Les philosophies du bonheur

Stoïcisme, épicurisme et sceptiques
Je me suis engagé imprudemment dans l'histoire de la philosophie, d'abord à sentir le besoin de revenir à Socrate, au savoir de l'ignorance qui est au principe des sciences et notre réalité première à laquelle on ne veut pas se résoudre. Impossible de rester semble-t-il dans cette position philo-sophique questionnante sans finir par prétendre à la sagesse qui détient la vérité. C'est ce qu'on a vu ensuite dans le Phédon de Platon avec ses âmes ailées où le monde des idées décolle du réel. S'y manifeste déjà les contradictions entre l'amour et la vérité qu'éprouvera Aristote à se détacher de cette mythologie et de son maître (Amicus Plato, sed magis amica veritas) opposant à son animisme que ce ne sont pas les idées qui déterminent le réel mais les causes efficientes et finales. Le premier enseignement de la recherche philosophique, c'est bien que la question de la vérité nous divise. Cela commence par les présocratiques, avec, entre autres, l'opposition d'Héraclite et Parménide mais on peut dire que ces divisions se généralisent et se vérifieront constamment par la suite dès lors qu'on prétend se fonder sur la raison et non sur l'autorité du lieu. Il ne s'agit plus seulement de savoirs rationnels mais d'une modification de notre position par rapport aux savoirs et par rapport aux autres, en même temps que changeait la position du citoyen dans l'Empire.

Notre propre situation depuis la globalisation marchande et la fin du communisme offre quelques ressemblances avec celle de la constitution de l'Empire (hellénique puis romain), véritable mondialisation à l'époque, se caractérisant à la fois par la fin de la politique et de la citoyenneté active, en même temps qu'une perte d'unité culturelle, confrontée à la diversité des peuples et des croyances. C'est déjà l'émergence de l'individu, de l'intériorité avec la vogue des philosophies du bonheur qui entre en résonance avec la mode actuelle.

Ce qui frappe, depuis les présocratiques, c'est le bouillonnement, le foisonnement, la multiplication des diverses philosophies, des conceptions du monde supposées rationnelles qui se font jour, ne faisant plus appel donc à une autorité mais ne pouvant s'unifier dès lors qu'elles sont détachées de la tradition comme de la religion héritée (même quand ce sont des philosophies qui se veulent très religieuses). La prétention à l'universel n'a fait que produire paradoxalement de nouvelles divisions. Depuis le travail fondateur de l'Académie, repris et enrichi par Aristote, il semble qu'on a une matière dans laquelle chacun peut puiser pour l'arranger à sa manière. Il est d'ailleurs absurde de parler d'une tradition occidentale qui est tout autant orientale à cette époque et manifeste plutôt une désorientation de la pensée ayant perdue ses assises, qui n'est plus transmission mais reconstruction (y compris l'ésotérisme naissant). Comme chacun y va de sa philosophie, les conceptions du monde sont devenues choix personnel plus que social, manifestation d'une liberté encombrante qui cherchera des règles, privilégiant donc la morale.

Contrairement à ce qu'on pourrait penser, la diversité et l'individualisation favoriseront plutôt la dogmatisation de la philo-sophie devenue sagesse (« La philosophie tend là où l'autre est parvenue » prétend Sénèque). C'est sans doute le plus intéressant à relever. En effet, les philosophies du bonheur sont prescriptrices, c'est donc par nécessité qu'elles prennent la forme d'un dogmatisme, ce qu'on retrouvera plus tard avec Spinoza [devenu soudain le philosophe de la joie avec son grimoire mathématique fait de propositions, démonstrations et scolies visant plutôt une connaissance du troisième genre très déterministe et qui a besoin de s'identifier à Dieu]. Le procédé est à chaque fois le même où l'affirmation de la liberté se retourne en négation de sa liberté. Ainsi, la valorisation de la volonté et de la raison contre la partie basse de l'âme mène en fait au refoulement du désir et au renforcement du surmoi, à la conformité de sa volonté, son formatage qui n'est finalement qu'identification au maître et soumission. Etouffant toute critique, bien loin de l'encourager comme Socrate, la raison n'est plus là que pour faire taire les questions, ce pourquoi ce ne sont pas vraiment des philosophies et qui pourtant passeront longtemps pour les seuls vrais philosophes (philosophes à vendre encombrant Rome et qui seront expulsés en 71 et 91). On a eu une resucée de ces tendances avec Pierre Hadot et le dernier Foucault, le souci de soi rejoignant le développement personnel. Pourtant, à l'évidence, le caractère thérapeutique prêté à la philosophie la réduit à croire ce qui nous arrange, nos propres projections, à juste trouver quelques formules magiques contre la peur de la mort ou la souffrance, au lieu de se soucier de la triste vérité. La contradiction est manifeste entre une philosophie comme recherche de la vérité (qui blesse) et une médecine de l'âme nécessitant de faire taire toute critique, simple psychologie de la soumission manipulant nos représentations (comme le cognitivisme aujourd'hui).

Il y a la même contradiction entre la finalité affichée de la plus haute des libertés - qui serait de faire ce qu'on doit faire et conforme à notre nature, Dieu, la raison, un devenir rationnel de l'homme remplaçant la passion par la seule volonté réfléchie - et ce qui aboutit en fait à se contraindre constamment et se conformer à l'ordre du monde, à devoir simplement accepter son sort et l'ordre établi, "accorder sa volonté aux événements de façon à ce que ceux qui surviennent soient à notre gré" comme dit Epictète car "ce qui trouble les hommes ce ne sont pas les choses mais les opinions qu'ils en ont". "Tout est opinion. Et l’opinion dépend de toi" (l'affirmation qu'on est libre vise toujours à soumettre cette liberté). La critique ne s'adresse donc plus qu'à nos représentations, la négativité se retourne contre nous-mêmes, jusqu'au suicide acte considéré de suprême liberté et, Sénèque, mettant en scène la dialectique du Maître et de l'esclave, en arrivera à rendre l'esclave entièrement responsable de son sort puisqu'il a toujours la possibilité de la mort pour se soustraire à cette indignité.

Kojève remarquait qu'en tant que morale, le stoïcisme aurait pu se passer de philosophie mais ce n'est sans doute pas vrai, d'avoir besoin de se fonder (comme pas mal de gourous) sur une explication générale du cosmos même si ce n'est pas ce qu'on en a retenu. Au niveau philosophique, l'apport principal des stoïciens est sans doute effectivement cette notion de "représentation compréhensive" ou de "lekton", le signifié immatériel qui relie deux matérialités, le mot et la chose dont il se distingue comme incorporel. Même si nos connaissances passent par la perception, la distinction du réel et de la représentation permet d'agir sur celle-ci. Dans ce cadre, la constitution d'un système dogmatique vise très prosaïquement à mettre fin à l'inquiétude métaphysique en donnant réponse à tout. L'épicurisme ne procèdera pas autrement bien qu'il valorise plus le plaisir que l'absence de souffrance, et même le scepticisme ne visait qu'à se délivrer de ses angoisses intellectuelles pour aller mieux, conseil pratique de médecin comme l'était Sextus Empiricus.

On sait assez peu de choses du fondateur du stoïcisme, Zénon de Citium, mais on connaît précisément la date du début de son enseignement en -301 et qu'il était d'origine phénicienne, ce qui est sans doute important. Il est, en effet, curieusement assez peu connu qu'il introduisait ainsi, une conception de Dieu bien différente de celle des Grecs et notamment de Platon ou d'Aristote, bien plus proche du monothéisme puisqu'il ne se contentait plus d'attirer à lui les âmes par sa perfection ou de créer des mondes par son souffle mais intervenait dans le monde, Dieu compréhensif et omniprésent, à qui on peut s'adresser, avec qui nous avons un rapport direct, et qui donne sens au monde comme à notre existence, en assure l'unité. "C'est là l'idée sémitique du Dieu tout-puissant gouvernant la destinée des hommes et des choses, si différente de la conception hellénique" avec pour corollaire "l'acceptation de l'œuvre divine et la collaboration à cette œuvre grâce à l'intelligence qu'en prend le sage" dit Emile Bréhier p265. On pourrait lui rétorquer que c'est peut-être plus proche encore de la religion perse de Zarathoustra avec ses cycles cosmiques auquel le dernier Platon rend hommage dans Les Lois, sauf qu'on n'est pas ici dans une lutte du bien contre le mal et que, dans cette théodicée, les stoïciens auront du coup beaucoup de difficultés à justifier l'existence du mal au lieu de l'harmonie naturelle. "Le monde est un système divin dont toutes les parties sont distribuées divinement. Il est un corps parfait; mais ses parties ne sont pas parfaites, parce qu'elles ont une certaine relation au tout et n'existent pas par elles-mêmes" p277. Ce qui donnera chez Posidonios (-135/-51) : "Le monde est un tout sympathique à lui-même". Tout conspire, tout sympathise, mais cet enthousiasme cache difficilement que vouloir vivre en accord avec la nature, c'est déjà entériner la rupture que nous connaissons avec elle.

Le dieu est un être vivant, immortel, raisonnable, parfait, intelligent, heureux, étranger au mal, étendant sa providence sur le monde et son contenu. Il n'a pas cependant forme humaine. il est l'auteur de toutes choses et comme leur père, il est intimement mêlé à la nature dans toutes ses parties. Et les Grecs lui donnent différents noms suivant la diversité de ses manifestations (effets). Diogène Laërce, p100

A ce monde plein de Dieu qui nous parle dans nos rêves s'ajoute le thème bien grec celui-là du destin et d'un déterminisme implacable très proche du déterminisme scientifique de l'enchaînement des causes même s'il prenait souvent la forme d'un déterminisme astrologique qui nous paraît un peu débile mais qui relevait alors de la nécessité de connaître les causes pour les accepter - puisque le bonheur serait dans l’indépendance vis-à-vis des circonstances extérieures grâce à la maîtrise de nos représentations. Spinoza reprendra beaucoup de ce fatalisme biologisant basé sur la conservation de soi et la conformité à sa propre nature à laquelle la raison doit ramener, naturel devenu devoir mais supposé procurer de la joie (Diogène Laërce, p82), la raison transformant en activité consciente notre passivité première. On aboutit à un finalisme cyclique du logos entre deux "big bang" (ou feu primitif), et l'éternel retour du même dans un cosmos unifié. En fait, on peut dire que, de même que Platon détachait les Idées du réel, de même Zénon détache le Logos, comme évolution unifiée, des divers processus réels, comme ayant une existence en soi. L'important, c'est que le sage ne doit pas douter (à l'inverse de Socrate) et de montrer qu'on arrive ainsi à tout expliquer, que la physique se boucle avec la logique et la morale pour arriver à la certitude et une superbe indifférence ; mais la liberté intérieure postulée au début a disparu à la fin...

Le stoïcisme peut être considéré comme la dogmatisation du premier Aristote, celui qui était encore platonicien. Dans son écrit perdu intitulé "Pour la philosophie" (alors qu'il est surtout théologique) Aristote défendait en effet une astrologie cyclique presque identique à celle de Zénon, en dehors de sa conception de la divinité. Ce n'est donc pas vraiment une création originale, plutôt de l'ordre du syncrétisme mais le succès rencontré par le stoïcisme dans l'Empire Romain empêche de balayer ces spéculations comme purement imaginaires, témoignant au moins qu'elles répondent à une demande de cette époque. Ce n'est pas un hasard si cette philosophie soutient l'Empire et ne se mêle pas de la politique des cités. Préfigurant l'universalisme du catholicisme romain, le stoïcisme affirme déjà l'unité de l'humanité. Pour Panétius (-185/-112), chaque homme a plusieurs rôles (personae) à jouer, selon qu'il considère sa fonction d'homme en général ou des fonctions particulières dans la société. Derrière l'affirmation de notre appartenance au cosmos et à l'humanité, on peut voir la tentative de retrouver une communauté, idéalisée, pour compenser la perte de la communauté politique originelle dans l'Empire universel. Il ne faut pas croire que cet humanisme soit démocratique, justifiant plutôt les hiérarchies naturelles. Les stoïciens ont toujours été très aristocratiques et monarchistes, leur rôle se rapprochant souvent de celui de jésuites, de conseillers, de coachs. Ce qu'il faut souligner, c'est comme la destruction de l'unité sociale et l'unification de l'Empire se projettent en aspiration à l'universel et à la totalité qui se heurte cependant à la pluralité des philosophies et des religions pour ne plus reconstituer qu'une appartenance de secte : on se reconnaît comme stoïciens ou épicuriens.

Loin de l'image qu'on a faite de lui, et bien qu'il s'opposait effectivement aux stoïciens, on peut dire qu'Epicure était une sorte de stoïcien juste un peu moins dogmatique, voire sceptique, en tout cas Sénèque le reconnaîtra quand même comme l'un des leurs, un ascète bien plus qu'un débauché, différant seulement par le dogme. Kojève considère comme absolument contemporains Zénon, Epicure et Pyrrhon sans possibilité d'établir une préséance de l'un sur l'autre. Il semble bien pourtant qu'Epicure ait construit sa philosophie en réaction à l'aristotélicien Praxiphane qui enseignait justement la première philosophie ascétique d'Aristote, inspiration originelle du stoïcisme, comme on l'a vu. Il n'est donc pas absurde de dire que l'épicurisme vient après le stoïcisme comme sa négation quand bien même il le précède de quelques années (-306) ! Malgré cette opposition frontale, on peut dire qu'ils se ressemblent sur un certain nombre de points mais avec de grandes différences quand même. Ainsi, les épicuriens ne sont pas aussi cosmopolites et partisans de l'Empire que les stoïciens. Ce sont en général des Grecs de bonne famille qui se retrouvent entre amis dans le jardin d'Epicure mais encore plus dégagés de la politique ("le sage ne fera pas de politique" DL p256) que les stoïciens qui fricotent volontiers avec le pouvoir. Pour vivre heureux, vivons cachés ! Beaucoup moins répandu que le stoïcisme (que des esclaves pourront épouser), l'épicurisme représentera tout de même l'autre grande tendance philosophique de l'Empire et qui produira son chef-d'oeuvre avec Lucrèce. "Ce ne sont pas les boissons, la jouissance des femmes ni les tables somptueuses qui font la vie agréable, c'est la pensée sobre qui découvre les causes de tout désir et de toute aversion et qui chasse les opinions qui troublent les âmes". On retrouve, là aussi, une instrumentalisation de la vérité simplement destinée à faire disparaître toute cause de crainte et de trouble. C'est donc pour cela qu'il va défendre l'atomisme et une théorie générale de l'univers opposant le hasard (clinamen ou déclinaison des atomes) au déterminisme intégral des stoïciens (au destin comme à la providence divine). Les dieux ne sont pas niés (apparaissant dans les rêves) mais ne sont ni les créateurs du monde, ni ne s'occupent de nos affaires étant trop parfaitement heureux pour être affectés par nos imperfections. Insister ainsi sur la perfection et l'indifférence divine ne sert qu'à apaiser la crainte irrationnelle des dieux. Epicure ne se soucie pas tellement de cohérence ni de certitude et admet une pluralité d'explications, se contentant de la vraisemblance, de quelques signes positifs et d'une "non-infirmation", pourvu que cela suffise à nous rasséréner. "Si la crainte des météores et la peur de la mort n'étaient quelque chose pour nous et ne venaient gêner notre vie, nous n'aurions nullement besoin de physique". La vérité est dans les sens et l'âme (anima) inséparable du corps (l'esprit, animus, étant localisé dans le coeur!). Ce n'est pas sur la sensation ou la représentation qu'il faut agir cette fois mais sur la cause du plaisir ou de la souffrance, ce qui est plus raisonnable mais que dément une cosmologie destinée à modifier nos représentations des dieux et du devenir. Par rapport aux stoïciens qui prolongent le jeune Aristote, on est quand même plus proche avec Epicure de l'Aristote de la maturité mais sans véritable désir de savoir, récusant même ce plaisir intellectuel qu'avait distingué Aristote pour n'admettre que le plaisir du corps et de son souvenir, plaisir de la satiété qui "avec un peu de pain et d'eau, rivalise de félicité avec Jupiter". La philosophie ne servirait ainsi qu'à apaiser nos craintes avec ce tétrapharmakon, véritable mantra à répéter en boucle pour accéder au bonheur: les dieux ne sont pas à craindre, la mort n'est pas à craindre, la douleur est supportable, on peut atteindre le bonheur...

Epicure paraît, certes, plus sympathique, moins exigeant, sa philosophie n'en reste pas moins destinée elle aussi à nous empêcher de penser ("Le sage donnera des certitudes et non pas des doutes" DL p258), instrumentalisation de la vérité au profit d'un calcul des plaisirs qu'on retrouvera avec le scandaleux pari de Pascal. Il s'agit comme dans le stoïcisme, de trouver quelque formule magique pour ne plus souffrir et nous guérir de la conscience de la mort. C'est le genre de tour de passe-passe qu'on connaît bien de nos jours, quand on ne peut plus changer les choses et qu'on prétend qu'il ne s'agit que d'idéologie, que d'une question de mots, d'une erreur logique, un bête malentendu ! Il y a certes des mots qui peuvent guérir et il est plus que légitime qu'une philosophie réfute les fausses craintes, les faux dieux, les fausses opinions, les fausses théories qui effectivement nous égarent mais pas pour occulter l'écart entre désir et réalité, l'insatisfaction foncière d'une vie déceptive et tragique qui ne tient pas les promesses de l'enfance ni d'une nature idéalisée. Les dieux ne sont pas seulement des épouvantails pour nous effrayer mais aussi les porteurs de nos espoirs déçus. Ces trucs d'illusionniste censés nous aveugler ne sont pas à la gloire de la philosophie, étalant plutôt sa bêtise comme tous les manuels de développement personnel ou de psychologie positive (d'auto-suggestion) aujourd'hui. L'étonnant, c'est que cela puisse avoir une efficacité relative, qu'on ne peut nier, ceux qui se réclament du stoïcisme en témoignent souvent avec une certaine grandeur. La volonté peut dompter l'émotion comme le maître commande à l'esclave et l'hypnotiseur à l'hypnotisé. Qui pourrait le reprocher lorsqu'il s'agit de surmonter une souffrance ou les coups du sort ? Cela ne peut constituer cependant le but de la vie, d'une vie réellement vécue, et il est bien clair que tout le monde désormais se fout de l'attirail métaphysique.

On ne retient du stoïcisme comme de l'épicurisme que des prescriptions très grossières, supposées marcher, en abandonnant les spéculations théologiques ou physiques, tous les dogmes et discussions sur Dieu ou l'âme, rejoignant ainsi les sceptiques qui motivent leur attitude de suspension du jugement (époché) par la pluralité des philosophies et des écoles de sagesse mais restent malgré tout les troisièmes larrons de l'époque des philosophies du bonheur, car eux aussi ne visent que l'ataraxie du sage qui ne se pose plus de questions et fait disparaître les problèmes, sorte d'ablation du cerveau et de l'esprit critique pour raisons médicales! Alors que stoïciens ou épicuriens combattent le doute, à l'origine pourtant de la philosophie, ceux qui se nomment la "secte des ignorants" ne sont pas pour autant des disciples de Socrate car ils dogmatisent une ignorance de principe, au lieu que la conscience de leur ignorance ne leur fasse chercher la vérité. Il y a toujours besoin d'un moment sceptique dans la philosophie (comme Hume plus tard) pour détruire les anciens dogmatismes, mais il n'y a philo-sophie (ou science) qu'à essayer de dépasser ce moment négatif en maintenant l'exigence de vérité, dans sa fragilité même.

S'interroger sur les raisons de l'hégémonie des philosophies du bonheur et sur le contexte historique qui explique (pour Hegel notamment) cette focalisation sur la vie privée, exige de se départir d'abord de l'évidence que ce serait depuis toujours et en tout lieu la question de la philosophie. On peut certes citer Socrate dans l'Euthydème demandant "N’est-il vrai que, nous autres hommes, désirons tous être heureux ?", sauf que le souci de Platon sera un Bien suprême qui est tout autre chose. L'Euthydème est d'ailleurs une bouffonnerie pour se moquer des sophistes auxquels justement Socrate rétorque que si chacun recherche déjà le bonheur, on ne pourra rien y ajouter par la parole. Dans le premier Alcibiade, la recherche du bonheur n'est qu'une entrée en matière pour une interrogation plus philosophique. En d'autres occasions, Platon mesurera le plaisir à la peine, tout comme pour Héraclite il ne peut y avoir de bonheur sans malheur. Il faudrait enfin s'interroger sur le sens qu'on peut donner à ce bonheur qui peut désigner l'égalité d'âme aussi bien que la vertu et s'exprime souvent par un mot qui veut dire réussite. Or, dire que chacun veut réussir est une tautologie puisque vouloir, c'est vouloir atteindre son objectif. On voit mieux sous cette forme ce que le souci du bonheur peut avoir d'inadéquat, opérant un court-circuit du même type que la toxicomanie où le bonheur est visé comme tel et non plus comme résultat d'arriver à nos fins. La philosophie ne saurait viser une telle béatitude artificielle quand elle doit plutôt interroger nos finalités et si le bonheur est dans le fait d'atteindre nos finalités, c'est dans l'activité elle-même (lutte, travail ou jeu) qu'on peut le trouver.

Que peut donc signifier cette demande de bonheur qui se fait si insistante, et la multiplication des gourous ou philosophes à vendre, sinon qu'il n'y a plus de finalité qui vaille ou qu'on n'a plus les moyens de les atteindre ? On reconnaît là notre propre situation, de psychologisation des problèmes politiques, qui n'est pas si différente de celle des élites de l'Empire qu'on peut dire démobilisées, ne faisant plus la guerre et n'ayant plus rien à attendre de la politique. Hannah Arendt disait que l'homme d'action ne cherchait pas le bonheur qui était plutôt le but des travailleurs cherchant compensation de leur peine dans la consommation, mais l'insatisfaction de l'homme privé d'action et d'existence politique peut se muer tout autant en obsession du bonheur. Comme dit Kojève, "il commence par devenir Stoïcien (se désintéresse du monde), puis Sceptique (nie ce monde), puis Chrétien (cherche refuge dans l'autre monde)". Certains préfèrent en effet le djihad, en tout cas la religion qui finira avec le christianisme par submerger ces philosophies du bonheur, permettant de sortir enfin du souci de soi car cette soupe tiède ne correspond pas à notre être au monde qui est d'ailleurs désormais encore plus confronté à l'ennui qu'à la souffrance, mais garde intact l'inquiétude du lendemain et le désir de reconnaissance comme de sympathie. Cela ne fait pas de la religion le dernier mot de l'histoire, minée par la raison, la pluralité des dogmes et la mauvaise foi.

Il est certes indispensable de savoir ce qui ne dépend pas de nous et de reconnaître les évolutions inéluctables (avec l'accélération technologique) mais cela ne saurait nous condamner au quiétisme encore moins à soutenir l'ordre établi, comme s'il était conforme à nos voeux, ni se ranger du côté des maîtres. Il n'y a pas d'unité avec le monde, un réel qui nous reste étranger, sur lequel on se cogne. Il faut admettre notre ignorance première et notre discordance avec l'universel, ne pas renier notre insatisfaction et notre incomplétude constitutives, nos indignations devant les injustices du monde, pas plus que notre travail pour le transformer. On devrait pouvoir rester du côté du négatif, de la critique, de l'action correctrice mais dans l'empire post-politique, il n'y a pas beaucoup de chance que cette aspiration trouve un débouché et qu'on sorte du malheur politique, qu'on récupère la main - sinon au niveau local. Le besoin d'unité n'y trouvera peut-être pas son compte mais il est peu probable qu'on se suffise longtemps d'un bien-être médicalisé.

Il semble bien que la recherche du bonheur et de l'unité mystique, le besoin de faire partie de plus grand que soi, traduit, en fait, un manque de communauté qui se reconstruit du coup en chapelles (on ne souffre pas en silence, on se dit stoïcien), nouveaux dogmatismes par lesquels tente de se reconstituer la communauté manquante, mais qui butte sur la pluralité des idéologies et des religions. On est bien obligé de conclure que, si la politique ne peut plus incarner une communauté unifiée dans notre monde mélangé, seuls de grands mouvements idéologiques ou religieux pourront continuer à donner sens à une communauté universelle jusque dans le quotidien multiculturel - bien que devant renoncer à y soumettre l'ensemble des populations. Le communisme a représenté une telle communauté transnationale par-dessus les divisions nationales (on se rend compte quand il disparaît comme cette communauté militante nous soutenait), fondé lui aussi sur une dogmatisation de la dialectique ne s'appliquant plus à lui-même. On peut imaginer dans le futur une communauté numérique planétaire qui s'esquisse déjà mais ne fera sans doute que s'ajouter aux autres appartenances. L'autre communauté possible, je le répète, est celle du quotidien et donc du local mais elle pourrait entrer en contradiction avec l'aspiration à une communauté globale. En tout cas nous voilà loin du bonheur individuel qui retrouve sa dimension sociale, dont la vérité pourrait faire cependant une nouvelle fois les frais...

Suite, Pascal, la misère de l'homme et son terrible ennui.

Article intégré à une petite histoire de la philosophie.

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34 réflexions au sujet de « Les philosophies du bonheur »

  1. "...ce ne sont pas les idées qui déterminent le réel mais les causes efficientes et finales.",
    oui, mais à condition de ne pas exclure les idées du réel. Les idées font partie des réalités en interaction avec les autres réalités.

  2. Les jeunes qui épousent le djihad semblent heureux. Les born-again de tous poils semblent heureux. Je suis persuadé que les Zadistes le sont aussi.
    J'y vois un point commun que j'énoncerais comme ça: "chacun de nous a besoin d'une place dans un cadre fraternel et transcendant". Je crois qu'il s'agit de notre nature sociale qui est comme ça.
    A choisir, il me semble moins régressif d'être Zadiste aujourd'hui que Djihadiste (ou même frontiste)!

    • Etablire un parallèle entre Zadistes et Djihadistes me parait assez gonflé surtout de la part de Michel Martin (?), mais ça mérite l'attention. Pour moi à qui on a imposé enfant à apprendre latin et grec, je suis toujours porté à respecter l'histoire des mots,de leur évolution en tant que signifiant, et du coup je suis prêt à attribuer le m^me "bonheur" à un militant de groupes aussi opposés. Avec les mots bonheur et malheur, le ressentir est imagé à partir de l'Empyrée, cette partie la plus haute des sphères célestes où règnent les dieux dictant les mots, et où se retrouvent après leur mort les bienheureux, dans la pureté du feu (radical pyr- du mot pyromane). Imagerie qui ne convient pas au zadiste! Plus contemporaine est la notion de bien- être et de mal-être ( et le djihadiste croit répondre à son mal-être, quand le zadiste pense défendre pied à pied les conditions du bien-être sur cette terre). De ce point de vue j'ai apprécié dans le texte de Jean le parallèle qu'il établit entre Empire antique et mondialisation moderne, qui nous sort de l'imagerie du bon ou mauvais destin pour nous introduire dans les significations empiriques. Ethymologie toute différente du mot empirique ( celle de l'a-peiron originaire grec et de l'ex-périence, là où le sens résulte de l'activité des individus d'un collectif de " proches" et de la conscience des causes et des effets des tentatives et des essais, pour aménager des "mondes", durant l'histoire de notre espèce humaine . Et je me range du côté des zadistes en refusant de vivre sous l'empire ( au sens alors figuré) du productivisme, du consumérisme, du pouvoir impérial financier. J'entends bien qu'on relocalise ce qui va si loin au-delà de l'horizon et en pure perte! Qu'on relocalise ce monde au l'échange monétaire ne construit plus aucune relation entre les protagonistes du marché. Car le bien être, le bien-vivre, ce n'est pas dans l'obéissance à une idée, mais ça résulte d'un rapport vécu dans un lieu d'être ( ma localisation en propre avec d'autres " mondes" vivants , soit la construction de ma mondanité propre, en connexion avec un milieu sociétal acceptable, recherchant lui-m^me la juste maîtrise des choses... (?)

      • pierre ch nous dit : "Et je me range du côté des zadistes en refusant de vivre sous l'empire ( au sens alors figuré) du productivisme, du consumérisme, du pouvoir impérial financier".

        Je ne parviens pas à m'y ranger totalement dans la mesure où le zadisme , bien qu'un combat est une soumission ; soumission à la règle du libéralisme qui pose comme principe de base qu'en effet il n'y a pas de débat sociétal mais régulation de rapports de force ; ces rapports de force passant entre autres par des pétitions, des manifs et des zad;
        si je propose à un zadiste de passer par un vrai débat institutionnel sérieux et bien construit , c'est à dire bien organisé bien animé dans la durée ,recherchant l'expression de tous et l'apport des médias publics d'investigation sur le sujet à débatte; ce travail de réflexion collective étant adossé au final à un référendum .....
        Il va c'est quasi ment sûr être très méfiant et refuser .
        De l'autre côté si on propose à nos députés ou autres représentants d'améliorer la démocratie en structurant sérieusement le débat et la décision publique ; il ne répondrons pas .Pour une raison toute simple c'est que le pouvoir et les avantages ils les ont et qu'il ne veulent surtout pas que cet accaparement leur échappe.
        On est donc dans cette situation paradoxale que les militants préfèrent militer et faire vibrer la fibre de la fraternité militante plutôt que d'aller au fond du sujet .
        Cela conforte notre soumission au fil de l'eau et par conséquent aux groupes les plus forts et les mieux organisés et laisse de côté le numérique massif des électeurs lambda qui eux ont le pouvoir mais sont dans la plus grande incapacité de le savoir et de l'utiliser.
        Le positionnement zadiste que j'approuve par un côté (les valeurs qui sont défendues et le projet de société qui est là en filigrane ) me semble en définitive producteur de grands périls parce que ne construisant pas le rapport de force mais bien au contraire renforçant les périls droitiers.

        • Je viens d'apprendre qu'au vu du remaniement ministériel avec d'un côté présence d'Emmanuelle Cosse opposée à NDDL et d'un autre côté Jean Marc Hérault farouche partisan de l'aéroport , Hollande annoncera peut être ce soir un référendum local pour trancher.
          Ce qui est super agaçant c'est que là encore , le référendum qui devrait être une pratique sérieuse permettant d'une manière structurante la séparation des pouvoirs (peuple/représentants) va encore être utilisé à des fins politiciennes par les représentants. Ici Hollande est son "habileté" politique (malhabile à résoudre et poser les problèmes sur le fond)

          • Nos points de vue sont très proches et c'est dans le parallèle de principe que pose Michel Martin que je prends parti pour ceux qui combattent le bétonnage d'une zone humide et d'un bocage superbe à proximité d'une ville comme Nantes. Mais je n'ai jamais occupé une ZAD. Je ne crois pas non plus à un référendum local sur cette question qui consulterait des citoyens totalement assujettis au consumérisme le plus trivial (= capables de croire qu'il prendront à Nantes l'avion qui les conduira en vacances en Malaisie?)

    • Je ne dirais pas que les combattants sont heureux, c'est souvent loin d'être le cas, mais, simplement, ils ne cherchent pas le bonheur, ayant d'autres chats à fouetter. Il n'y a d'ailleurs rien de mieux que la guerre et la fraternité des combats pour reconstituer une communauté. Beaucoup d'anciens combattants (récemment des vietcongs) regrettent l'intensité de leur vie d'alors malgré leurs dure vie, les pieds dans la boue. Hegel pensait la guerre pour cela nécessaire, les philosophies du bonheur étant celles de la Pax romana où la collectivité se dissout en affaires privées.

      Ceci dit, et contrairement à ce que dit ropib ailleurs (et qui trouve que je "n'exprime pas suffisamment de bienveillance envers l'humanité"), je ne pense pas que la communauté unique n'aurait jamais fonctionné mais au contraire que c'était le mode de fonctionnement originaire des tribus et des cités, ce qui s'est perdu avec la dynamique des empires et ce pourquoi il faudrait revenir au local qui est notre seule dimension humaine, celle du face à face. Il est vrai que notre modernité se caractérise par la pluralité des identités qui donne du jeu entre elles et nous fait sentir d'autant plus libres que ces diverses contraintes s'ajoutent mais cela participe plutôt à la perte de sens et ne remplace pas une communauté originaire qui continuera à manquer sauf à faire croire qu'elle pourra le satisfaire dans la communion actuelle, le communisme futur ou dans un quelconque paradis.

      Le paradoxe dont on ne sort pas, c'est que toute prétention à retrouver cette communauté ne fait qu'ajouter à nos divisions, comme la candidature folle de Mélenchon ne fait qu'ajouter aux divisions de la gauche qui ouvre un boulevard à la droite, et renforce le FN avec son souverainisme.

    • C'est un peu un problème neuro-hormonal. Ils sont heureux sur le moment, mais à quel prix sur le long terme, quand ils seront morts ou désillusionnés ?

      C'est toute la problématique des sectes ou drogues, heureux un moment, mais plus tard ?

      Le surmoi idéologique ne met que temporairement la poussière sous le tapis. Ça le fait un moment, mais pas si longtemps.

      Les enthousiasmes abusifs sont souvent des étoiles éphémères.

      Les Zadistes me paraissent avoir un peu plus les pieds sur terre que les jihadistes qui sont complètement à la ramasse.

      • Le point commun des personnes engagées dans des luttes radicales, c'est de gouter à une fraternisation qui apporte une certaine plénitude (plénitude me semble mieux adapté que bonheur, toujours aussi insaisissable que le sucre dans le lait chaud). L'aspect transcendant étaie la capacité de se sacrifier pour une cause qui nous dépasse. Cette capacité à se sacrifier prouve la transcendance qui traverse la fraternité en question.
        Certainement un effet tout nouveau tout beau, comme tu le soulignes, Olaf.
        Sur le plus long terme, le combat transcendant des Zadistes tient la route, il s'appuie sur une solidité matérielle, ce qui n'est pas le cas des Djihadistes.

        Un autre point, c'est celui des contrastes, des diastoles systoles. Comme le dit la chanson de Nougaro "côte d'azur", si ça dure, "ça devient monotone le bonheur"!

        • Il n'y a pas que l'aspect fraternisation, il y a surtout le fait d'abandonner la charge de la cause, de se mettre au service d'une cause extérieure et de l'action. C'est bien ce passage au religieux qui sortira d'un souci de soi en impasse des philosophies du bonheur, ce qui peut se faire par le souci des autres ou au nom d'un dogme et d'un bonheur supérieur.

  3. Ce qu'il y a de dingue chaque fois que je lis un article de Jean, c'est qu'il m'oblige à m'arrêter sur des intuitions auxquelles je n'avais pas eu la rigueur immédiate de prêter attention à la modeste lecture que j'ai pu avoir de la philosophie et des philosophes. Voir démonter les mécanismes de ces intuitions et comprendre leur contenu est étrange puisque c'est autre chose qu'un simple appétit de connaissance ou compréhension mais justement ce qu'il aurait fallu comprendre mais que je ne pouvais ou ne voulais pas comprendre par négligence ou pour aller trop vite. C'est équivalent à un exercice de grammaire complexe que je finis par piger et dont je finis par piger par la même occasion que ce n'est pas pour ce but que j'avais entrepris l'exercice. Nietzsche comparait la passion des philosophes au rut. Je pense qu'il avait raison et je me demande ce qu'on cherche réellement à combler avec la philosophie qu'on nous vend ou dont on nous rebat les oreilles ? En tout cas, merci Jean ! Une question quand même. Que gagnes-tu à la psychanalyse par rapport à la philosophie ? Si j'ai bien compris, les communistes rejettent cette discipline puisqu'ils partent de l'idée que c'est la société bourgeoise malade qui induit la maladie par contagion chez le citoyen qui a plus besoin d'une psychologie concrète (je pense à Politzer). Comment concilie-t-on dialectique matérialiste et psychanalyse ?

    • Il y avait effectivement un simplisme des déterminations sociales chez les marxistes, allant jusqu'à prétendre que le communisme serait la fin des chagrins d'amour ! La plasticité humaine est indéniable mais a ses limites, on n'en fait pas un homme nouveau dépourvu de contradictions. Nier le niveau psychologique individuel est stupide. Chacun a son histoire avec ses traumatismes, ses échecs, ses répétitions, ses symptômes. Il y a des pathologies psychiatriques pas seulement un malaise social.

      Seulement, la psychanalyse est le contraire d'une psychologie de la soumission, elle ne promet pas le bonheur, ne renforce pas le surmoi ni l'identification au maître alors qu'elle vise la sortie du transfert. C'est le contraire d'un dogmatisme malgré ce que croient certains, où c'est l'analysant qui parle et prend conscience de lui-même. Il ne s'agit jamais de se départir d'un esprit critique, ce pourquoi j'avais écrit "l'analyse révolutionnaire comme expression du négatif".

      De la philosophie je dis plutôt du mal, même si dire du mal de la philosophie, c'est encore philosopher. C'est la psychanalyse qui permet de sortir de la philosophie morale tout comme c'est le matérialisme qui permet de sortir de la philosophie politique. Ce qui est curieux avec la philosophie, c'est que, malgré ses délires, elle produit des choses utilisables, dans lesquelles on puise, un progrès de la raison presque malgré elle, évolution darwinienne qui sélectionne ce qui marche indépendamment de son origine...

  4. Tu as progressé Jean ta vision phénoménologique est impressionnante. Bisous !

    Je participerais bientôt financièrement ! Tiens Bon !

  5. Il est manifeste que la philosophie de Spinoza, d'ascendance stoïcienne, soit utilisée comme amphétamine du bonheur par les gourous des médias. Elle est devenue un peu à la mode ces dernières années (aux côtés de la référence à Epicure), et ce n'est sans doute pas un hasard au moment où beaucoup d'individus se sentent dépressifs dans nos sociétés chaotiques et en recherche de "bonheur" (y compris chez les militants et penseurs de gauche). En un sens, oui, le ver était déjà dans le fruit, et ce déterminisme intégral qui enveloppe l'aspiration à la joie risque fort de servir de justification philosophique à l'adaptation au capitalisme total. Cependant, si l'on suit jusqu'au bout cette logique déterministe, alors on doit aussi se rendre à l'évidence que les modes et rapports de production actuels ne sont pas adaptés aux exigences locales et globales (écologiques par exemple). Autrement dit, la nécessité déterministe poussée jusqu'au bout, peut nous conduire à acter une inadaptation du capitalisme, et donc au refus de l'ordre dominant. D'autre part, le pivot central de cette philosophie à savoir les affects et le corps, permet tout de même de se prémunir contre une Raison instrumentale et conformiste (seul un affect plus fort peut contrecarrer un autre affect et non la Raison). Mais il est vrai qu'un texte du XVIIième siècle, fut-il celui-ci, ne peut guère nous aider à répondre aux défis contemporains. Restons matérialiste cependant: ce n'est pas Spinoza ou les stoïciens qui sont responsables de notre désarroi actuel et du penchant au "bonheur" au détriment de la Vérité (des vérités multiples) fut-elle désenchantée, et de l'action. Ce sont les projets actuels, les idéologies dominantes et situées qui lisent ces philosophies à la lumière de leurs finalités. Le reproche que vous adressez aux critiques de l'Islamisme fanatique (rendre l'Islam responsable du fanatisme, alors que le fanatisme est une conséquence d'une situation matérielle actuelle, je dirais comme A. Badiou une islamisation du fascisme et non l'inverse), pourrait vous être retourné pour ce qui concerne la philosophie: ni les philosophies, ni même les Religions passées ne sont responsables de leur usage actuel ou de leur détournement. Cela étant, je ne néglige pas le fait qu'idéologies et mythes soient inscrits à même la matière "ouvrée", et transmis par des pratiques, générant un phénomène d'inertie idéologique.

      • Ce qui fait froid dans le dos à la lecture de cet article n'est pas le contenu fort honorable, et proposant des hypothèses intéressantes quant à l'explication psy du terrorisme "islamique". Non, ce qui fait froid dans le dos, ce sont les réactions de la plupart des commentateurs et lecteurs, qui ne font que répéter l'affirmation - devenue le mot d'odre dominant - des Valls-Sarkozy: "comprendre c'est excusez". Cette profession de foi est un appel à l'ignorance et à la soumission (et ne mène à rien d'autre qu'à renforcer les pouvoirs de police au détriment de l'efficacité de l'action contre le terrorisme). Pour le coup l'on peut dire ici que nous avons besoin de philosophie/sociologie pour déconstruire cette apologie de l'inculture.

        • C'est assez général, les commentaires aux articles sur le net sont à mon avis souvent d'une connerie effarante.

          C'est tout l'intérêt du web que de montrer, comme un nouveau capteur d'ondes gravitationnelles, l'évidence de la connerie intrinsèque d'une grosse partie, sinon la majorité, des humains, pas vraiment finis.

    • Je suis bien d'accord que les philosophes du passé ne sont pas responsables de l'utilisation qui en est faite aujourd'hui. La vogue récente du spinozisme s'explique bien par notre situation actuelle (prenant le relais du marxisme chez Négri notamment). Faire de Spinoza le philosophe de la joie viendrait plutôt de la psychologie positive. Deleuze par exemple en faisait plutôt une philosophie de l'expression et c'était, avant, la question de Dieu comme Nature qui était dominante. Il n'empêche que Spinoza, c'est explicitement un système dogmatique qu'il est toujours curieux de voir défendu par des libertaires. Même son déterminisme est dogmatique (je suis déterministe mais la liberté se prouve quand on ne sait pas quoi faire). On peut dire que Hegel a dédogmatisé Spinoza en y introduisant le négatif qui fait du système hégélien un système dynamique et provisoire (nul ne peut sauter par-dessus son temps) toujours sujet à la critique du négatif mais que Kojève a redogmatisé comme savoir absolu et définitif.

      Ceci dit, il me semble bien qu'il y a une fonction politique des philosophies du bonheur qui rejoint notre propre situation. Ce sont bien les conditions matérielles (empire) qui conditionnent les philosophies comme l'usage qu'on en fait et non l'inverse. La causalité vient de l'extérieur et non d'une origine immuable. Peu importent les philosophies effectives de Spinoza ou des stoïciens, on y prend ce qui correspond à notre besoin immédiat. L'intéressant, c'est de lire dans les philosophies la situation historique qui les a motivées. Il faut bien sûr pour cela ne pas chercher la vérité d'une philosophie alors qu'elles sont toutes des délires logiques mais au contraire chercher leur fonction.

      Considérer toutes les philosophies fausses n'empêche pas d'y reconnaître des vérités, des questions incontournables qu'elles ont pu poser mais au lieu de s'imaginer arriver à une révélation finale, la véritable question reste celle du besoin de philosophie ou de certitude qui met en cause l'énonciation elle-même, la configuration sociale et les discours dans lequel elle s'inscrit. Bien sûr, ceux qui ne font pas de philosophie ne sont pas plus intelligents que ceux qui en font, à simplement moins se mesurer à leur propre bêtise et ignorance, ce qui était le but de Socrate.

      • "Considérer toutes les philosophies fausses n'empêche pas d'y reconnaître des vérités, des questions incontournables qu'elles ont pu poser mais au lieu de s'imaginer arriver à une révélation finale, la véritable question reste celle du BESOIN de philosophie ou de CERTITUDE qui met en cause l'énonciation elle-même, la configuration sociale et les discours dans lequel elle s'inscrit." Jean Zin

        "L’analyse, c’est le poumon artificiel grâce à quoi on essaie d’assurer ce qu’il faut trouver de jouissance dans le parler pour que l’histoire continue." Jacques Lacan

        • Intéressant en effet cette hypothèse que l'homologie de deux situations politico-économiques produisant des formes de pensées comparables, expliquerait l'attrait que ces philosophies exercent sur la nôtre. Il y a peut être une voie médiane entre la recherche d'un bonheur conformiste et la Vérité, où la philosophie jouerait ici le rôle de médiatrice. Il s'agit des propositions d'Alain Badiou que je cite ici: "La philosophie, se tournant vers ses conditions, indique sous le nom générique de "vérités" où se trouve les sources du bonheur, plus qu'elle n'est elle-même une de ces sources. (...) Je ne soutiens pas que la philosophie comme telle provoque un bonheur sans pareil, pas du tout. La vraie racine du bonheur, c'est l'engagement subjectif dans une procédure de vérité: enthousiasme dans les moments forts de l'engagement politique collectif, plaisir tiré d'une oeuvre d'art qui vous touche spécialement, joie de comprendre enfin un théorème subtil qui ouvre à tout un pan de pensées neuves, extases de l'amour quand on va, à deux, au-delà du caractère clos purement fini, des perceptions et affects d'un individu. Ce que je dis c'est que la philosophie (...) indique ainsi les pistes possibles du devenir-sujet, pistes barrées par les opinions dominantes qui organisent la suprématie des jouissances individuelles et/ou le culte du conformisme et de l'obéissance. La philosophie n'est pas une pratique heureuse de l'existence de quelques vérités réelles, elle est plutôt une sorte de présentation de la possibilité des vérités, et donc elle nous apprend la possibilité du bonheur. C'est pourquoi je l'appelle "métaphysique du bonheur" ("Eloge des mathématiques", ed. Café Voltaire) Certes, nous ne sommes peut être pas très loin de la "béatitude intellectuelle" de Spinoza, mais la philosophie ici, n'est pas l'élément central d'accès à la joie, elle en est le medium, dont on pourrait se passer le cas échéant.

      • Ce n'est pas parce que je considère toutes les philosophies fausses que je défends une position sceptique (position libérale) puisque je reconnais (comme Socrate) qu'il y a des vérités mais ce n'est pas parce que Badiou dit aussi qu'il y a des vérités (mathématiques) qu'il y a beaucoup de vérité dans sa philosophie contradictoire qui aplatit les 4 discours de Lacan dans sa logique des mondes et se fait de l'amour une conception incompatible avec celle de la psychanalyse. Badiou aussi veut empêcher de penser, insensible à l'événement par une fidélité aveugle au dogmatisme (sinon comment être encore communiste ou défendre un marxisme platonicien qui aurait des invariants communistes !!).

        Je répète que la question du bonheur ne se pose pas (sinon par jalousie du bonheur des autres ou arrêt d'une souffrance) mais plutôt de découvrir le monde, s'y confronter, apprendre et atteindre nos objectifs. Des bonheurs, il y en a à la pelle, même dans le malheur, ce n'est pas la question, le bonheur est une construction fantasmatique (on en a tous). Mon objectif à moi, ce n'est ni une sagesse olympienne dans un monde troublé ni juste de passer le temps et que tout continue (ni de m'engager dans une cause). L'objectif est cognitif (sortir de notre connerie) et politique (réduire injustices et inégalités, sortir de la folie et de l'impuissance collective) même s'il reste très peu d'espoir des deux côtés et que je découvre plutôt tout ce qui s'y oppose - ceux qui croient savoir comment s'en sortir étant, avec leur connerie, un obstacle supplémentaire à défendre des solutions qui marchent (Socrate a montré comme tous les ignorants prétendent savoir la vérité).

        Pourquoi vouloir ainsi rationaliser le monde et l'améliorer du mieux qu'on peut ? Parce qu'on y vit et souffre de ses injustices, parce que la vie nous a donné de dures leçons et nous pose ces questions, parce qu'il y a de nouvelles potentialités qui demandent à être réalisées.

        • "L'objectif est cognitif (sortir de notre connerie) et politique (réduire injustices et inégalités, sortir de la folie et de l'impuissance collective) même s'il reste très peu d'espoir des deux côtés et que je découvre plutôt tout ce qui s'y oppose - ceux qui croient savoir comment s'en sortir étant, avec leur connerie, un obstacle supplémentaire à défendre des solutions qui marchent (Socrate a montré comme tous les ignorants prétendent savoir la vérité).

          https://fr.news.yahoo.com/bordeaux-manifestation-contre-pesticides-vignobles-054633776.html

          Pour moi on a là un exemple de ce qu’il faudrait faire : cela fait des années et des années que les gamins des écoles dans les vignobles du Bordelais respirent et assimilent des pesticides et que les parents d’élèves réagissent comme s’ils habitaient au pied d’un volcan : fatalisme .
          Elise Lucet produit un bon travail d’investigation sur le sujet et ……Des manifs ; on a là les prémices de ce qu’il faudrait faire en matière de gouvernance : analyse et investigation, étude fouillée et débat bien cadré sur des thèmes de société importants ; lien avec des processus de décision universels directs. On aurait là des cadres d’orientations contraignant en terme de politique nationale et internationale pour nos représentants. La puissance publique redevient puissance publique …..Plus de pesticides dans le vignes .
          De même la crise agricole montre le sans issue ; d'un côté des paysans qui crèvent avec leurs gros tracteurs et leurs milliers de bestiaux , de l'autre des circuits courts , mais en concurrence entre eux vu l'exiguïté du marché . Il manque une politique nationale européenne d'agriculture relocalisée : il apparaît évident que pour en arriver là il faut un sacré travail cognitif et le vote des populations ..... On peut aussi continuer comme ça .

    • "Cela étant, je ne néglige pas le fait qu'idéologies et mythes soient inscrits à même la matière "ouvrée", et transmis par des pratiques, générant un phénomène d'inertie idéologique." ..."idéologies et myhtes" ou paranoïa ?

      • Je ne comprends pas la question. Idéologies et mythes se transmettent pas des pratiques et sans aller chercher les rites et cérémonies pratiqués par toutes les civilisations sous toutes latitudes, il suffit de remarquer la manière dont la publicité par exemple emploie constamment les idéologies hédonistes pour vendre ses produits. Le cinéma est aussi une autre illustration de l'utilisation des mythes.

        • (suite) en un sens nous pourrions même avancer que la plupart des objets produits sont de l'idéologie matérialisée/cristallisée avec lesquels nous entretenons un rapport analogue à celui que les religions animistes entretiennent avec leur environnement naturel ("ma voiture/mon ordi ne démarre pas, qu'est ce qu'elle/il fabrique" etc.). Je crois que c'est Edgar Morin qui soulignait combien les marques des multinationales ("Esso", "MacDo" etc.) reproduisent les mythes des religions païennes, les Dieux étant remplacés par celles-ci.

  6. (Rire) Je suis d'accord (je ne tomberais pas dans le dark side)

    Je continuerais à vous lire attentivement

    Pour la religion aussi

    Bisous ! :))

  7. Est-ce vraiment son spinozisme qui rend Misrahi fou (assez littéralement me semble-t-il) à propos du conflit israélo-palestinien ?

    J'ai un (gros) doute.

    • Par ailleurs, "Fab" a ci-dessus esquissé me semble-t-il un "dépassement" dialectique de la soumission déterministe spinoziste :

      "la nécessité déterministe poussée jusqu'au bout, peut nous conduire à acter une inadaptation du capitalisme, et donc au refus de l'ordre dominant. D'autre part, le pivot central de cette philosophie à savoir les affects et le corps, permet tout de même de se prémunir contre une Raison instrumentale et conformiste (seul un affect plus fort peut contrecarrer un autre affect et non la Raison)."

      [mode <#jz_will_beat_you_up_you_poor_naïve> on] 😉 -->

      Personnellement, j'en suis là je crois concernant mon rapport à la "question du bonheur" : je tâche d'osciller dialectiquement entre "acceptation" de l'existant susceptible de me procurer une "sérénité" elle-même source d'énergie (sinon de "bonheur") me permettant "à son tour" de refuser l'insoutenable de l'existant, ses inégalités, ses souffrances pas forcément si déterminées qu'un peu de volontarisme pourrait "remettre en cause"...

    • ... sachant qu'avant le spinozisme, je tâche d'abord de faire mienne ce que je crois être la conception émancipatrice de la psychanalyse selon Jean — un certain spinozisme (plutôt celui de Deus sive Natura) pouvant fort bien à mes yeux constituer un temps de la dialectique psychanalytique...

      (NB : faux-sens possible dans l'emploi des termes ci-dessus, je ne suis qu'un autodidacte pensant pouvoir passer outre ses ignorances pour tenter de s'exprimer magré tout !)

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