Vivement 2050 ?

Programme pour une économie soutenable et désirable
vivement-2050Cette fois, on peut dire qu'on a affaire quasiment à la version officielle de l'alternative, du moins pour les pays riches, celle de l'ONU (du PNUD) dans la suite du rapport Meadows sur les limites de la croissance (rapport de Rome). Si ce n'est pas beaucoup plus convaincant, on verra que ce n'est pas tellement éloigné des propositions d'ATTAC même si leur démarche, qui privilégie le consensus sur la confrontation, s'appuie beaucoup plus sur les nécessités matérielles que sur la combativité militante. Le titre reprend pourtant le leitmotiv de rendre désirable un monde sans croissance, comme si le monde était le résultat de nos désirs et de notre subjectivité, comme si on décidait de la société dans laquelle on vit, illusion tenace. Comme la plupart, ils s'imaginent en effet qu'il s'agirait de "parvenir à s'entendre sur un projet de société soutenable et désirable" (p65) alors qu'il serait bien sûr impossible d'accorder nos désirs, ce n'est que sous la menace bien réelle qu'on resserre les rangs dans l'urgence.

Les luttes émancipatrices sont incontestablement plus subjectives et disputées que la lutte contre la pauvreté et les nuisances environnementales. Pour autant, de viser un objectif plus mesurable ne garantit absolument pas de l'atteindre. Ce n'est pas d'aujourd'hui que le projet de supprimer la misère motive des projets politiques qui ne font tout au plus que l'atténuer (quoique la misère recule depuis quelques dizaines d'années au niveau mondial alors qu'elle s'aggrave en Europe depuis peu et que ce qu'on appelle des "réformes structurelles", jugées indispensables à notre compétitivité, ne visent qu'à l'appauvrissement des populations les plus fragiles, comme en Allemagne). On est face à une contradiction qui ne date pas d'hier entre les moyens démesurés disponibles et l'impuissance politique :

Malgré son excès de richesse, la société civile n'est pas assez riche [...] pour remédier à l'excès de pauvreté qu'elle engendre dans la population. Hegel, Principes de la philosophie du droit, § 243-245, p. 322-324 (1821).

Avec l'économie, on a affaire à un processus qu'on ne maîtrise pas vraiment, illustration des effets de masse non voulus de nos actions, macroéconomie qui impose ses lois au volontarisme politique et aux bonnes intentions des intellectuels. Il y a bien sûr des choix à faire, des bonnes et des mauvaises politiques qui se jugent au résultat, il ne s'agit en aucun cas de laisser-faire sans réagir mais ce n'est certes pas un manifeste des bisounours qui amènera l'amour sur Terre et la fraternité universelle depuis si longtemps espérés ! Il est cependant intéressant de voir les convergences entre le manifeste des convivialistes, ATTAC et les organisations internationales, témoignant au moins d'un moment historique et de l'état actuel des réflexions politiques, avec toutes leurs limites...

Il n'y a pas grand chose de neuf, en effet, peu d'innovations par rapports aux années 1990 et malgré une approche systémique, une trop grande négligence de la faisabilité politique. Du coup, c'est une lecture que j'ai trouvé assez pénible car, évidemment, on aimerait bien que ce soit vrai et que ce programme nous assure un avenir meilleur mais les arguments historiques convoqués pour nous assurer de leur viabilité ne sont guère concluants.

Ce qui m'a le plus étonné, c'est la très grande place (p178-186) donnée à la réduction du temps de travail comme principale mesure pour limiter la consommation, ce qui me semble pourtant une impasse et démenti par les faits (c'est le travail passion qui pourrait réduire la consommation). La mesure vise en premier lieu les USA qui ont sans aucun doute des progrès à faire sur ce point par rapport à l'Europe donnée en exemple et donc relativement moins concernée. Ce qui est mis en avant, ce sont surtout des emplois réduits à 80% du temps légal (p185, mais on parle aussi à un moment d'aller vers les 15h par semaine ce qui n'est pas du tout la même chose et une vue de l'esprit). Si je pense illusoire d'imaginer avant longtemps une nouvelle réduction généralisée du temps du travail en France après les 35h, ce n'est pas exclu pour d'autres pays, encore moins pour certaines branches (comme les routiers). Il est par contre exclu que cela suffise à nous faire sortir du productivisme ou nous permette de passer à l'économie immatérielle qui ne se mesure plus par le temps. C'est quand même bien embêtant si la principale mesure se révèle inefficiente ! Le salariat est donné ici comme un horizon indépassable même s'ils évoquent en passant (p185) l'incitation au travail indépendant qui me semble pourtant beaucoup mieux adapté à l'économie immatérielle et pour sortir du productivisme. Il est décidément bien difficile de tenir compte de notre entrée dans l'ère du numérique et de penser l'avenir autrement qu'une simple prolongation (en réduction) d'un passé révolu (même si le salariat n'a jamais été aussi généralisé, mais de plus en plus précarisé).

Pour le reste, il y a quand même de nombreuses convergences qu'il faut souligner, en particulier les monnaies locales (p84) et le revenu de base, bien qu'évoqué brièvement, en tout cas la nécessité d'un soutien au revenu et d'assurer à tous les besoins vitaux ainsi que de rendre le travail agréable et désirable (p81). Même si ce n'est pas assez relié aux nouvelles conditions de production, c'est vraiment très remarquable et témoigne de la crédibilité de plus en plus grande au niveau mondial de ces propositions improbables ne suscitant d'abord que des haussements d'épaule et qu'il était si difficile de distinguer de toutes sortes de voeux pieux et autres propositions farfelues.

Il est significatif aussi de l'air du temps qu'ils plaident pour un salaire maximal (p118) et un impôt confiscatoire jusqu'à 99% (p144) au nom de la cohésion sociale. C'est à l'évidence souhaitable mais sans doute pas si facile à imposer en dehors de guerres ou autre catastrophe. Il ne faudrait pas trop se reposer sur ces ressources imaginaires pour financer les généreuses prestations sociales indispensables à une économie qui veut réduire sa croissance et une société qui a besoin d'être plus solidaire (leur seule solution contre l'accroissement de la population est l'arrêt de l'immigration ! C'est bien un programme de pays riche assiégé mais la population mondiale pourrait commencer à décliner entre 2050 et 2100, annonçant la véritable décroissance).

Au niveau de la fiscalité écologique, ils préfèrent les quotas aux taxes (p158, p162, p173-), ce qui était ma position quand j'étais chez les Verts mais qui se révèle chez nous complètement inaudible pour la raison qu'on peut trouver comique de ne pas marchandiser la pollution, comme si payer l'essence à la pompe n'était pas la véritable marchandisation de la pollution ! Du fait qu'on a appelé les ajustements entre quotas un "marché des droits à polluer", c'était foutu (et Voynet a fait capoter l'accord sur le climat à La Haye !). Bien sûr, le système actuel est plus que critiquable, en quasi faillite mais ils font pas mal de propositions pour assainir la situation. Il est primordial pour les ressources non renouvelables de raisonner en quantité au lieu de se reposer sur le pur mécanisme marchand des prix par des écotaxes dissuasives. Une des originalité du livre, c'est de se servir de la vente des quotas par les Etats pour financer une sorte de revenu de base en distribuant à la population les sommes perçues sous forme d'un dividende.

Sinon, les taxes ne sont pas absentes pour autant, servant cette fois à l'internalisation des externalités (les coûts sociaux et environnementaux) mais impliquant de taxer les importations (p177) venant de pays n'appliquant pas ces écotaxes (pas sûr que l'OMC apprécie même si, cette fois, elles servent la vérité des prix). Ils voudraient aussi remplacer la TVA (p138) par une taxe sur le throughput (flux de matière et d'énergie) - sauf que la TVA peut faire participer les importations au financement des protections sociales, même si nos syndicats sont vent debout contre cette atteinte à la sacro-sainte cotisation sociale et au pouvoir d'achat (qu'il faudrait compenser effectivement d'une façon ou d'une autre au moins pour les minima sociaux).

Un autre thème qui est bien dans l'air du temps, c'est celui de l'extension des biens communs, en premier lieu le numérique mais, pour le reste, la culture anglo-saxonne met en avant ce qu'on appelle des fiducies (p164) nouvellement introduites dans notre droit, ce qui consiste en un "transfert de propriété soumis à des conditions d'usage ou de durée". Il y a ainsi des fiducies foncières communautaires (Community Land Trusts aux États-Unis), des terrains cédés avec une mission qui peut être environnementale. Sinon, les brevets sont très justement mis en cause, épousant la cause du libre qui est bien une cause mondiale, mais pour l'instant, et malgré les sommes gigantesques englouties par les procès incessants entre géants du numérique (Apple, Samsung, Google, etc.), on n'en prend pas encore le chemin. Peut-être en 2050 ?

La guerre des brevets s'arrêtera bien un jour, je ne suis pas aussi sûr que dans une société de communication on arrive à se débarrasser de la publicité, ce que je trouverais moi-même plus que souhaitable mais bien peu probable malgré tout. Du moins une interdiction de la publicité aux enfants (p162) pourrait éventuellement être obtenue, il ne faudrait pas trop compter là-dessus quand même pour nous faire changer d'imaginaire et réduire nos consommations. Tous les efforts aussi pour changer le PIB (p44) sont intéressants mais pas de quoi changer fondamentalement les choses.

Il faut prendre la question à un niveau plus matériel et concret. Donella Meadows a sans doute raison quand elle dit qu'il nous faut "changer les règles" (p130), les normes et les objectifs, mais cela ne veut pas dire qu'on pourrait choisir arbitrairement d'autres règles, construire une nouvelle culture entièrement artificielle alors que ce sont les nouvelles règles d'une nouveau système de production avec de nouvelles contraintes (et potentialités) qui s'imposent à nous. Il est fait appel à une démocratie participative, ou "forte" (p98), mais vouée à une "gestion adaptative" (p98) qui ravale finalement la démocratie à l'indispensable feed-back de la population, loin d'une souveraineté sans limite. Il s'agit moins de notre bon vouloir ou de nos préférences subjectives (valeurs religieuses, simplicité volontaire, etc.) que de réponses adaptées aux évolutions matérielles.

Sur la régulation de la finance, c'est un peu décevant et fait un peu amateur, reprenant notamment le mythe de devoir emprunter pour payer les intérêts ! (p132) A part l'éloge des petites structures contre les too big to fail, on peut retenir l'insistance sur la nécessité pour les Etats de reprendre le pouvoir de création monétaire (p134). Je serais plus circonspect sur l'abolition totale de l'effet de levier des banques qui ne devraient donc plus pouvoir prêter plus qu'elles n'ont (p134).

Malgré les points d'accord, pas sûr qu'il y ait vraiment de quoi susciter l'enthousiasme pour 2050 et la confiance dans l'avenir. L'ensemble se présente comme une analyse systémique avec graphiques surchargés mais toute cette tuyauterie ne rend pas compte de facteurs sociaux déterminants et reste trop statique, détachée de l'évolution technique (qui devrait se ralentir selon eux ! p208) et surtout de ce qui constitue le moteur économique et n'est pas réductible à l'équilibrage des courbes. C'est ce caractère dynamique qui manque à ces constructions, et sur lequel il faudrait se focaliser, un système n'étant durable qu'à s'auto-entretenir.

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4 réflexions au sujet de « Vivement 2050 ? »

  1. Le travail en 2053
    selon l'Agence nationale pour l'amélioration des conditions de travail

    Ce qu'il y a de bien avec des prévisions si éloignées, c'est qu'on peut supposer tous nos problèmes actuels résolus et peindre la vie en rose. Ils parlent quand même de "l'entreprise aux milliers de travailleurs indépendants".

    Avec l’allongement de l’espérance de vie, en 2053, les individus travaillent plus longtemps mais sur plusieurs périodes courtes. Le rapport entre vie privée et vie au travail est désormais favorable à la première. Et l’enjeu est bien encore celui du sens à donner au travail.

    La hiérarchie dans les structures ne sera plus d'actualité. Tout le monde aura son mot à dire dans l'entreprise et chaque parole sera prise en compte. On ne travaillera plus au bureau, mais depuis notre domicile, dans des espaces de "co-working", dans les moyens de transports, les lieux de restauration, ou encore dans les parcs. Les usines seront uniquement occupées par des robots. Ce sera la norme en 2053. La présence de ces robots nous débarrassera des métiers manuels. Ce qui fera également disparaître la notion de pénibilité au travail.

    Nous constatons en revanche que, pour toute une catégorie de personnes, le temps ainsi libéré se traduit par une forme de vacuité. Aujourd’hui, le travail n’est pas tant un besoin alimentaire qu’une quête d’accomplissement. Du coup, s’intéresser aux conditions de travail, c’est défendre sa finalité et combattre la vacuité.

    http://www.anact.fr/portal/pls/portal/docs/1/14440380.PDF

  2. Une expérience de revenu inconditionnel en Inde qui améliore les conditions de vie. Même résultat qu'en Namibie pour des conditions similaires.
    Si on ne peut pas transposer ces résultats chez nous parce que les conditions de développement sont très différentes et que les conditions d'insertion sociales sont moins individuelles, elles sont encourageantes sur l'emploi de ces revenus. Je crois que ce revenu serait particulièrement utile pour les jeunes chez nous, pour gagner en indépendance vis à vis des parents et même lancer une activité, se grouper pour se loger... je crois que ce serait un fort levier de transformation. Ce qui n'obère pas du tout la possibilité de le compléter avec un revenu complémentaire conditionnel en monnaie locale pour faire un revenu garanti. Il me semble même que ce revenu de base inconditionnel insuffisant améliorerait la possibilité de mise en place de votre proposition, puisque le reste des décisions (complément en monnaie locale conditionnelle+coopérative municipale) ne dépendent plus que du local.

  3. Une entreprise n’est pas forcément capitaliste. Dans certains domaines, elle peut consister simplement dans une coopération de travailleurs sans grand investissement de capital, même s’il y a toujours un minimum. Ce qu’il faut, c’est que la somme des compétences assemblées produise une synergie suffisante pour obtenir une meilleure productivité globale que les capacités individuelles (le tout est plus que la somme des parties). Cette logique de gain d’échelle peut mener à une concentration qui n’est pas forcément capitalistique dès lors qu’elle n’est pas déterminée par le marché financier mais par la productivité sociale, l’organisation des complémentarités et des circuits d’information. Au lieu de concentration, on pourrait même parler plutôt de monopole tant les tendances monopolistiques sont renforcées dans les réseaux de communication et l’univers numérique (le premier rafle toute la mise). Sauf que le monopole est quand même temporaire et fragile, exigeant des innovations constantes pour garder son avance (en temps gagné). Sa propriété peut être privée, avec une organisation hiérarchique, ou bien sociale et démocratique (associative ou municipale) mais les monopoles privés sont difficilement justifiables (sinon peut-être que le critère du profit permet du moins de se régler sur le résultat ?). L’entreprise se fonde en premier lieu sur la division du travail, sur le fait qu’on ne peut pas tout savoir faire mais qu’on se complète et, qu’en particulier on n’a pas en même temps le savoir-faire et le faire savoir, ce pourquoi les services des ressources humaines et de formation devraient avoir une importance grandissante dans la performance des entreprises.

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