Temps de suspens

Il y a des moments où il est bon de garder le silence pour ne pas ajouter à la confusion ambiante en étalant ses opinions, ses pauvres convictions (et son incompétence), surtout quand les incertitudes se cumulent de la pandémie, du Brexit et de l'élection américaine empêchant toute prédiction à court terme. Il fallait attendre au moins l'élection présidentielle américaine mais plusieurs jours après, le suspens demeure quand à la suite pouvant facilement dégénérer. Le Brexit qui devait se régler en octobre reste lui aussi suspendu à des négociations ne pouvant déboucher que sur une réintégration à l'Europe ou une dangereuse période de chaos.

Même si  on se débarrasse finalement de Trump, il ne faut pas trop se rassurer que ce serait la fin de notre descente aux enfers et qu'on serait tiré d'affaire pour autant tant le niveau de connerie est au plus haut entre épidémie et terrorisme. Ce n'est sans doute pas que ce soit si pire qu'avant, mais c'est devenu quand même beaucoup plus visible, à en rester bouche bée ! Cela va des consternantes téléréalités et réseaux sociaux aux chaînes d'infos racoleuses et aux complotistes les plus fous (comme ceux de QAnon) qui ont micro ouvert, jusqu'aux polémiques scientifiques partisanes les plus bornées. Les intellectuels ne sont pas épargnés par ces logorrhées haineuses, perdant ce qui leur restait de crédit. Bien sûr, tout cela n'a rien de nouveau, pas plus que la recherche de boucs émissaires ni les illuminés sanguinaires (les crétins d'Action directe ne valaient pas mieux que les terroristes islamistes). La panique durcit l'hostilité entre fausses certitudes contraires, que ce soit sur la politique sanitaire, l'Islam, la laïcité, la France, nos valeurs, etc. Dans ce contexte d'affolement général, inutile de faire appel à la raison, mieux vaut laisser passer l'orage...

Il faut bien sûr ajouter à ces menaces politiques la question du climat, avec les grands incendies de Californie entre autres, mais c'est bien la politique qui nous mène vers l'abîme. On se fait des peurs irraisonnées quand la température n'arrête pas de monter, les ouragans de tout dévaster, les incendies de nous enfumer et tout réduire en cendres. Jamais la crainte de l'effondrement n'a été aussi crédible mais pas à cause de l'emballement climatique pourtant et plutôt par la combinaison du terrorisme et de la fascisation des esprits, de la pandémie, d'un confinement intenable et d'une économie dévastée. On se croirait dans un film catastrophe de science-fiction (sans que la science n'y soit pour rien). Certes, on pourra se réjouir si les USA reviennent dans l'accord de Paris mais cela ne veut pas dire que ce serait gagné pour toujours dans ce contexte (même si certains Etats et grandes villes sont durablement engagés dans la transition énergétique voire écologique).

L'image que donne aujourd'hui le déclin de ces Etats-désunis devrait quand même balayer les fantasmes de leur hégémonie tout comme de la toute-puissance des technologies qu'avait laissé accroire l'accélération numérique. La "Singularité" hallucinée par les prophètes de la technique semble bien loin aujourd'hui, confrontée à ses pauvres limites - aussi bien face aux feux, qu'aux fake news. Hélas, l'intelligence Artificielle ne compense pas encore notre connerie naturelle! Prendre conscience de nos affligeantes limites cognitives et techniques pourrait du moins être l'occasion de grandes révisions idéologiques et d'une meilleure évaluation de notre triste réalité, au lieu de rêver d'une humanité idéale. En attendant, nos ennemis prennent de l'assurance et nos amis radotent un passé dépassé, de défaites en défaites.

On peut douter de l'utilité de tous ces constats, ce qui justifie de garder le silence encore quelque temps - paradoxe de parler pour dire qu'on se tait. Le silence est un mode de la parole mais, comme on dit pour se rassurer, les beaux jours reviendront. Effectivement, la seule chose qui empêche le désespoir, c'est de savoir que l'histoire est faite de retournements dialectiques, comme celui que nous subissons, et que les régressions n'empêchent pas les progrès. Il y aura des moments plus favorables - mais quand ? On n'est pas sorti de la connerie, il faudrait s'en rendre compte pour admettre enfin qu'il n'y a pas de vérité en politique, pas plus qu'en science. On n'avance qu'en tâtonnant, par l'expérience, en subissant bien des revers. Les choses ne sont donc jamais aussi simples que le voudraient des citoyens qui se croient éclairés et l'avenir reste bien trop incertain.

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9 réflexions au sujet de “Temps de suspens”

  1. Je compatis, mais n'espère pas trop.

    « le niveau de connerie est au plus haut entre épidémie et terrorisme. Ce n'est sans doute pas que ce soit si pire qu'avant, mais c'est devenu quand même beaucoup plus visible, à en rester bouche bée ! »
    Il semblerait que le niveau de connerie intrinsèque à l’espèce humaine n’évolue pas vraiment ou trop lentement pour que cela soit détectable. Mais c’est bien quand il fait face à de dures réalités qu’il devient plus visible, le virus est un révélateur efficace. L’incarnation de la connerie dans le personnage de Trump fut/est tout aussi réussi et surtout très visible.

    « Hélas, l'intelligence artificielle ne compense pas encore notre connerie naturelle ! »
    Patience comme dirait Joe Biden !

    « Prendre conscience de nos affligeantes limites cognitives et techniques pourrait du moins être l'occasion de grandes révisions idéologiques et d'une meilleure évaluation de notre triste réalité, ... »
    « La grandeur de l'homme est grande en ce qu'il se connaît misérable »
    Pascal

    « Il y aura des moments plus favorables - mais quand ? »
    La SDN est née après la première guerre mondiale, l’ONU après la seconde, pas mal de bonnes décisions économiques ont été prises à la suite de la crise de 29 et de la seconde guerre mondiale. Pour l’instant l’histoire montre qu’il faut des événements extrêmes pour que le bon sens prenne le dessus sur la connerie.
    J’ai l’impression que les crises récentes n’ont pas été assez marquées pour enclencher un processus positif. La crise de 2008 n’a pas servi de leçon, la première vague de covid n’a rien enseigné aux « gouvernants, etc. ».

    Faut il espérer une crise majeure ?

  2. "garder le silence" , bien d'accord .

    une petite coquille à la troisième ligne du dernier paragraphe , " comme ont dit pour se rassurer" au lieu de "comme on dit pour se rassurer "

    bien le bonsoir , tous mes vœux de santé et bonne chance ...

  3. « les crétins d'Action directe ne valaient pas mieux que les terroristes islamistes »

    Je crois cette assertion difficile à étayer de manière probante. La formulation m’en paraît outrée.

    • Je n'ai aucun moyen d'étayer ce jugement ! Il est vrai qu'ils n'avaient pas les mêmes cibles ni la même religion, mais ils étaient quand même très cons (et nuisibles pour les causes qu'ils prétendaient servir, enterrant honteusement ce qui restait de Mai68).

  4. J’étais assez résolu à ne plus encombrer la page relativement à un sujet à vos yeux probablement très secondaire mais, me retrouvant encore ici et constatant que les commentaires sont toujours ouverts, je saisis l’occasion - constatant que vous enfoncez le clou sur le cercueil de cons religieux - de vous faire part des raisons de mon inconfort ici.

    De ce que j’en sais, action direct n’a pas été dépourvue d’un réel courage ni d’une générosité qui de mon point de vue force un certain respect, et je n’éprouve pas non plus à la lecture des analyses qu’elle produisit le sentiment d’avoir à faire à de parfaits imbéciles, encore moins à des illuminés.

    Tout cela m’oppose au mépris constant, parfois revanchard, dans lequel elle est presque unanimement tenue, cela valant pour d’autres et j’avoue avoir été similairement stupéfait de lire la manière dont laquelle ses confortables interlocutrices s’adressaient en 1991 à Mario Moretti, reprochant aux brigades rouges d’avoir « tiré sur le mouvement ». Malgré ce que je peux moi meme pleinement consentir à reprocher à ces organisations et individus, je trouve que l’on perd toute mesure: s’ils ont pu servir de repoussoir, leurs erreurs d’appréciation et leur illusions idéologiques n’ont rien à envier au machiavelisme du pouvoir et aux manquements des majorités silencieuses en matière de responsabilités.

    • C'est dramatique d'accorder un quelconque crédit au terrorisme qui relève effectivement d'illuminés et de croyants fanatiques dans leurs théories débiles, croyant exprimer la volonté du peuple en ânonnant l'idéologie de l'époque prise comme vérité religieuse. Les terroristes islamistes ne sont pas non plus dépourvus "d’un réel courage ni d’une générosité" qui ne font qu'aggraver leur cas et non forcer le respect (dont Jean-Marc Rouillan avait effectivement témoigné pour eux). Ce n'est pas parce qu'ils s'y croient qu'il faudrait admirer leur paranoia, et ce n'est pas parce qu'ils pondent des discours dogmatiques relativement élaborés que ce ne sont pas de tristes crétins qui tirent contre leur camp. Impossible de les défendre pour leurs bonnes intentions (autoritairement imposées), encore moins en faire des camarades de lutte qui nous consoleraient de notre inaction en faisant n'importe quoi.

      Comme le dit bien Debord, si on tient pour rien l'efficacité et les conséquences de ces actions groupusculaires de même que le fait d'être facilement infiltré et manipulé (dans l'affaire Eurodif menant à l'assassinat de Georges Besse), on ne retient que la pose, le spectacle, le personnage de roman qui ne s'en tire pas si bien pourtant d'être le dindon de la farce. Il y a toujours eu de tels illuminés qui se prennent pour des esprits vengeurs et il faut bien dire qu'ils n'ont pas le monopole de la connerie, mais ils font partie du problème pas de la solution, ne faisant qu'en rajouter sur l'injustice du monde et sa violence, ne pouvant mener qu'à étouffer un peu plus la démocratie et renforcer les régimes policiers comme la fascisation des esprit. On ne fait pas plus con, non.

      • Merci pour ce petit développement.

        J’apprécie ce blog surtout pour son érudition mais également pour une certaine nuance que je regrette de ne pas retrouver pleinement à propos du sujet dont nous parlons.

        Je ne prise pas beaucoup pour son acuité conceptuelle le terme terrorisme et suis convaincu que bien des choses sont dramatiques si un jugement pondéré est hors de question ici.

        Je note votre nouvelle réitération tant sur le fond que la forme et l’affirmation que les faits vous paraissent confirmer cette vision que je crois quelque peu simple pourtant (tout comme la psychiatrisation de tous ces individus). Je pense partager votre souci quant au problème démocratique/substitutiste. Il ne me semble pas par contre qu’une dogmatisation religieuse soit une condition nécessaire de ce que vous dénoncez.

        Bien que je ne parvienne pas à distinguer en quoi cela serait un facteur aggravant, s’il peut éventuellement y avoir des traces des valeurs que vous mentionnez dans le terrorisme islamiste (des points de doctrine pouvant toutefois représenter un avantage comparatif dans la détermination à la mise en jeu par un individu de sa vie) il se trouve qu’elles sont trés manifestement noyées dans un océan d’irrationalité et d’aberrants anachronismes éthiques menant à la pire barbarie, cette dernière sachant déjà faire feu de tout bois bien que toutes les croyances ne se valent pas, notamment du point de vue de leur monstruosité morale et cela m’interdit de mettre tous les assassinats politiques dans le même panier.

        Si c’est le fait de « tirer contre son camp » qui les fait émarger à la crétinerie et bien l’état dudit camp les préservent encore du mépris. Car s’ils vont trop vite, on pourrait dire que les autres ne vont à peu près nulle part. Patientent surtout ceux qui le peuvent ou sont convaincus de l’absence d’alternative.

        La question de l’efficacité et des conséquences (mais aussi des intentions) est cruciale mais le terme manipulation en l’espèce vaut encore bien moins à mes yeux que celui de terrorisme, bien que je conçoive pouvoir avoir besoin d’être déniaisé à l’aide d’informations dont je n’ai pas connaissance. Encore une fois je songe aux brigades rouges concernant lesquelles les mêmes reproches me semblent avoir été tout aussi mis à mal. Stasi, iran, sismi, hyperion, rien de ce que j’ai pu lire et entendre ne m’a semblé propre à convaincre dans un cas comme dans l’autre.

        En ce qui concerne l’état pitoyable dans lequel se trouve le trio justice, paix et démocratie, je terminerais de la même manière que dans mon dernier message: j’ai du mal à isoler la variable.

        • On va arrêter là, ces stupidités n'ayant rien à faire sur ce blog. Si vous êtes si fascinés par le terrorisme et leur sens de la nuance, renseignez vous un peu mieux. On doit notamment à Debord (et Sanguinetti) d'avoir dénoncé la manipulation des brigades rouges et empêché qu'on reconnaisse aux terroristes un quelconque prestige. Ces petits staliniens archaïques ne valent pas mieux que des fanatiques religieux, il n'y a pas lieu d'en discuter car on ne convainc jamais des croyants qui ont décollé de la réalité.

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