Aristote, Polybe, Montesquieu, Rousseau
Depuis Mai68, l'idéal d'une démocratie radicale (celle des assemblées générales) paraissait de l'ordre de l'évidence bien que sans arrêt confrontés à son échec et à toutes les perversions d'un démocratisme dont les Verts m'ont semblé un exemple caricatural (il y en a bien d'autres évidemment). Les réseaux sociaux ont redonné force à cette utopie vite déçue. Malgré ces échecs répétés, impossible d'abandonner l'exigence démocratique, mais il serait idiot, vu le résultat, d'en surestimer la réalité et les vertus, obligés de prendre conscience de la difficulté au moins.
Au-delà de la fiction juridique rousseauiste, qui garde toute son importance, si on adopte un point de vue plus matérialiste, on va voir que les plus grands penseurs politiques convergent sur la nécessité de ce que Aristote appelait une république tempérée, avec une division des pouvoirs. On avait souligné à quel point la Politique d'Aristote avait été réfutée par son élève Alexandre le Grand qui la rendait inutile dans l'Empire soumis par la force armée. La philosophie politique est de peu de poids par rapport aux puissances matérielles et le droit du plus fort (que Rousseau refusait de considérer comme un droit) mais justement, c'est bien la nécessité de reconnaître ces puissances effectives par le pluralisme qui justifie une constitution mixte, c'est-à-dire combinant les différentes constitutions démocratique, aristocratique voire oligarchique (c'est le point discuté).
Il est frappant qu'aussi bien Aristote que le grand historien gréco-romain Polybe, ou Machiavel qui s'en inspire après Cicéron, arrivent tout comme Montesquieu, à peu près à la même conclusion. Ce qui est encore plus frappant, c'est que notre régime démocratique en soit d'une certaine façon l'incarnation sans qu'on se l'avoue volontiers. Il faut dire qu'il y a une méconnaissance scandaleuse de la véritable histoire de notre démocratie et de l'origine de nos institutions qu'on fait remonter faussement à la Révolution alors qu'elles dateraient plutôt de l'Empire et de la monarchie constitutionnelle dont nous avons gardé l'essentiel (avec un monarque républicain, un sénat, etc.), certes de plus en plus démocratisé. Notre démocratie n'est pas si différente de la constitution anglaise combinant monarchie, aristocratie et démocratie avec une stricte séparation des pouvoirs. Même s'il y a des exceptions, personne ne semble remarquer que les monarchies constitutionnelles, qui semblent pourtant des survivances improbables, sont parmi les démocraties les plus durables...
D'abord, s'il y a une mythologie de la démocratie française, il y en a une aussi de la démocratie grecque. Ceux qui glorifient la démocratie athénienne la connaissent bien mal, souvent un véritable enfer où l'on pouvait avoir des votes contradictoires à quelques jours d'intervalle et surtout être condamné à mort un peu trop facilement pour des raisons religieuses ou sans beaucoup de preuves. Qu'il suffise de citer la condamnation à mort de Socrate ou des généraux victorieux de la bataille des Arginuses parce qu'ils n'avaient pas ramené les morts. Alcibiade, lui, était un jour condamné, l'autre célébré (lire la vie d'Alcibiade de Plutarque) ! En dehors du règne de Périclès, c'est une succession d'emballements et de remords au gré du talent des orateurs les plus médiatiques du moment. La démagogie est née en même temps que la démocratie, menant souvent à la tyrannie, au lieu d'être ce lieu rêvé de la discussion rationnelle. Les autres régimes aussi ont leurs dérives tout aussi graves mais ce n'est pas vraiment un modèle idéal à imiter, tout au plus une ébauche ayant besoin de pas mal de perfectionnements. Bien qu'elle apportait la dignité au citoyen libre (en opposition à l'esclave et en grande partie pour des raisons militaires), non seulement la démocratie n'était pas aussi belle en ce temps-là qu'on voudrait l'imaginer mais elle n'était pas du tout aussi exclusivement démocratique qu'on le dit. Certes, il n'y a rien de plus démocratique que le tirage au sort, que nous utilisons encore pour les jurys d'assise, mais cela n'était qu'un élément au milieu de procédures plus élitistes. On présente avec raison Solon comme fondateur de la démocratie mais on en fait un portrait trop unilatéral en ne retenant, par exemple, que l'effacement des dettes et l'abolition de l'esclavage pour dettes qui minait la société de l'époque, car ces mesures radicales étaient associées à la protection des richesses tout autant. Loin d'instituer un régime uniquement démocratique, il le combinait avec les intérêts de l'oligarchie et la sélection d'une élite. Comme dit Aristote :
Quant à Solon, c'est un grand législateur, aux yeux de ceux qui lui attribuent d'avoir détruit la toute puissance de l'oligarchie, mis fin à l'esclavage du peuple, et constitué la démocratie par un juste équilibre d'institutions, oligarchiques par le sénat de l'aréopage, aristocratiques par l'élection des magistrats, et démocratiques par l'organisation des tribunaux. [p158 1274a]
La démocratie extrême, en effet, est une tyrannie 1312b 5, quand le même homme devenait à la fois chef du parti populaire et stratège, les démocraties se changeaient en tyrannies, car on peut dire que la plupart des anciens tyrans sont sortis des chefs populaires 1305a 7
La démagogie est née presque toujours de ce qu’on a prétendu rendre absolue et générale une égalité qui n’était réelle qu’à certains égards. Parce que tous sont également libres, ils ont cru qu’ils devaient être égaux d’une manière absolue. p338 1301a 30
Aristote, reconnaissant aussi bien la valeur propre de différents régimes que leurs dérives, valorise leur synthèse qui permettrait de combiner leurs avantages et corriger leurs défauts. Il insiste à plusieurs reprises (p388 V 9, 430 VI 1) sur le fait qu'il ne faut pas pousser les principes d'une constitution jusqu'au bout mais les mélanger au contraire dans une "République tempérée" (IV, 8, 9), "combinaison de toutes les formes existantes" (II 6) comme à Sparte, mélange de monarchie, d'oligarchie et de démocratie. "La meilleure constitution est aussi celle qui réunit le plus d'éléments divers" (p114 II 6, 1266a).
Polybe (-200/-120) était un général grec en même temps qu'un grand historien de l'expansion romaine dont Cicéron et Machiavel s'inspireront. Il est surtout connu pour sa théorie cyclique de la succession des régimes politiques (anacyclose) reprise de la République de Platon et qui fait basculer la monarchie dans la tyrannie, à laquelle succède l'aristocratie qui se dégrade en oligarchie dont se débarrasse la démocratie avant de sombrer dans l'ochlocratie (pouvoir incontrôlé de la foule) et qu'un homme providentiel fonde une nouvelle monarchie (ce que César illustrera un siècle plus tard, l'Empire ensuite mettant un terme provisoire à ces cycles). Il ne faut pas voir dans ces cycles qui préfigurent la dialectique hégélienne une mécanique rigide mais seulement des tendances qu'on retrouve à chaque fois, succession de décadences et de renouveaux. Cette succession diachronique semble isoler chaque principe de gouvernement à un moment particulier mais Polybe voyait au contraire dans la combinaison synchronique de ces différents régimes la force de Rome (avant l'Empire qui sera surtout l'empire du Droit romain), rejoignant ainsi Aristote :
Toute forme simple, qui s'appuie sur un seul principe, ne saurait durer, parce qu'elle tombe bientôt dans le défaut qui lui est propre. (Polybe, liv. VI, § 10, édition Firmin Didot, page 343)
Mais à quoi tient pour Polybe cette excellence de la constitution romaine ? A une seule cause : elle a réuni et sagement combiné tous les principes que les autres États n'ont développés qu'isolément. La monarchie, l'aristocratie, la démocratie y sont si habilement mélangées, qu'il serait impossible de dire précisément si cet État est monarchique, aristocratique ou démocratique. Les consuls, le sénat, le peuple, ont chacun une juste part aux affaires, et l'exact équilibre de ces trois puissances a fait la stabilité et la grandeur de l'empire.
Pour Polybe, donc, la constitution parfaite serait celle qui renfermerait les trois formes principales de gouvernement, et qui unirait dans une juste mesure la monarchie, l'aristocratie et la démocratie (cf. Polybe, Histoire générale, liv. VI, ch. III). Après eux, Machiavel a repris cette théorie dans ses "Discours sur les Décades de Tite-Live" (liv. I, ch. II). Enfin cette combinaison des diverses formes politiques, est aussi le but visé par le gouvernement représentatif des Anglais, vanté par Montesquieu.
Chacun des gouvernements est bon ou mauvais; on peut préférer l'un à l'autre ou préférer à chacun d'eux la combinaison des trois. Cette dernière idée est celle que l'on trouve en germe dans Aristote, que Cicéron a développée après Polybe, et Machiavel après Cicéron. Nous la retrouvons dans l'analyse du gouvernement anglais; mais elle n'est pas l'idée fondamentale de la théorie, elle ne vient qu'en seconde ligne. La base de la théorie de Montesquieu n'est pas la distinction des gouvernements, mais la distinction des pouvoirs, non pas la combinaison des trois formes de gouvernements, mais la séparation des trois pouvoirs. Les trois pouvoirs sont-ils réunis, c'est le despotisme; séparés, c'est la liberté. Or, la constitution d'Angleterre est fondée sur la séparation des pouvoirs; elle est donc une constitution libre. (Barthélemy Saint-Hilaire)
Soulignons que Machiavel voyait la force de la constitution mixte romaine surtout dans la lutte des classes elle-même, "la désunion de la plèbe et du sénat", des dominés et des dominants, assurant un certain équilibre, plus que dans une synthèse des différents régimes. Avec Montesquieu, il y a aussi un glissement de la combinaison des régimes à la séparation des pouvoirs qui devient le point le plus important. De plus, sa démarche de juriste lui faisant chercher le principe organisateur des lois a tendance à surestimer l'unité du droit et négliger la cohabitation de plusieurs principes parfois contradictoires. Lorsqu'il dégage la valeur centrale d'un régime, on sent bien que c'est juste mais trop unilatéral ("Comme il faut de la vertu dans une république, et dans la monarchie de l’honneur, il faut de la crainte dans un gouvernement despotique ; la vertu n’y est point nécessaire et l’honneur y serait dangereux"). Mais n'y aurait-il pas d'honneur en République ? On peut y voir la préfiguration de la notion de discours (ou ce que Thévenot et Bolstanski appellent des "cités"), obéissant à leurs propres règles mais qu'il ne faut pas trop absolutiser. Cela n'empêche pas d'ailleurs Montesquieu de reconnaître les avantages d'un gouvernement mixte comme la monarchie constitutionnelle anglaise (Chapitre VI du livre XI). Il faut retenir enfin le matérialisme de Montesquieu contre le volontarisme (p30), non seulement sa théorie des climats mais sa conception de la Loi, presque aussi objective que les lois physiques bien qu'on puisse la transgresser (l'obligation morale n'est pas aussi contraignante que la loi physique). Il arrive même à définir (p29) l'essence des lois qui serait de servir à conserver (préfigurant le concept de nèguentropie), restreignant d'autant l'arbitraire de la loi qui relève bien de la nécessité la plus contraignante.
Avec Rousseau, c'est tout autre chose. On peut dire que la démocratie est devenue de l'ordre d'un devoir moral, de l'impératif catégorique qui, pour Kant, est inconditionnel sans égard aux circonstances effectives - ce qui a très vite été critiqué comme un faux devoir puisque ne pouvant être respecté pratiquement. Il faut savoir que Kant était un grand admirateur de Rousseau, pourtant considéré comme un philosophe mineur, justement parce que son Contrat social se situait au niveau des principes universels et non pas du réalisme politique ni des déterminismes sociaux. Dans ce livre, Rousseau se pose la question de ce que devrait être un gouvernement légitime pour des êtres de raison nés libres et égaux. Il ne se soucie pas tant de sa faisabilité dont il peut douter lui-même fortement. Ce qu'il élabore servira de fondement à la déclaration des droits de l'homme qui universalise la démocratie et constitue le véritable héritage d'une Révolution ayant pour le reste gravement échoué. Ce n'est donc pas rien, même si le droit formel de l'égalité est très loin d'un droit réel. Ne faisant qu'appliquer à la politique et aux lois légitimes les préceptes constants de la philosophie (pas seulement stoïcienne) - qui assimile en effet la liberté à la raison et au devoir moral - Rousseau en vient à prétendre que "L’obéissance à la loi qu’on s’est prescrite est la liberté" (Livre I, Chapitre 8), "il n’y a donc point de liberté sans Lois" (8ème lettre). Kant reprendra la formule pour identifier la liberté à la loi morale alors que c'est ce qui permettra à Hegel de définir la Loi et le Droit comme liberté objective (productive, ce qu'on peut faire grâce à la loi) qui est en même temps aliénation de sa liberté subjective (interdit, respect de la loi). "Ce que l'homme perd par le contrat social, c'est sa liberté naturelle et un droit illimité à tout ce qui le tente et qu'il peut atteindre ; ce qu’il gagne, c'est la liberté civile et la propriété de tout ce qu’il possède" (I-7). Le problème, c'est qu'on est dans la fiction d'un contrat originel (qui bien sûr n'a jamais existé) et d'un ordre rationnel ignorant les contradictions au sein du peuple, les puissances effectives ainsi que nos limites cognitives. Etant donné tous les malentendus sur Rousseau, en particulier sur la possibilité d'une démocratie réelle à l'échelle d'un grand pays, il me semble intéressant de citer in extenso le court chapitre IV du livre III sur la démocratie :
De la Démocratie.
Celui qui fait la loi sait mieux que personne comment elle doit être exécutée & interprétée. Il semble donc qu’on ne saurait avoir une meilleure constitution que celle où le pouvoir exécutif est joint au législatif : Mais c’est cela même qui rend ce Gouvernement insuffisant à certains égards, parce que les choses qui doivent être distinguées ne le sont pas, & que le Prince & le Souverain n’étant que la même personne, ne forment, pour ainsi dire, qu’un Gouvernement sans Gouvernement.
Il n’est pas bon que celui qui fait les lois les exécute, ni que le corps du peuple détourne son attention des vues générales, pour les donner aux objets particuliers. Rien n’est plus dangereux que l’influence des intérêts privés dans les affaires publiques, & l’abus des lois par le Gouvernement est un mal moindre que la corruption du Législateur, suite infaillible des vues particulières. Alors l’Etat étant altéré dans sa substance, toute réforme devient impossible. Un peuple qui n’abuserait jamais du Gouvernement n’abuserait pas non plus de l’indépendance ; un peuple qui gouvernerait toujours bien n’aurait pas besoin d’être gouverné.
A prendre le terme dans la rigueur de l’acception, il n’a jamais existé de véritable Démocratie, & il n’en existera jamais. Il est contre l’ordre naturel que le grand nombre gouverne & que le petit soit gouverné. On ne peut imaginer que le peuple reste incessamment assemblé pour vaquer aux affaires publiques, & l’on voit aisément qu’il ne saurait établir pour cela des commissions sans que la forme de l’administration change.
En effet, je crois pouvoir poser en principes que quand les fonctions du Gouvernement sont partagées entre plusieurs tribunaux, les moins nombreux acquièrent tôt ou tard la plus grande autorité ; ne fut-ce qu’à cause de la facilité d’expédier les affaires, qui les y amène naturellement.
D’ailleurs que de choses difficiles à réunir ne suppose pas ce Gouvernement ? Premièrement, un Etat très petit où le peuple soit facile à rassembler & où chaque citoyen puisse aisément connaître tous les autres : secondement, une grande simplicité de mœurs qui prévienne la multitude d’affaires & les discussions épineuses : Ensuite beaucoup d’égalité dans les rangs & dans les fortunes, sans quoi l’égalité ne saurait subsister longtemps dans les droits & l’autorité : Enfin peu ou point de luxe ; car, ou le luxe est l’effet des richesses, ou il les rend nécessaires ; il corrompt à la fois le riche & le pauvre, l’un par la possession l’autre par la convoitise ; il vend la patrie à la mollesse à la vanité ; il ôte à l’Etat tous ses Citoyens pour les asservir les uns aux autres, & tous à l’opinion.
Voilà pourquoi un Auteur célèbre a donné la vertu pour principe à la République ; car toutes ces conditions ne sauraient subsister sans la vertu : mais, faute d’avoir fait les distinctions nécessaires, ce beau génie a manqué souvent de justesse, quelquefois de clarté, & n’a pas vu que l’autorité Souveraine étant partout la même, le même principe doit avoir lieu dans tout Etat bien constitué, plus ou moins, il est vrai, selon la forme du Gouvernement.
Ajoutons qu’il n’y a pas de Gouvernement si sujet aux guerres civiles & aux agitations intestines que le Démocratique ou populaire, parce qu’il n’y en a aucun qui tende si fortement & si continuellement à changer de forme, ni qui demande plus de vigilance & de courage pour être maintenu dans la sienne. C’est surtout dans cette constitution que le Citoyen doit s’armer de force & de constance, & dire chaque jour de sa vie au fond de son cœur ce que disait un vertueux Palatin dans la Diète de Pologne : Malo periculosam libertatem quam quietum servitium.
S’il y avait un peuple de Dieux, il se gouvernerait Démocratiquement. Un Gouvernement si parfait ne convient pas à des hommes.
Contrat social, liv. III, chap. IV
La position de Rousseau sur les gouvernements mixtes est ambigüe puisqu'il semble assimiler la République romaine à une démocratie sous prétexte que le peuple assemblé y a un rôle déterminant. Il prétend que "le gouvernement simple est le meilleur en soi, par cela seul qu'il est simple" mais c'est surtout parce qu'il refuse la division de la souveraineté au profit de la fiction d'une volonté générale détachée des intérêts particuliers (cela a mené à l'interdiction malencontreuse des corporations et syndicats) et supposant "l'aliénation totale de chaque associé avec tous ses droits à toute la communauté" I-6. Si la résistance à la tyrannie et l'oppression est un devoir, il n'admet donc pas la résistance aux lois votées démocratiquement mais admet pourtant la nécessité de la division des pouvoirs, au moins entre le législatif et l'exécutif, ce qu'il préfère appeler un gouvernement tempéré plutôt que mixte, alors même qu'il commence le chapitre VII du livre III en disant que "à proprement parler, il n'y a point de gouvernement simple" (p123) ! On voit qu'il ne se soucie pas de réalisme et seulement de déductions logiques (comme la raison pratique de Kant). Son simplisme doctrinaire est ainsi dicté par sa visée d'un droit légitime qui ne serait pas contaminé par des forces illégitimes mais cette position purement théorique n'est pas tenable pratiquement, comme l'histoire nous l'enseigne depuis l'antiquité. Il n'y a pas de pouvoir complètement légitime, même démocratique, pouvoir qu'on peut toujours contester. La réalité est celle de l'affrontement des intérêts et de la division de la société. On l'a vu, lui-même l'avoue, "un gouvernement si parfait ne convient pas à des hommes" mais à des dieux.
Bien sûr, tout dépend du nombre, ce que Rousseau ne méconnaissait pas (en raison du nombre de citoyens, "plus l'Etat s'agrandit, plus la liberté diminue" III/I p104). Dans de petits groupes ou au niveau local la démocratie peut rester transformatrice et incarner une certaine volonté commune. La première leçon que j'avais tiré de mon expérience politique, et qui n'a rien d'originale, c'était effectivement qu'il ne pouvait y avoir de véritable démocratie qu'au niveau local, démocratie de face à face comme dit Bookchin prônant le municipalisme. C'est là que peuvent notamment se construire les bases d'une alternative au capitalisme. Ce n'est pas pour autant que cela garantisse une véritable démocratie tant on trouve de féodalités locales et autres réseaux clientélistes. Même dans les petits groupes la démocratie est problématique. Les dominants monopolisent la parole et les oppositions n'osent pas se manifester souvent, se laissant plus ou moins manipuler. Ce n'est pas, bien sûr, qu'il faudrait abandonner la démocratie (pour la remplacer par quoi?) mais au contraire l'améliorer et surtout admettre ses limites. En tout cas, au-delà du niveau local, la volonté générale devient une simple fiction juridique pour une loi qui est le résultat d'un parcours institutionnel. Du coup, il n'y a pas de démocratie parfaite et donc pas de légitimité incontestable mais seulement des procédures pour manifester ou concilier les oppositions.
Si l'on quitte l'idéal régulateur pour se tourner vers l'histoire et l'observation des régimes politiques tels qu'ils ont existé, le fait que Montesquieu et Machiavel rejoignent Aristote et Polybe ne peut être ignoré et se justifie par le fait que le réel s'impose des puissances effectives au-delà des principes (qu'il est dangereux de pousser à bout). L'enseignement qu'on doit en tirer, c'est que la dénégation du rôle de l'élite et de la richesse mène tout simplement à en faire des puissances souterraines, et donc à la corruption de la démocratie. Il y a certes de quoi indigner notre soif d'égalité et de justice mais il apparaît que, pour avoir une démocratie transparente, il faut donner une place explicite à la méritocratie mais aussi aux puissances d'argent et autres lobbies afin de les canaliser. S'y refuser au nom d'une démocratie intégrale n'est que se condamner à dénoncer vainement leur pouvoir occulte et la confiscation de la démocratie. Comme disait Sadi Carnot "Malheur à une république où le mérite d’un homme, où sa vertu même serait devenue nécessaire" ! Il ne s'agit pas de tout céder aux lobbies mais de les avoir à l'oeil, d'en rendre public les enjeux et surtout de délimiter les différents pouvoirs.
Il faut comprendre les vertus des différents régimes en fonction des objectifs poursuivis. Il ne s'agit pas, en effet, de se satisfaire d'une post-démocratie ni d'introduire honteusement des exceptions à l'expression démocratique mais d'assumer l'existence d'autres dimensions tout comme de limitations matérielles dont il faut tenir compte, sans renoncer pour autant à la démocratisation de la société. En effet, quoiqu'on dise, chacun reconnaît la valeur de la "monarchie" pour l'action. Il faut un général, un président, un directeur pour décider sur-le-champ. De nos jours on dirait plutôt animateur (après l'ère des managers), dépouillé du prestige monarchique et bien sûr de son hérédité. Malgré le rejet des élites, chacun reconnaît aussi la valeur d'une certaine "aristocratie" ou méritocratie dans son métier, compétence qu'on cherche chez un médecin ou un juge comme chez nos élus. Vouloir le nier, c'est juste le cacher, mieux vaut le reconnaître dans son domaine propre. Inutile d'insister sur ces deux points qui seront facilement admis, Aristote faisant cependant la juste remarque qu'une supériorité dans un domaine a la propension de se prendre trop facilement pour une supériorité en tout, totalement injustifiée.
Il paraît moins évident de défendre l'oligarchie financière et les grandes entreprises, bien qu'on en dépende plus qu'on ne croit, mais il n'est pas tenable de les ignorer ni même d'en faire uniquement des ennemis à combattre pour se faire applaudir. La réflexion sur l'oligarchie est sans doute la plus pauvre, toujours un peu honteuse. A strictement parler, tout pouvoir est oligarchique au sens du pouvoir d'une petit nombre sur le grand nombre, même en démocratie. D'après Robert Michels, "la loi d'airain de l'oligarchie" s'applique à toute organisation en premier lieu les partis, même socialistes, communistes, anarchistes, etc. Cependant, le sens qui sera privilégié ici ne sera pas celui d'une dégénérescence de l'aristocratie mais celui que lui donne Aristote d'un gouvernement par les riches ("quand les détenteurs de la fortune ont la haute main sur le gouvernement" 1279b15) au service de l'économie, de la production de richesses, et dont la ploutocratie constitue la perversion. Cela va de la République de Venise à la démocratie censitaire (en vigueur pendant la Révolution et qu'il ne s'agit pas de rétablir). Pour la plupart l'oligarchie ne fait que se gaver au détriment de la population, responsable désignée de tous ses malheurs, mais l'oligarchie ne se confond pas avec la prédation. S'il y a incontestablement des conduites frauduleuses, la vertu de l'oligarchie est de défendre des lois de conservation des richesses qui sont productives, facteur de prospérité. Faire de l'oligarchie les maîtres du monde et les responsables de l'évolution planétaire, c'est lui faire beaucoup d'honneur, participant du même soubassement que l'antisémitisme et les théories du complots qui cherchent un coupable à une évolution qui nous dépasse et un processus sans sujet. Pas plus que la démocratie l'oligarchie ne peut commander à l'économie qui a ses lois propres et qu'elle peut seulement servir (pour se servir). Ce qui est vrai, c'est que l'oligarchie est le contraire de la démocratie en tant que gouvernement de l'inégalité et qu'elle est donc fondamentalement injuste en tant que gouvernement simple, nécessitant d'être corrigée par la pression démocratique car "les hommes ne s'associent pas en vue de la seule existence matérielle mais plutôt en vue de la vie heureuse 1280a30".
Devant la contradiction entre le mythe démocratique et la domination oligarchique, il est naturel que la première réaction soit de dénoncer cet état de fait pour retrouver la pureté d'une démocratie intégrale. Sauf qu'elle se révèle comme tout absolu, impossible à mettre en oeuvre. La leçon est plutôt que, tant qu'elle existe, que son influence est décisive, il faut donner plus de visibilité à l'oligarchie et reconnaître les limites d'une démocratie toujours imparfaite au lieu de l'imaginer toute puissante. Plus on ignore l'histoire et plus les choses peuvent paraître simples, livrées à une surenchère démocratique refusant de reconnaître ses effets pervers (donnant le pouvoir aux plus actifs, aux plus organisés, aux plus magouilleurs, aux grandes gueules, aux démagogues, etc). Il s'agit de prendre au sérieux ces défauts, à rebours des tendances actuelles qui prétendent restaurer contre l'oligarchie une véritable démocratie. Non pas qu'il ne serait pas indispensable de vouloir le plus de démocratie possible mais, pour que ce soit effectif, il faut tenir compte des réalités et de l'expérience historique, pas s'imaginer être les premiers à caresser ce rêve. La naïveté en politique est un crime. Il n'est évidemment pas question de défendre l'oligarchie qui s'impose à nous sans nous demander notre avis, au même titre que la puissance militaire. Il ne s'agit pas de leur céder tout mais au contraire de limiter leur puissance, d'essayer de la contrôler et de l'orienter vers le bien commun, même si ce n'est pas gagné d'avance - pas de faire comme si elle n'existait pas.
Il est de grande importance de reconnaître les limites de la démocratie derrière la fiction et d'accorder une place aux puissances effectives. La démocratie réelle ne peut être confondue avec son idéal rousseauiste ou révolutionnaire dès lors qu'elle est intégrée à un gouvernement mixte qui ne peut avoir qu'une légitimité limitée. Le prix symbolique d'un tel réalisme démocratique est certes assez élevé. En premier lieu, on l'a vu, cela oblige à faire son deuil d'une prétendue volonté générale comme de l'unité politique au profit de la lutte des classes et du pluralisme des partis. Il faut bien dire que cette représentation de la démocratie est très moderne par rapport à l'ancienne conception, bien antérieure à la démocratie athénienne, du peuple en arme qui décide de la guerre et choisit son général. Désormais, dans une société des individus globalisée et régie par l'Etat de droit, la démocratie n'a plus rien d'un peuple uni derrière son chef comme le voudraient encore démagogues, populistes et fascistes, voulant faire croire à une unité de volonté qu'ils portent (ce que le peuple veut) et qui n'est finalement que la domination d'une partie du peuple (même majoritaire) sur les autres. Il n'y a rien de nouveau dans le populisme qui peut réprimer ses dissidences au nom d'une prétendue volonté générale s'attaquant à la "dictature d'une minorité" qui lui résiste. L'expérience politique réelle faite d'affrontements constants ne devrait plus permettre de croire à une volonté commune. Une véritable démocratie est d'abord pluraliste et contrairement aux tendances autoritaires qui voudraient en faire la dictature de la majorité, il faut défendre une démocratie des minorités et du pluralisme, véritable laïcité des identités et modes de vie - certes avec moins de pouvoir de transformation sociale car avec moins de pouvoir sur les personnes.
L'objet de la politique est depuis l'origine (les premières grandes cités-Etats) la construction d'institutions pour une diversité de populations et l'arbitrage entre intérêts opposés. Il y a certainement toujours eu, dans les grandes villes comme dans les empires, différents communautarismes, une multitude de pratiques et d'opinions qui divisent la société, de quoi nourrir la nostalgie de l'unité perdue. Cette unité ne peut pas cependant être une identité réelle, ce qu'on a du mal à accepter, seulement une diversité qui se rassemble dans la République, notamment pour les élections. L'unité civile est, comme le droit, purement formelle, elle est toute dans les institutions, y compris les fêtes nationales, et pas plus dans l'idéologie ou la culture que dans l'origine ou la race. Pas de quoi satisfaire le désir d'identification mais conséquence de la diversité et de l'autonomie, de l'Etat de droit et du pluralisme, c'est-à-dire de la liberté et de la paix civile. La division politique est au fondement de la démocratie élective et délibérative (un se divise en deux). Il n'est pas question pour autant d'abandonner notre besoin de communauté qui ne peut simplement être une communauté nationale mais aussi bien communauté humaine que communautés particulières (appartenances). Ce qui jusqu'ici forgeait tout de même cette unité nationale dans le réel bien plus que l'école, c'était la guerre (ou le service militaire), guerre qui était effectivement considérée comme indispensable par Hegel pour maintenir l'unité sociale. Dans une société pacifiée, vouée au service des biens, l'unité politique est plus abstraite. En l'absence de mobilisation générale, c'est à chacun de servir comme il l'entend la devise de la République, défendre ses droits et contester ou respecter sa loi sans devoir nier ses antagonismes.
La démocratie doit rester le socle de la politique mais il ne faut pas la mythifier et pour qu'elle ne reste pas pur semblant le préalable serait de partir de sa réalité historique avec tous ses échecs. Il faut absolument améliorer la démocratie, la rendre plus effective et intelligente mais les bonnes intentions ne suffisent pas et nous ne sommes pas les premiers à y prétendre. Plutôt que de grandes déclarations il m'a semblé utile de revenir à nos classiques trop méconnus et que les transformations considérables que nous avons subies ne rendent pas aussi dépassés qu'on pourrait le croire. Il ne serait pas mauvais en tout cas d'introduire dans les débats la question du gouvernement mixte qu'ils défendaient et qui est complètement absente au profit de purs et simples postulats de principe.
En admettant, dans le sillage des anciens, que le gouvernement mixte tenant compte des différentes puissances soit bien le meilleur des régimes, la question se pose de l'utilité de le dire dans le contexte actuel tout comme plus généralement du poids de la philosophie politique par rapport aux pouvoirs effectifs comme aux mouvements d'opinions pas toujours rationnels. De même, si la démocratie est une question de dignité, de liberté et de paix civile, il faut la défendre à tout prix contre toutes les tyrannies mais on est bien obligé de constater qu'en général notre action n'est pas aussi décisive qu'on le voudrait. D'Aristote à Montesquieu et sa théorie des climats, jusqu'à Marx et l'infrastructure économique, il faut bien constater que ce sont les causalités matérielles qui sont déterminantes en dernière instance et nous font plutôt les produits de notre milieu, y compris dans nos engagements. Il est bon d'en prendre conscience. Malgré ce qu'on nous serine, ce n'est pas l'homme qui fait l'histoire, évolution qui nous dépasse et n'est voulue par personne. Il vaut mieux tout de même en connaître les ressorts car on peut s'y adapter plus ou moins bien, éviter ou non le pire, notre action n'étant pas complètement inutile pour autant. On a vu avec Montesquieu que les lois peuvent être mauvaises mais ne sont pas arbitraires et ne dépendent pas de nos caprices puisqu'elles sont nécessaires à la reproduction sociale et même souvent productives, ce qui se juge au résultat et renforce ou non la loi. Il ne suffit certes pas de décider n'importe quoi sous prétexte que ce serait majoritaire, volontarisme qui se brise sur le réel comme si souvent les gauches au pouvoir. La démocratie a besoin d'être éclairée sur le nécessaire et le possible.
D'un point de vue matérialiste, dans ce monde complexe globalisé nous aurions besoin en effet non pas d'une démocratie directe impraticable en dehors des petits groupes mais bien plutôt d'une démocratie cognitive qui soit assez informée des contraintes écologiques et matérielles - sans tomber dans la technocratie. Plus facile à dire qu'à faire. Il y a du pain sur la planche à l'avenir pour construire une démocratie planétaire et revivifier la démocratie locale. Le problème sur lequel on butte encore une fois, c'est que la science n'est pas démocratique (pas plus qu'elle ne peut être prolétarienne). Déjà dans le Lachès Socrate montrait qu'on ne pouvait mettre la vérité aux voix mais qu'il fallait se mettre à sa recherche. Il faut là aussi composer entre science et démocratie sans confondre leurs champs propres. La séparation des pouvoirs n'est pas seulement un gage d'équilibre et de liberté, c'est aussi l'assurance de ne pas mélanger les genres et de réserver à chaque fonction la forme qu'elle exige.
Finalement, après ce parcours de la démocratie rêvée à la démocratie réelle, il faut bien avouer que, malgré tout, notre problème n'est pas tant d'un manque de démocratie qu'un problème cognitif justement : de mauvaises analyses et des solutions inadaptées, un refus du réel qui résiste à nos injonctions. On met sur le dos d'un manque de démocratie des transformations accélérées sur lesquelles nous n'avons pas de prise. Alors que tout change autour de nous, on s'accroche à des mythologies dépassées pour refuser ce changement (le numérique grand absent des discours), comme si la démocratie avait le pouvoir d'arrêter le temps voire de revenir en arrière. Il faudra tout au contraire se tourner à nouveau vers le futur et composer avec les puissances effectives afin de poursuivre une indispensable démocratisation aussi bien sociale que politique.
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