Le code est la loi ?

Blockchain, libertarisme et régulation
ethereumIl y a un événement important qui vient d'avoir lieu et qui ne concerne pas seulement l'avenir de la blockchain mais le fantasme libertarien d'une monnaie sans Etat, comme le Bitcoin, préservée de toute intervention d'une quelconque démocratie, où seulement le code serait la loi.

La technologie de la blockchain inaugurée par le Bitcoin consiste dans une sorte de registre public enregistrant des transactions que tout le monde peut lire et que personne ne peut effacer, sans avoir besoin d'un tiers (notaire, banque) pour certifier ces opérations qui se font sur un mode complètement décentralisé et anonyme, en P2P (au prix d'une importante capacité de calcul et consommation d'énergie). Cette technologie est en plein boom actuellement (on parle d'explosion cambrienne des blockchains), intéressant de nombreux acteurs comme les assurances. Le plus grand avenir lui est promis bien qu'on en soit encore aux expérimentations.

Or, la blockchain vient de rencontrer son premier véritable accroc, mettant en pièce son idéologie libertarienne pour corriger un bug et récupérer de l'argent volé, cela au nom de la grande majorité des utilisateurs. Tout-à-coup, on est revenu sur terre avec tous les problèmes qu'on connaît bien, de police comme de régulation des marchés. Que le libéralisme soit beaucoup plus productif que l'étatisme n'implique absolument pas que les marchés ni la monnaie pourraient marcher sans Etat et la prétention d'une loi immuable se heurte rapidement au réel. Comme disaient les anciens Grecs "les lois sont comme des toiles d’araignées qui n’attrapent que les petites mouches mais laissent passer les guêpes et les plus gros bourdons". On ne peut faire barrage aux puissances réelles, ce dont la blockchain vient de faire l'expérience.

Tout vient d'une base logicielle popularisant la blockchain (Ethereum) avec laquelle avait été monté un projet de Decentralized Autonomous Organization (DAO) destiné à servir de fonds d'investissement en P2P avec la monnaie "Ether" (équivalente du Bitcoin) et qui avait levé 150 millions de dollars afin de prouver l'invulnérabilité de cette technologie. L'opération était ouvertement idéologique : « C’est une forme d’organisation incorruptible qui appartient aux personnes qui ont aidé à la créer et à la financer, et dont les règles sont publiques ». Or, voilà que se trouvent contredites à la fois l'invulnérabilité et l'absence d'autorité centrale, tout cela parce qu'un petit malin avait trouvé un bug lui permettant de subtiliser 50 millions. Le bug ne remet pas en cause la blockchain elle-même, seulement une mauvaise programmation des contrats. Sauf que tout informaticien sait que les bugs sont inévitables et qu'il faut donc qu'il y ait quelqu'un pour les corriger. Il y a eu des résistances à cette hérésie mais les sommes en jeu ont eu raison des réticences et une modification logicielle a été proposée, vite adoptée par presque tous. Il y a malgré tout des irréductibles.

Il est intéressant de voir les arguments avancés par les fanatiques du code comme seule loi, notamment contre l'intervention politique et la dictature de la majorité contre les minorités (plutôt compréhensible lorsque c'est un Russe qui parle), mais il est plus intéressant encore de voir comme cette utopie ne résiste pas au réel et rencontre la nécessité de la régulation et de l'adaptation. Il y a sans doute une place marginale pour une monnaie anarchiste mais si la blockchain a un avenir de masse, cela ne peut être que de façon sécurisée par des Etats (ou des banques) même s'ils peuvent être aussi très perturbateurs à servir des intérêts spécifiques. On n'aura pas un nouveau monde sans Etat régi par des automates, il faudra toujours rester dans le provisoire en parant au plus pressé. C'est en tout cas l'occasion de voir, sur un objet neuf, à la fois comment les puissances matérielles s'imposent et la nécessité du politique, le rôle de la démocratie ou de l'opinion, avec tous les problèmes que cela pose effectivement et dont on ne se débarrassera pas avec des algorithmes...

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14 réflexions au sujet de « Le code est la loi ? »

      • Hop c'est comme si vous disez on pas faire sans Dieu, sans gros tiers certificateur qu'on appelle Etat.

        Pourtant cette blockchain avait l'air sympa l'intelligence (arbre de connaissance) était embarquée et répartie dans des programmes coopérants chargés d'écrire l'"arbre de vie" des transactions.
        Comme des petites créatures qui évolueraient dans ce monde. Puis après tout en réaction d'un hack malvenu un petit update évolutif ça le fait ? pourquoi vouloir jeter le bébé.

        Puis y a différente manière d'appréender la relation :
        *le contrat le père clair stipulant à l'occidental,
        *l'adaptatif à la chinoise, on a tapé à coté, ben on renégo on s'arrange en gardant la face.

        • Il y a des choses fausses qu'on croit vrai. C'est la base. Ce qu'il y a d'amusant avec les libertariens qui se réclament de l'auto-organisation biologique, c'est qu'ils nous feraient croire qu'un organisme s'auto-organise tout seul sans régulations, sans toute une histoire sélective canalisant cette auto-organisation. C'est surtout qu'on voudrait dénier que la causalité est extérieure, que le réel existe et s'impose. Je ne dis absolument pas qu'il faudrait jeter la blockchain, seulement qu'un système automate ne marche pas pas plus qu'un marché sans garant. Que le fantasme soit plaisant, c'est clair, et il peut exister dans les marges mais ce n'est pas un jeu et il faut pouvoir faire face à l'imprévu (principe de sélection naturelle).

          • La libre concurrence j'y crois pas trop, ou alors cantonné dans la micro économie ou en voeux pieux.
            Tenez récent :
            3 milliards d’euros d’amende infligés par la Commission européenne à des constructeurs de camions, on oublie pas les sms les yaourts ...
            Le soucis c'est que je n'ai pas tranché : le politique est au dessus de l'économie ? le politique nécessaire en chausse pied avant un truc mondial ou nécessaire tout le temps. Euh la physique me parait la matière la plus sure.

            A mon sens l'esprit blockchain est :
            - finalité (c'est comme en biologie ? finalité -> complexité adaptative): on veux faire des transactions indépendantes sécurisées ...
            - adaptabilité : on a des programmes, ça se met à jour en cas de pépins, un peu comme cette sélection naturelle

            L'esprit blockchain, la technique blockchain semble être reprise par les banques elle-même, du moins en interne, on dirait qu'elles veulent gérer leurs transaction interne avec ça, plutot que par les vieux programmes très structurés hiérarchisés souvent en COBOL a coté y aussi du hiérarchique dur swift visa qui a ses "avantages" exemple couper le robinet à l'axe du mal, à l'Iran... est-ce sérieux, chépa

          • La politique n'est pas au-dessus de l'économie mais elle en est un élément indispensable. Il peut y avoir un marché sans Etat, par exemple le marché noir, mais qui est régulé par la violence. Simplement, la présence d'un Etat (de droit) augmente considérablement les échanges. Cela n'empêche pas que c'est la performance économique qui est déterminante (et donne puissance à l'Etat). Il n'y a pas de choix entre Etat et marché qui doivent s'équilibrer mutuellement.

            Le néolibéralisme vise à dépolitiser l'Etat, le dé-démocratiser par des institutions régulatrices indépendantes mais c'est une utopie, on ne peut pas faire s'évaporer les forces sociales réellement agissantes. Il ne s'agit pas de dire que la politique c'est bien, j'en pense le plus grand mal, mais que c'est un réel inéliminable, que ce soit au niveau local ou mondial. Je plaide pour une fin du théologico-politique et la reconnaissance de l'échec du politique pour avoir une chance de faire un peu mieux mais cela ne fera pas disparaître la puissance de l'argent et des marchés, ni la nécessité constante d’adaptation et de régulation.

            (les fondements de la physique ne sont pas tellement plus assurés, les théories délirantes n'y manquent pas).

            Comme nous restons dans l'évolution, c'est-à-dire la sélection par le résultat et la rétroaction du milieu, les différents systèmes utilisant la blockchain occuperont différentes niches. Comme tous les systèmes trop logiques, la blockchain originale, celle du Bitcoin, n'est pas viable à long terme (un moteur théorique ne marche pas). C'est une version hybride qui devrait se généraliser sous la pression (pas forcément bienveillante) des intérêts existants. Les projets des banques et assurances sont bien sûr des projets "propriétaires" qui profitent de la capacité de garantir son intégrité sans présence d'un garant humain et non pas de la capacité de la blockchain à se passer de garant externe ou en dernier recours.

            Il ne s'agit pas de la conception qu'on peut avoir d'une monnaie mais de l'efficacité d'un type de monnaie dans un système de production donné, selon les périodes et les marchés. Il ne s'agit pas de ce qu'on voudrait. En général, le politique se mêle de l'économie quand ça va mal, on ne peut attendre que les Etats restent les bras croisés quand tout s'écroule sous prétexte qu'il ne faudrait pas toucher au code comme à une loi divine.

          • Sur l'Etat :
            Depuis Artistote l'homme est un animal politique erreur ou pas ? simpliste ...

            Marx le capitalisme à domination formelle (besoin d'un Etat avec traditions persistante à coté) puis domination totale comme maintenant avec règne abouti du capitalisme.
            Suivant le messianisme marxiste ça sent le retour au communisme en mode moderne...

            "l'efficacité d'un type de monnaie", vous croyez à une histoire monétaire ? des coquillages aux métaux au fiduciaire au papier au plastique (carte de crédit) à la puce intégrée ?

          • "La politique n'est pas au-dessus de l'économie mais elle en est un élément indispensable. Il peut y avoir un marché sans Etat, par exemple le marché noir, mais qui est régulé par la violence. Simplement, la présence d'un Etat (de droit) augmente considérablement les échanges. Cela n'empêche pas que c'est la performance économique qui est déterminante (et donne puissance à l'Etat). Il n'y a pas de choix entre Etat et marché qui doivent s'équilibrer mutuellement."

            Ni au dessus ni au dessous ; pas sur le même plan. Les échanges et la production sont une composante essentielle de l'humain ; mais la politique aussi ; et si échanges et production donnent la puissance , la politique donne le sens .
            Certes la performance économique est déterminante ; mais socialement et écologiquement c'est la politique ,ou son absence, qui oriente ce déterminisme ;
            et si on va dans le mur , ce n'est certes pas à cause de l'économie , mais à cause de notre incapacité politique ; et cela est d'autant plus valable aujourd'hui dans un monde ouvert ; la note sera beaucoup plus salée.
            L'état ne peut seulement être le facilitateur de l'économie (en maintenant l'ordre) ; il y a nécessité (aujourd'hui non assumée, même pas évoquée ) de donner du sens .

  1. Je ne suis pas certain de comprendre.

    De ce que je comprends ça remet en cause l'anarchie totale, l'absence de structure et d'autorité... ok ; pourquoi l'état redevient d'un coup incontournable ? A la rigueur on pourrait dire qu'une structure hiérarchique au moins comparable à celle de l'état est nécessaire (il faudrait le démontrer quand-même) mais là... On pourrait tout autant dire que l'affaire Cahuzac démontre l'inefficacité totale de toute organisation collective et que donc on arrête tout et on se tape tous les uns sur les autres.

    Les autres questions me semblent périphériques ici, et sont d'ailleurs abordées dans plein d'autres de vos articles : la croyance en la technologie, en l'avènement d'un homme nouveau, en une société totalement pacifiée... etc. Là c'est juste que ça me semble un peu juste ou rapide au moins de mettre de côté un système (éventuel en plus, on ne sait pas ce que ça va donner, comment ça peut se structurer, c'est complètement expérimental) pour un dysfonctionnement, qu'il soit majeur ou non (la seconde guerre mondiale pourrait être considéré comme un dysfonctionnement majeur de l'état-nation par exemple).

    Je n'ai peut-être pas compris l'article.

      1. Je ne remets pas du tout en cause la blockchain, ce qui est mis en cause, c'est que cela puisse être un processus décentralisé sans autorité de régulation (sauf pour des monnaies marginales)

      2. Il n'y a besoin que d'un "propriétaire" qui peut être une banque (c'est ce qui est expérimenté), c'est seulement pour un usage de masse qu'un Etat s'impose (quoiqu'on en pense).

      3. Il ne s'agit pas d'un dysfonctionnement qui condamnerait une technologie mais que le réel s'impose, que les puissance réelles ne disparaissent pas derrière les algorithmes.

      • Nous verrons bien. En effet il faut que cette technologie se confronte à la réalité, je suis tout à fait d'accord. Et les acteurs d'aujourd'hui ne vont pas disparaître d'un seul coup (mais ils peuvent disparaître... même si ça veut dire une rupture civilisationnelle : ça s'est déjà produit, en fait il n'existe pas de civilisation qui soit pure, issue d'elle-même et immuable).
        Au sujet de vos propositions A et B : oui, mais ça ne veut pas dire que les structures sociales susceptibles de pouvoir jouer l'autorité et la propriété sont nécessairement les mêmes qu'aujourd'hui... on peut déjà remarquer que celles d'aujourd'hui se retrouvent obligées de se réformer sans arrêt depuis quelques années, et de manière tout de même assez surprenante (j'étais beaucoup plus jeune à l'époque, et c'est peut-être mon jugement qui est en cause, mais bon en 2000 je croyais à une plus grande stabilité).
        Je pronostique que, même adaptée, même intégrée au monde d'aujourd'hui, la technologie de la blockchain, qui n'est qu'une évolution de l'Internet, aura une influence structurelle sur nos organisations.

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