Incertitudes climatiques et marchands de doute

Les nouvelles du climat vont de pire en pire, réfutant la relative modération des prévisions précédentes qui se voulaient raisonnables. C'est bien le pire des scénarios qui était le plus réaliste, avec le développement des pays les plus peuplés (comme l'Inde) et les populistes climato-sceptiques au pouvoir, ce qui atteste du déficit de gouvernance mondiale qui serait nécessaire pour réduire nos émissions, les prochaines années étant cruciales. On n'évitera donc pas des bouleversements climatiques catastrophiques, même si ce n'est pas la fin du monde, encore moins de l'humanité.

Il y aurait de quoi baisser les bras si des actions n'étaient en cours aussi bien sur le front de la reforestation que des énergies renouvelables (solaire, éolien). Il est remarquable que, pour la première fois, les combustibles fossiles sont au coeur de la campagne électorale américaine. Il faut dire que l'énergie verte procure déjà 10 fois plus d'emplois aux USA que les énergies fossiles (fuel, charbon, gaz). Certes, tout cela reste pour l'instant trop insuffisant pour faire autre chose que d'atténuer les conséquences du réchauffement mais c'est déjà ça et il faut tout faire pour accélérer le mouvement.

Ce n'est peut-être pas assez apparent pour le public mais il est frappant de voir comme cette accumulation de mauvaises nouvelles a provoqué, depuis moins d'un an, un regain de mobilisation des scientifiques devant l'aggravation de la situation, se focalisant désormais sur l'étude des solutions après avoir travaillé à réduire les incertitudes des modèles climatiques. C’est d'ailleurs le moment où un rapport intitulé "How the fossil fuel industry deliberately misled Americans about climate change" montre que les entreprises pétrolières connaissaient très bien les dangers de leurs émissions de CO2 mais finançaient les climato-sceptiques et la désinformation, polluant le débat en exagérant les incertitudes qui sont effectivement très grandes et pouvaient motiver une certaine retenue des scientifiques - ce qui n'est pas le cas des climato-sceptiques qui ne sont pas du tout sceptiques mais sont au contraire absolument certains d'une vérité alternative et qu'il n'y aurait pas de réchauffement anthropique seulement un cycle naturel !

On sait que toutes les nouvelles études scientifiques ont besoin de confirmation et peuvent toujours être contestées ou corrigées par des études suivantes, mais, en plus, ce n'est pas seulement que le domaine climatique est très complexe, c'est qu'il est dépendant de facteurs externes imprévisibles, que ce soit un événement cosmique, volcanique ou l'action humaine, les projections scientifiques dans les années futures ne peuvent être considérées comme des prédictions. Il ne faudrait pas montrer trop de certitude en ce domaine, il suffit que le pire soit non seulement possible mais probable dans l'état actuel de nos données, et que la certitude que tout se passera bien soit beaucoup moins soutenable. Entre certitude et déni, on doit laisser toute sa place aux incertitudes sans dénier les tendances globales qui se dégagent et sont assez paniquantes (du point de vue de Sirius évolutionniste, cette épreuve peut sembler "naturelle" mais pour chacun les risques encourus sont très concrets).

Il est à noter que non seulement le public peut comprendre les incertitudes météorologiques mais admettre cette incertitude des prévisions climatiques renforcerait leur acceptation. D'ailleurs, au lieu de s'en tenir aux incertitudes à long terme, il faudrait sans doute mieux avertir des risques à court terme sous-évalués et de probables changements abrupts dans le climat arctique sans attendre la fin du siècle. La bombe méthane semble aussi trop minimisée. Cependant, l'incertitude forcément plus grande sur les conséquences, aurait (selon la même étude) un effet complètement démobilisateur. Ce qui se comprend. On a besoin d'objectifs clairs et d'y croire. On progresse dans le diagnostic mais les paramètres les plus prévisibles comme la montée des eaux restent débattus. De même, s'il est important que les études scientifiques se portent maintenant sur les mesures proposées et leur impact possible, sortant de l'idéologie, le degré d'incertitude en reste inévitablement élevé. Et d'abord parce que le monde réel ne sort pas de l'idéologie, lui, ni surtout des intérêts et des jeux de puissances - où l'on retrouve le manque de gouvernance mondiale dont on aurait tant besoin et qui sans doute s'ébauche déjà dans le cadre de l'ONU mais reste malgré tout menacé d'éclatement.

S'il y a incontestablement des marchands de doute, des intérêts qui font tout pour déformer les faits et nous cacher la vérité, il y a aussi les erreurs d'analyse, le manque d'information ou les biais cognitifs des écologistes eux-mêmes qui introduisent de l'incertitude et nous fragmentent en différentes sectes. En dehors des prophéties de fin du monde, des survivalistes et d'une collapsologie sans nuance bien éloignée des travaux scientifiques, sans parler de tous les utopistes, le cas le plus flagrant de dissonance cognitive concerne la question de l'énergie pour laquelle on rameute une thermodynamique un peu trop grossière pour nous persuader d'un épuisement imminent de l'énergie et d'un manque de pétrole apocalyptique alors que tout démontre le contraire et que notre problème n'est pas de manquer de pétrole, hélas, mais qu'il n'y en a que trop et que ce qu'il faudrait, c'est d'arrêter d'extraire pétrole et charbon au lieu de se préparer à l'effondrement énergétique supposé salvateur. Bien sûr il est impossible d'affirmer que cela ne se produira pas, il n'y a à l'évidence aucune certitude qu'on ne manquera jamais d'énergie transitoirement, ni qu'on ne connaîtra pas des périodes de désordre ou de guerre avec une interruption des flux d'échanges mais là encore l'incertitude doit nous porter vers le plus probable, qui n'est déjà pas rassurant du tout, au lieu d'aller immédiatement aux extrêmes et se battre contre des moulins, au lieu d'avoir une action effective. Les certitudes d'effondrement ne sont que le pendant des certitudes des climato-négationnistes pour un avenir qui n'est pas donné d'avance mais qui est lourd de menaces dont nous sommes la cause.

Un autre problème qui risque de s'ajouter dans ce contexte de réchauffement accéléré des prochaines années, c'est de ne pas percevoir les bénéfices des actions entreprises car, même si on arrêtait nos émissions sur le champ, ce ne serait pas la fin des catastrophes météorologiques de plus en plus nombreuses et violentes, ouragans, inondations, sécheresses, canicules. Il y aura encore de la place pour les marchands de doute et les démagogues, comme on allait chercher un sorcier pour nous sauver du mauvais temps. Malgré toute notre science, nous en serions toujours au même point. On vit toujours effectivement dans un monde d'événements imprévisibles, une durée limitée, l'incertitude de l'avenir et de notre fin. Il est tout de même possible que l'informatique et la science finissent par réduire l'incertitude, ce qui est la fonction de l'information dont nous sommes submergés.

En attendant, il nous faut bien agir dans l'incertitude, ce que nous faisons tous les jours, en faisant tout pour éviter le pire à chaque fois, car ne pas être tout à fait sûr ne signifie pas ne rien savoir et il n'y a plus besoin d'attendre de nouvelles preuves d'un réchauffement déjà sensible, et qui s'annonce infernal, pas plus que d'attendre que le pétrole ne s'épuise pour s'en passer. La seule question est celle de l'efficacité, à court terme de préférence, ce que les études scientifiques pourraient améliorer tout comme des stratégies politiques réalistes, tenant compte de leur milieu et de toutes les forces d'inertie qu'il faut surmonter.

copyleftcopyleft 

15 réflexions sur « Incertitudes climatiques et marchands de doute »

  1. Avec Bolsonaro, on est mal barré. Les nouvelles du Brésil sont effrayantes: incendies de l'Amazonei et dernièrement une marée noire qui s'étend et le gouvernement reste passif.

    • En ce moment on est effectivement submergé de nouvelles plus mauvaises les unes que les autres alors que les soulèvements en cours semblent voués à l'échec, sans aucun débouché réel autre que des régimes autoritaires et destructeurs. De l'autre côté, la montée de la conscience écologiste ne semble pas encore faire le poids mais demain peut-être ?

      • Je dirais plutôt que ces soulèvements révèlent la nature autoritaire des régimes. C'est le cas au Chili bien sûr, dont la constitution date de Pinochet, où les contestataires font face à une armée qui n'a guère changé depuis la dictature. Mais aussi de la France. Les gilets jaunes nous auront permis au moins de faire tomber les masques d'un pouvoir brutal.

        • Cet article d'Alain Bertho "L’effondrement a commencé. Il est politique" est intéressant car il retrace tous les soulèvement récents (qui ressemblent plus à des jacqueries souvent) et montre qu'il n'ont pas de débouché politique, son injonction à en trouver étant bien naïve et contradictoire avec le juste constat que l'épuisement des ressources est aussi un épuisement des possibilités politiques. Cela confirme mon propre constat que la catastrophe n'est pas seulement écologique mais politique. Au lieu de nourrir cependant l'espoir d'un renouveau politique étatique (ce qui ne peut que favoriser les régimes autoritaires), on peut penser qu'on finira par ne plus attendre tout de l'Etat et qu'on se décidera à s'organiser localement.

          https://www.terrestres.org/2019/11/22/leffondrement-a-commence-il-est-politique/

  2. Une étude internationale remet en cause les prévisions les plus pessimistes sur le climat car ne tenant pas compte des actions engagées. Ils vont jusqu'à prétendre qu'on pourrait encore tenir les 1,5°C, ce qui est quand même très douteux.

    Même si les modèles climatiques avaient bien sous-estimé le potentiel de réchauffement, ils ont minimisé les mesures d'atténuation prises.

    "En effet, depuis 2010, et malgré le ralentissement décevant des économies d'énergie réalisées ces trois dernières années, la décarbonisation mondiale s'est accélérée".

    https://phys.org/news/2019-11-climate-reassessment-prompts-sober-discourse.html

    Problème, l'étude originale est introuvable l'adresse donnée étant fausse...

  3. On est foutu, plusieurs points de basculement seraient déjà atteints (la perte de la forêt amazonienne et des grandes calottes glaciaires de l'Antarctique et du Groenland), ceci beaucoup plus tôt que prévu, ce qui pourrait entraîner un effet domino (bombe méthane, pergisol) avec une élévation irréversible du niveau de la mer de 10 mètres. La situation serait même sans doute déjà hors de tout contrôle.

    https://www.nature.com/articles/d41586-019-03595-0
    Climate tipping points — too risky to bet against

    C'est ce qu'on disait il y a plus de 10 ans, études scientifiques à l'appui, mais considéré comme très spéculatif par la majorité des climatologues encore. C'est une planète infernale qui s'annonce jusqu'au risque de gaz mortel, même si ce n'est pas la fin de toute civilisation ou de l'humanité...

    https://jeanzin.fr/2008/01/13/quels-risques-climatiques-majeurs/
    https://jeanzin.fr/2007/12/08/l-hypothese-extreme/

    https://jeanzin.fr/2018/08/20/la-plus-grande-menace-sur-la-vie-a-l-odeur-d-oeufs-pourris/

  4. Ping : Incertitudes climatiques et marchands de doute | Jean Zin – Enjeux énergies et environnement

  5. Bonjour, je reprend votre phrase
    "le cas le plus flagrant de dissonance cognitive concerne la question de l'énergie pour laquelle on rameute une thermodynamique un peu trop grossière pour nous persuader d'un épuisement imminent de l'énergie"
    Si j'en crois les lectures et conférences qui ont pu m'informer, Marc Halevy, Jancovici et d'autres la thermodynamique dit des choses à ce sujet qui paraissent peut-être plus réelles que ce que votre phrase ne le laisse entendre.
    Marc Halevy, physicien de la complexité défend l'idée que nous sommes dans une dynamique de raréfaction des source d'énergie fossiles à bas coût et que toute transition écologique basée sur des renouvelables est une fumisterie. L'énergie autre que fossile a en effet une entropie trop importante et nécessite des moyen immenses pour la reconcentrer. La somme de l'énergie qu'il faudrait pour fabriquer et entretenir ces machines (photovoltaïque, éolien) rendrait illusoire tout EROI intéressant.
    En tout cas merci pour votre blog et vos "revue des sciences" que je regrette.

      • D'ailleurs, Halevy n'est pas franchement compétent pour rentrer dans le détail de ces calculs. C'est le drame des gus qui connaissent rien sur tout et ne vont jamais dans les détails, trop fastidieux pour leur prestige.

    • Oui, ce sont ces gens là (il y en a d'autres) et leurs raisonnements à la mords-moi le noeud que je vise et qui paraissent convaincants à première vue mais ne sont que des "calculs de coin de table" complètement faux (tout comme un polytechnicien prétendait que les éoliennes allaient ralentir les vents, voire la Terre!). Il ne suffit pas d'être un scientifique (comme Claude Allegre ou François Gervais) pour ne pas dire des conneries, ce pourquoi il y a des revues scientifiques validant ou non les recherches.

      Moi aussi j'ai cru à ces histoires d'EROI et de fin du pétrole, ce qui était plus crédible au début des années 2000, mais ce n'est plus du tout le cas aujourd'hui et il faut être de mauvaise foi pour ne pas l'admettre en défendant les convictions de gourous nuisibles, voire criminels en freinant la transition. Pour ma part, je n'ai pas d'opinion personnelle, je ne fais que suivre les actualités scientifiques et défendre les préconisations des rapports scientifiques qui ne parlent plus du tout d'un pic de production mais d'un indispensable pic de la demande d'énergies fossiles qui ne manquent pas mais qu'il faudrait au contraire laisser dans le sol. Quand aux performances des énergies renouvelables elles sont désormais flagrantes pour tous (et se répandent partout).

      La dissonance cognitive a été inventée pour ceux qui, comme Yves Cochet, prédisent la fin du monde pour la semaine prochaine et ne tiennent aucun compte du fait que ce n'est pas arrivé, ne faisant que repousser leurs prédictions d'années en années. Il est quand même sidérant qu'on puisse défendre avec obstination des contre-vérités mais ce n'est pas nouveau (voir les religions ou idéologies) et cela donne de l'audience, de l'importance à ceux qui détiendraient la vérité que les autres ignoreraient ne connaissant rien à la thermodynamique ni aux lois physiques que eux seuls comprennent ! Il y aura toujours de tels crétins, ce pourquoi il ne faut se fier qu'aux véritables travaux scientifiques publiés qui sont justement là pour faire le tri. Encore une fois ce n'est pas le fait que leur baratin ne soit pas convaincants à première vue, plus que les hésitations des véritables scientifiques, c'est qu'ils sont démentis par les faits.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

To create code blocks or other preformatted text, indent by four spaces:

    This will be displayed in a monospaced font. The first four 
    spaces will be stripped off, but all other whitespace
    will be preserved.
    
    Markdown is turned off in code blocks:
     [This is not a link](http://example.com)

To create not a block, but an inline code span, use backticks:

Here is some inline `code`.

For more help see http://daringfireball.net/projects/markdown/syntax