A croire la présentation officielle, les choses sont simples : Zarathoustra prophète inspiré aurait fondé la première religion monothéiste. Mais, dès qu'on y regarde de plus près, on voit que rien ne tient. Même lorsqu'ils gardent un noyau de vérité, il ne faut jamais croire les textes sacrés. D'abord, il y a un grand écart d'un millénaire dans les datations possibles de l'existence supposée de ce Zarathoustra ! Ensuite, l'authenticité des quelques Gathas (hymnes) qui lui sont attribués est fortement douteuse. Enfin, il est faux d'y voir un monothéisme quand il ne s'agit que d'un Dieu suprême.
On est confronté un peu aux mêmes problèmes qu'avec l'origine officielle du christianisme qu'on prend pour argent comptant malgré ses invraisemblances, et alors que son prétendu fondateur est introuvable. Ce n'est pas tant l'existence de Zarathoustra qu'on contestera cette fois mais sa datation reculée et la ré-élaboration à partir de Darius Ier de sa théologie par les Mages (MAGA), brouillant les pistes par un mélange de textes anciens (contre les Daevas et les prédateurs) avec les innovations et la mythologisation de Zarathoustra. Il faut se persuader que, ce qui fonde ces religions, autour de ce que Jaspers appelait la période axiale (-800/-400), ce sont des empires et leurs élites, non pas un mouvement populaire (ou récupéré), produisant le corpus qui les légitime en étant obligés de dépasser les religions claniques, en réinterprétant radicalement d'anciennes traditions dans le sens d'une plus grand intériorisation et universalisation, non par une évolution spirituelle spontanée mais par les contraintes matérielles impératives de l'évolution historique.
Dans une période d'aridification, des populations mobiles de cavaliers et d'éleveurs de chevaux, de langue indo-européenne et de structure féodale (basée sur les serments d'alliance), s'installent petit à petit en Anatolie à partir de -2000. Ce sont les premiers à utiliser des chars de combat, un de leurs symboles les plus importants selon l'archéologie étant le char de feu. Ce seront les ancêtres de l'empire Hittite qui se mesurera à l'Egypte et qui dominera la région jusqu'à son effondrement vers -1200, au moment de l'effondrement (climatique) général de la fin de l'âge du bronze récent et des razzias des "peuples de la mer". Leur religion très syncrétique, participant du fond indo-iranien mais absorbant les dieux locaux jusqu'à être qualifiée de "la religion aux mille dieux", évoluera au moment de l'empire en constituant Shamash en sorte de dieu suprême, juge qui voit tout, garant des serments et traités, unifiant son panthéon polythéiste territorialisé au nom de la vérité une mais sans réel pouvoir (on peut comparer au GIEC!). D'autres indo-européens étaient arrivés après -1500 prenant le contrôle du royaume du Mitanni (Hourrite), à l'est de la Turquie, leurs divinités (Mitra, Varuna, Indra) apparaissant dans des traités vers -1380.
Toute cette mise en place est nécessaire pour juger de la vraisemblance d'une datation de Zarathoustra autour de -1200, voire avant, datation haute défendue par des spécialistes au nom de la langue archaïque des Gathas, mais ce qui semble très anachronique. Bien sûr, on ne peut ignorer l'argument linguistique mais il ne peut à lui seul être déterminant, pas plus qu'un texte latin du Moyen-Âge, surtout pour des textes religieux ou magiques, d'autant que la connaissance du vieux perse est très lacunaire, sans parler de ses dialectes ("Le fait que l’iranien ancien ne soit attesté que dans les inscriptions en vieux perse et dans l’Avesta fait une différence importante avec l’ancien-indo-aryen et son immense littérature, issue de nombreux siècles" Manfred Mayrhofer). Ce qui rend la datation haute invraisemblable, c'est tout simplement qu'il n'y a aucune trace des Gathas ou de Zarathoustra avant -520, soit plus de 5 siècles après son existence supposée ! Il n'est certes pas impossible qu'un culte local ait transmis oralement ses enseignements avant sa reprise par Darius mais pas sur autant de temps. Par contre, il y avait de bonnes raisons d'utiliser un langage archaïque dans des hymnes religieux dont c'était la langue, encore plus si l'on veut donner une légitimité ancestrale à ce qui est nouveau. La première chose qui frappe quand on lit les Gathas, c'est que le texte n'a rien d'un original mais s'affiche comme une recomposition avec des interpolations qui parlent de Zarathoustra. Il est tout-à-fait possible qu'il y ait des formules archaïques attestées sans que cela suffise à dater l'ensemble. La deuxième chose qui renforce cette impression, c'est une différence marquée entre les premiers Gathas, contre les Daēvas, et les autres plus personnalisés, évoquant des conflits internes, ce qui semble un collage de textes d'époques différentes. On ne peut exclure que ces hymnes soient bien de Zarathoustra lui-même, racontant ses mésaventures dans un dialecte archaïsant du nord-est de la Perse ou d'une tradition liturgique locale mais il serait irréaliste de penser que leur instrumentalisation après sa mort dans l'Avesta les aurait laissés indemnes, tombés au service du pouvoir.
Il se pourrait que certaines parties des Gathas soient très anciennes, comme d'autres parties de l'Avesta qui reprend des traditions antérieures, réécrites dans un langage archaïque qui lui est propre, différent des Gathas, mais restant proche du Rig-Véda indien. Cependant, leur révélation et la possible existence de Zarathoustra n'ont de sens que dans la période axiale, appartenant à une évolution globale comme souvent dans l'évolution humaine, bien qu'il y ait toujours des poches plus archaïques en périphérie. Des Upanishads à Confucius, etc., on assiste à la même spiritualisation du rituel, la même critique des clergés et des sacrifices sanglants, la même intériorisation morale. Dater Zarathoustra de plus de mille ans BC est une hypothèse sans intérêt, posant plus de problèmes qu'elle n'en résout. D'ailleurs, les datations de Zarathoustra les plus acceptées aujourd'hui se situent bien vers -800/600, de façon plus synchrone avec les autres réformes religieuses de la période axiale mais qui constitue une incertitude extraordinaire par rapport à l'hypothèse haute pour un individu dont l'existence est supposée certaine ! Son existence véritable n'a pas la même importance cependant que la (non)existence de Jésus qu'on voudrait vraiment crucifié et ressuscité mais si Zarathoustra a vraiment existé, seule sa datation traditionnelle au VIè siècle où il aurait reçu le soutien d'un petit roi du nord (ayant réussi à guérir son cheval!) et aurait trouvé la mort en -563 au siège de Bactres, paraît acceptable sans inconvénients - mais sans qu'on puisse en être absolument certain. La seule chose certaine, c'est que le premier témoignage de sa théologie date de Darius Ier invoquant Ahura Mazda dans les traités et fustigeant les menteurs (ses bas-reliefs sont d'ailleurs rédigés en vieux perse mais il ne parle pas de Zarathoustra).
Il faut dire que l'histoire est rocambolesque. Cyrus le Grand, fondateur de l'empire achéménide, régnant de -559 à -530, avait désigné son fils Cambyse II comme son successeur, ce que son autre fils Bardiya contestait et il profita en -522 de son absence pour prendre le pouvoir. Sauf que le mage Gaumata, profitant de sa grande ressemblance avec Bardiya, le tua pour prendre sa place. L'usurpateur ne régnera pas cependant plus de 2 mois, renversé par une coalition de généraux et assassiné par Darius Ier. Devant la révélation de la fourberie des mages, il y eu dans la foulée un grand massacre de mages dont la commémoration devint la première fête nationale sous le nom de Magophonie (jour où on pouvait tuer des mages s'ils sortaient de chez eux). Il faut dire que les mages (Mèdes) avaient été introduits à la cour de Cyrus comme les prêtres et sacrificateurs officiels, ayant le monopole sacerdotal. Ils n'étaient pas du tout zoroastriens à cette époque, seulement polythéistes, mais ils se convertiront ensuite au nouveau culte.
Personne n'osait rien dire sur Gaumata le Mage jusqu'à ce que j'arrive. Alors, j'ai imploré Ahura-Mazda, Ahura-Mazda m'a apporté son soutien ; le dixième jour du mois de Bagayadi, avec un petit nombre d'hommes, je tuai Gaumata le Mage et ceux qui étaient ses principaux partisans ; je le tuai à Sikayauvati, une place forte en Médie, dans la région de Nisaya. Je lui ravis le royaume, par la puissance d'Ahura-Mazda, je devins roi, Ahura-Mazda me remit le royaume.
On comprend bien ici l'importance du thème de la tromperie où l'on ne sait plus qui est l'imposteur et qui dit la vérité sur Bardiya ou Gaumata le Mage dans ces complots de cour. On voit que Darius (« Celui qui soutient le Bien ») implore Ahura-Mazda comme souverain suprême. Il ne cite pas Zarathoustra mais il s'en inspire sans doute, notamment dans sa critique des mages, ce qui est rendu vraisemblable par le fait que son père était satrape de Bactriane et que c'est à partir de son règne que l'Avesta aurait commencé à être élaboré (il y a 3 strates de rédaction) par les mages réformés. Si Zarathoustra a vraiment existé, seule sa datation traditionnelle au VIè siècle avec sa mort en -563 au siège de Bactres peut être soutenue. En tout cas, c'est seulement à partir de ce moment qu'on aura chez les Grecs des mentions de Zoroastre (à des datations immémoriales de 6000 ans!) ainsi que des Mages qui avaient repris et développé sa théologie dont ils étaient désormais les adeptes mais en accentuant son dualisme. Ils la feront évoluer jusqu'à ce qui sera le zoroastrisme des Sassanides (+224 après JC). Il est difficile de reconstituer cette évolution sur tant de siècles par manque de documentation, les bibliothèques perses ayant été plusieurs fois brûlées (d'Alexandre aux Musulmans).
Toujours est-il que Cyrus ignore complètement Zarathoustra, invoquant plutôt Marduk le dieu suprême babylonien suivant l'attitude œcuménique des Hittites qui intègraient les dieux locaux à leur panthéon. Il semble qu'il suivait les cultes et offrait des sacrifices, sa religion relevant sans doute du polythéisme indo-iranien primitif, la plus grande différence avec la version indienne étant une étrange inversion entre Dieux et Démons, entre Ahuras/Daēvas iraniens et les Devas/Asuras indiens, ce qui indique non seulement une séparation mais une opposition entre sédentaires et nomades à l'ancienne. La démonisation n'était d'ailleurs pas achevée à l'époque de Zarathoustra et sera durcie après, devenant un des piliers de l'Avesta un peu plus tardif. Mais avant la réforme de Darius, Ahura Mazdā n'avait aucune prééminence sur d’autres ahuras (Mithra, Varuna/Apam Napāt), ce qui sera par contre la marque de la nouvelle religion. On ne peut en dire beaucoup plus sur cette époque précédente par manque de documents autre que l'Avesta qui réintroduit des éléments plus archaïques, qu'on peut appeler un mazdéisme primitif bien qu'on n'en ait pas d'autres témoignages, tout en développant la nouvelle théologie de Darius.
Il est indéniable que Zarathoustra appartenait à la religion iranienne traditionnelle dont il était un prêtre, se voulant seulement son réformateur contre les sacrifices, la sorcellerie, l'astrologie, l'ivresse rituelle et les prêtres trompeurs. S'il met Ahura Mazda au premier plan, on ne peut parler de monothéisme, étant seulement un Dieu suprême créateur qui voit tout et juge tout, pouvant évoquer Shamash en plus puissant, sans être le seul dieu malgré la critique des Daēvas (guerriers, prédateurs) qui ne correspondaient plus à une société sédentarisée. C'est le premier de ses apports, s'appuyant sur des tendances iraniennes très anciennes anti-Daēvas (-1200?), mais il défend plutôt un dualisme (moral) dans le cadre d'un polythéisme subordonné. C'est la réflexion ultérieure qui poussera vers un véritable monothéisme dont les Juifs ont pu s'inspirer, l'influence de la nouvelle religion étant sensible notamment dans le judaïsme post-exil (anges, paradis, etc). Ce monothéisme ne sera pas respecté pour autant dans l'Avesta et deviendra un dualisme, connu comme tel par les Grecs.
Le deuxième de ses apports, et le plus décisif, c'est en effet la focalisation sur le mensonge, la morale et la récompense des bonnes actions. Ce n'est pas grand chose mais qui expliquera son importance dans le contexte de la succession de Cyrus et encore plus pour la suite. Ce n'est plus, en effet, le Bien contre le Mal, mais la Vérité contre le Mensonge qui ne met pas sur le même plan les deux options, le Mal étant devenu l'absence de Bien, la négation de la vérité, sans plus aucune autonomie. Cette religion des bonnes intentions et de la bonne foi qui rend le menteur responsable de son mensonge, et le coupe de la vérité, n'a pas besoin, dans les Gathas, d'une personnification du mal mais c'est pourtant ce dualisme qui s'affirmera ensuite dans une lutte entre le Bien et le Mal qui était une lutte entre la vérité et le mensonge et qui deviendra la lutte entre la lumière et les ténèbres, Ahura Mazda et Ahriman (le "prince de ce monde" comme Paul appellera Satan). La distance est grande entre le Zoroastrisme et les minces indications des Gathas dont il se réclame. La moralisation du monde aurait pu cependant transformer dès lors la simple observance religieuse en jugement sur ce qui devrait être, le passage d’un monde où les dieux expliquent l’ordre, à un monde où l’ordre doit être justifié moralement, pas seulement respecté, ouverture à la contestation de l'esprit critique juge du monde.
Paradoxalement, mais comme à l'habitude, ce sursaut moral contre les fausses dévotions et un formalisme vide sera récupéré par l'institution. Le zoroastrisme clérical et doctrinal des mages va s'éloigner de plus en plus des Gathas en systématisant le dualisme, mythologisant Zarathoustra aussi bien que les principes abstraits, construisant une théologie cosmique très riche tout en perpétuant la ritualisation et inventant, ce qui est la tradition des Parsis encore de nos jours, des tours de la mort (ou du silence) où les cadavres sont exposés aux oiseaux de proie au lieu d'être inhumés. Parmi les développements post-Darius, il y a toute l'élaboration eschatologique avec le sauveur final (Saoshyant), présente dans l'Avesta mais non dans les Gathas, de même que la résurrection des morts, évoquée par Theopompe de Chios (~IVe siècle av. J.-C.), donc peu de temps après Darius. La chronologie que j'ai adoptée est la plus récente retenue généralement mais en minimisant le rôle de Zarathoustra avec des innovations relativement modestes, bien que décisives, par rapport à ce que produira la théologie impériale perse dans la construction postérieure du zoroastrisme. Mais celui-ci est établi très tardivement avec les Sassanides, c'est-à-dire après le christianisme. La seule chose certaine, c'est qu'on ne peut confondre l'ébauche du VIè siècle avant JC et la riche élaboration du zoroastrisme impérial au IIè après JC, aussi différent de Zoroastre que le christianisme romain de celui de Paul ou des martyrs. Le zoroastrisme tardif n'est donc pas utilisable pour juger de l'influence perse indéniable sur les Juifs, pas plus que sur le Christianisme (Paul, Jean), selon une théologie proto-zoroastrienne difficile à reconstituer sinon justement par ses influences ou témoignages extérieurs. Cela produit des confusions dans le comparatisme entre christianisme et zoroastrisme avec des influences réciproques du zoroastrime de l'empire séleucide (Antioche, Tarse) sur le christianisme de Paul, Luc et Jean, mais aussi en retour du christianisme sur le zoroastrisme s'institutionnalisant au même moment, participant d'un même mouvement impérial. On ne peut aller jusqu'à faire de la naissance virginale du Saoshyant (sauveur) une imitation de l'annonce faite à Marie qui exhibe une imagerie tellement iranienne - mais qui a pu malgré tout influencer en retour le zoroastrisme en formation. Le zoroastrisme est bien, en tout cas, une création des élites postérieures par une évolution interne (mais soumise aux pouvoirs), bien plus qu'une religion populaire, y mêlant tout l'imaginaire mazdéiste indo-européen à celui des Babyloniens (mais opposé à l'Egypte).
Les empires précédents n'ayant pas produit la même révolution théologique (sauf la tentative avortée d'Akhénaton ), David Graeber a sans doute raison de lier la période axiale à l'introduction de la monnaie ("fiduciaire") qui commence avec Crésus en Turquie vers -550, mais, bien sûr, il faut aussi l'écriture, que les indo-iraniens apprennent des peuples civilisés conquis, car tout cela confirme qu'il faudrait quand même des empires pour instituer des religions monothéistes par la manipulation des textes sacrés (détournement de vieux textes, changements de dates, mythologisation, etc.), en même temps que se poursuit un mouvement cognitif plus fondamental et productif, valorisant plus l'intériorité et rejetant les anciennes religions claniques par besoin de plus d'universalité dans l'empire (c'est la ruse de la raison). Ces évolutions idéologiques ont montré leur efficacité, provoquant l'adhésion des fidèles, mais cependant sous contraintes par les évolutions matérielles, y compris la monnaie, et par les pouvoirs.
