Les malheurs de Cro-Magnon

François Durpaire fait paraître une Histoire mondiale du bonheur très intéressante, montrant l'évolution historique de cette notion de bonheur (qui est d'abord religieuse) en même temps qu'elle permet de retrouver les mêmes débats partout dans le monde, oppositions entre bonheur hasardeux ou mérité, entre Confucius (Maître Kong) et Mozi (Maître Mo), entre Job et protestants. Analyser les représentations du bonheur à différentes époques est certainement très éclairant.

Il est beaucoup plus problématique que Jean-Paul Demoule prétende répondre à la question Cro-Magnon était-il heureux ? Impossible cette fois, en l'absence d'écriture, d'avoir accès à leur idée du bonheur, à laquelle on ne fait que substituer la nôtre. La question n'a effectivement aucun sens sinon de projeter ses propres fantasmes, notamment, comme il le fait, sur une sexualité qu'on ne peut pourtant imaginer libre, prise au contraire dans des lois contraignantes et des tabous organisant les structures élémentaires de la parenté, sans parler des enlèvements et des viols. C'est comme Marylène Patou-Mathis qui projette sur Néandertal ses fantasmes rousseauistes de société sans violence, ou Marshall Sahlins fantasmant sur les sociétés sans Etat, sociétés d'abondance où le travail est minime. Cela lui semble suffisant pour être heureux mais c'est parce que les loisirs sont de nos jours très "valorisés", et le temps libre supposé créatif, épanouissant et non pas terriblement ennuyeux parfois (pour de nombreux chômeurs et retraités ou provinciaux).

Les généralisations sont de toute façon absurdes tant il y a des différences énormes entre les différentes tribus et cultures malgré une certaine unité des stades de développement, des artefacts et des représentations. L'ethnologie doit être convoquée pour témoigner de toute cette diversité, montrant surtout que ce qui manque à ces mythes d'origine anarchisants, c'est la dimension du sacré, omniprésente, avec toute sa charge de violence et de sacrifices pas seulement d'exaltation communautaire. La violence envers les femmes aussi a pu choquer plus d'un ethnologue ou missionnaire, ce qui n'empêche pas qu'il y ait des tribus plus égalitaires, ni bien sûr qu'il y ait des peuples heureux, sans histoire, simplement cela dépend des endroits (isolés) ou des périodes (stables) et ne peut se déterminer de l'extérieur car on sait bien qu'il ne suffit pas d'être riche et en bonne santé pour être heureux, les communautés passant comme les individus d'épisodes d'unité euphorique à des crises dévastatrices.

Parmi les peuples heureux, il faudrait compter, à ce qu'on raconte, les amazoniens qui parlent le Piraha (mais ce serait au prix d'appauvrir la langue au point de ne pouvoir raconter d'histoires ?). Au minimum, ce sont des cas rares et des sociétés fermées qui ne peuvent exister qu'à échapper à l'Histoire qui nous bouscule. En tout cas, prétendre que les chasseurs-cueilleurs sont plus heureux que les agriculteurs est beaucoup trop général alors que le bonheur relève explicitement du bon hasard, de la chance, pas d'un état permanent, que ce soit le plaisir des sens ou la satisfaction de soi, et nulle utopie ne pourra faire qu'il en soit autrement dans le futur. Il n'y a pas de mode de vie naturel ni de milieu originaire pour une espèce invasive comme la nôtre ayant conquis toute la planète par son adaptabilité, son adaptation aux outils, mais doit sans arrêt continuer à s'adapter à un monde en évolution constante et, n'étant jamais adaptée d'avance au nouveau milieu, en subit inéluctablement des nouveaux malheurs - qui valent les anciens.

On pourrait juste dire qu'en moyenne les conditions de vie des chasseurs-cueilleurs étaient moins dures (pas sûr que, nous, on puisse suivre pourtant) et que leur nourriture était plus riche (selon les saisons) - tout le reste est littérature ou plutôt refoulement des mauvais côtés et accidents de cette vie auxquels la civilisation apporte quelques soulagements quand même. La nourriture des paysans avait beau être moins variée, la sécurité alimentaire assurée par sa production et son stockage ont permis une multiplication de la population par dix (si on a été chassé du paradis, c'est pour se multiplier et travailler !). Ce n'est pas un choix, parce qu'on y gagnerait forcément dans l'affaire, mais ce qui a été imposé par un changement climatique réduisant les ressources jusqu'alors abondantes du croissant fertile, puis par la démographie (impossible de revenir en arrière).

La caractéristique des nostalgies du passé supposant un bonheur originaire voire animal, qui ne serait pas encore dénaturé par la civilisation et la domestication ou les appareils numériques, c'est qu'elles ne sont jamais que l'envers des malheurs du temps, procédant par soustraction, par exemple du travail, auquel nous n'étions pas condamnés au paradis des chasseurs-cueilleurs, comme si du coup le réel disparaissait des nécessités vitales, ouvrant au royaume de la liberté, placé à l'origine et non dans le futur. L'autre cause de tous nos malheurs venant de la domination, on présume une absence des inégalités à partir de leur manque de traces archéologiques - mais les fossiles sont si rares et les inégalités laissent moins de traces dans de petites populations nomades. Cela n'empêche pas qu'en réalité, les dominations sont souvent plus sensibles dans les petits groupes et les familles, bien que non formalisées voire déniées, et les inégalités ne sont pas du tout absentes des sociétés sans monnaie - même si ce ne sont pas des inégalités de richesse comme je l'avais découvert grâce à Alain Testart.

Si les chasseurs-cueilleurs nomades ne connaissent pas les inégalités de richesse, ce ne sont pas pour autant des sociétés égalitaires car il y a de multiples inégalités de statut (âge, sexe, nombre de femmes, pouvoirs magiques). Simplement, dès qu'il y a de la richesse, c'est elle qui prend le dessus et s'accumule, creusant les inégalités (ne serait-ce que par des logiques d'allégeance).

Toutes les utopies technophobes procèdent de la même façon, avec le ridicule de s'en prendre à chaque fois à la toute dernière nouveauté, rendue responsable de la perte du bonheur que nous connaissions avant. Ainsi, notre malheur étant imputé aux réseaux sociaux, il suffirait de s'en passer pour supprimer le malheur ! Coupez votre smartphone et vous serez heureux, comme on était supposé l'être avant 2007, voyez vous ! Ce bonheur d'avant (la civilisation, l'industrie, la télé, le numérique, la pandémie, etc.) est bien sûr complètement imaginaire comme la nostalgie de la vie rurale où l'on se voit dans des conditions idéales alors que la vie était si dure avant pour la plupart (en tout cas pour mes pauvres aïeux). C'est comme s'il suffisait d'arrêter de se taper sur la tête pour être bien mais le malheur de cette vallée de larmes n'a pas attendu le dernier gadget à la mode pour accabler le genre humain. Il ne fait que changer de forme, notre être au monde n'ayant sur ce point pas autant changé à travers les millénaires qu'on pourrait le croire, étant donné les transformations considérables de nos mode de vie et de nos représentations.

Clairement, si on se préoccupe du bonheur, c'est uniquement parce que la vie n'échappe pas au malheur, comme le déplorait le Bouddha, Cro-Magnon ou pas, et seulement plus ou moins selon les périodes et les lieux. Le bonheur est une idée ou un sentiment, le malheur une réalité intermittente. Il suffirait de faire l'histoire des malheurs de chaque époque après celui du bonheur pour voir à quel point la nostalgie est aveugle aux mauvais côtés du passé - par exemple en oubliant la guerre d'Algérie encore meurtrière au début des années 1960, comme plus généralement on oublie les guerres incessantes des temps passés pour n'en garder que les bons côtés, et si les trente glorieuses sont regrettées, avec leur conquête de droits sociaux qu'on a pu qualifier de seconde révolution française, elles n'étaient pas si glorieuses à vivre sur une chaîne de production ou dans des HLM faisant penser à des clapets à lapin avec des crédits sur le dos à payer ! Il n'y a vraiment nulle part où aller dans l'espace ou dans le temps qui nous protégerait du malheur et il faut comprendre pourquoi il nous colle à la peau, dimension de la vie consciente et sociale, même si cela n'empêche pas les moments de bonheur plus ou moins durables mais c'est une fable de vouloir faire de sa vie un roman dans un monde qui serait fait pour nous et nous épanouir.

Il est difficile de déterminer les malheurs de Cro-Magnon mais on peut être assuré qu'il en a eu à revendre pendant tout ce temps, malheurs du foyer, malheurs des défaites, des rivalités, des jalousies, de la honte, malheurs de la disette, de la faim et du froid, des catastrophes naturelles, pas si rares, malheurs des "guerres" et des maladies (le "vieillard de Cro-Magnon" aurait eu la figure couverte de pustules) auxquels il faut ajouter les malheurs des transgressions et des malédictions, des sorcelleries et des vendetta sans fin, de l'insécurité permanente. Non décidément, ce n'était pas si drôle.

Tout ces malheurs n'empêchent pas pour autant de connaître la joie après la peine, des moments d'harmonie avant ceux de détresse, mais cela n'a pas grand sens d'en faire un bonheur général sur de très longues périodes quand on n'est ni tous heureux ni tous malheureux tout le temps. On a vu qu'il n'y a rien de plus faux que de peindre la vie d'une époque de façon unilatérale en gommant ses pires aspects. Il ne s'agit pas de prétendre que Cro-Magnon aurait été forcément malheureux, ce serait aussi stupide - et il n'y a pas de malheur qui ne soit traversé de moments de bonheur (même dans l'esclavage). Ce n'est pas seulement que la question soit trop générale ou unilatérale, c'est surtout que la question ne se posait pas dans les mêmes termes en ces temps reculés (nos ancêtres ne dansaient pas pour s'amuser mais pour respecter les rites).

Notre obsession du bonheur individuel est plus récente qu'on ne le dit, souci de soi libéral se substituant au devoir moral républicain comme au salut religieux, idéologie américaine d'un bonheur publicitaire, présenté comme une conquête personnelle dont chacun serait responsable écartant les regrets, les échecs, "le bonheur dépendrait à la fois de nos initiatives pour changer le monde extérieur mais aussi de notre décision d'accepter le monde tel qu'il est" comme nous le récite Durpaire. Ce bonheur de pacotille a toutes les apparences d'une simple compensation de la souffrance au travail du salarié dans la société de consommation alors qu'il n'a guère de sens pour l'homme d'action (sinon de réussir son coup). Quant à Alain Corbin, il nous ressert la nouvelle conception hygiénique du bonheur et des pensées positives bonnes pour la santé. C'est effectivement la tendance actuelle, up-to-date.

Ce manque de critique idéologique, sans aucun recul sur l'idéologie dominante du moment, se retrouve dans la confiance faite à l'idéologie dans l'histoire, affirmant que "la recherche du bonheur est le moteur des grandes mutations" comme si ces mutations n'avaient pas des causes bien plus matérielles. Il est quand même assez fascinant de voir qu'une entreprise assez passionnante d'histoire du bonheur puisse se clore sur une conception anhistorique du bonheur, comme s'il avait toujours existé, et comme si notre conception la plus récente n'était pas tout autant un produit historique, bien plus récent que le droit au bonheur de la constitution américaine et dans un tout autre sens, qui n'est pas destiné à durer non plus mais à évoluer encore alors qu'on passe sans doute à une nouvelle conception du bonheur plus écologique dans ce monde ravagé qui nous remet dans une situation que Cro-Magnon a dû connaître régulièrement de devoir sortir du confort de l'habitude pour faire face à une nature hostile que nous avons nous-même dévastée, la question du bonheur passant au second plan devant l'urgence, de même que s'il faut continuer l'émancipation, elle ne peut plus être promesse de bonheur.

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6 réflexions au sujet de “Les malheurs de Cro-Magnon”

  1. Bernard Stiegler est mort - ce serait un suicide, peut-être à cause d'une récente occlusion intestinale mais déjà en 2015 il m'avait dit qu'il était en dépression - et cela me fait drôle car il y avait entre nous une proximité toxique. Nous parlions de la même chose (technique, entropie, écologie) mais n'en disions pas tout-à-fait la même chose. Or, si Bernard Stiegler avait de nombreux côtés très sympathiques et avait besoin de collectifs autour de lui, il n'acceptait guère la contradiction et qu'on ne donne pas foi à son attirail conceptuel jargonnant.

    En fait, il n'était pas assez matérialiste pour moi et croyait pouvoir changer les techniques et n'en garder que les bons côtés alors que je crois que ce sont les techniques qui nous changent et que leur développement suit sa propre logique technique, dans l'industrie comme dans l'armement, et non notre désir ou la poursuite du bonheur. Politiquement aussi on était assez proches globalement tout en n'ayant pas les mêmes positions volontaristes. Cela me désespérait plutôt sur la possibilité d'avoir un certain consensus intellectuel qui soit plus réaliste.

    Le billet d'avril sur les mésusages de l'entropie était dirigé principalement contre Bernard Stiegler :

    https://jeanzin.fr/2020/04/24/les-mesusages-de-lentropie/

    En souvenir de lui, cet interview sur la musique a été reprise sur Mediapart où il est question de l'origine de la musique sans doute vers 40000 ans (un peu avant notre Cro-Magnon qui avait 27680 ans) :

    https://blogs.mediapart.fr/jean-jacques-birge/blog/070820/bernard-stiegler-la-musique-est-la-premiere-technique-du-desir

    On assiste bien à une explosion de la communication à l'aide de symboles vers 38000/35000 mais j'ai plutôt tendance à penser que la musique a au moins 100 000 ans, en tout cas avant la sortie d'Afrique (datée de 90000 à 45000 ans), étant contemporaine d'un langage moderne, narratif, lié à l'abandon de la langue phonétique (langue des oiseaux) pour les sons articulés en noms pouvant désigner l'absent et raconter des histoires. Les rythmes des tambours devraient être encore plus anciens mais ce ne sont que des opinions mal étayées.

    • Quelle nouvelle triste. J'ai lu quelques livres de lui, et écoutait ses interventions avec intérêt. Effectivement, je me suis demandé si en effet Stiegler ne faisait pas partie de ces penseurs, peut être influencés par Heidegger, qui se défiaient des techniques.

      • Il faut se défier des techniques, mais il était loin d'être technophobe et d'adhérer à la mystique heideggerienne. Il insistait plutôt sur la nature ambivalente de la technique (pharmaka, remède et poison). Il prétendait qu'on pouvait garder le bon sans le mal, qu'on pouvait s'approprier les techniques, ce que je ne crois pas du tout mais il y a de longues séquences de ses interviews que je pourrais reprendre à mon compte, c'est ce qui est troublant que de mêmes analyses puissent bifurquer finalement.

  2. La Cité des sciences vient justement de mettre sur Youtube une conférence de 2011 très intéressante du regretté Alain Testart, notamment pour les photographies qui illustrent la vie des chasseurs-cueilleurs mais aussi parce qu'il montre que la sédentarisation n'est pas liée à l'agriculture mais au stockage, à une économie de prévoyance (créant des richesses) plus que de production.

    https://youtu.be/mSaHGiKluS8

  3. Bonjour,

    Tombant sur ce site par hasard, je découvre Jean ZIN, dont je n'avais jamais entendu parler, mais qui, à ma grande surprise car ex-psychanalyste, parle très bien de l'entropie et de sa signification physique suite au suicide de B. Steigler (parole d'ex-thermodynamicien).
    Plutôt que d'épiloguer à l'infini sur l'entropie, la néguenthropie et tout ce cirque "philosophique"; B. Steigler (et c'est dommage, car il avait des côtés sympathiques) aurait dû réfléchir plus aux sciences sociales et au capitalisme.
    Quand on relit le génial Pierre FOURNIER, il y a plus de profondeur, en termes simples et clairs, sur ce qui nous arrive aujourd'hui,que beaucoup d'écrits de B. Steigler. On relit l'éditorial du premier numéro de la "GUEULE OUVERTE" et il n'y a pas un mot à changer. C'est 2020 avec un demi-siècle d'avance.

    Mais il est sûr que P. Fournier et F. Cavanna étaient moins "classe" que Derrida et Heidegger !

    F.EMERY

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