Le fait que toutes les populations en dehors d'Afrique descendent d'un petit nombre de Sapiens originaires des plateaux iraniens a de quoi étonner, ayant pu faire croire qu'ils étaient exceptionnels et représentaient une rupture dans l'évolution. Or, c'est tout le contraire que vient d'établir la dernière synthèse sur l'apparition des comportements "modernes", qui met en évidence le caractère introuvable d'une révolution humaine fondatrice, ou plutôt leur multiplicité et l'impossibilité de leur assigner une origine unique alors qu'on assiste à une mosaïque de comportements modernes apparaissant ici ou là, puis pouvant disparaître au fil des changements climatiques. L'auteur de l'article, Groucutt, soutient que l'évolution humaine a suivi un chemin long et inégal : les traits souvent qualifiés de "modernes" y sont apparus graduellement, à différentes époques et différents endroits, et non à la suite d'un événement exceptionnel unique, la modernité anatomique et comportementale s'étant développée régionalement de façon variable et graduelle. Il insiste aussi sur le fait que raconter cette évolution à partir d'une seule catégorie de données génétiques (et a fortiori avec un seul type de marqueur génétique) donne une image systématiquement appauvrie de la réalité.
Il faut le répéter à chaque fois, la rareté des traces sur lesquelles se reconstruit notre préhistoire rend plus manifeste ce qu'on peut appeler les "erreurs de débutants", concluant trop vite, et qui sont partie prenante de tout apprentissage, les Intelligences Artificielles n'ayant pas de raisons d'y échapper. Comme presque toujours, plus on en sait et plus les processus apparaissent complexes, multiples, très éloignés de la représentation simpliste qu'on s'en avait faite spontanément, sans y penser - mais ce qui rend de plus en plus difficile d'en faire un récit lisible.
On va essayer quand même de rendre compte, à la lumière des dernières découvertes, de cette évolution qui ne s'arrête jamais à partir de la cohabitation avec Néandertal, pour déconstruire les premières évidences de la sortie d'Afrique, ainsi que dans la formation tardive de notre cerveau. A chaque fois, on est obligé, en effet, d'abandonner l'idée d'un supposé développement interne plus ou moins miraculeux, d'une race ou d'un peuple élu, quand les causes de l'évolution sont comme toujours extérieures, résultant de la pression du milieu.
- La sortie d'Afrique
Il ne s'agit pas de prétendre que les proto-eurasiens n'avaient aucune spécificité, ni aucun avantage décisif pour supplanter complètement les sorties d'Afrique précédentes, mais il faut être précis. Il y a bien des mutations génétiques impliquées, mais surtout une nouvelle diminution de la testostérone qui n'est cependant que la continuation d'une évolution plus ancienne des Sapiens et qui continuera ensuite, résultant d'une dialectique avec la taille des tribus.
Sinon, le fait que des Néandertaliens, descendus jusqu'au Levant autour de 60 000 ans, ont pu transmettre un peu de leur ADN à nos ancêtres a certainement été déterminant pour l'adaptation au froid mais plus encore sans doute par le partage d'expérience. En tout cas, aux dernières nouvelles, une grotte du bord de mer, à la frontière de la Turquie et de la Syrie (Üçağızlı), témoigne à la fois d'une durée de 20 000 ans pour cette cohabitation mais surtout du fait que les deux espèces partageaient les mêmes techniques et modes de vie, ce qui montre qu'il n'y avait pas un différentiel cognitif si sensible, ni une domination évidente de l'une par l'autre.
Les différences principales qu'on peut évoquer sont, justement, le niveau de testostérone, qui limite la taille des tribus néandertaliennes, et une enfance plus courte, ainsi que, de façon plus hypothétique, le langage narratif (mythique) qui semble absent chez eux. Ils ont dû apprendre assez vite à s'en servir au contact de Sapiens mais peut-être pas jusqu'à constituer leur propre culture et s'organiser en fonction ? Une théorie évolutionniste prétend que, pour parler, il faut y trouver intérêt, que la situation le rende indispensable - ce que des milliers d'années auraient dû faire, mais seulement ponctuellement ? Il est à noter que si l'hybridation a pu nous apporter quelques adaptations immunitaires précieuses pour le climat européen, le système immunitaire des Néandertaliens n'était pas, lui, assez résistant pour les climats chauds, bien plus exposé à toutes sortes de maladies mais, ce qu'il faut souligner, c'est que tous ces désavantages ne leur ont pas été fatals pour autant pendant plus de 20 000 ans !
Les futurs Eurasiatiques ne viendraient pas cependant de ces Sapiens de la côte avec lesquels ils étaient apparentés mais d'un autre groupe plus restreint ayant migré sur les plateaux d'Iran, plus froids et arides, où cette longue période de 20 000 ans leur aura permis de s'adapter au froid, sans doute un facteur décisif pour la suite. On peut supposer que cela leur a permis notamment d'acquérir la bien plus grande maîtrise du feu des Néandertaliens qui avaient devancé Sapiens depuis très longtemps sur ce point vital pendant les glaciations (Sapiens avait déjà une bonne maîtrise du feu à cette époque mais, par exemple, Néandertal utilisait des sortes de briquets plus efficaces).
Aussi important que les comportements modernes de cette petite population et des capacités adaptatives acquises à cette période, il faut compter les circonstances climatiques et géographiques de son expansion. La vague "décisive" (~55 000 ans), constituée des survivants de l'hiver volcanique, aurait bénéficié d'une fenêtre climatique particulièrement favorable (fin du stade isotopique 4 à partir de 60 000 ans), un réchauffement progressif ouvrant les couloirs de dispersion et permettant d'atteindre une taille de population suffisante pour ne pas disparaître lors des goulots d'étranglement successifs. Par contre, les oscillations climatiques ultérieures, notamment l'événement de Heinrich 4 (~38 000 ans) puis le maximum glaciaire (~21 000 ans) auront découragé de nouvelles migrations depuis le Levant d'autant plus que le terrain était déjà occupé désormais. La fenêtre d'opportunité était assez étroite : réchauffements très intenses vers ~ 55 000 ans (GI 14) et vers ~ 45 000 (GI 12) qui ouvrent les corridors depuis l'Afrique, alors que Heinrich 4 referme ensuite le système en consolidant l'avantage démographique des Sapiens déjà établis.
Le schéma évolutionniste de cette sortie d'Afrique peut être résumé à un enrichissement, au contact de Néandertal, de Sapiens aux comportements déjà "modernes", puis une période de sélection et d'adaptation sous la pression du milieu, aggravée par l'hiver volcanique du mont Toba, puis des conditions plus favorables avec une période de réchauffement permettant le passage en Europe et une expansion de la population sapiens, avant un nouveau refroidissement mettant un terme à l'émigration des populations du Levant. Comme souvent dans l'évolution on a donc la combinaison d'une épreuve sélective diminuant la population avant la croissance de la population survivante et un effet verrou.
Il y a un point délicat, c'est qu'il faut supposer que cette première colonisation a pu atteindre une taille critique suffisante pour diffuser sa "culture moderne" dans le reste du monde ce qui semble difficile à croire pour les premiers Australiens notamment. Cela ne semble pas coller avec les données génétiques nous faisant descendre d'une très petite population inférieure à 15 000 rescapés de l'hiver volcanique et ne laissant qu'un petit groupe fondateur de 2 500 individus atteindre l'Europe et conquérir le monde ! Cependant, cette "taille effective" laissée dans l'ADN ne correspond pas du tout à la taille réelle des populations et seulement à celle des reproducteurs dont la descendance est parvenue jusqu'à nous. Le nombre réel est impossible à reconstituer vraiment mais pourrait être plutôt de l'ordre de 50 000 individus en plusieurs groupes et à différentes périodes. Il reste bien des questions.
- Cerveau
Ce récit reste fragile, mais, non seulement il n'y a pas une origine situable d'une révolution humaine nous ayant fait passer soudain de l'animalité simiesque à notre humanité actuelle, une mutation génétique quasi miraculeuse suivie de conditions très favorables de reproduction (comme le suggère Yuval Noah Harari entre autres), mais c'est tout le contraire, une évolution cumulative sur le long terme sous la pression extérieure et qui ne s'est pas arrêtée depuis puisque le cerveau notamment a continué d'évoluer, prenant une forme globulaire depuis 200 000 ans mais qui ne s'est stabilisée que vers 30 000 ans avant de rétrécir ensuite.
Si sa forme globulaire et son architecture n'ont plus changé, notre cerveau est plus court, plus bas, comprimé au niveau des lobes frontaux et occipitaux mais alors que les lobes temporaux et surtout le cervelet se sont élargis par rapport à nos prédécesseurs, le volume global du cerveau est 15 % plus petit que celui de Cro-Magnon. Cette réduction de la taille globale du cerveau peut être reliée pour une part à la diminution de notre corpulence mais aussi à la spécialisation et l'externalisation de la culture (constatée encore plus de nos jours bien sûr), ce qui ne doit pas être associée à une diminution mais à une optimisation des capacités cognitives - tout comme le cerveau rétrécit à l'adolescence. C'est du moins le signe d'une évolution notable, bien que très lente, tout au long de ces périodes - évolution du cerveau qui ne s'arrête pas.
L'évolution de notre cerveau devrait nous persuader au moins du fait qu'il n'a pas atteint un optimum indépassable, comme on se l'imagine, malgré toutes nos limites (combinant bêtise animale et croyances délirantes !) On peut même dire qu'il n'aurait eu à chaque époque que les performances cognitives minimales pour sa reproduction dans son milieu naturel et humain et comme nos conditions n'arrêtent pas de changer, le cerveau ne cesse de s'y adapter. La leçon est toujours la même, en lieu et place du développement d'une essence, l'évolution est le résultat de pressions du milieu et c'est l'humanisation du monde (outils, culture) qui fait de nous les humains que nous sommes.

Même si, comme dit Descartes, de notre faculté de penser, "chacun pense en être si bien pourvu, que même ceux qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose, n’ont point coutume d’en désirer plus qu’ils en ont", nous avons donc encore bien des progrès à faire - qui pourrait en douter ? Par le fait, cela s'applique aussi aux Intelligences Artificielles qui continuent d'évoluer elles aussi et dans des directions imprévues, créant de nouveaux problèmes et de nouvelles confrontations à chacun de ses progrès résolvant les anciens problèmes, etc.
- Evolution/Révolutions
C'est difficile à admettre, même pour les paléoanthropologues qui s'y évertuent depuis le début, de ne pouvoir délimiter à partir de quand nous serions devenus des "humains modernes". C'est que, comme toujours dans l'évolution il n'y a pas d'organe qui ne se développe sur une aptitude préalable du vivant, et, comme on l'a vu, les différents traits supposés définir cet "Homme moderne" apparaissent de façon sporadique en différents endroits et à différentes époques avant de se généraliser (avec de grandes variations). De plus, cet "Homme moderne" que nous sommes devenus ne se confond pas avec les premiers Sapiens et nous en sommes encore très différents. Il est bien impossible de remonter à une origine situable pour ce qui résulte de la pression sélective et l'adaptation à l'humanisation du monde, c'est-à-dire aux conditions "modernes" de vie. L'émergence de l'humanité ne préexiste pas à l'évolution qui la sculpte après-coup et ce qui fait l'unité de cette évolution humaine, c'est l'unité des évolutions écologiques, comme la raréfaction du gros gibier, puis l'évolution technique continue jusqu'à nous...
Jean-Jacques Hublin nous enjoint à tirer la conclusion radicale de cette évolution continue, qu'il n'y aurait pas de moment repérable d'un basculement qui aurait fait de nous des humains en nous séparant des autres singes, comme de l'animalité en général, moment que la paléoanthropologie a toujours recherché à l'instar de tous les mythes. C'est effectivement une exigence du langage et des mythes de vouloir trouver une origine à notre exception humaine.
Une fois admis "l'antériorité ontologique du continu sur le discontinu", il faut cependant mettre un bémol à ce gradualisme d'une évolution supposée linéaire, et reconnaître au contraire un certain nombre de sauts évolutifs précipités par les événements (équilibres ponctués), révolutions humaines qu'on liste d'ailleurs régulièrement : bipédie, pierres taillées, néoténie, feu, langage narratif, art pariétal (44 000 ans), agriculture, domestication, civilisation, écriture, sciences, informatique. S'il n'y a pas une seule révolution humaine, il y a eu par contre de nombreux événements fondateurs.
Pour ma part, je considère que ce qui nous sépare de l'animalité n'a rien d'animal ou biologique puisque c'est le langage narratif sans lequel il n'y a que des enfants-loups. Ce n'est pas pour autant une découverte soudaine, mais comme on le constate avec les LLMs, le passage d'un seuil dans le traitement de données communicationnelles puis son amélioration constante. Dès ce moment, qui n'est donc ni une origine unique, ni un aboutissement, l'évolution cognitive n'est plus majoritairement neurologique (ni technologique) mais bien culturelle, ouvrant un nouveau champ de réalité immatérielle. Le problème n'est pas tant celui des capacités cognitives une fois le seuil du langage narratif atteint mais le fait que les récits vont s'organiser en nouvelle réalité symbolique transmissible, tout comme l'écriture ne demandera pas de capacités supplémentaires pour transformer le champ culturel et scientifique. Les progrès, qu'ils soient génétiques ou culturels, précèdent leur sélection et sont recyclés avec un certain retard dans de nouvelles opportunités comme on peut le voir avec les débuts de l'histoire à Sumer et les transformations introduites par l'écriture, d'abord comptable, tout comme ce qu'a pu être le langage narratif ou ce que sera l'Intelligence Artificielle. Ce n'est pas un monde forgé par l'homme, comme on le présente ordinairement, mais un homme forgé par la technique, le langage et l'histoire.
En tout cas, nous ne sommes pas sortis de l'évolution et il est erroné de croire qu'elle serait continue, nous laissant les mêmes sous les discontinuités apparentes alors que nous sommes si différents de nos prédécesseurs, y compris nos grand-parents souvent, car l'évolution n'est pas interne, expression de notre essence éternelle et développement de ses facultés, pure extériorisation de soi, non, l'évolution vient de l'extérieur, de la pression du milieu et des catastrophes qui décident de la suite, processus sans sujet. Si on peut dégager des tendances à long terme, elles ne tiennent pas à notre espèce mais au devenir de la planète et des logiques écologiques.