une planche à roulette.

    Etant le petit dernier d'une famille nombreuse, je considérait que les autres en savaient plus que moi, ça n'était pas faux, mais je savais aussi quelque chose.

    Déjà enfant, on voit à quel point on nous place à un endroit et que cet endroit n'est pas de fait la place qui nous convient. Les malentendus font souvent la loi.

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