L’écologie politique, une éthique de libération

 

André Gorz n'a certes pas inventé l'écologie, se situant notamment dans le sillage d'Ivan Illich, mais il y a ajouté une dimension politique pleinement assumée. Son recueil d'articles, paru en 1975, avait d'ailleurs pour titre "Ecologie et politique". Il commençait significativement par un texte de rupture entre "Leur écologie et la nôtre", texte décisif où, contre l'écologie de marché et l'expertocratie verte, il prenait ouvertement le parti d'une écologie émancipatrice basée sur l'autonomie et clairement anticapitaliste.

Ecologie et politique

Avant d'être une idéologie, l'écologie est une urgence à laquelle il faut répondre. On peut dire qu'elle s'impose matériellement, que ce soit par le choc pétrolier ou le réchauffement climatique. En faire une question politique pose la question non seulement du possible mais du souhaitable (p68) et donc de nos finalités. Dès lors l'écologie va se décliner de multiples façons, n'étant pas du tout unifiée idéologiquement. C'est le premier acte fondateur d'André Gorz d'avoir amené la division entre différentes visions de l'écologie, de l'avoir politisée : division entre hétéronomie et autonomie, expertocratie et défense de notre "monde vécu", capitalisme salarial et travail autonome. En même temps qu'il apporte cette clarification politique, il élargit le champ de l'écologie, l'ouvre aux dimensions spécifiquement humaines, jusqu'à unifier les finalités écologiques, économiques, émancipatrices, existentielles enfin, portant l'écologie politique bien au-delà d'une écologie scientifique ou même d'une écologie sociale, tout en restant au plus près du réel le plus concret.

Cette politisation permet de mettre en évidence, à rebours de ce que certains prétendent, qu'il y a bien une écologie de droite et une écologie de gauche. En fait, l'opposition entre les écologies n'est pas seulement une opposition politique reflétant les divisions sociales mais elle recouvre aussi une divergence cognitive, divergence sur les causes qui ne sont pas métaphysiques ou morales, comme on voudrait nous en persuader, mais bien systémiques. En situant la cause du productivisme dans le capitalisme et sa course au profit le contraignant à l'augmentation constante de la productivité et de la consommation, André Gorz situe clairement l'écologie dans le camp de l'anticapitalisme, et donc dans la continuité du marxisme, des luttes ouvrières et de la tradition révolutionnaire. On est très loin de l'environnementalisme, corrigeant les effets les plus voyants du système, à remonter aux causes systémiques autant qu'à nos motivations les plus profondes, à ce qui fait enfin qu'une vie vaut la peine d'être vécue.

Il faut d’emblée poser la question franchement : que voulons-nous ? Un capitalisme qui s’accommode des contraintes écologiques ou une révolution économique, sociale et culturelle qui abolit les contraintes du capitalisme et, par là même, instaure un nouveau rapport des hommes à la collectivité, à leur environnement et à la nature ? Réforme ou révolution ?

Ne répondez surtout pas que cette question est secondaire et que l’important, c’est de ne pas saloper la planète au point qu’elle devienne inhabitable. Car la survie non plus n’est pas une fin en soi : vaut-il la peine de survivre dans "un monde transformé en hôpital planétaire, en école planétaire, en prison planétaire et où la tâche principale des ingénieurs de l’âme sera de fabriquer des hommes adaptés à cette condition" (Illich) ? EP, p9-10

Ce ne sont plus des questions qu'on se pose et tout cela sonnera fort étrange à la plupart des écologistes qui s'occupent des urgences immédiates et de solutions techniques ou comportementales, très peu de prospective à plus long terme, encore moins d'émancipation ni de véritable alternative... Ils trouveraient sans doute qu'il n'y a pas tellement d'écologie dans les livres d'André Gorz mais seulement de la politique ! C'est cette singularité qui fait justement toute son importance, d'avoir compris les enjeux politiques de l'écologie, notamment les risques de politiques écologistes autoritaires ou marchandes et d'avoir su y opposer une écologie politique humanisante, libératrice, ancrée dans l'histoire de la philosophie et de l'émancipation humaine. Non seulement cette politisation a l'intérêt de dénoncer à l'avance les risques totalitaires d'une pensée trop globalisante, du scientisme ou de l'expertocratie, non seulement elle permet de reconnaître la division de la société avec la difficile dialectique du pouvoir et de la résistance individuelle, mais elle introduit aussi l'autonomie et l'exigence démocratique dans l'écologie avec le thème de l'autogestion.

Le plus remarquable peut-être c'est d'avoir réussi à dépasser le marxisme et l'échec du communisme sans renier en rien leurs aspirations premières. L'écologie politique ne s'oppose pas tant au marxisme qu'elle n'en constitue l'achèvement, où "le libre développement de tous serait à la fois le but et la condition du libre développement de chacun" ("Leur écologie et la nôtre" EP p16). Malgré ses "Adieux au prolétariat" (1980), signant son opposition au maoïsme du Sartre finissant, André Gorz n'est pas passé à l'ennemi pour autant comme ses anciens camarades le feront un par un, n'abandonnant jamais la cause des travailleurs ni la critique du travail (Métamorphoses du travail, quête du sens, 1988). Malgré la rupture affichée, ce qui lui permet de mettre l'écologie politique en continuité avec le communisme, c'est de ne pas situer son échec dans l'intention émancipatrice ni même dans le volontarisme politique, encore moins dans son rationalisme philosophique. L'échec du socialisme autoritaire est mis essentiellement sur le compte d'une propriété collective des moyens de production n'ayant rien changé au mode de production capitaliste ni au travail aliéné, ouvrant ainsi à une critique politique de la technique.

S'il se sert des mêmes outils, le socialisme ne vaudra pas mieux que le capitalisme; s'il perfectionne les pouvoirs de l'Etat sans favoriser en même temps l'autonomie des communautés et des personnes, il risque de basculer à son tour dans le technofascisme. L'expansion de cette autonomie est au centre de l'exigence écologiste. Elle suppose une subversion du rapport des individus à leurs outils, à leur consommation, à leur corps, à la nature. (Ecologie et politique, prière d'insérer).

Sa critique de la technique est surtout une critique du travail et du salariat, ce qui ne l'empêchera pas de collaborer longuement avec les syndicats allemands (qui viendront le consulter dans sa retraite). Ses positions politiques ne se démentiront pas : on peut dire qu'il se consacrera essentiellement à la cause ouvrière. Ce qui pouvait apparaître comme un éloignement des préoccupations écologiques s'est révélé essentiel au contraire pour reconnaître la question du travail comme centrale pour l'écologie et ne plus aborder l'écologie seulement du côte de la consommation mais plutôt de la production. On ne pourra espérer, en effet, sortir de la société de consommation qu'en changeant de système de production !

Cette conjonction de l'écologie politique et de la critique du travail aboutira à ce livre lumineux, "Misères du présent, Richesse du possible" (1997), où il pourra donner une description concrète relativement détaillée d'une production écologiste, basée sur les expérimentations sociales effectives, véritable programme écologiste pour des alternatives locales au productivisme et à la globalisation marchande, combinant sortie de la société salariale, relocalisation de l'économie et développement de l'autonomie.

D'une certaine façon on peut dire qu'André Gorz aura été le représentant le plus exemplaire de l'après Mai68, du passage du gauchisme à une écologie politique qui pense globalement et sur le long terme, au-delà des urgences les plus immédiates, une pensée écosystémique qui tient compte de notre entrée dans l'ère de l'information et ne se contente pas de traiter les excès du système mais s'attaque aux structures et s'incarne dans des dispositifs matériels, une écologie radicale enfin, qui remonte aux causes et change la vie vraiment.

Une philosophie de l'existence

Il ne faut jamais oublier qu'André Gorz était d'abord un philosophe. C'est une philosophie qu'il donne à l'écologie politique, et une philosophie de libération. La politisation de l'écologie permet en effet de se rattacher à la tradition philosophique qui va de Hegel et Marx à Marcuse et Sartre, assez loin finalement de Heidegger, Jonas, Anders ou d'autres références écologistes encore moins recommandables... Il y a ainsi toute une fange mystique de l'écologie, religieuse, moralisante, réactionnaire, irrationnelle, technophobe, anti-humaniste. Là encore, il ne faut pas sous-estimer les divisions entre écologistes. Même Ivan Illich, auquel il doit tant, ou Jacques Ellul avant lui, trouvaient dans leur religion leurs raisons dernières et leur arrière monde alors qu'André Gorz se réclamait d'un existentialisme athée. Il était on ne peut plus proche de Jean-Paul Sartre qui avait préfacé son impitoyable auto-analyse ("Le Traître", 1958) témoignant de sa quête d'authenticité et faisant "l’expérience en somme de la contingence, de l’injustifiabilité, de la solitude de tout sujet". Ses prédécesseurs n'avaient pas en charge la cause première qu'ils reléguaient à Dieu, alors qu'André Gorz a cherché à donner à l'écologie politique un fondement existentiel en dehors de toute "nature" divine ou même d'une essence humaine, tout comme il devait fonder sa morale existentialiste sur la contingence même de l'existence.

En effet, une écologie "politique" ne peut se limiter à une préservation de la "nature" et doit viser plutôt la préservation de notre autonomie et de notre "monde vécu", formule reprise de la phénoménologie et qui ouvre là aussi à une critique de la technique. Contrairement à d'autres, cette critique n'aura pourtant rien chez lui d'un conservatisme réactionnaire car cela ne l'empêchera pas de valoriser les potentialités émancipatrices de l'immatériel et des technologies numériques bien qu'elles mettent en cause notre être de chair au profit de notre être de langage. Effectivement, la nature qu'il s'agit de préserver n'est pas tant celle de l'écologie scientifique que de notre milieu humain. Plus précisément, il s'agit surtout de préserver une "compréhension intuitive" qui "permet aux individus de s'y orienter, d'interagir, de communiquer" (E. p49). L'enjeu politique n'est pas un retour vers le passé mais le développement de notre autonomie de sujet et de citoyen, à l'opposée d'une expertocratie écologiste et d'une écologie scientifique nous réduisant à l'animal ou à la simple survie. Ce n'est pas parce que nous sommes faits de chair que nous ne nous nourrissons que de pain. L'existentialisme est un humanisme en tant que matérialisme spirituel, peut-on dire, restituant la dimension proprement humaine de la conscience de soi, de la raison et du sens qui font la dignité de l'homme et sa spécificité. C'est cette dimension qu'André Gorz ajoute à l'écologie d'en faire une écologie politique, à hauteur d'homme, question sur nos fins dernières. L'écologie politique ne peut se limiter à la défense de l'environnement et du monde de la vie : la question fondamentale, posée à tous les hommes, reste de donner sens à notre existence, en l'absence d'un sens préalable et d'une vérité déjà donnée.

Sa production philosophique peut paraître mince, essentiellement un premier (gros) livre publié tardivement (Fondements pour une morale), mais si ses autres livres sont moins directement philosophiques, ils font partie d'un projet philosophique, de l'ordre de la philosophie appliquée, attentive au réel jusqu'au journalisme (des Temps Modernes au Nouvel Obs), n'oubliant jamais que la question de la vérité est une question pratique. On le voit à la façon dont son projet politique se construit non pas tant sur des valeurs subjectives ou des idéaux, mais à partir des problèmes tels qu'ils se posent à l'ère de l'écologie et de l'information ; à partir non pas des préférences de chacun mais des possibles effectifs et des contraintes objectives, des opportunités historiques. Il y a d'ailleurs toujours à la base, chez lui comme chez Marx, une théorie de la valeur comme vérité objective où se résume un système, où la matière fait sens commun qui s'impose aux sujets dont la liberté reste l'exception à la règle.

Sans jamais tomber dans le subjectivisme, la conception du sujet comme négativité et liberté se démarque des conceptions écologistes habituelles puisqu'elle est irréductible au corps vivant, à toute conception identitaire ou normative comme à tout rôle social ou fonction dans un système, puisque le sujet doit gagner sa liberté, puisqu'il est projet d'autonomie, désir d'exister. Il faut citer ce qu'en dit André Gorz dans cet interview d'EcoRev' (no 21, 01/2006) qui ouvre le recueil posthume Ecologica (2008) sous ce titre, "L'écologie politique, une éthique de libération" :

Nous naissons à nous-mêmes comme sujets, c’est-à-dire comme des êtres irréductibles à ce que les autres et la société nous demandent et permettent d’être. L’éducation, la socialisation, l’instruction, l’intégration nous apprendront à être Autres parmi les Autres, à renier cette part non socialisable qu’est l’expérience d’être sujet, à canaliser nos vies et nos désirs dans des parcours balisés, à nous confondre avec les rôles et les fonctions que la mégamachine sociale nous somme de remplir. Ce sont ces rôles et ces fonctions qui définissent notre identité d’Autre. Ils excèdent ce que chacun de nous peut être par lui-même. Ils nous dispensent ou même interdisent d’exister par nous-mêmes, de nous poser des questions sur le sens de nos actes et de les assumer. Ce n’est pas "je" qui agis, c’est la logique autonomisée des agencement sociaux qui agit à travers moi en tant qu’Autre, me fait concourir à la production et reproduction de la mégamachine sociale. C’est elle le véritable sujet. Sa domination s’exerce sur les membres des couches dominantes aussi bien que sur les dominés. Les dominants ne dominent que pour autant qu’ils la servent en loyaux fonctionnaires.

C’est dans ses interstices, ses ratés, ses marges seulement que surgissent des sujets autonomes par lesquels la question morale peut se poser. A son origine il y a toujours cet acte fondateur du sujet qu’est la rébellion contre ce que la société me fait faire ou subir. Touraine, qui a étudié Sartre dans sa jeunesse, a très bien formulé ça : "Le sujet est toujours un mauvais sujet, rebelle au pouvoir et à la règle, à la société comme appareil total". La question du sujet est donc la même chose que la question morale. Elle est au fondement à la fois de l’éthique et de la politique. Car elle met nécessairement en cause toutes les formes et tous les moyens de domination, c’est à dire tout ce qui empêche les hommes de se conduire comme des sujets et de poursuivre le libre épanouissement de leur individualité comme leur fin commune. Ecologica, p12-13

Cette conception du sujet vient directement de l'Être et le Néant, d'une conscience qui s'oppose à son objet, d'un sujet qui dit non, d'une liberté totale bien qu'on soit entièrement déterminés, mais il renforce le caractère systémique des rôles sociaux, ce qu'il appellera à la suite d'Ivan Illich la "mégamachine", opposant l'hétéronomie du système à l'autonomie du sujet qui ne manifeste son existence qu'à perturber le système. On est loin de l'harmonie naturelle et c'est là que la philosophie du sujet débouche sur les luttes d'émancipation contre toutes les dominations. Ce n'est pas un sujet tourné vers le passé comme son origine mais vers l'avenir comme son projet. Cette focalisation non seulement sur l'individu mais sur le mauvais sujet, sur le rebelle, est absolument essentielle face à une écologie normative ou une expertocratie qui devient facilement totalitaire.

L'identification du sujet à son autonomie et à la conscience de sa liberté rattache cette philosophie aux théories de l'aliénation, tradition philosophique qui vient des hégéliens de gauche (comme le jeune Marx) et qui sera poursuivie par l'école de Francfort, notamment par Marcuse dénonçant notre réduction à la rationalité instrumentale et aux rapports marchands dans "L'homme unidimensionnel". A l'origine Lukàcs était parti de la critique du fétichisme de la marchandise, d'un rapport social qui devient rapport entre objets. Les deux autres figures de l'aliénation sont la séparation (de son produit, de son activité) et l'hétéronomie ou la domination. C'est à chaque fois la critique de l'homme pris comme moyen et de moyens pris comme fin, de la réduction du sujet à un objet, de l'existence à l'être, de la qualité à la quantité, du citoyen à l'administré. De quoi justifier les prises de position anti-économiste, anti-utilitariste et anti-productiviste.

C'est dans cette critique de l'aliénation, qui relie l'écologie au mouvement révolutionnaire d'émancipation et à l'histoire de la philosophie qu'on peut trouver une certaine nostalgie d'une présence pleine et d'une existence authentique un peu trop idéalisée sans doute dans une convivialité dépourvue de tout négatif. La critique de l'aliénation dessine en creux une fin de l'aliénation voire une "écologie mentale" qu'on peut trouver quelque peu mythique. On pourrait s'interroger un peu plus sur les limites de l'autonomie et ses contradictions (il reconnaîtra lui-même s'être trompé d'avoir cru qu'il y avait une "sphère de l'autonomie"). Sauf qu'on n'est pas du tout ici dans une philosophie idéaliste ou spéculative, ses critiques étant en général assez précisément situées, comme nous allons le voir, critiques du capitalisme, de la technique et du travail débouchant sur les alternatives les plus concrètes, comme s'il s'agissait seulement, en fait de lutte contre l'aliénation, non d'atteindre à un idéal mais de se saisir de toutes les opportunités que nous ouvre une époque historique. On peut dire que c'est une liberté objective : c'est la richesse du possible, dont nous sommes les dépositaires, qui nous rend responsables de notre avenir, et de laisser passer trop souvent nos chances d'émancipation à ne pas être assez présents à notre actualité...

Je ne dirais donc pas qu’il y a une morale de l’écologie, mais plutôt que l’exigence éthique d’émancipation du sujet implique la critique théorique et pratique du capitalisme, de laquelle l’écologie politique est une dimension essentielle. Si l’on part en revanche de l’impératif écologique, on peut aussi bien arriver à un anticapitalisme radical qu’à un pétainisme vert, à un écofascisme ou à un communautarisme naturaliste. L’écologie n’a toute sa charge critique et éthique que si les dévastations de la Terre, la destruction des bases naturelles de la vie sont comprises comme les conséquences d’un mode de production ; et que ce mode de production exige la maximisation des rendements et recourt à des techniques qui violent les équilibres biologiques. Je tiens donc que la critique des techniques dans lesquelles la domination sur les hommes et sur la nature s’incarne est une des dimensions essentielles d’une éthique de la libération. p15

L'écologie comme anticapitalisme

Un des apports d'André Gorz les plus importants pour l'écologie (et des plus contestés), c'est l'analyse du capitalisme comme productivisme, selon un point de vue strictement marxiste d'ailleurs ! En effet, la plus-value nécessaire pour faire de l'argent avec de l'argent au moyen du travail salarié oblige le capitalisme à l'amélioration constante de la productivité par l'investissement technique. C'est en baissant ses coûts de production et le temps de travail par unité produite que l'entreprise capitaliste dégage une plus-value par rapport à la concurrence. Ce productivisme n'est pas un caractère annexe du capitalisme, c'est ce qui en fait la force (les Chinois le savent bien). Le problème, c'est qu'il ne peut plus s'arrêter ni se passer de croissance, ce pourquoi il va créer, avec la société de consommation, une dépendance réciproque absurde entre producteurs et consommateurs "qui ne produisent pas ce qu'ils consomment, ni ne consomment ce qu'ils produisent". On peut dire que le capitalisme s'impose par sa productivité et dure par la société de consommation, la social-démocratie salariale (keynésienne et fordiste) ne faisant qu'illustrer le fait que le salariat n'est que l'autre face du capitalisme (ce que Marx avait déjà établi dans "Travail salarié et Capital").

Tout aussi important que l'analyse du productivisme du capitalisme, il n'a eu de cesse d'en montrer le caractère systémique, au-delà des individus qui y sont pris : du fait de la division du travail nous dépendons du marché pour le nécessaire tout comme le marché du travail nous rend dépendants du capitalisme et donc de son productivisme. Si la division du travail nous tient effectivement ensemble (Durkheim), elle nous rend aussi entièrement dépendants du système de distribution (marchand en l'occurrence). Un effondrement du système comme en Argentine devient catastrophique, de même que la faillite de notre patron nous met au chômage. Ce n'est pas une question de choix individuel. Dès lors, l'écologie ne peut en rester aux impasses de la surconsommation, elle doit remonter aux causes, au système de production lui-même. L'anticapitalisme est une dimension essentielle de l'antiproductivisme, d'une écologie radicale qui change de système et ne fait pas que s'attaquer aux excès les plus voyants, à mille lieux du capitalisme vert et d'une écologie de marché.

L'homo oeconomicus, c'est-à-dire l'individu abstrait qui sert de support aux raisonnements économiques, a cette caractéristique de ne pas consommer ce qu'il produit et de ne pas produire ce qu'il consomme? EP p21

En partant de la critique du capitalisme, on arrive donc immanquablement à l'écologie politique qui, avec son indispensable théorie critique des besoins, conduit en retour à approfondir et radicaliser encore la critique du capitalisme. Ecologica, p15

La croissance est pour le capitalisme une nécessité systémique totalement indépendante de et indifférente à la réalité matérielle de ce qui croît. Elle répond à un besoin du capital. Ecologica, p130

La critique écologiste du capitalisme ne se limite pas à son productivisme mais aussi bien aux rapports marchands ("le monde n'est pas une marchandise") ainsi qu'à l'aliénation dans le travail qui sera considérée de plus en plus centrale. On peut donc dire que toutes les critiques (politique, écologique, philosophique) convergent dans la critique du capitalisme : productivisme de la plus-value, domination du capital, fétichisme de la marchandise, séparation du salarié et de son produit comme de sa propre activité ("C'est sur la base de cette triple dépossession seulement que la production peut s'émanciper de l'arbitrage des producteurs directs" p61). On peut s'étonner de cet anticapitalisme forcené quand le socialisme pourra être accusé par les écologistes du même productivisme. En fait ce n'est pas tout-à-fait le même, sans doute, mais il faut rappeler que pour André Gorz, le socialisme n'était guère qu'un capitalisme d'Etat utilisant le même système de production et ne transformant pas fondamentalement le travail ni la subordination salariale.

Dans ses derniers textes, il affirmait que la fin du capitalisme avait déjà commencé, réduit à la spéculation et largement incompatible avec la gratuité numérique et l'économie de la connaissance. Cela pose la question de savoir si ce n'est pas la technique finalement qui est déterminante en dernière instance mais il ne faudrait pas trop se reposer pour autant sur cette certitude que le capitalisme aurait fait son temps, cela dépend quand même un peu de nous même s'il semble certain que les nouvelles forces productives immatérielles susciteront de nouveaux rapports de production !

Ecologie du travail

Le communisme, ça n’est ni le plein emploi, ni le salaire pour tout le monde, c’est l’élimination du travail sous la forme socialement et historiquement spécifique qu’il a dans le capitalisme, c’est-à-dire du travail emploi, du travail marchandise. Ecologica, p18

Travail et capital sont fondamentalement complices par leur antagonisme pour autant que "gagner de l'argent" est leur but déterminant (...) C'est pourquoi le mouvement ouvrier et le syndicalisme ne sont anticapitalistes que pour autant qu'ils mettent en question non seulement le niveau des salaires et les conditions de travail, mais les finalités de la production, la forme marchandise qui la réalise. Ecologica, p133

La question du travail aura été au coeur de sa réflexion prenant la question de la consommation à revers, du côté de la production. On n'entend plus beaucoup de remises en cause du salariat de nos jours, les syndicats ne demandant plus du tout son abolition mais sa généralisation plutôt, à mesure qu'ils se sont convertis au réformisme social-démocrate et à la société de marché. Pourtant le salariat cumule bien des critiques (marché du travail, subordination, séparation de son produit, parcellisation des tâches, stress, etc). Bien sûr, la sortie de la subordination salariale ne peut plus signifier qu'on deviendrait tous fonctionnaires et salariés de l'Etat, mais qu'on aurait, tout au contraire, accès enfin au travail autonome : passage du travail forcé au travail choisi, véritable libération du travail grâce à un revenu garanti suffisant. C'est un peu "de chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins" mais il faut dire que c'est seulement dans sa dernière décennie qu'il se ralliera au revenu garanti à cause des nouvelles conditions de la production immatérielle :

La principale force productive n’est ni le capital machines ni le capital argent mais la passion vivante avec laquelle ils imaginent, inventent et accroissent leurs propres capacités cognitives en même temps que leur production de connaissance et de richesse. La production de soi est ici production de richesse et inversement ; la base de la production de richesse est la production de soi. Potentiellement, le travail - au sens qu’il a dans l’économie politique est supprimé : "le travail n’apparaît plus comme travail mais comme plein développement de l’activité personnelle elle-même" (Grundisse, p. 231). Le hacker est la figure emblématique de cette appropriation/suppression du travail. Ecologica, p21

André Gorz a été exemplaire dans sa capacité à changer de position lorsque les nouvelles conditions l'exigeaient, ne restant pas enfermé dans ses propres dogmes. Ainsi, il s'est vite rendu compte que le travail immatériel et créatif ne se mesurait plus en temps de travail, ce qui rendait caduque la stratégie de réduction du temps de travail (réduction du travail forcé) aussi bien qu'une répartition autoritaire des tâches. Il y a vu au contraire l'occasion donnée au développement du travail autonome et du travail choisi, en tirant simplement parti des potentialités de l'économie immatérielle valorisant nos capacités subjectives. Il suffirait pour cela d'un revenu garanti mais à condition qu'il soit réellement suffisant afin de ne pas favoriser les petits boulots et tirer les salaires vers le bas, comme le ferait le "revenu d'existence" libéral. Cependant, il faut y insister, la fonction du revenu garanti est bien de favoriser le travail autonome et une production alternative, pas de ne rien faire avec !

Il est difficile de réduire sa critique du travail aliéné et la revendication de l'autonomie dans le travail à une "critique artiste", comme certains voudraient le faire croire, alors que c'est une critique de l'exploitation, de la domination et de la déshumanisation des tâches... Les principes d'une écologie du travail dont il fera reconnaître le caractère central, c'est de se réapproprier sa propre activité, et d'abord de voir le bout de ses actes, faire ce qu'on fait en étant conscient de ce qu'on fait, pouvoir se reconnaître enfin dans sa propre production, pouvoir donner un sens à son travail comme production de soi, jusqu'à l'éloge de l'auto-production... C'est donc réintroduire la conscience individuelle dans le travail et ne pas réduire le travailleur à sa fonction, à l'homme unidimensionnel de la rationalité instrumentale, simple moyen de production ou capital humain.

Devenir ce que nous faisons parce que réellement nous désirons le faire et trouvons notre accomplissement dans l'activité elle-même autant que dans son résultat. La grande question est : que désirons-nous faire dans et de notre vie ? Ecologica, p119

Ecologie et technique

Des choix de société n'ont cessé de nous être imposés par le biais de choix techniques. EP p26

La domination totale de l'homme sur la nature entraîne inévitablement une domination de l'homme par les techniques de domination. EP p28

Illich distinguait deux espèces de techniques : celles qu’il appelait conviviales, qui accroissent le champ de l’autonomie, et celles, hétéronomes, qui le restreignent ou le suppriment. Je les ai appelées "technologies ouvertes" et "technologies verrou". Sont ouvertes celles qui favorisent la communication, la coopération, l’interaction, comme le téléphone ou actuellement les réseaux et logiciels libres. Les "technologies verrou" sont celles qui asservissent l’usager, programment ses opérations, monopolisent l’offre d’un produit ou service. Les pires des "technologies verrou" sont évidemment les mégatechnologies, monuments à la domination de la nature, qui dépossèdent les hommes de leur milieu de vie et les soumettent eux-mêmes à leur domination. En plus de tous les autres défauts du nucléaire, c’est à cause du rayonnement totalitaire - secrets, mensonges, violence - qu’il diffuse dans la société que j’ai mené campagne pendant dix ans contre le nucléaire. Ecologica, p16

La critique du travail et du capitalisme débouche sur une critique de la technique. André Gorz a été l'un des introducteurs d'Ivan Illich en France dont il a publié un résumé de "La convivialité" en 1973. Cette rencontre a été essentielle dans sa conception de l'écologie et de la technique. Il faut souligner que, s'il n'y a pas d'écologie sans critique de la technique, cette critique est souvent confusionnelle et dépourvue de toute effectivité. Etre contre La Technique ne sert à rien, encore moins d'être contre les toutes dernières technologies ! Rien de plus éculé que d'accuser les écologistes de vouloir revenir à la bougie et certes il y a quelques illuminés, comme partout, qui voudraient revenir en arrière, sans bien savoir sur quelle époque se fixer mais c'est l'exemple même d'une critique globale rendue impraticable par son extrémisme alors que l'enjeu d'une critique écologiste de la technique est absolument crucial puisqu'il est de rendre les techniques moins destructrices et envahissantes, leur donner des limites, exploiter leurs potentialités libératrices, pas de prétendre s'en passer ni de la considérer comme un dieu obscur immaîtrisable. On n'a pas d'autre choix que d'essayer de la maîtriser, surtout si on n'y arrive pas ! "L'appropriation collective des nouvelles technologies" est un enjeu politique essentiel. On peut même dire que le principe de précaution est une exigence technique, un niveau supérieur de la technique qui inclue sa propre critique, encore faut-il savoir sur quels critères, tout est là.

Pour André Gorz, que la pratique du journalisme éloigne des jugements trop abstraits et globalisants, le critère discriminant serait ici le caractère de techniques "ouvertes", là où Illich défendait plutôt des "outils conviviaux" et d'autres des "techniques douces", ce qui n'est pas tout-à-fait la même chose. Contrairement à l'absence de pensée des technophiles béats comme des technophobes obstinés, opposer les techniques fermées hétéronomes aux techniques ouvertes qui donnent plus d'autonomie, c'est en faire une question éminemment politique. Ainsi, son opposition farouche au nucléaire a essentiellement des raisons politiques, renforçant la raison d'Etat, la technocratie, le pouvoir policier et le règne du secret. On peut considérer que c'est un progrès considérable de la réflexion écologiste. En effet, André Gorz, ne regarde pas tant la technique du côté de la préservation d'un rapport naturel ou originel que de la conquête de l'autonomie du travailleur. C'est ce qui va lui faire prendre parti pour le numérique, les logiciels libres et l'éthique hacker, malgré une critique sans concession de l'informatisation et de la technoscience (identifiée au capital, véritable enjeu du conflit).

L'informatisation généralisée n'abolit pas simplement le travail (au sens de poièsis), l'intelligence des mains et du corps. Elle abolit le monde sensible, voue les facultés sensorielles au désoeuvrement, leur dénie la capacité de juger du vrai et du faux, du bon et du mauvais. MPRP p180

"La dynamique de la technoscience tend à devenir une sorte de mouvement autonome qui s'alimente par-dessus la tête des hommes" (...) Que signifie dans ces conditions "s'approprier" la technoscience ? Qui peut se l'approprier ? Quel sujet ? MPRP p182

Ce que la technosophie et le culte du cyborg interprètent comme l'accession à la puissance cosmique d'un surhomme affranchi de ses faiblesses et de sa finitude, s'interprète plus véridiquement comme une victoire totale du capital qui, en devenant immatériel, parvient à exproprier les hommes de leur corps, de leur monde pour prendre possession totalement de leur vie. De même que la frontière entre la technique et le vivant, la différence s'efface entre l'homme et le capital.

Le front du conflit est partout où est en jeu le droit des personnes sur elles-mêmes, sur leur vie, sur leur capacité à se produire et à se comprendre comme sujets, à donner sens, à résister à tout ce qui et à tous ceux qui les dépossèdent de leur sens, de leur corps, de leur culture commune, d'un lieu où ils puissent se sentir "chez soi" et où l'agir et le penser, l'imagination et l'action puissent s'épanouir de concert. MPRP p183

La critique de la technique ce n'est pas seulement la critique du capital pourtant, car c'est aussi la critique d'une révolution qui se limiterait à un changement de pouvoir. Ce ne sont pas les hommes qu'il faut changer. La véritable révolution nécessite un changement de techniques et d'organisation, une véritable alternative, d'autres dispositifs concrets, un nouveau système de production.

Le socialisme ne vaut pas mieux que le capitalisme s’il se sert des mêmes d’outils. EP p28

Les moyens de production du capitalisme sont des moyens de domination par la division, l’organisation et la hiérarchisation des tâches qu’ils exigent ou permettent. Pas plus que les soldats ne peuvent s’approprier l’armée à moins d’en changer du tout au tout le mode d’organisation et les règles, pas plus la classe ouvrière ne peut s’approprier les moyens de production par lesquels elle est structurée, fonctionnellement divisée et dominée. Si elle s’en emparait sans les changer radicalement, elle finirait par reproduire (comme cela s’est fait dans les pays soviétisés) le même système de domination. Ecologica, p17

L'alternative écologiste

Ce n'est qu'assez tardivement, après avoir cru longtemps qu'on pourrait seulement réduire petit à petit le temps de travail et la subordination salariale au profit du temps libre, qu'il s'est finalement converti à l'alternative écologiste, aboutissement de la critique systémique du productivisme capitaliste, du salariat et des techniques aliénantes. A cet égard, son livre "Misères du présent, richesse du possible" a fait date en donnant une nouvelle perspective à l'écologie politique, celle d'alternatives locales à la globalisation marchande (à l'ère de l'information et de l'économie immatérielle), alternatives dont il rassemble les principaux instruments : revenu garanti p134-151 (ou allocation universelle d'un revenu suffisant), ateliers coopératifs p165-175 (ou ateliers communaux d'autoproduction) et monnaies locales p167-170 (ou "monnaies-temps"), qui ne doivent pas rester des mesures isolées (p170) car elles font système. Là encore, il faut souligner comme il a su tenir le cap d'une écologie tiraillée entre un réformisme minimaliste et des utopies plus ou moins naïves. Il ne faut pas s'y tromper, s'il défendait un "réformisme radical" plutôt qu'une révolution de palais, il défendait bien une écologie révolutionnaire qui change la vie vraiment, une rupture de seuil, un passage au qualitatif.

L'idée à elle seule du revenu d'existence marque une rupture. Elle oblige à voir les choses autrement et surtout à voir des richesses qui ne peuvent prendre la forme valeur, c'est-à-dire la forme de l'argent et de la marchandise. E p153

Son but n'est pas de perpétuer la société de l'argent et de la marchandise, ni de perpétuer le modèle de consommation dominant des pays dits développés. Son but est au contraire, de soustraire les chômeurs et précaires à l'obligation de se vendre : de "libérer l'activité de la dictature de l'emploi". E p150

Il ne s'agit pas pour autant de "prendre ses désirs pour la réalité" et tomber dans le marché des utopies les plus arbitraires. C'est à partir de l'analyse des transformations économiques et des expériences sociales concrètes, de leurs promesses et de leurs échecs, qu'il peut dessiner une alternative réaliste au productivisme. Si le capitalisme peut être dépassé, c'est qu'il a déjà fait son temps. S'il est devenu possible et nécessaire de changer les rapports de production, c'est que les forces productives ont changé. On reste ici dans le matérialisme le plus conséquent à tenir compte du devenir immatériel de l'économie comme des contraintes écologiques ! C'est matériellement que cette économie de la connaissance déstabilise le capitalisme marchand et repose à nouveaux frais la question du commun, du partage des savoirs et de la gratuité numérique. C'est à nous de savoir en tirer parti sans plus attendre.

La connaissance, l’information sont par essence des biens communs, qui appartiennent à tout le monde, qui donc ne peuvent devenir propriété privée et marchandisée, sans être mutilés dans leur utilité. Or si la force productive décisive (celle de l’intelligence, de la connaissance) ne se prête pas à devenir une marchandise, les catégories traditionnelles de l’économie politique entrent en crise : le travail, la valeur, le capital. Ecologica, p19

L’économie de la connaissance a donc vocation à être une économie de la mise en commun et de la gratuité, c’est à dire le contraire d’une économie. C’est cette forme de communisme qu’elle revêt spontanément dans le milieu scientifique. Ecologica, p20

Décroissance et simplicité volontaire

André Gorz a été l'un des premiers adeptes de la décroissance, dans la foulée de Georgescu-Roegen et du rapport du club de Rome sur les limites de la croissance, seulement l'écologie "politique" se distingue clairement des stratégies individuelles, n'accédant à l'effectivité qu'à travers des démarches collectives agissant sur les structures sociales (même simplement au niveau local). On n'est pas du tout dans l'écologie moraliste des petits gestes qui sont supposés nous sauver collectivement. Cependant, en tant qu'écologie politique visant l'autonomie du sujet et comme philosophie de l'existence, André Gorz ne restait pas insensible à la "simplicité volontaire" au nom d'une nécessaire autolimitation où l'auto-nomie s'affirme en se donnant sa propre loi. Contre le rationnement étatique et l'illimitation d'une société de consommation jamais satisfaite, il pensait indispensable de revenir à la notion de suffisant. Certes, le suffisant est bien problématique à définir pour un être de désir qui ne se réduit pas à ses besoins naturels, cela n'empêche pas que c'est une question qui se pose concrètement, notamment dans l'évaluation d'un "revenu suffisant", mais la sortie du capitalisme salarial semble bien en être une condition préalable...

Nous ne produisons rien de ce que nous consommons et ne consommons rien de ce que nous produisons. Tous nos besoins et désirs sont des besoins et désirs de marchandise, donc des besoins d'argent. Nous produisons la richesse en argent, lequel est par essence abstrait et sans limites, et donc le désir, par conséquent, est lui aussi sans limites. L'idée du suffisant- l'idée d'une limite au-delà de laquelle nous produisons ou achèterions trop, c'est-à-dire plus qu'il ne nous en faut - n'appartient pas à l'économie. E p114-115

Il y a aussi, dans le refus d'une surconsommation, comme un défi au monde de la marchandise, une révolte contre la publicité qui nous manipule. S'il ne tombait pas dans un moralisme qui restreindrait notre autonomie, il faut bien dire qu'il avait de l'autonomie une conception exigeante assez éloignée des tendances libertaires et anarcho-désirantes. Sa fidélité à sa femme, jusqu'à mourir avec elle en témoigne. Il y a une sorte d'ascétisme dans cette auto-nomie qui est du côté de l'auto-discipline et non du laisser aller.

C'est sans doute plus par (auto)discipline, ou devoir éthique, que par indépendance qu'il prônait l'auto-production en tant que production de soi. Il y avait chez lui un idéal d'autarcie rejetant la spécialisation et la division du travail (comme si c'était possible, comme si on pouvait tout faire soi-même!). Cependant, ce qui est visé ainsi, ce n'est pas tant l'indépendance que procure l'autarcie, comme chez Aristote, que l'auto-production comme production de soi consciente de soi et réappropriation de sa vie, réappropriation de son monde vécu comme projet et d'une activité qui voit le bout de ses actes. C'est donc plutôt du côté du travail autonome qu'on devrait se rapprocher de cette auto-production au-delà du bricolage et du jardinage qui restent certainement indispensables. Il serait téméraire de croire pouvoir abolir pour autant toute division du travail...

Il faut dire qu'il partageait aussi l'utopie écologiste de la gratuité et d'un monde sans argent. Cependant, il savait assez que ce n'était qu'utopie pour soutenir dans l'immédiat les monnaies locales et fondantes, délivrant au moins du pouvoir de l'argent et de la spéculation. Il faut le redire, ce n'était pas un doctrinaire et s'il partageait une bonne part de "l'idéologie écolo", son apport c'est de l'avoir confrontée au réel et d'y avoir apporté une plus grande rigueur philosophique (loin de tous les obscurantismes). Cette radicalité concrète fait partie de ce qu'on lui doit de plus précieux avec la dimension politique de l'écologie, la dénonciation du productivisme capitaliste, la critique du travail salarié et, malgré les misères du présent, d'avoir trouvé dans la richesse du possible les germes d'un avenir meilleur.

L'utopie ne consiste pas, aujourd'hui, à préconiser le bien-être par la décroissance et la subversion de l'actuel mode de vie ; l'utopie consiste à croire que la croissance de la production sociale peut encore apporter le mieux-être, et qu'elle est matériellement possible. EP, p20

Mieux, ce peut être moins : créer le minimum de besoins, les satisfaire par la moindre dépense possible de matières, d'énergie et de travail, en provoquant le moins possible de nuisances. EP p36

(écrit pour un livre collectif, "André Gorz, un penseur pour le XXIème siècle" aux Editions de La Découverte. L'article a été traduit en espagnol par Eduardo Baird)

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35 réflexions au sujet de « L’écologie politique, une éthique de libération »

  1. Passionnant. Il est rare que je lise jusqu'au bout et en résistant à la tentation de la diagonale un texte aussi long. Merci.

  2. Le livre devrait sortir avant la fin de l'année. J'ai réouvert les commentaires provisoirement et pour 10 jours maxi après publication.

  3. vous avez de gorz une lecture formidable . on sent bien que vous l'avez un peu connu . vous lisez , comme c'est écrit . bravo .

  4. je me damande dans quelle mesure l'écologie politique à la gorz converge avec celle de guattari ,deleuze, castoriadis and co ? même si deleuze ne semble pas vraiment de la même famillle , préférant spinoza à hegel . et si spinoza avait enculé hegel lors d'une partie de street art version 18 ème siècle , du côté d'amestrerdam ?

  5. J'aurai bien des critiques à faire moi, mais comme à mon avis j'ai aucune chance d'être entendu pas plus que ceux qui ont essayé avant moi, je laisse tomber. Mais quand je vois la naïveté et la facilité avec laquelle vos lecteurs avalent de telles couleuvres, je m'inquiète assez de l'effondrement du sens critique et de la pure consommation d'idées. On trouve les mêmes commentaires de stupide admiration béate dans les forums des petits fachos d'extrême droite devant un texte du dernier théoricien à la mode.

    Enfin vos préconceptions théoriques vous rendent manifestement inapte à entendre un discours autre que le vôtre : utilisez Illich pour une croisade pro-technologique, c'est vraiment d'une bassesse sans nom et en plus vous confondez technique, technologie et machinisme - bref vous avez tout faux. Mais comme quoi aussi on peut tout récupérer, tout dévier, tout déformé et déduire n'importe quoi de n'importe qui, même de penseurs qui mériteraient d'autres analystes.

  6. Toujours aussi bien les commentaires ! Merci de "laisser tomber" et de retourner jouer avec vos petits camarades pour renforcer mutuellement le sentiment de votre clairvoyance. Il y a effectivement une division entre les écologistes et je n'ai rien à faire avec la propagande technophobe qui répète toujours les mêmes conneries qui ne servent à rien alors qu'on a besoin d'une véritable critique politique des techniques et d'une alternative effective (une écologie politique à l'ère de l'information). Heureux d'apprendre que dans votre petite secte on soit apte "à entendre un discours autre que le vôtre" ! Quand à moi je suis à l'évidence un modèle de bassesse et tellement technophile que je vis complètement dans la nature et dans la plus grande simplicité mais il est vrai qu'on peut tout déformer et déduire n'importe quoi de n'importe qui...

    Il est certain que Gorz n'est pas Illich même si Gorz a introduit Illich en France. Il est certain que Gorz a écrit l'immatériel et pas Illich (encore moins Ellul pour qui l'ordinateur était un gadget !). Cela n'empêchait d'ailleurs pas Gorz de critiquer le virtuel (et les autres technologies).

    Sinon, moi je préfère très nettement Hegel à Spinoza dont le système est trop dogmatique (Spinoza c'est le système sans la dialectique, or tout est dans la dialectique, y compris dans la critique de la technique). Gorz était très éloigné de Deleuze et même de Guattari qu'il a côtoyé un peu dans Transversales ainsi que Castoriadis qui lui est plus proche sur la question de l'autonomie.

  7. je confirme pour JJF on peut très bien lire gorz ellul debord , robin jean zin , stiegler , viveret , et de trainer de temps à autre dans le satanisme des marges , faire sabbath . il n'y a pas de contradiction à mon sens et s'est peut être même un signe de bonne santé . j'ai toujours trouvé ridicule et imbécile ces petites guerre en tribus consanguines du fait qu'elle ne porte pas le bon stigmate . un peu d'amour et de réconciliation, nous sommes bien tous de pauvres pécheur , bien trop égarés . si c'est dans l'action collective que ce créer un langage commun nous devrions pouvoir nous y retrouver et collaborer dans les luttes à venir . non ?

  8. Amusant de voir les anti-technique, et peut être anti-science, qui plus est faire des finesses( il faut qu'ils en trouvent pour se donner des apparences ) entre technique, technologie et machinisme en oubliant toutefois d'évoquer la science qui est pourtant à l'origine de celles ci.

    Leur posture est probablement d'être anti-tout dans une forme d'esthétique surannée du rebelle absolu. Du romantique, du grandiose...du narcissisme, non ?

    En attendant, la technique est là, les gens utilisent des voitures, des trains etc...et on fait quoi ? On arrête tout tout de suite ?

    La situation actuelle est ce qu'elle est et on ne la fera pas changer sans savoir comment.

  9. Oui, ils croient s'en tirer en faisant des distinctions théologiques entre artisanat, industrie et cybernétique mais cela reste de bons gros concepts trop simplistes. Ce sont des espèces de pièges pour la pensée qui n'ont aucun intérêt parce qu'ils ne produisent rien, aucune pensée, alors que c'est sur chaque cas particulier qu'il faut appliquer une critique politique. Il est sûr que ce n'est pas évident et qu'il vaut mieux se croire du bon côté en déclarant simplement être contre telle ou telle technique. En fait toute cette critique est largement fantasmatique, obscurantiste même quand elle vise la connaissance technique et non son utilisation politique ou marchande, mais si la critique de la technique est indispensable, la seule chose qui compte, puisque les techniques font système, c'est l'alternative proposée, la réponse pratique pas les grands discours.

    René Riesel et Jaime Semprun viennent de sortir "Catastrophisme, administration du désastre et soumission durable". Je n'ai pas encore lu mais cela me semble juste déclaratif et sans nuances ni perspectives. Je garde de l'estime pour René Riesel mais, c'est sûr, on ne pense pas pareil...

    Ceci dit il y a un réel problème et je ne suis pas si sûr de moi, il est si difficile de trouver la bonne mesure entre trop et pas assez de catastrophisme, de rester assez dialecticien. Il me semble que la façon qu'André Gorz avait de traiter concrètement la question était la bonne, sans avoir besoin de taper sur ceux qui sont les plus proches.

    Il est certain que je suis un peu plus "technophile" qu'André Gorz, question de génération sans doute car je suis persuadé que l'informatique en réseau est un réel progrès de notre humanité, ce qui ne veut pas dire que cela a beaucoup diminué la bêtise, qui reste abyssale, mais on revient de loin, pas d'un paradis perdu même s'il y a des paysages perdus et bien d'autres richesses massacrées. Nous sommes dans un mouvement d'émancipation qui n'a pas dit son dernier mot.

  10. Continuez la caricature de toute opposition pour refaire les combats séculaires, gagnés depuis longtemps, entre la science et la religion ou la science et l'obscurantisme ; quelqu'un finira bien par trouver intelligent tout cela.

    Ensuite si Olaf veut savoir comment et avec quelle progressivité il serait nécessaire d'entamer une transformation, je l'invite à s'intéresser à des pensées qu'il n'a manifestement pas lues puisqu'il doit préférer se réchauffer en vase clos dans sa propre pensée. Quant à l'Encyclopédie et ses théoriciens, vous l'aurez remarqué (?), ce sont des théoriciens, c'est-à-dire qu'ils cherchent à refonder la théorie révolutionnaire complètement exsangue depuis 30 ans, après pour le résultat, il faut "nuancer sa pensée". Pour la pratique, allez voir les zones d'expérimentation qu'ils ont mis en place notamment avec Louart et les nouvelles générations groupées autour de PMO. Mais comme manifestement vous ne connaissez rien à rien Olaf, vous feriez mieux de la fermer.

    "Mouvement d'émancipation" ? Il s'agit bien plutôt d'un mouvement d'asservissement comme l'avaient très justement prévu Adorno et Horkheimer il y a 50 ans ( retournement de la dialectique des Lumières, etc.). D'ailleurs je ne vois pas vraiment quelle émancipation subsisterait sur une terre ravagée et surexploitée, incroyablement appauvrie et polluée - mais la fée de votre esprit a sûrement une réponse : on pourrait toujours passer sa vie (?) sur le net. Tenez puisque vous avez envie de jouer les pragmatiques : rien de plus asservissant que d'être obligé d'utiliser sa bagnole pour aller faire ses courses au supermarché géant ou à la biocoop ou l'amap. Rien n'est plus asservissant que de dépendre de machines ( et non d'outils pour reprendre un bon gros concept simpliste ) pour vivre. Maintenant installez cette idée dans l'organisme social et regardez en quoi la survie de l'humanité est déjà presque toute entière conditonnée par l'existence des machines.

    C'est drôle, mes critiques au départ portaient surtout sur l'écologisme comme anticapitalisme (ce qui est vrai et faux mais je ne vais pas développer ici), je soulevais le point Illich parce que vous ne respectez manifestement pas sa pensée et que vous la réinterprétez pour les besoins de votre propagande - ce qui me gêne effectivement. C'est peut-être le début de la célébrité pour vous !

  11. nous sommes en 1972 ? où ils sont mort depuis longtemps ? on aimerait bien que vive un peu plus l'encyclopédie de nuissance , mais dès le début c'est un acte manqué . et vous avez une responsabilité délirante dans la térrible connerie des marges aujourh'ui .

  12. Pas de "commentaire" pour ma part, plutôt une question, afin que l'outil içi mis à disposition serve à quelquechose.
    Je situe l'endroit dans votre texte (que j'ai beaucoup apprécié) : "heidegger, Jonas, Anders ou d'autres références écologistes encore moins recommandables...", pour Heidegger je vois à peu près, Jonas je ne connais pas, quand à Anders j'aimerais en savoir plus, lui qui a écrit sur la "pseudo-concrétude de heidegger", pourquoi se retrouve-t'il dans le même paquet que ceux qui finissent par s'en remettre au "transcendant"? ou alors je n'ai pas compris... Merçi

  13. JFF,

    Vous dites que je ne connais rien à rien, qu'est ce que vous en savez ?

    Je suis certain que vous n'en savez strictement rien en raison du culot que vous exposez avec tant de ridicule fierté. Aussi, on ne se connait pas, donc d'où vous vient ce type de prescience ?

    Selon vos termes, pour ce qui est de me réchauffer dans mes propres pensées, il m'apparait que je vous accorderai volontiers une certaine expertise dans ce domaine, au moins là, à défaut d'un autre.

    Il vous faudrait calmer un peu vos velléités d'être légèrement trop supérieur qui vous entrainent de façon déplorable dans ce genre d'assertion triviale sans aucun intérêt, à part celui de la provoc de celui qui n'a rien d'autre à produire, tout comptes faits, et à part celui de vous faire paraitre capricieux et vous conforter dans votre image de petit maître clairvoyant, mais ç'est tellement courant que c'en est vulgaire.

    Désolé, mais ça ne m'impressionne pas une seconde, restez en à vos trépignements si ça vous plait, mais l'effet est concrètement nul. Considérez que vos satisfactions ne valent pas argument pour d'autres que pour vous même.

    Quant à votre bilbliographie, on se demande si son exposition n'est pas de vous en attribuer le mérite de ses auteurs en vous évitant de l'avoir réfléchie. Là aussi c'est cousu de fil blanc comme démarche.

    Cherchez des ruses un peu plus fines, si c'est votre truc.

    Après tout la caricature n'est pas toujours impertinente, vos propos semblent s'y prêter tellement que ç'en est un pousse au crime, une véritable invitation.

  14. @franck

    J'ai effectivement hésité à mettre Anders dans la liste (j'hésite souvent, tout dépend comment on lira...), d'autant plus qu'Anders fait malgré tout parti des références de Gorz mais il n'empêche que leurs positions sont opposées en tant que Gorz fait de la technique une question politique alors qu'Anders l'ontologise (c'est la même opposition, énorme, qu'il y a entre Debord et Anders). Il est vrai qu'on peut faire d'Anders (et de sa femme Hannah Arendt) un heideggerien de gauche, ce qui fait qu'il paraît déplacé dans la liste mais contrairement à Marcuse il dépolitise la question, et donc n'est pas vraiment de gauche... C'est juste un heidegerrien critique mais on sait bien qu'il ne suffit pas de critiquer pour ne pas se construire sur ce qu'on critique. Il se situe effectivement dans l'histoire d'une décadence, d'un oubli de l'Etre, d'une perte de notre humanité, à l'opposé d'une histoire de l'émancipation, d'une humanité qui se libère de ses chaînes et des anciennes terreurs, d'une domination divine et de croyances enfantines. On peut bien sûr critiquer mes interprétations. J'indique qu'il y a une façon d'opposer Gorz et Anders, cela ne veut pas dire qu'ils s'opposaient en tout. C'est bien que cela pose question, au moins, c'est tout ce que je peux espérer, donner à penser. Il faut effectivement mettre en doute tout ce que je dis...

  15. @JFF

    Je ne fais pas de propagande mais, effectivement, je ne respecte pas tellement la pensée d'Illich. Pour tout dire, bien que je la trouve très importante historiquement, j'ai été choqué à quel point elle était creuse et se réduisait à très peu de choses. J'ai essayé de respecter la pensée de Gorz qui se réclamait d'Illich, c'est un fait, bien qu'il en faisait une interprétation plus politique. Ceci dit, il n'est pas sûr que j'ai bien réussi. Je ne prétends pas faire un texte objectif qui ne serait pas un texte à moi, mais c'est un fait que j'ai trouvé depuis longtemps un soutien de sa part malgré nos différences qui existent. J'ai eu quand même un peu de remord d'être mal compris et de l'avoir tiré un peu trop vers le côté positif de la technique. Aussi j'ai rajouté quelques citations où l'on voit qu'il part bien de la critique de la technique mais pour l'attribuer au capitalisme et en faire un enjeu politique mettant en jeu notre autonomie.

    Sinon, vraiment, il y a de quoi rire de voir comme symbole de la tyrannie de devoir prendre sa voiture pour se ravitailler ! C'est ce que je fais effectivement toutes les semaines sans que cela me paraisse si horrible même si c'est une source d'angoisse sans aucun doute. Vraiment, un monde où la tyrannie se limiterait à cela serait bien plus rose que la triste réalité ! Il est vrai que je rêve d'une poste qui nous ravitaille plutôt que de faire le circuit pour rien mais là encore, on ne s'en sort qu'à en faire une question politique.

    Tout est là, sans doute, est-ce que nous sommes dans une décadence inexorable qui nous mène à l'extinction, ou bien sommes-nous dans un mouvement d'émancipation inachevé, accéléré par les risques globaux, malgré une longue période de défaites ? Difficile à croire sans doute, mais le seul choix est celui de l'action, d'une émancipation qui dépend de nous plutôt que celui de la catastrophe subie passivement.

  16. Vous vous doutez bien que nous sommes d'accord sur l'action, encore faut-il s'entendre sur les objectifs et la théorie qui présiderait à leur définition. Il reste que le "processus d'émancipation" actuellement est inversement un "processus d'asservissement" - la théorie d'une stase étant très discutable.
    Formidable en revanche votre analytique : être personnel et objectif étant pour vous inconciliable, ergo l'objectif est impersonnel. Connaissez-vous l'histoire des atomes et du vide qui sont dans un bâteau ? Savez-vous rendre à la pensée d'Illich son sens original, pour la critiquer ou l'approuver peu importe, ou de quelque autre penseur ? Pouvez-vous reformuler sans trahir ? La question est grave.

    L'exemple trivial et provocant ( c'était le but ) de la voiture n'en est pas moins fondé, vous êtes vous seulement donner la peine d'examiner l'enchaînement et l'enchâssement des implications logiques d'où procède une telle "critique" ? Rêvons donc d'une hyper structure centralisée qui nous apporterait nos petits plats chez nous, mais à ce compte, nous n'avons effectivement pas la même notion de l'autonomie. L'idée est socialement et politiquement tellement naïve et dramatiquement dangereuse que je ne sais plus si prévaut le rire ou la pitié.

    On peut ne pas vouloir subir, reste que ce monde prend de vitesse tout ce qui est tenté contre lui.

    Enfin vous ne confrontez jamais vos textes théoriques à l'épreuve des faits, bien des points de politique ( hadopi, problème iranien, essouflement des contestations en amérique latine, etc. Entre mille autres ) infirment les déroulements théoriques que vous souhaiteriez voir le monde prendre.

  17. à Jean Zin

    Je relisais votre texte sur Gorz ("richesse du possible"), travaillé par cette phrase :
    "si [Gorz] a semblé plus d'une fois trahir son camp, c'était à chaque fois pour y être plus fidèle encore ! On peut dire que c'est le devoir de l'intellectuel, mais bien peu d'intellectuels ont pu illustrer à ce point le caractère dialectique de la pensée, des retournements historiques où il faut renoncer à ses illusions, admettre ses erreurs et dépasser ses positions antérieures au nom même de leur inspiration première, sans passer à l'ennemi pour autant !"
    Vous évoquez dans ce passage la difficulté d’une vraie dialectique, c’est-à-dire d’après ce que j’en comprends une dialectique qui est vécue (dans le travail par exemple) et non une dialectique théorisée : tension chaque jour renouvellée entre raison et intuition. C’est-à-dire : doit-on renoncer à ce qu’on découvre sous prétexte que cela sort de d’objectifs savamment établis ? Au contraire la « domestication » de cette découverte n’est-elle pas nouvel exercice de raison ? (Appartée : le mot travail ne me fait pas peur, je sais ce que je vis). Je vois aussi dans cette exigence dialectique la possibilité et donc le risque des renversements c’est-à-dire la fragilité des concepts. Y a-t’il d’ailleurs une dialectique risque / possible ? Les positions sont fragiles. La certitude des commentaires précédents est effrayante : il n’y a plus de contenu mais juste une posture, alors même que les contenus pourraient être communs, au moins partiellement. La certitude fait mousser sa connaissance maintenue toujours secrète. Une sorte de « Semiosis Hermetis » qui est une manière de communiquer, dit Mario Perniola (Contre la communication – 2004). Posséder la vérité qu’on prend soin de dérober de la vue des autres parce qu’elle est trop éclatante, trop violente. Initiation, aristocratie, etc… On retombe sur une forme « transcendantale ». Bref. J’y vais moi aussi de mon petit commentaire. Pardon.

    Il y a donc une chose au fond qui m’intéresse dans votre réponse sur Anders, c’est le rapport ténu entre projet et croyance. Processus et modèle. Politisation et ontologie, comme vous dites bien. (D’ailleurs, il doit bien y avoir des ontologiseurs de gauche). Ontologie ? Rancière parle de « foi », en l’économie ou en la croissance par exemple (il en fait un argument très critique bien entendu).

    Question de curieux :
    Votre parcours « psychanalytique » ne vous fait-il pas sentir la dialectique comme un jeu, un espace, entre deux intuitions qui diffèrent, et pour faire un mauvais jeu de mot religieux, entre deux « tentations » qui diffèrent ?
    Nous sommes travaillés par des choses contradictoires, et bien entendu nous sommes l’espace intermédiaire… Anders versus Debord dites-vous ? ne croire ni en l’un ni en l’autre, ne pas croire ?

    Comme vous le voyez la dialectique, si c’est bien le sujet, reste encore pour moi assez mystérieuse, floue, mais pas secrète car j’en ai l’intuition même si celle-ci est mauvaise.

    J’attends avec impatience chacun de vos textes, merçi de laisser ouvert sur une courte durée cet espace de commentaire avec le risque induit. Cela compte peu de se tromper, mais il est nécessaire que ce soit possible.

    Vive la vérité-pratique, vive l’expérience.

    Jean Zin , comment faites-vous pour répondre aux réponses infatigablement?

  18. Non seulement je fatigue mais surtout je n'ai pas le temps de répondre à toutes ces questions, pas plus qu'au courrier que je reçois ! Je suis trop lent sans doute mais, en tout cas, je ne peux laisser les commentaires ouverts plus de 10 jours.

    Il est certain que penser, c'est prendre le risque de penser autrement que ce qu'on pensait avant. Plus on apprend, plus on modifie son jugement. La dialectique nous apprend que penser c'est prendre le risque de contredire ses convictions, c'est aussi prendre le risque de s'isoler à sortir de la pensée de groupe mais s'il faut se corriger toujours, c'est toujours partiellement (toute négation est partielle sinon il n'y aurait pas d'histoire). Ne pas trahir bien qu'on passe pour un traître ! La grande question, c'est effectivement de comment rester fidèle à son inspiration première plutôt que de casser son jouet parce que ce n'était pas si simple. On n'a aucune excuse à ne pas être révolutionnaire, à ne pas vouloir plus d'humanité, mais on n'en a aucune non plus à ne pas admettre la difficulté et qu'il faut y avancer à pas comptés.

    Certes, tous les concepts sont fragiles car ce qu'on découvre est souvent très éloigné de ce qu'on pouvait penser. Lorsqu'on pense, on passe d'une pensée à l'autre, on change de point de vue. Quand on lit un philosophe on est convaincu par sa démonstration. Quand on fait une dissertation on expose ce philosophe, on lui en oppose un autre, celui qui aura le dernier mot le devra parfois à pas grand chose. On croit avoir compris, et à faire un pas de plus on comprend qu'on se trompait ("je croyais que les nuages étaient des nuages et les montagnes des montagnes, puis je me suis rendu compte que les nuages n'étaient pas des nuages et que les montagnes n'étaient pas des montagnes avant d'admettre que les nuages étaient bien des nuages et les montagnes des montagnes").

    Dire que Debord s'oppose à Anders est un fait, ce n'est pas croire en Debord, pas plus qu'il ne faut croire en Hegel par exemple, il faut juste les lire et utiliser ce qui est utilisable, les détourner comme faisait Debord sans jamais faire allégeance envers une théorie ou un auteur mais en reconnaissant ses dettes même les plus improbables.

    Malgré tous les catastrophistes de la société cybernétique et malgré Sarkozy, je considère qu'on n'a jamais été aussi libres. Ce n'est pas tellement la liberté qui nous manque que de savoir qu'en faire collectivement, ce qui manque c'est la solidarité sociale, c'est le sentiment démocratique, l'auto-affirmation de notre communauté politique. C'est là où je compte sur l'inflation pour rallumer la flamme et faire converger les luttes, réveiller notre conscience sociale.

  19. Cher M. Zin,

    Je m'apprêtais à répondre à votre dernière réponse, en reprenant votre phrase " Malgré tous les catastrophistes de la société cybernétique et malgré Sarkozy, je considère qu'on n'a jamais été aussi libres. " que la question ne me semblait pas être là mais plutôt dans... Lorsque dans la phrase d'après vous m'avez coupé l'herbe sous le pied.
    A quoi sert alors ce commentaire ? Ben... prenez le comme une faiblesse de donneur d'avis, depuis tout le temps que je vous lis et que je n'avais pas laissé la moindre trace d'accord ou de désaccord.
    (en fait, c'est d'avoir vu les commentaires toujours "ouverts" qui a précipité mon geste. Mais la vacuité de mon commentaire ne nuance-t-elle pas l'idée de " l'informatique en réseau [comme] réel progrès de notre humanité " ?)

    Pour terminer sur une note plus constructive, n'est pas Castoriadis (de mémoire) qui a écrit que le seule place digne de le "théorie" était au coté de la praxis, ni au dessus ni en dessous ?

    Quant à l'inflation pour ranimer le "faire collectif, la solidarité sociale, le sentiment démocratique, l'auto-affirmation de notre communauté politique", et si tant est que l'on admette que tant qu'il y a de l'humanité l'étincelle crépite, il va falloir qu'on souffle fort M. Zin.

    Pour ça se tenir debout, et gonfler ses poumons sont peut-être des conseils à chuchoter à tout à chacun, autant qu'à soi-même.

    depuis les montagnes du sud-est français

  20. C'est vrai que nous souhaiterions vous voir plus souvent prendre position sur des sujets d'actualité, comme le projet Hadopi, le problème iranien ( on a vu ce qu'a donné le pacifisme intégral de 1934-39) cités plus haut, mais aussi des phénomènes de société comme le principe de "mère porteuse" et des questions plus sociales/éthiques. Quand on sait par exemple qu'1 jeune femme sur 30 s'est déjà prostituée pour payer ses études, n'est-on pas inquiet de cette marchandisation du corps humain qui ouvrira aussi la porte à tous les emplois par exemple par des laboratoires pour les modifications génétiques dans quelques années ou décennies ? En plus la critique de la marchandisation du corps est anti-capitaliste, on ne perdrait rien à la réemployer contre des légalisations qui rendraient obsolète toute notion de dignité humaine, sans avoir besoin d'être généralisé. Le cas particulier suffirait à frapper d'inanité comme survivance irrationnelle toute conception de la vie comportant quelques valeurs... Il faut dire que sur cette pente, on glisse depuis longtemps.

  21. Je ne sais si vous avez lu le dernier article de Mike Davis sur contreinfo ( "Adieu à l'Holocène" ), mais nous n'y arriverons pas : c'est terminé, trop tard... les dégâts sont déjà trop grands, les forces trop colossales, la puissance d'inertie des forces sociales en présence trop grandes... On survivra peut-être, si nous n'usons pas de nos moyens nucléaires, chimiques, bactériologiques et nanotechnologiques dans la crise à venir, mais il faut s'attendre dès maintenant à traverser dès maintenant une crise majeure avec de probables guerres, massacre, violences en tous genres, famines.... Question de temps.

  22. En complément de ma réaction énervée vis à vis du technoparano JFF qui brandit ses deux indexes croisés et vengeurs en vociférant "vade retros satanas", un banzaï du révolutionnaire boutonneux, une gargouille de drakkar ,dès lors que la technique est abordée comme sujet de réflexion :

    Je pense que ce type de non pensée est à peu près aussi contre productif( j'ose l'expression) et réactionnaire que celle du capitaliste nanti et repu de ses modèles inébranlables. A tel point que ces types de non pensées sont les deux faces de la même inertie à tendance catastrophique actuelle.

    Jusqu'à quel point les individus aux pieds dans le béton maintiendront le statu quo ? Qui est certainement le meilleur moyen d'aller au plus vite vers le pire.

    A se demander si il n'y a pas comme un pacte implicite, inconscient, entre deux adversaires dont les origines pourraient avoir plus de coïncidences qu'affiché.

    Pas un complot, bien sur, mais des affinités préconscientes.

    Voilà mon impression de l'état des lieux.

  23. Cela fait beaucoup trop de choses à répondre après une après-midi de train ! D'abord je voudrais dire à Olaf qu'il vaut mieux éviter de s'énerver, si on peut... Je dis cela parce que je me retiens, je renonce à envoyer les diatribes que suscitent les impasses conceptuelles qui en plus nous prennent de haut. Je ne l'ai pas toujours fait et j'y retomberais certainement mais l'expérience montre qu'il vaut mieux s'abstenir si possible.

    @Ward je dirais que je suis le premier à pester contre les illusions d'internet, une intelligence collective absente. Dire que c'est un progrès ne dit pas que c'est bien, juste que c'est un peu mieux que la bêtise précédente. On revient de loin même si l'avenir paraît sombre. La bêtise devient plus visible, plus insupportable, c'est un progrès, ce n'est pas un miracle !

    Si j'y crois encore malgré ces années de dépressions, c'est que je m'appuie sur les cycles. Je vais faire un prochain article sur ce sujet que j'ai déjà traité. Je crois vraiment que le retour de l'inflation s'accompagne ordinairement de révolutions (1789, 1848 au moins), au moins de bouleversements générationnels. Je me trompe peut-être mais cela a du moins l'avantage de ne pas avoir de l'histoire une conception linéaire comme s'il y avait un progrès en ligne droite vers un avenir radieux mais aux moments les plus sombres, quand l'Allemagne nazi dominait le monde tout n'était pas perdu encore malgré l'évidence du moment...

    @Davi je ne peux que vous décevoir car je ne suis pas un professionnel de l'indignation et ne suis pas un commentateur de l'actualité. J'essaie d'être un peu plus intempestif ou du moins d'être relié à l'actualité par un point de vue un peu plus général. Je considère que les tentatives de brider internet échoueront à la longue mais on essaiera tout avant, c'est certain. Il y a beaucoup de choses dont on doit s'indigner, Juvénal déjà disait que c'est l'indignation qui inspire les vers. Ce qui importe pourtant ce n'est pas la protestation indignée mais de trouver comment améliorer un peu les choses, tirer parti des opportunités plutôt que se lamenter des injustices du monde. Pour tout dire je trouve qu'il y a des questions plus graves que celle des mères porteuses et qu'on ne fait que se donner bonne conscience à condamner toutes les dérives marchandes déjà dénoncées par le Manifeste de 1848 ! Enfin, je ne cherche pas à être un modèle, juste à apporter des arguments qu'on ne trouve pas ailleurs.

    @Grégoire Jacques je dirais que je n'ai aucune certitude sur nos chances de survie, la question se pose et ce n'est pas gagné d'avance mais le pire n'est pas absolument sûr, je veux dire que l'extinction reste peu probable. Nos moyens ne sont pas absolument inexistants même si les forces que nous avons enclenchées sont considérables. Le temps n'est pas à la panique mais à faire face, quitte à rire au nez de la catastrophe qui s'annonce mais qu'est-ce que c'est l'histoire sinon une suite de massacres et de catastrophes. Notre responsabilité c'est de maintenir la flamme de porter le flambeau de l'esprit aux générations suivantes qui iront plus loin que nous n'avons pu et sauront apprendre de nos terribles erreurs. Qu'il en reste un seul pour repeupler la Terre avec nos rêves !

    Je ne voudrais pas faire croire que je ne suis pas aussi désespéré qu'un autre. C'est juste à devoir en répondre que la raison me dicte que tout n'est pas perdu encore, ce n'est pas non plus gagné, c'est sûr, mais n'est-ce pas ce qui est le plus exaltant de savoir que cela dépend peut-être bien un peu de nous ?

  24. @Olaf : vous avez au moins une sorte de génie de la caricature : tout n'est peut-être pas perdu pour vous.

    "C'est dans l'industrie que tu veux te dépouiller de tes chaînes ? C'est avec une économie florissante que tu veux abattre ton adversaire ? Ne le disais-je pas que tu es bourgeois parce que tu penses comme un bourgeois ?" B. Traven, Dans l'Etat le plus libre du monde. L'insomniaque, 1994.

    Laissez-moi vous présentez un authentique obscurantiste :

    "Dans ce temps-là (en l'an 2000 ndlr), il n'y aura plus dans le monde ni agriculture, ni pâtres, ni laboureurs : le problème de l'existence par la culture du sol aura été supprimé par la chimie ! Il n'y aura plus de mines de charbon de terre, ni d'industries souterraines, ni par conséquent de grèves de mineurs ! Le problème des combustibles aura été supprimé, par le concours de la chimie et de la physique. Il n'y aura plus ni douanes, ni protectionnisme, ni guerres, ni frontières arrosées de sang humain ! La navigation aérienne, avec ses moteurs empruntés aux énergies chimiques, aura relégué ces institutions surannées dans le passé !"
    Marcelin Berthelot, Discours du banquet de la Chambre syndicale des Produits chimiques, 5 Avril 1894.

    Un second :
    " Le processus est déjà en amrche. Bientôt, les femmes n'auront plus besoin de porter leurs enfants, ni de père pour procréer. Des organes d'animaux attendent partout dans le monde d'être greffés sur des humains. Des appareils permettront aux aveugles de voir, aux sourds d'entendre, aux paralytiques de marcher. De nouveaux médicaments nous maintiendront jeunes et efficaces bien au-delà de cent ans. Immortels ? Peut-être. L'ordinateur sous-cutané décuplera nos possibilités sensorielles. Puis commencera la mutation totale. On pourra intervenir sur les embryons, les améliorer. Créer la vie ? L'Homo scientificus, tout-puissant pour l'éternité, va-t-il concurrencer Dieu ? [...] Qu'on cesse donc de peindre l'avenir en noir ! L'avenir est superbe. La génération qui arrive va apprendre à peigner sa carte génétique, à accroître l'efficacité de son système nerveux, à faire les enfants de ses rêves, à maîtriser la tectonique des plaques, à programmer les climats, à se promener dans les étoiles et à coloniser les planètes qui lui plairont. Elle va apprendre à bouger la Terre pour la mettre en orbite autour d'un plus jeune Soleil." Bernard Debré, Une réalité bien vivante. Le Monde 3, septembre 1996. Cité dans Pierre-André Taguieff, Le Sens du progrès.

    Pour ce monsieur, quant à se promener dans les étoiles et "bouger" la Terre, l'abus de substances hallucinogènes n'est pas à exclure, ce qui permettrait de surseoir au diagnostic d'aliénation mentale. L'ennui c'est qu'il a été investi de la puissance publique.

    L'apport majeur d'Illich est d'avoir mis en évidence que toute technique, développée comme moyen en vue d'une fin, a tendance, passé un certain stade d'expansion, de perfectionnement et d'institutionnalisation, à devenir une fin en soir, dont les nuisances l'emportent sur les services qu'elle rend.

    L'idéologie du progrès est trop peu dialectique pour avoir une quelconque substance.

    Au faire et à mesure que les individus se motorisent, les commerces proches disparaissent au profit de grandes surfaces suburbaines où l'on ne peut se rendre qu'en voiture. Au bout du compte, que s'est-il passé ? Pour remplir la même fonction, s'alimenter, on ne peut plus s'en remettre à ses jambes, l'automobile devient nécessaire. En prétendant augmenter les pouvoir de l'homme, on finit par le rendre impotent : la voiture n'a pas augmenté mais diminué son autonomie. Face à ce constat, qui met en cause l'affranchissement de l'individu par la technique, si vous êtes du genre technophile érudit, vous aimerez citer Gilbert Simondon : Hélas, bien avant vous j'ai examiné ces arguments. Ils sont creux et non-dialectiques, mais je n'ai pas le loisir d'examiner en détail ce à quoi vous ne vous êtes jamais intéressé : la contradictionde votre pensée.

  25. JFF,

    Si j'ai bien compris, votre dernier com m'est adressé. Merci pour le compliment d'introduction. Je dois reconnaitre que vous possédez également quelques talents de caricaturiste, ça fait un point commun tout de même.

    La convocation de divers textes délirants comme illustration de ce que je suis sensé penser, je dois dire que je n'aurais pas osé. Incontestablement vous avez aussi le talent de lire dans les pensées, les miennes en l'occurence, ou plutôt dans mes contradictions comme vous dites. Je ne vous en demande pas tant.

    Réservez vos dons à votre auditoire habituel qui vous en sera, je suppose, plus reconnaissant que le technogroupie ingrat qui a pourtant la chance de se découvrir si vilain grâce à vos bons soins.

  26. JFF,

    J'oubliais, les handicapés moteurs qui usent, donc abusent, d'engins électriques ou de voitures, de plus en plus sophistiqués et bourrés de techno, vont découvrir en vous lisant qu'ils ont été aliénés à l'insu de leur plein gré par un retord complot bourgeois.

    Même le cheval, que je croyais le meilleur ami de l'homme, n'est que le prémisse du mauvais plan concocté par nos ancêtres les bourgeois pour nous priver progressivement de l'usage de nos jambes. Le sucre aussi qui peut entrainer le diabète donc l'amputation dans les mauvais cas. Ah oui, zut, savoir que trop de sucre ou d'autres choses est problématique, c'est déjà être un adepte de la science bourgeoise.
    Je suis décidément infesté, mon cas est peut être plus grave que prévu.

    Même l'indien d'amérique s'est fait avoir en domestiquant le cheval, cette technologie furtive et destructrice importée par les affreux colons européens. Collabos d'indiens...c'est bien fait pour eux que leur naïveté les aient amenés à presque disparaître.

    Mais comme, selon votre mansuétude, tout n'est pas perdu pour moi, je viens ici confirmer votre pronostic puisque j'ai une voiture, c'est vrai c'est mal, mais je me soigne puisque je vais travailler à pied, oui je fais partie des masses laborieuses aveugles abruties qui attendent l'éclair de la vérité sans même s'en douter pour s'émanciper. De plus je fais mes courses à pied, ma fragile rééducation existentielle est indubitablement en cours, ainsi je vous le montre.

    Il se trouve que j'habite et travaille dans un gros village en pleine campagne, très jolie d'ailleurs, au centre de l'Allemagne, près de l'ancienne frontière est-allemande, et que l'on y trouve tous les commerces nécessaires à portée de pied, même des fournisseurs d'accès internet, oui je sais c'est mal.

    Ceci est peut être un effet de la décentralisation germanique...

    Il n'y manque plus qu'un casino pour pouvoir jouer au bandit manchot ou au poker en pleine verdure.
    En tant que travailleur, l'espoir du jeu devrait faire partie intégrante de mes loisirs, ça n'est pas encore le cas, ça va me demander un peu plus de temps pour y arriver.

  27. Un jour un homme vivait heureux du produit de sa pêche qu'il pratiquait avec sa pirogue quelques heures par jour, le reste du temps étant consacré à la sieste dans un hamac et à jouer de la guitare le soir avec famille et amis. Arrive un "agent de développement économique et commercial "qui lui dit:
    -"pourquoi n'achèterais-tu pas un plus grand bateau?
    -pourquoi faire ? réplique notre homme
    -pour pêcher plus de poissons, acheter un plus grand bateau, devenir très riche
    -pourqoi faire? répète le pêcheur
    -pour pouvoir te reposer dans ton hamac et jouer de la guitare avec tes amis"

  28. @Olaf : Vous êtes complètement paranoïaque-narcissique, je n'ai jamais affirmé que ces textes étaient représentatifs de ce que vous pensez ; je vous présentai de véritables obscurantistes en écho à vos insultes d'obscurantiste me concernant. Ce sont des tissus d'ânerie néo-scientistes, mais très représentatif de cette volonté d'en finir scientifiquement avec l'homme qui anime une grande part de la science moderne. Même les scientifiques les moins bornés commencent à la comprendre : voir par exemple Philippe Courrège et Olivier Rey ( deux mathématiciens : incroyable non, on peut critiquer la science et la technologie/machinisme et avoir des amis scientifiques ? ) que je connais fort bien et qui, heureusement, sont autrement plus conscients du rôle de la science dans le chaos contemporain que la plupart.

    Le reste n'est qu'un tissu d'âneries sans force polémique ni contenu critique valable, une caricature de pensée.

    Je ne m'étonne pas que vous approuviez aveuglément M. Zin, qui par ailleurs a fait de substantiels efforts ces derniers temps je trouve - c'est tout à son honneur. Il mériterait toutefois peut-être un peu plus d'esprit critique de la part de ses lecteurs.

    Nous savons depuis 60 ans que la logique immanente de l'évolution sociale tend vers un état totalement technicisé où l'homme sera ravalé, ce qu'il est déjà, à une espèce animale particulièrement habile en attendant son remplacement sous le cisaillement conjoint de la convergence des biotechnologies, des NTICs et des nanotechnologies, requis par le développement même des contradictions épistémologiques de la science - dont les crises n'ont pas été surmontées depuis plus d'un siècle, simplement ignorées parce que l'occident a trop fait crédit à la science et que la force d'inertie du phénomène scientifique est à la fois potentiellement totalitaire et d'une puissance démesurée (hybris).

    Bref, je pisse dans le vent comme on dit. Ave.

  29. Ce serait énorme ça quand même : que l'entreprise (la science) qui était censée apporter le bonheur, le confort et la connaissance à l'humanité finisse par abolir l'humanité elle-même... Ce serait aussi un aveux d'échec, c'est un peu ce que certains disent en écrivant que toute société "restera toujours une organisation d'appropriation de la nature" et que c'est en ça "que la société moderne a échoué misérablement, la fuite en avant dans l'artificiel étant symptomatique à cet égard."

    Donc la question finalement c'est : comment inverse-t-on cette logique ?

  30. JFF,

    J'ai pas l'impression d'avoir proféré des insultes à votre égard, en revanche la qualité de parano-narcissique selon laquelle vous m'étiquetez, eh ben c'est un peu moche.

    J'aurai préféré une bonne grosse insulte de comptoir, mais non il fallait que vous utilisiez un terme de psy laissant entendre que vous avez le bagage suffisant pour faire ce genre diagnostic à la volée.

    C'est un peu plus qu'une insulte, ça correspond à la tentative d'emprise assez courante désormais de pathologiser l'autre pour l'exclure par un vocabulaire gnosologique. Encore la posture de celui qui sait, à priori, face à celui que ne connais rien à rien, selon les termes avec lesquels vous m'avez décrit.

    Quant à mes lectures de Jean Zin, elles m'interrogent, donc pas de béatitude dans tout ça, seulement l'impression que peut être du un peu mieux serait possible. Donc rassurez vous j'y réfléchis, si cette possibilité vous parait concevable, et ne gobe pas tout tout cru, pas même vos bricolages hasardeux, ni non plus vos "excommunications" emportées.

    Je me réjouis tout de même que vous ayez des scientifiques critiques dans vos relations.

  31. @Orly : si vous trouvez une réponse valable à cette question, vous refonderez la théorie révolutionnaire. Mais ce n'est pas aussi simple, il faut tenir compte d'un nombre de facteurs qui dépasse largement les capacités théoriques d'un homme seul, raison peut-être pour laquelle aussi bien la théorie marxiste que celle plus tardive des situationnistes se sont révélées inopérantes : échéance historique, conditions subjectives, terrain social, contingence des forces économiques, politiques, etc... ...

    Par exemple M. Zin pointe un critère essentiel lorsqu'il postule que les terrains révolutionnaires sont au moins favorisés par les cycles d'inflation, là où je suis bien moins optimiste que lui c'est qu'il sous-estime très probablement le degré de contrôle qu'offre la combinaison des moyens politiques et techniques du monde moderne : la société est bien plus verrouillée qu'elle ne l'a jamais été, et l'on ne doit pas ça à l'accroissement des moyens politiques, qui sont même inférieurs aux dictatures passées, qu'aux moyens techniques - qui ne se retournent pas aussi facilement qu'on le croit. Bref, son analyse éco-historique est bonne, mais son analyse sociale me semble ici défaillante. C'est d'ailleurs ce que Riesel m'affirmait encore dernièrement de vive voix : les conditions n'ont jamais été moins favorables à un soulèvement révolutionnaire. Néanmoins, je suppose qu'il faut toujours faire un "pari".

  32. Petit précision : le fait qu'une logique historique se déroule ne signifie pas qu'elle est inéluctable, pas plus que 1 + 1 = 2 n'est inéluctable : 1 et 1 peuvent rester l'infinité du temps côte à côte tant qu'une intelligence n'a pas fait l'effort de les ajouter. Nous en revenons toujours aux hommes.

    Précision qui me semble utile.

  33. Je ne crois pas du tout à la "société de contrôle" (l'autonomie est de plus en plus indispensable), encore moins au fait que cela gênerait en quoi que ce soit un changement révolutionnaire (sauf à avoir une conception conspirationniste de la révolution). C'est se donner de trop bonnes excuses pour nos échecs et s'aveugler à la fois sur la force de l'adversaire et sur nos faiblesses. L'obstacle ce n'est pas la toute puissance supposée de la science, de la technique, de l'Etat, du Capital, des médias, mais uniquement notre propre bêtise, le manque de clairvoyance des écologistes comme des prétendus révolutionnaires et notre incapacité à nous rassembler et construire un projet collectif...

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