La France mélangée

Temps de lecture : 8 minutes

L'histoire des civilisations à la lumière des études génétiques met en relief un fait trop sous-estimé : le rôle décisif qu'ont eu les immigrations et mélanges de populations étrangères, aussi bien à Sumer qu'en Egypte ou au Mexique, dans l'invention des dieux déterritorialisés du polythéisme , qui ne sont plus des esprits locaux mais des fonctions universelles et qui montreront leur capacité à unir des populations de différentes origines, déracinées et coupées du culte des ancêtres, dans des cités-Ètats à l'origine des premières civilisations.

L'important n'est pas tant cette invention des dieux mais la manifestation du besoin d'une idéologie unificatrice des différents clans lorsque les cultes des ancêtres ne sont plus praticables, et ceci à l'opposée de la tendance traditionnelle à exclure les étrangers et préserver ses propres traditions. Ce qui s'était imposé aux cités-Ètats, le sera à un autre niveau et sous une autre forme (à tendance monothéiste) pour les empires qui auront besoin de principes universels pour rassembler des peuples disparates tenant à leur identité, c'est-à-dire à leur différence.

Or, dès qu'on met en relief ces deux faits, de pays d'immigrations, porteurs de progrès, et les tendances à l'universalisation et la rationalité des empires, ce qui frappe, c'est à quel point la France et ses institutions semblent en être l'incarnation.

De par sa position géographique, le territoire français a effectivement été traversé par des invasions tout au long de l'Histoire, et il est intéressant de voir ce qui a pu unifier ce patchwork de tribus souvent en conflit entre elles. C'est d'abord l'intégration à l'empire romain qui a pu relativement unifier la Gaule, mais plus profondément ensuite, c'est le christianisme universaliste qui servira de ciment entre communautés. Etant donnée la diversité géographique et des patois ou coutumes locales ("Comment voulez-vous gouverner un pays où il existe 258 variétés de fromage ?"), l'identité de la France ne pouvait absolument pas être ethnique ni identitaire et se confond à cette époque avec le catholicisme qui en fait la "fille aînée de l'Église". Sauf que c'est plutôt une identité européenne en ces temps reculés où les différences régionales restent très fortes, malgré une centralisation du pouvoir royal qui tente de les surmonter. Cette identité chrétienne sera renforcée dans les guerres contre l'Islam (croisades, Reconquista) mais sera fracturée par le schisme du protestantisme et les impitoyables guerres des religions qui rendaient ce théologico-politique obsolète.

Avec la Révolution Française, l'unité nationale ne fera plus référence aux "racines chrétiennes" mais se fonde sur les institutions et l'universalisme républicain intégrateur et laïc, avec cependant une volonté farouche d'effacement des particularismes (patois, etc). Cet universalisme prenant la suite du Catholicisme est bien cohérent avec la structure "impériale" d'une république rassemblant une grande diversité de peuples, et considérant alors qu'elle avait vocation à s'étendre aux autres pays, leur apportant la liberté. L'unification bureaucratique par les normes (poids et mesures), le Droit (Code civil) et les institutions (enseignement) rapproche la République Française du modèle chinois. Sauf, qu'à la différence de la Chine qui n'a pas connu d'immigration de masse et restait connectée au culte des ancêtres, l'unité de la France ne pouvait rester seulement formelle étant portée par le prophétisme d'une idéologie démocratique désormais en déclin (quand le niveau national n'a plus d'autonomie par rapport à l'empire universel des marchés et de la technologie).

S'ajoute à cela que, dès avant la Révolution, la France qui était le pays le plus peuplé va être le premier pays à entrer dans la transition démographique, que connaîtront ensuite tous les pays développés. Ce fait décisif, bien que trop peu connu, a été favorisé par l'alphabétisation et le déclin religieux mais surtout par le souci de ne pas diviser les terres et entretenu ensuite par l'augmentation du niveau de vie. La conséquence en a été que la population française sera largement dépassée par celles de l'Angleterre ou de l'Allemagne qui connaissent au contraire une explosion démographique au même moment, avec l'exode rural des débuts de l'industrie. Ce déséquilibre provoquera un manque de main-d'œuvre compensé par une immigration de plus en plus importante, d'abord frontalière (Belges, Italiens, Allemands). Dans les années 1920-1930 la France est encore le premier pays d'immigration avec 300 000 entrées par an (immigration italienne, polonaise, tchécoslovaque). Le lien entre la baisse démographique et l'immigration est très clair, ce qui devrait servir de leçon pour nos sociétés vieillissantes en déclin démographique. D'ailleurs, les autres pays qui ont fait depuis leur transition démographique, ont dû relancer fortement leur immigration et nous ont même dépassés, notamment l'Allemagne, même s'il y a une reprise de l'immigration depuis les années 2000, une bonne part étant reliée à la décolonisation.

Jusqu'ici, ce contexte migratoire a continué à soutenir l'universalisme des institutions républicaines et laïques construites pour absorber les différentes populations, sans égard à la race ou la religion, se réclamant toujours de principes universels (héritées des lumières françaises, de la Révolution et du code napoléonien) - le droit du sol, qui en est un des aspects, ayant surtout l'avantage de pouvoir enrôler dans l'armée tous les enfants d'immigrés ! Bien que tout cela semblait pouvoir continuer, paraissant parfaitement adapté à l'Empire universel à venir, comme le reconnaissent d'ailleurs de nombreux peuples, le constat s'impose que cet universalisme de façade s'est déconsidéré par son dogmatisme et surtout avec le colonialisme manifestant sa confiscation de l'universalisme à son profit avec une ségrégation effective, intolérante aux différences.

Même si la politique française n'est pas du tout à la hauteur, cela n'empêche pas ses principes d'être bien universels. Par contre, il apparaît clairement que la nouvelle échelle planétaire, cosmopolite, exige une laïcité moins rigide et plus multiculturelle que l'uniformisation républicaine. Là, c'est le modèle du Canada qui semble le mieux correspondre à cette phase de la mondialisation. Certes, comme la laïcité, le multiculturalisme est intenable jusqu'au bout et toujours provisoire [en attendant la disparition des religions!] mais, surtout, la laïcité organisant la cohabitation des religions concurrentes ne peut être une religion elle-même, cette absence de religion d'Etat pouvant être fatale au sentiment d'une communauté nationale ? Je fais l'hypothèse optimiste que l'unité écologique réelle pourrait se substituer à une impossible unité idéologique comme fondement universel de notre appartenance à un devenir commun. Cette configuration de pluralisme des religions exige cependant, à l'instar de l'empire Hittite aux mille dieux, de pouvoir faire appel à un garant de la vérité impartial (comme le GIEC) afin de surmonter cette diversité et garder un langage commun (ce à quoi les LLMs peuvent contribuer?). C'est, en tout cas, non seulement en dépit mais à cause des dérives que nous connaissons, ce que notre actualité rend urgent (depuis le Covid puis la vague de fake news et de la soi-disant post-vérité, ou la propagande russe ainsi que les attaques contre la "censure" wokiste).

Même si, la plupart des pays ont encore des populations plus anciennes que celles de la France, il ne faut pas se faire d'illusions, dans un monde devenu petit et interconnecté, il est inéluctable que les populations se mélangent de plus en plus, ce n'est pas une question d'opinion ni de choix, il faut donc en penser les conséquences idéologiques. Bien sûr, cela n'a rien de nouveau, on sait bien que la question de l'immigration et du cosmopolitisme effraie les populations qui voudraient bien arrêter l'histoire, rester entre-soi et sauvegarder un mode de vie déjà dépassé matériellement. Ces réactions traditionnelles ne pourront cependant retarder que de quelques années tout au plus ces évolutions inéluctables. Le monde change plus vite que nous et sans nous demander notre avis, les murs ne sont plus assez hauts pour nous isoler de l'extérieur.

Ces réflexions inspirées par l'Histoire visent juste à essayer de comprendre les insuffisances de l'universalisme uniformisant du modèle français dans la mondialisation actuelle, sans pouvoir prétendre déterminer la suite qui dépend de nombreux autres paramètres et notamment des guerres et catastrophes climatiques qui configureront le nouvel ordre mondial - ce qui peut prendre des dizaines d'années à se stabiliser ou échouer complètement...

42 vues