On n'a encore rien vu de la crise économique et l'effondrement financier menace toujours mais avec l'engagement inattendu de la Chine dans un véritable New Deal et l'élection d'Obama qui devrait aller dans la même direction, l'hypothèse que la crise soit surmontée devient soudain nettement plus crédible. On n'y est pas encore, loin de là, mais il faut prendre conscience que cette crise née d'un excès de confiance dans la stabilité du système pourrait aboutir à son renforcement jusqu'à un point inégalé jusque là, achevant véritablement la globalisation marchande. On ne peut écarter la possibilité bien réelle d'une période d'instabilité géopolitique plus ou moins dévastatrice mais qui n'est pas le plus probable pour l'instant et ne ferait que reculer sans doute ce "Nouvel Ordre Mondial" qui commence à se dessiner. En tout cas, il faut envisager sérieusement que ce soit dans cet horizon, d'un système entièrement mondialisé, qu'il faudra désormais inscrire toute action politique, ce qui ne signifie pour autant ni la fin de l'histoire, ni qu'il n'y aurait plus d'alternative ! Occasion de revenir sur ce que c'est qu'un système, en quoi il nous contraint mais aussi les marges de manoeuvres qu'il nous laisse et les différents niveaux d'intervention qu'il permet, en commençant par le local.
Tout s'écroule autour de nous, chaque jour apporte son lot de mauvaises nouvelles, mais comme dans une sorte d'incrédulité générale où rien ne bouge vraiment encore. Une seule chose est sûre : l'ordre règne. Avec un bel ensemble tous les Etats de la Terre se mobilisent pour sauver le capitalisme globalisé. C'est sans nul doute la fin de l'hégémonie du néolibéralisme et d'une financiarisation débridée, mais c'est tout le contraire de la fin du capitalisme.
On nous persuade que c'est pour nous sauver qu'il faut sauver le système. Effectivement, si le système s'écroulait ce serait catastrophique pour tout le monde. Il n'y a là rien de nouveau. Marx déjà soulignait que le salariat étant l'autre face du capitalisme, les intérêts du salarié étaient liées aux intérêts de son employeur capitaliste, mais, il ne faut pas se leurrer, cela ne veut dire en aucun cas que les intérêts du capitaliste soient les mêmes que ceux de ses salariés : la lutte des classes c'est d'abord la guerre des riches contre les pauvres (comme l'avoue Warren Buffet) d'où la nécessité des syndicats et des mobilisations sociales pour se défendre. De même, si tous les gouvernements se posent en défenseurs du système, y consacrant toutes leurs ressources en bons serviteurs des classes possédantes, cela n'empêche pas qu'ils se moquent bien de nous d'ordinaire et de nous sauver lorsque nous sombrons à cause des injustices et des ratés du système.
On pourrait dire que la situation est un peu comparable aux mécanismes symbiotiques qui prennent souvent la forme d'un exécuteur à l'intérieur même de la cellule, associé à un protecteur qui la tient sous la menace d'un chantage permanent et bride son autonomie en l'intégrant à une organisation qui l'englobe. Il n'empêche qu'à l'évidence, les actionnaires dépendent aussi des travailleurs, au moins lorsqu'ils font masse, et les gouvernements ne peuvent trop malmener leurs populations. C'est donc aussi pour sauver le système, après avoir sauvé les banques en catastrophe, que des sommes presque équivalentes vont être consacrées à la relance de la demande, comme le font les Chinois qui investissent plus de 450 milliards pour développer leur marché intérieur. On n'imagine pas non plus qu'un sénat démocrate laisse General motors faire faillite. Tout cela conforte du moins la conscience de nos interdépendances et donc de notre appartenance au même système.
Ce qui ne nous tue pas nous renforce, dit-on. Cela s'applique à merveille au capitalisme qui connaît depuis toujours des crises cycliques, dont Schumpeter soulignait leur fonction de "destructions créatrices", accélérant ses mutations, sa "modernisation", loin de l'affaiblir. Même si le système devait s'effondrer brutalement, ce qui n'est pas du tout impossible dans l'état actuel des choses, la sortie de crise signifiera sans aucun doute un renforcement drastique du système malgré tout, avec l'institutionnalisation de sa globalisation et l'émergence d'une sorte de gouvernement mondial. Ce n'est pas dire pourtant qu'on serait condamné au capitalisme pour toujours, encore moins dans son état actuel. On peut être sûr au contraire que le système va évoluer du tout au tout à cause des nouvelles forces productives immatérielles, des logiques de coopération et de gratuité de l'économie de la connaissance, sans compter la dimension écologique qui devient urgente. Seulement, cette évolution, qui n'est pas seulement économique mais bien anthropologique, sera mondiale et nous échappe en grande partie.
Ce n'est pas dire non plus qu'on ne pourrait plus rien faire, devenu simple élément passif de ce nouveau système-monde, mais plutôt que les alternatives devront partir du local, même si cela ne doit pas empêcher d'essayer de peser sur les instances internationales par des mobilisations altermondialistes, entre autres. Il faut agir à tous les niveaux, aussi bien mondial (ONU, GIEC, FSM, FAO, etc.), européen (normes, fonds structurels), national (redistribution, infrastructures) que local (monnaies locales, développement humain). Chaque niveau reste essentiel mais si on ne peut plus rêver changer le système-monde par le haut, c'est par le bas que nous pourrons construire sans attendre des alternatives locales et initier la sortie du capitalisme salarial. Rien de plus difficile à faire comprendre que cette conclusion à laquelle André Gorz avait fini par se résoudre : qu'il n'y aura que des alternatives locales à la globalisation marchande.
Il ne manque certes pas toutes sortes de révolutionnaires qui prétendent renverser le capitalisme et sortir du système, on ne sait comment, tout comme il y a des anarchistes qui s'imaginent supprimer l'Etat ou des écologistes revenir à l'état de nature, ces chimères faisant paradoxalement le jeu des libéraux et renforçant le système qu'ils combattent ! Les aspirations libertaires ou anarchistes sont bien sûr absolument respectables, sans parler même des écologistes, il s'agit bien d'aller le plus loin possible dans ce sens mais d'y aller vraiment, pas de vivre d'illusions. Pour cela, il vaudrait mieux se persuader qu'il ne peut y avoir disparition du système afin d'apprendre plutôt à vivre dans ses interstices et le prendre à revers, par le bas.
On voit couramment une assimilation de tout système au totalitarisme mais, s'il y a effectivement un totalitarisme du marché et une propension du capitalisme à s'étendre à toutes les sphères de la vie, cela ne veut pas dire qu'il ne peut y avoir cohabitation de plusieurs systèmes, le capitalisme lui-même n'étant pas viable, on le voit bien, sans un système politique étatique et une économie mixte qui en corrige les défauts et lui fournit les infrastructures dont il a besoin. Contrairement à ce qu'on croit, il y a donc toujours une pluralité de systèmes et différents systèmes en interaction. Quand à vivre en dehors de tout système, cela n'a aucun sens pour une société humaine qui est faite de systèmes de parenté et d'échanges, de systèmes linguistiques ou symboliques voire d'un système de hiérarchies emboîtées, en tout cas d'organisations sociales. Remarquons simplement que plus la taille du système considéré est petite, plus il peut évoluer rapidement et dépend de nous. Aujourd'hui, c'est donc le niveau local qu'il faut conquérir pour une alternative immédiate qui bien sûr n'aura de sens qu'à s'intégrer dans un système et des circuits alternatifs.
Il faut comprendre, en effet, que s'il y a des systèmes astronomiques ou mécaniques implacables, les systèmes biologiques et sociaux sont bien différents et se caractérisent d'abord par des circuits ou des flux (de matière, d'énergie, d'information). Ce qui fait système c'est que ça se boucle, c'est le circuit qui fait totalité et solidarise les éléments entre eux. Cependant, les circuits ne sont pas là pour rien mais organisés en vue d'une finalité. Un système s'organise toujours en fonction d'une finalité et de l'interaction avec d'autres systèmes (ou disparait), c'est pourquoi les flux de matière et d'énergie sont contrôlés (optimisés) par les flux d'information. Contrairement à ce qu'on croit, la nécessité pour un système ou une organisation d'agir comme un seul homme, comme une totalité effective, implique une certaine indépendance des éléments par rapport à la totalité puisque le fonctionnement général ne dépend pas tellement du comportement de ses éléments mais bien de contraintes globales, d'une causalité descendante (qui s'impose à tous de l'extérieur) plutôt qu'une causalité ascendante (par agrégation des comportements) comme les théories de l'auto-organisation le voudraient. Le "Tout" est plus (et moins) que la somme de ses partie, il n'est pas du tout la simple addition des individus qui le composent et réagissent ensemble aux informations ou perceptions reçues. Ce sont bien les circuits d'information qui sont déterminants pour se régler sur l'objectif à atteindre et que chacun coordonne ses efforts à ceux des autres. L'apport de la cybernétique, c'est d'avoir montré qu'il ne pouvait y avoir de contrôle total, la réussite étant toujours dépendante d'un pilotage qui corrige le tir, de la rétroaction de l'effet sur la cause. On n'est donc pas du tout là dans une programmation rigide dépourvue de tout degré de liberté mais dans une autonomie relative où chacun a un rôle à jouer (pas seulement comme un conducteur dans le trafic routier).
Non seulement le système n'est pas un carcan répressif mais il constitue une puissance, des potentialités, des libertés supplémentaires (de circulation) qui nous importent assez pour faire perdurer le système malgré toutes les critiques qu'on peut lui faire (son injustice, d'accentuer différenciations, division du travail et inégalités notamment) car, il faut le dire, rien de plus facile que de perturber un système : une fuite, un grain de sable peut arrêter la mégamachine, il suffit de bloquer un flux ou brouiller l'information pour tout paralyser ! C'est cette fragilité qui fait toutes les organisations mortelles, et vivantes aussi... Il n'y a rien à gagner à l'effondrement du système cependant, ce pourquoi tous les Etats tentent de le sauver, et il n'y a aucun intérêt à le bloquer, ce qui est simplement suicidaire si on ne sait par quoi le remplacer !
La comparaison avec les systèmes biologiques ne vise en aucun cas à naturaliser le système de production capitaliste. Constater qu'il a un fonctionnement systémique jusque dans ses crises systémiques, c'est juste tenir compte de la matérialité de son fonctionnement. A posteriori, on peut penser que Marx a été l'un des premiers penseurs systémiques définissant le capitalisme comme système de production (combinant production, reproduction, circulation) où c'est la circulation qui détermine la production, le travail qui détermine la valeur et les rapports de production les idéologies dominantes. Marx reconnaissait la productivité de ce système, la recherche de plus-value accélérant l'automatisation et l'amélioration de la productivité. Il reconnaissait aussi qu'on ne pouvait remplacer un système de production que par un autre système de production, son erreur ayant été de penser qu'une propriété collective des moyens de production suffirait à en changer la logique.
Changer de système de production n'est pas supprimer l'ancien, ni changer de propriétaire, c'est faire système par d'autres circuits, d'autres logiques qui ne peuvent être arbitraires mais devront correspondre aux nouvelles force productives. C'est pour cela qu'on n'a pas besoin de rêver d'un effondrement du capitalisme globalisé, dont on voit à quel point il pourrait être catastrophique, pour commencer dès maintenant à construire des alternatives locales (avec des monnaies locales et des coopératives municipales) ainsi que des circuits alternatifs. Cette crise systémique aboutissant au renforcement du système doit être l'occasion de mieux comprendre nos interdépendances et le fonctionnement systémique de la sphère économique tout comme de la biosphère et des écosystèmes. Ce n'est pas pour prêcher une quelconque soumission au capitalisme mondialisé ni vouloir y opposer une meilleure régulation du système financier seulement mais bien un nouveau système de production ancré dans le local et intégré à des réseaux altermondialistes.
Le renforcement du système n'a pas que des mauvais côtés dès lors qu'il renforce la conscience que nous faisons partie d'un système (ou de plusieurs). La crise systémique a le même rôle que l'angoisse pour nous révéler l'existence, ici du système. Voilà qui permet du moins de réfuter l'individualisme libéral du chacun pour soi au profit d'une conception de l'individuation plus proche de celle de Simondon (ou de la singularité pour René Thom) et qui résulte de contraintes extérieures subies, d'un stress ou d'un dysfonctionnement global. Ce qu'on ressentait comme un déficit et une détresse personnels, se révèle un fait social partagé par toute une population et qui résulte de phénomènes sociologiques, macroéconomiques ou monétaires. C'est tout ce que ne supporte pas la droite, le discours sociologique vu comme une déresponsabilisation individuelle, car elle a intérêt à dénier ses responsabilités sociales dans l'accroissement de la précarité et culpabiliser les pauvres, mais c'est l'essence même de la politique de se fonder sur le caractère collectif des difficultés individuelles. Il faut affirmer que nous ne serons plus jamais seuls : vos problèmes sont les nôtres, notre faiblesse est collective, la cause n'est pas en nous mais dans le système qu'il faut changer !
Face au renforcement du système-monde, c'est bien la totalité qu'il faut viser, mais en commençant par la plus petite unité, celle de la démocratie municipale. Il suffirait que les composants de l'alternative fassent système à ce niveau local et constituent un système de production complet pour contaminer peut-être le monde entier, mais pour cela il faudrait sans doute que les forces alternatives post-marxistes apprennent d'abord à penser de façon un peu plus systémique...
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