Le devoir d'être libre
Je n'ai pas parlé d'Alain dans mon bref survol de la philosophie du XXè siècle où il s'insérait mal, c'est que, même s'il a influencé toute une génération, c'était surtout un pédagogue (à l'ancienne et se plaignant déjà des nouvelles pédagogies) plus qu'un innovateur, faisant de la philosophie une activité réflexive et ne croyant ni au progrès de l'homme ni à celui de la philosophie. Je trouve quand même très rafraîchissante la lecture de ce philosophe pour classes terminales et pour journaux populaires (dont les propos sont un peu comme des billets de blog). Quoi de plus utile quand c'est bien fait, assez au moins pour engager une véritable réflexion ? Il se trouve que j'ai été dans le même lycée que lui, le lycée Michelet de Vanves (moi en 1968!), mais le sentiment de proximité et de fraternité que peut donner sa lecture, en dépit des divergences qu'on peut avoir, me semble à rapporter surtout à son attitude de foncière honnêteté, dans la lignée de Montaigne et Rousseau, ce qui se manifeste par un souci très démocratique de clarté, de simplicité et de modestie qui nous fait sentir l'homme dans toute son humanité. Il ne faut pas s'y tromper, si l'on est modeste, c'est de raison, par lucidité voire par "colère" (p283) de n'être pas ce héros qu'on célèbre ! Cela suffit à nous préserver des vanités de l'ambition mais n'empêche pas de se prendre pour le plus grand des penseurs et de juger le monde de haut. Comment pourrait-on penser autrement puisque "personne ne peut penser pour nous" ?
On peut quand même lui rétorquer que si penser par soi-même est donc inévitable, cela ne suffit pas à philosopher pour autant, signifiant trop souvent tout au contraire soustraire ses préjugés à la critique. Il a une confiance excessive dans la clairvoyance de la pensée. Avoir des idées claires et distinctes n'assure en rien qu'elles ne sont pas fausses et simplistes comme le sont tous les partis pris et boucs émissaires. S'il y échappe par son côté socratique dans lequel je me retrouve bien, à reprendre les choses à zéro à chaque fois comme s'il n'en savait rien (p54), ce n'est pas le sort commun. "Une idée que j'ai, il faut que je la nie ; c'est ma manière de l'essayer" p34, c'est effectivement cela, philosopher alors que la plupart ne cherchent qu'à consolider leurs convictions en restant entre-soi.
Il n'appliquait pourtant pas cet esprit critique aux philosophes, ne cherchant qu'à les mieux comprendre (sauf les bergsoniens qu'il détestait pour leurs platitudes ! p91). Il estimait beaucoup Platon, Rousseau, Kant ou Hegel, s'agaçant du discrédit de celui-ci pour de bien mauvaises raisons (ce n'est donc pas nouveau) se privant bêtement ainsi des "vérités qui tombent de Hegel comme la farine du moulin" p37, sans avoir à faire grand cas de son système. Bien qu'il en parle moins, on peut dire qu'il hérite d'Aristote, et de son Ethique à Nicomaque, le coeur de sa philosophie, la valorisation de l'action ("Le plaisir s'ajoute à l'acte comme à la jeunesse sa fleur") qui détourne de la recherche du bonheur comme du bien suprême au profit de l'activité elle-même, à la poursuite donc de fins particulières. Ses deux principales références restent malgré tout Auguste Comte et Descartes. Surtout ce dernier pour son dualisme de la pensée et de la matière comme de la liberté et du déterminisme. En effet, s'il défendait volontiers, sans être socialiste pourtant, le matérialisme historique de Marx, auquel il reprochait de ne pas donner assez d'exemples concrets (p83), cela ne lui faisait pas rabaisser pour autant la haute valeur morale de la pensée et de la liberté, exactement comme le monde entièrement mécanique de l'étendue n'affectait aucunement pour Descartes le libre-arbitre de la pensée. Il me semble constituer ainsi le trait d'union trop méconnu entre Descartes et Sartre (du libre-arbitre à la mauvaise foi et l'humanisme si ce n'est la mise en littérature de la philosophie).
De l'ignorance socratique à la rationalité limitée
On peut écrire l'histoire de la philosophie de mille manières, choisissant forcément parmi les philosophes un tout petit nombre et les réduisant à une seule idée (inutile d'écrire de gros traités!). Il y a sans doute toujours un esprit du temps qui le distingue, des thèmes à la mode, des évènements structurants. Il n'y a pas pour autant une histoire de la philosophie autonome par rapport à la situation politique encore moins par rapport aux avancées de la science. Il n'y a pas non plus de véritable unité de pensée. On trouve à la même époques des pensées retardataires ou en avance sur leur temps.
Marx est incontestablement l'un des philosophes les plus importants, ayant eu des effets considérables dans le réel jusqu'en Chine qu'il contribuera à occidentaliser. Il y a eu un nombre incalculable de travaux intellectuels se réclamant de lui et qui ont été un peu vite rejetés aux poubelles de l'histoire. On a là encore une fois une philosophie qui se veut scientifique, rationalisme triomphant qui se heurtera là aussi aux limites de notre rationalité comme aux démentis du réels. L'échec historique du marxisme oblige à revenir sur son erreur de fond mais ne signifie pas pour autant qu'on pourrait se passer de Marx désormais, en particulier de l'analyse magistrale qu'il a faite du capitalisme industriel et plus encore du matérialisme historique dont il a posé les bases, théorie scientifique de l'histoire qui est à reprendre.
L'histoire de la philosophie, de par la simple succession des philosophes, en montre toutes les contradictions entre eux, témoignage de leurs erreurs et de l'évolution des esprits. On ne peut faire une histoire des religions qu'à ne pas y croire, de même un historien de la philosophie est bien obligé de prendre ses distances avec les différentes philosophies. S'il faut connaître cette histoire, ce n'est donc pas pour découvrir celui qui aurait trouvé la vraie philosophie, c'est tout au contraire, pour ne pas en rester là (et refaire les mêmes erreurs) mais renforcer notre esprit critique à voir comme les constructions logiques sont fragiles. Les grands philosophes ne sont pas grands parce qu'ils avaient enfin compris la vérité et seraient indépassables mais seulement parce qu'ils avaient argumenté avec la plus grande rigueur et de façon assez convaincante pour soutenir des positions subjectives qui ont toujours cours de nos jours - car tous les moments de l'apprentissage historique sont reparcourus à chaque génération. Je ne vise ainsi dans ce retour sur les rationalistes du XVIIè qu'à mettre en valeur ce qui peut en éclairer notre actualité. Revenir en arrière, ici, n'est qu'essayer de comprendre la formation et le succès de ces systèmes dans leur époque pour inciter à, de nouveau, aller de l'avant au lieu de rester englué dans le passé et affronter plutôt notre futur désenchanté, cette accélération technologique que nous subissons plus que nous n'en sommes les acteurs.


Si, après être revenu à
Peu de gens lisent les premiers dialogues de Platon dont l'authenticité est mise en doute par certains car ils semblent à la fois maladroits et contredire ce qui deviendra sa philosophie ultérieure. C'est que, justement, ces dialogues sont plus socratiques que platoniciens, écrits du vivant de Socrate et nous donnant ainsi accès à son enseignement, en grande partie négatif, basé sur l'affirmation paradoxale qu'il ne sait rien.
Il y a des gens qui sont contents de faire de la philosophie et contents d'eux. Ce n'est pas mon cas. Ils prétendent arriver ainsi à la vérité et au Bien suprême. Il ne faut douter de rien ! Ma propre expérience est plutôt celle de la déception permanente et de la désillusion, si ce n'est de la rage. On sait pourtant bien qu'il n'y a que la vérité qui blesse, comment pourrions nous trouver une
La politique est décidément bien décevante, chose acquise à peu près pour tout le monde aujourd'hui - surtout depuis la crise financière et les révolutions arabes - sauf qu'on s'obstine à mettre encore notre impuissance collective entièrement sur le compte de notre défaitisme et notre passivité, alors que notre activisme pourrait y participer tout autant à se tromper de cible et se croire obligé de répéter comme un mantra, d'échecs en échecs, qu'il faudrait rester utopistes car ce serait sinon accepter les injustices du monde ! On peut dire que c'est le privilège de l'âge, après des années de militantisme, de constater à quel point c'était une impasse et n'a servi à rien ou presque, mais cela ne date pas d'hier. Il ne s'agit pas de s'en accommoder mais d'essayer de comprendre pourquoi au lieu de le dénier bêtement en s'imaginant avoir trouvé cette fois la bonne martingale qui grâce aux réseaux sociaux, à notre excellence ou quelque autre merveille assurera le triomphe de ce qui a toujours échoué jusque là... Le premier obstacle est bien là, en effet, dans cette loi du coeur, simple refus du réel comme de reconnaître l'étendue de notre impuissance que personne pourtant ne peut plus feindre d'ignorer, et préférer croire aux miracles, toujours prêts à suivre les marchands de rêves. A n'en pas douter, se focaliser sur les problèmes concrets (reconversion énergétique, relocalisation, inégalités, précarité) donnerait une bien meilleure chance de les régler mais on préfère rehausser notre image avec des ambitions plus élevées et la dévotion à quelques grands idéaux ou la nostalgie d'une société fusionnelle, perdus dans une religiosité, mêlant l'abstraction et l'affectif, dont c'est la réalité qui fait les frais.
La question se pose de l’enseignement du numérique à l’école, entre simple apprentissage de son utilisation ou initiation à la programmation. J’avais émis l’opinion à Antonio Casilli, qui m’avait pris pour un débile, qu’il faudrait enseigner les rudiments du langage machine pour comprendre l’interface entre hardware et software, comment l’esprit venait à la matière, dissiper enfin le mystère de nos appareils numériques en même temps que celui de la pensée.
Comme j'ai eu du mal à le retrouver et que je considère que c'est très éclairant, toujours utile à faire connaître et à relire, je republie ce condensé, qui date de