La Turquie peut-elle ébranler l’Europe ?

turquieLoin d'être finie, la crise ne fait que s'aggraver et préparer un krach pire que les précédents. Le temps des révolutions ne fait lui-même que commencer sans doute dans cette période de grands bouleversements. Ce n'est qu'un début ! Il est impossible de savoir à l'heure actuelle quel sera le destin d'un mouvement encore informel mais si les manifestations en Turquie sont très émouvantes, c'est dans un tout autre sens que les révolutions arabes car "ceci n'est pas une révolution". C'est plutôt un souffle de liberté qui a été comparé spontanément à Mai68 plus qu'à un renversement de dictature. Il n'est pas insignifiant, en effet, que se revendique ouvertement pour la première fois une sorte de droit à l'alcool, ceci après le Mali où les djihadistes avaient fait de l'interdiction du tabac et de l'alcool un marqueur de leur pouvoir régressif.

On peut dire que cette revendication d'occidentalisation rapproche la jeunesse turque de l'Europe. Bien qu'il y ait un nationalisme assez fort, il semble bien, en effet, que ce soit aussi un mouvement pour l'Europe, dont ils se sentent exclus, et non pas contre, alors que ceux qui sont dedans en font l'origine de tous les maux...

Une bonne partie des Turcs se sentent européens depuis toujours mais ils constituent sans doute la meilleure réfutation du projet européen car on ne peut ni les intégrer à l'Europe, ni leur dénier le droit d'y adhérer. Pour la Turquie l'Europe, c'est l'accès à la modernité alors que, pour nous, la Turquie dans l'Europe réduit l'Europe à un marché commun, simple cheval de Troie de la mondialisation marchande.

Au fond, la position géographique de la Turquie, entre deux continents, montre le caractère artificiel et intenable des frontières de l'Europe comme des civilisations. Il faudrait aller jusqu'à l'Egypte pour retrouver nos racines occidentales. Cette dilution dans le nombre affaiblit les capacités d'unification politique entre économies trop disparates. Cela n'en élimine pas la nécessité, notamment pour réduire le dumping social et fiscal. De quoi mener à renforcer plutôt un noyau dur avec un nombre limité de pays, sans doute. En tout cas, à mesure que la Turquie nous rejoint par sa démocratisation même et ses mobilisations populaires, c'est le projet européen qui perd sa consistance, plus atteint qu'on ne croit par ce qui fait partie de l'unification numérique et d'un conflit des générations.

Parler de l'avenir de l'Europe paraîtra bien intempestif par rapport à l'actualité d'un mouvement qui mérite incontestablement un soutien enthousiaste mais dont les débouchés restent incertains. Aurons-nous droit à un été turc contaminant d'autres pays ? On ne peut s'attendre à ce qu'un tel mouvement gagne les élections mais il gagnera peut-être les esprits ? Il peut y avoir encore des reculs, du moins, les luttes d'émancipation ne sont pas mortes ni le refus des totalitarismes marchand, religieux ou hygiéniste. La liberté soulève encore les foules et c'est une très bonne nouvelle.

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10 réflexions au sujet de « La Turquie peut-elle ébranler l’Europe ? »

  1. Est-ce que l'anarchie et le facisme ne se tiendraient pas par la barbichette? La liberté me semble gagner à être évoquée plus concrètement au moyen du concept de combinaison des libertés. L'anarchisme et le facisme réduisent les chances d'existence de tout contrat social ou bien ils peuvent aussi être des réactions à un contrat social insuffisant, c'est à dire un appui institutionnel apte à réguler la combinaison de nos libertés auquel on puisse adhérer, auquel on puisse participer.

    • Pas compris le rapport entre un fait divers gonflé de façon invraisemblable et le soulèvement turc de toute autre dimension. Sinon, l'article (qui ne méritait pas tant de publicité) a été repris sur Agoravox sans que j'y sois pour rien (il y avait longtemps).

      http://www.agoravox.fr/actualites/international/article/la-turquie-peut-elle-ebranler-l-136903

      Il y a aussi le site d'une radio iranienne en français qui l'a repris !

      http://french.irib.ir/info/asie/item/260212-la-turquie-peut-elle-%C3%A9branler-l%E2%80%99europe-par-jean-zin

      • Le lien, c'est un enjeu autour de la liberté. Le fait divers auquel je fais allusion me sert juste de support pour mettre en scène la demande de liberté individuelle sans limite (anarchisme ou libertarianisme) qui ignore la possibilité de synergie entre émancipation et institution et la crispation ou réaction faciste qui veut imposer ou maintenir un ordre autoritaire. Ce serait un bon support de pièce de théatre classique ou d'opéra où les traits sont poussés.
        Les demandes turques d'émancipation proches des demandes de 68 peuvent aussi oublier de placer les institutions, qui soutiennent et confortent l'émancipation des dominations de la meute, au coeur de leur mouvement. Combiner les libertés, c'est de mon point de vue un enjeu central d'émancipation qui ne soit pas abstrait (j'aime assez Alain Touraine sur ce sujet qui parcours son travail).

        • C'est moins simple, les guerres tribales continuent :

          Tous ont grandi de la même façon : en se nourrissant des membres de la communauté qu'ils prétendaient protéger. Des entrevues exclusives avec des membres de gangs, des images d'archives et des reconstitutions nous plongent dans un univers empreint de violence, de pauvreté et de crime. Une série fascinante qui ne laissera personne indifférent.

          http://www.youtube.com/watch?v=Ly78MFWRb9w

          • Olaf, ta vidéo sur LA, une parfaite illustration de la meute, du gang ou du clan, tout à fait comme les vendetta. C'est l'incapacité des institutions à réguler les relations, à combiner les libertés, l'anarchie réelle qui laisse le champ libre à ces clans. On a la même chose avec les bandits qui sont "affranchis" et qui se disputent les territoires, ou la loi du plus fort l'emporte. Suivant les situations, viennent se greffer des différences culturelles, raciales, ethniques, religieuses qui servent de base à la structuration de ces groupes sauvages.

          • Oui , trente seconde de vidéo m'ont suffit ! le problème ici n'est plus d'agir parce que les points de non retour sont atteints ; c'est comme les armes en vente libre ......Certains individus sont irrécupérables ,certaines sociétés peuvent aussi atteindre ce stade ; le tout début de la pelote de cette déstructuration individuelle et collective c'est l'incapacité qu'on a à remplacer les traditions ,les religions, le village... par la politique au sens de démocratie cognitive qui unifie le corps social et le solidarise au delà et grâce aux différences autour d'un projet; c'est peut être la raison aussi qui engendre les extrémismes religieux qui expriment en fait l'absence de limites et de sens du libéralisme ;
            c'est pourquoi je pense qu'on a pas le choix : il nous faut muter en intelligence collective ,se redonner des limites qu'on choisi et acceptent non parce qu'elles sont dictées par un dieu ou un chef mais parce qu'on comprend leur nécessité vitale.

    • Une altercation entre militants excités qui dégénère et, ça y est, les commandos SA sont ressuscités... Quel foin, tout de même.

  2. Tentative de développement de la distinction liberté individuelle/liberté privée, parce que la liberté privée instrumentalise la liberté individuelle pour l'opprimer.
    L'anarchie libérale réelle est très visible en ce moment avec la crise financière et économique, l'absence de système monétaire international, l'optimisation et la fraude fiscale à outrance, la puissance des lobbys (semenciers, pharmaceutique...), les affaires traduisant la collusion entre pouvoir politique et pouvoir de l'argent. Cette anarchie libérale détruit les contrats sociaux dont les fonctions régulatrices, celles qui évitent l'accumulation de pouvoir privé (en particulier avec le pouvoir que confère l'argent), celles qui contrecarrent le pouvoir du plus fort par un pouvoir public plus puissant, une légalité et une légitimité plus puissante traduite en institutions régulatrices et non arbitraires. On ne peut réguler un système si les perturbations deviennent plus puissantes que les capacités régulatrices, c'est ce que nous ressentons en ce moment. Huntington a cru déceler un choc de civilisation où je vois le développement d’une anarchie (l’anarchie libérale) suscitant des réactions qui deviennent de plus en plus aiguës, par des demandes souverainistes dont certaines sont progressistes et d'autres plutôt sur la défensive, régressives et autoritaires. Pas besoin de vous faire un dessin. Mais pour toutes, l'anarchie ambiante, c'est à dire la carence d'institutions régulatrices effectives, les légitime.
    Le concept de liberté individuelle a été transposé à toute entité relevant de la sphère privée. Le libéralisme n'est pas autre chose que la mise en application de cette liberté privée. Toute action qui viserait à réguler les libertés privées, se verra disqualifiée pour cause d'atteinte au progrès. On peut par exemple l'illustrer par les réactions très négatives de Claude Allègre quand nous avons inséré le principe de précaution dans notre constitution.
    La liberté privée porte en son sein un paradoxe important qui ne semble pas effleurer l'assurance idéologique des tenants du libéralisme qui concourent à maintenir cette confusion entre liberté individuelle et liberté privée. En effet, la plupart des entreprises sont organisées selon des règles hiérarchiques ne laissant pas beaucoup de place au travail choisi ou au moins consenti des employés, à la liberté donc. Par contre, les entrepreneurs (ou la direction cornaquée ou mise dans sa poche avec les stock options par les financiers) réclament en général pour la conduite de leur entreprise des conditions de liberté maximales, aussi bien pour la conduite interne, que pour leur action sur le marché ou leur contribution sociale ou fiscale.
    La structure autoritaire des entreprises permet de comprendre la compatibilité de la Chine avec le marché dit libéral mais en fait oppresseur des libertés individuelles.

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