Pour clore mes études sur les religions, il m'est apparu crucial de souligner que si la plupart des philosophes valorisent la religion et la spiritualité, faisant même souvent de l'idée de Dieu ce qui nous sépare de l'animal, il devrait être clair pourtant que ce "Dieu des philosophes" n'a rien de commun avec les dieux des religions (ce que Pascal dénonçait), pas plus que la spiritualité philosophique avec les pratiques religieuses effectives.
En fait, de Platon à Hegel ou Heidegger, sous des appellations un peu différentes (ordre, absolu, Être et âme, conscience, être-là), on retrouve étonnamment les deux mêmes dimensions de la spiritualité : le rapport à la totalité (cosmos) et aux autres (morale), appelant notre vénération de ce que Kant résumait par "le ciel étoilé au-dessus de moi et la loi morale en moi". Il reprenait ainsi à peu près ce que disait déjà Platon dans Les Lois, bien qu'il ne parlait pas explicitement de la morale mais de l'âme immortelle (du logos en nous), ce qui n'est pas si différent. En tout cas, ce qu'on va montrer, c'est que cette spiritualité qui relie intériorité et extériorité a bien sa nécessité pour un être de langage mais sans avoir besoin ni de religions ni de dieux, qui brouillent plutôt l'expérience avec leurs représentations fantastiques.
Sais-tu que deux choses nous conduisent à croire ce qui a été
exposé plus haut touchant les dieux ?La première est ce que nous avons dit de l'âme, qu'elle est le plus ancien et le plus divin de tous les êtres que le mouvement a fait naître et doués d'une essence éternelle. L'autre est l'ordre qui règne dans les révolutions des astres et de tous les autres corps gouvernés par l'intelligence qui a arrangé l'univers. Livre XII 966d
Ce qu'il faut retenir, c'est cette conjonction entre la plus grande extériorité (la totalité qui nous dépasse) et notre intériorité la plus personnelle (la morale en nous), le logos qui gouverne l'univers et le logos intérieur. Ce sont ces deux côtés qui seront rassemblés sous l'appellation brumeuse d'Esprit (souffle ou fantôme invisible), unité mystique de l'être le plus haut (divin) et de notre pensée la plus propre.
A l'origine, les esprits désignent depuis la préhistoire des forces invisibles supposées douées de volonté (de puissance) et qui sont des êtres de langage, avec qui on peut interagir par la parole. La notion occidentale d'Esprit est assez différente, en dehors de son caractère insaisissable, puisqu'elle l'identifiera à la pensée et la raison mais devenus impersonnelles, détachées des corps qu'elles animent, comme le Saint-Esprit qui est l'Esprit unifiant de la réconciliation, présence invisible qui nous inspire, pure relation à Dieu (rejoignant la Genèse : "l’Esprit de Dieu planait au-dessus des eaux") mais qui implique aussi un esprit du mal. L'Esprit devient ensuite substance pensante chez Descartes qui en radicalise le dualisme, avant que Hegel n'en fasse l'âme de l'Histoire et de la dialectique où l'Esprit progresse dans sa conscience de lui-même.
Hegel fera, en effet, de l'Esprit (des peuples) la figure centrale de la dialectique historique comme conscience de soi rétrospective, la religion étant supposée exprimer ce rapport à l'absolu et au sens du monde, de la nature et de l’histoire, ne se distinguant guère de la culture elle-même. Pour Hegel, l'Histoire est spirituelle, et son mouvement dialectique fait de l'Esprit à la fois la négativité, comme moteur de la dialectique (L'Esprit qui dit non), en même temps qu'une substance extérieure purement idéologique se conservant dans ses mutations mais qui s'incarne dans des institutions structurant notre propre conscience (l'Esprit des lois). Hegel aura du mal cependant à élever cette froide rationalité à une spiritualité vécue.
Pour sa part, Heidegger disait, dans Etre et Temps, vouloir éviter de parler d'Esprit, mot jugé trop métaphysique, alors que toute son oeuvre "se laisse pourtant aimanter, de son premier à son dernier mot par cela même" (Derrida p14). Il lui substitue l'Être, l'être-là ou l'ouverture, mais comme l'a souligné Derrida, le mot est revenu, de façon très significative, dans son "Discours du rectorat" d'un nazisme de combat (mission spirituelle, force spirituelle), exaltation d'un esprit supérieur dirigé contre le monde technique et l'utilitarisme dépourvus d'esprit (bien que tout monde soit spirituel). C'est l'Esprit qui vivifie contre la lettre morte, mais l'Esprit ici est surtout force d'unification d'un peuple (qui doit y adhérer comme pour Fichte), "une puissance spirituelle originellement unificatrice et fédératrice" p83. Le recours à l'Esprit veut sans doute se démarquer d'un racisme biologisant mais Heidegger avoue ainsi le caractère spirituel et national de sa quête de l'Être et de son dévoilement, devenue conservation de l'essence immuable. L'Esprit prend la forme du revenant qui hante les lieux et persiste dans l'être en dépit de son oubli. On comprend mieux toute la normativité de son existentialisme (pas seulement phénoménologique donc) porté par la nostalgie d'une authenticité originaire, d'un plus d'être (la flamme) qui nous sort de la vie ordinaire et du service des biens, Esprit qui est menacé, aliéné, mais n'est plus négativité, supposé seulement questionnement (on peut en douter), "cette façon de tenir bon, questionnant et à découvert, au milieu de l'incertitude de l'étant en totalité. Alors cette 'volonté de l'essence' crée pour notre peuple son monde de danger le plus intime et le plus extrême, c'est-à-dire son véritable monde spirituel... car l'esprit est l'être-résolu à l'essence de l'être... résolution qui est savoir". Le monde spirituel serait "la puissance de conservation la plus profonde... en tant que puissance d'é-motion la plus intime et puissance d'ébranlement la plus vaste de son existence" p49, comme un substitut à l'angoisse de la mort (mort supposée mise en jeu).
Cette notion d'Esprit national ne fait que projeter à un niveau abstrait idéalisé ce qu'on retrouve à un niveau plus prosaïque dans l'esprit d'équipe ou l'esprit d'entreprise, une communauté d'action. Cet esprit interpersonnel, cet immatériel invisible, n'a cette fois rien de mystérieux étant explicitement requis (coopération, solidarité, subordination au tout). Les forces de l'esprit sont ici dans la conviction inébranlable et la volonté d'une mission qu'il faut accomplir mais qui reste plus ou moins à court terme dans la relation avec ses collègues (très loin du niveau politique). Si l'esprit unifiant est ici porteur d'efficacité certaine, cet esprit de groupe est aussi porteur de conflits, comme on le constate constamment.
Plus généralement, si l'Esprit pouvait sembler jusqu'ici d'essence divine, nous plaçant au-dessus de la nature, on peut dire que son mystère s'est largement dégonflé depuis ChatGPT qui a révélé qu'il n'était qu'un simple effet probabiliste du langage et des réseaux de neurones (sans forcément d'intériorité), discréditant la survalorisation obscurantiste de notre esprit si conformiste comme on le sait maintenant. En fait, on peut dire que l'Esprit c'est le signifié, la face immatérielle du signifiant matériel, conséquence du dualisme matière/information mais surtout du langage narratif qui personnifie l'esprit dans les récits qu'on en fait (hypostase). L'Esprit peut y être considéré comme une fiction grammaticale nécessaire, et ce que les LLMs révèlent, c'est précisément que cette fonction linguistique-narrative (la pensée, la compréhension) peut s'accomplir de manière purement computationnelle et s'externaliser - tout comme le savoir, auquel on identifiait traditionnellement l'Esprit. Nul besoin de substance spirituelle mystérieuse, de présence à soi transcendantale, d'intuition métaphysique...
A cette personnalisation de l'Esprit, du côté de l'énonciation, il faut ajouter en effet la totalisation du savoir du côté du signifié et de la représentation, retrouvant les deux versants de la spiritualité dans ses fonctions langagières. En effet, si une langue est une totalité étrangère à d'autres totalités, d'autres langues, c'est bien aussi à la fin d'une phrase, d'un texte ou d'une intervention que le sens se boucle, totalité qui fait sens (point final ou de capiton), synthèse rétrospective toujours provisoire. La totalité est tout autant inséparable du langage (qui divise) que le rapport (moral) d'une parole à son interlocuteur. Dès lors, on ne voit pas pourquoi il ne pourrait pas y avoir une spiritualité sans dieux ni religion, simplement en relation avec la totalité et avec les autres, les deux composants de l'extériorité qui nous constituent comme sujet du langage. Encore faut-il qu'il y ait un sujet réel.
En effet, ce n'est pas parce que les robots conversationnels démystifient l'Esprit et sont dépourvus de spiritualité qu'ils réduisent à néant ces deux dimensions du langage que l'Esprit rassemble et qui restent essentielles pour nous, êtres sociaux, le rapport à la totalité et aux autres. Il n'est pas question de s'en passer pas plus que de leurs émotions qui ébranlent notre être. La contemplation d'un ciel étoilé peut effectivement nous émerveiller de l'immensité de l'univers, tout comme les beaux gestes nous remplir de gratitude et soutenir notre sentiment de communion. Dans certaines circonstances, cette présence au devenir peut même aller jusqu'à de brefs accès d'une jouissance quasi mystique. Il n'y a effectivement pour cela non plus aucun besoin de religions, même si elles encouragent leur expression, la seule raison suffit pour cette expérience mystique (que les psychédéliques facilitent depuis toujours). Pour autant, cela n'empêche pas que certains peuvent y rester insensibles comme à la musique (Freud disait ne pas ressentir ce sentiment océanique). Il ne faut certes pas en faire trop, avec un sourire béat un peu bête au milieu du désastre, mais il n'y a pas de raisons de se passer de ces émotions, se passer de penser à ce qui est notre place dans le monde ou se laisser pénétrer par le cycle des saisons et la poésie des sens. qui ne sont pas sans réalité Ce n'est pas que cela m'arrive souvent en ces temps de désillusions mais, même si ce sont juste des histoires qu'on se raconte et des effets neurologiques exaltants, ces éclairs peuvent illuminer les pires situations parfois, notamment à l'approche de la mort qui nous totalise.
Or, cette spiritualité semble bien inaccessible aux LLMs, qui sont pourtant des êtres de langage, et elle ne pourrait pas s'externaliser, étant consubstantielle semble-t-il à notre incarnation, à ce qui nous donne continuité dans le temps et position dans l'espace (social), ce qui apparaît ainsi comme condition nécessaire de la spiritualité, le lien vécu et contraignant d'un être fini avec le tout dont il fait partie et avec les autres qui le constituent. Il y faut le rapport vécu à la totalité (pas seulement représenté mais éprouvé) et la relation éthique (pas seulement simulée mais engageante). Pour qu'on puisse parler de spiritualité, il faut qu'il y ait un engagement personnel et faire preuve d'attachement, spiritualité comme expression de notre lien intime à l'extériorité, au monde du langage, façon d'habiter pleinement le langage et de vouloir être véridique ou de réorienter sa vie. Les LLMs ont bien le langage mais sans l'incarnation. Les animaux ont bien l'incarnation mais sans le langage. Par contre, on peut penser que les futurs robots autonomes étant incarnés, ils pourraient accéder à une forme de spiritualité mais à condition d'acquérir une véritable personnalité biographique et devenir capables d'attachements. C'est très loin de notre situation et sans doute trop spéculatif mais permet de penser qu'ils pourraient alors participer à la spiritualité écologique d'un monde partagé entre humains et non-humains, spiritualité écologique plutôt que cosmique ou naturaliste, relationnelle plutôt qu'intérieure ou mystique.