Les révolutions arabes sont confrontées à la perte des illusions sur la démocratie et plus généralement aux limitations du politique. Il faut dire que les illusions ne manquent pas, ici comme là-bas, sur une démocratie qu'on s'imagine toute puissante et pouvant décider de la société dans laquelle on veut vivre, ce qui veut dire forcément imposer son mode de vie aux autres. C'est assez clair avec les tentatives d'islamisation des pays arabes comme de la Turquie (sans parler de l'Iran), mais ce n'est guère différent de nos démocrates révolutionnaires, de droite comme de gauche, qui s'imaginent remodeler la société française s'ils arrivaient à gagner une majorité aux élections. Cette conception d'une démocratie majoritaire est celle des totalitarismes et doit être abandonnée pour une démocratie des minorités qui n'est pas l'incarnation dans le vote d'une supposée volonté générale mais l'instrument de la démocratisation de la société. C'est ce qu'on pourrait sans doute appeler une démocratie libérale sauf que pour mériter son nom de démocratie, elle ne peut oublier sa dimension sociale.
A quoi sert de faire la révolution alors se diront tous ceux qui veulent tout changer sinon rien ? A changer le personnel dirigeant, au moins, ce qui est souvent plus que nécessaire comme on le voit mais ne va pas beaucoup plus loin effectivement car les réalités ne changent pas qui s'imposent aux beaux discours et il ne suffit pas de faire étalage de sa bonne volonté ou de sa bonne foi pour savoir gérer un pays. Quand ça ne marche pas, le pouvoir est renversé fût-il démocratiquement élu. Il faut s'en persuader malgré la mythologie révolutionnaire, la démocratie n'est que le pire des régimes à l'exception de tous les autres, juste une façon de pacifier les conflits. Non seulement ce ne sont pas les meilleurs qui sont élus (ce sont les plus ambitieux, les plus habiles, les plus démagogues), mais on ne peut décider de tout, et même de pas grand chose en fait (moins qu'avant en tout cas). Pour le comprendre, il faudrait comprendre que le fonctionnement d'un système dépend assez peu de nous et qu'il y a des phénomènes sociaux qui nous dépassent comme il y a une évolution du monde irréversible (notamment technologique). Il n'est pas possible d'imposer la charia dans les pays musulmans, pas plus qu'on ne pourrait décider ici d'un monde sans musulmans. Il n'est pas vrai qu'on puisse mettre tous les étrangers dehors, ni fermer nos frontières, ni changer toute l'économie. Tout cela est pur fantasme et verbiage prétentieux. Ce n'est pas que certains autocrates ne tentent de forcer le destin, mais cela ne peut qu'empirer les choses. Ce qui est curieux, c'est comme ces prétentions de dicter sa loi ne posent pas question, malgré l'expérience séculaire de la démocratie, pas plus que l'idée que le monde devrait être conforme à nos souhaits, ce qu'il n'a jamais été, comme s'il n'avait pas d'existence propre et ne dépendait que de nous par devoir moral dirait-on. On fait comme si sa dérive était toute récente par rapport à un état antérieur idéalisé, témoignant simplement ainsi d'avoir un peu trop cru à la propagande officielle quand on était petit.
Il ne s'agit pas de dénigrer la démocratie, seulement de voir la réalité en face et ne pas se laisser prendre aux vendeurs d'espoir qui n'en tireront qu'un profit personnel. Il ne s'agit pas de dénigrer non plus les mobilisations populaires qui ont un rôle essentiel justement pour corriger une démocratie élective trop imparfaite (élitiste), mais ce qui compte, c'est le réel, la faisabilité, pas de se monter la tête. Il y a ainsi une illusion partagée par tous les syndicalistes que ce seraient les luttes sociales qui ont permis les "avantages acquis" du salariat alors qu'ils ne doivent leur persistance qu'à leur effet positif sur l'économie, ce qu'on appelle le fordisme ou keynésianisme. Il y a une petite brochure de Marx intitulée "Salaire, prix, profit" où il avoue avoir pensé comme les économistes bourgeois qu'il ne servait à rien d'augmenter des salaires qui seraient rattrapés par l'inflation alors que cela avait à la surprise générale dynamisé l'économie et finalement rapporté plus aux patrons que cela ne leur avait coûté. Le problème, c'est que ce "cercle vertueux" ne tient plus aujourd'hui, sauf effectivement à fermer les frontières et vivre en autarcie, ce qui est complètement impossible. Dès lors, les augmentations de pouvoir d'achat n'ont plus l'effet attendu car il y a des fuites hors des frontières (cela a commencé avec les magnétoscopes japonais et maintenant l'équipement numérique). Le gouvernement Balladur a été l'un des premiers à se confronter à l'ineffectivité de politiques keynésiennes dans une économie mondialisée. C'est cela qui devrait amener à une conversion vers le revenu garanti et des monnaies locales (après l'échec consommé donc).
On peut s'étonner que la prise de conscience des limites de la démocratie soit si récente mais cela ne fait pas si longtemps que je m'y suis résolu moi-même. Je pourrais résumer mon évolution politique en 3 stades historiques. Il y a eu avec Mai68 le moment idéologique, celui qu'on peut caractériser par la lutte des classes et une vérité qui ne fait pas question comme s'il suffisait de se ranger du côté des opprimés pour faire triompher l'évidence (le dogme) contre l'ennemi trompeur (la fabrique du consentement). La démocratie était supposée avoir réponse à tout en donnant la parole à tout le monde, mais alors, la démocratie, c'est cause toujours... Ensuite, j'ai eu une période qu'on peut qualifier de constructiviste quand je me suis engagé chez les Verts puis avec le GRIT, où l'alternative faisait plus question, il s'agissait toujours de reconfigurer le système mais sur le mode cette fois de la recherche et du débat, sans plus de certitudes dogmatiques. Affaire quand même de spécialistes plutôt, d'intellectuels quitte à faire des jurys citoyens. Désormais, je suis devenu plus réaliste et matérialiste, même s'il y a des enjeux théoriques qu'il ne faut pas négliger, retrouvant une démocratie de face à face qui est le contraire de l'u-topie et situant le potentiel de radicalité au niveau de dispositifs pratiques et d'alternatives locales tenant compte des bouleversements actuels aussi bien géopolitiques que technologiques ou écologiques.
Qu'il y ait une illusion démocratique dont il faut se défaire ne signifie aucunement qu'il faudrait renoncer à la démocratie pour un quelconque pouvoir autoritaire, ni même renoncer à pousser au maximum les potentialités du temps dans notre rayon d'action effectif, mais seulement de ne pas s'égarer dans des combats perdus d'avance pour se consacrer aux enjeux les plus urgents. La période est extraordinairement révolutionnaire, je le répète, ce qui ne veut pas dire qu'il faudrait trop en attendre mais ne pas rater pour autant les potentialités qu'elle peut laisser entrevoir même si le plus probable est qu'on se laisse entraîner au pire. La situation financière mondiale avec ses injections continues de liquidités reste explosive, ingérable. Un effondrement imminent serait certain s'il n'y avait de fortes institutions mondialisées pour s'y opposer à chaque fois et redresser la barre mais pour un temps toujours très limité, ne corrigeant pas les grands déséquilibres voire les aggravant plutôt. Cela peut durer encore quelque temps comme cela mais elles auront sans doute bientôt épuisé à peu près toutes leurs cartouches et plus on se fera d'illusions, plus on refusera la réalité et plus la situation sera désespérée. Il sera peut-être temps alors - dans les pays arabes comme ici - de se tourner vers les alternatives locales à la globalisation marchande - quand il n'y aura plus d'autre choix...
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