La cause des pandémies et des virus

Pourquoi y a-t-il des virus plutôt que rien ? Pourquoi n'y a-t-il pas de vie sans virus, pas d'organisme sans système immunitaire pour s'en défendre mais pas non plus d'organisme qui ne soit infecté par des virus ? Il faut bien une forte raison.

Le statut des virus reste encore très incertain alors qu'ils sont omniprésents depuis l'origine. La question n'est pas de savoir si un virus est "vivant" mais de comprendre qu'il fait partie intégrante du vivant, qu'il en est un élément régulateur vital bien qu'extérieur, sorte d'information circulante auto-reproductrice. Il y a des épidémies bactériennes comme la peste se substituant aux virus pour coloniser les corps et s'y reproduire mais, contrairement aux bactéries, les virus n'ont aucune autonomie par rapport aux cellules qu'ils infectent, dépouillés de toute la machinerie métabolique pour se réduire à leur reproduction par la cellule qu'ils pénètrent, incarnant ainsi une pure fonction reproductive soumise à la sélection naturelle de l'évolution. Surtout, les virus sont loin d'être un détail marginal du vivant et de simples parasites alors qu'ils sont plus nombreux que les bactéries elles-mêmes ("Les virus sont dix fois plus nombreux que les procaryotes et on estime qu’ils tuent la moitié des bactéries présentes sur Terre tous les deux jours").

Plus on descend dans les profondeurs océanes, plus les virus interviennent dans la mortalité des bactéries. Ils sont responsables de 16% de cette mortalité dans les sédiments côtiers, de 64% entre 160 et 1000 mètres, et de 89% au-delà. (La Recherche no 424, p17)

Ce fait trop méconnu illustre parfaitement leur rôle dans les profondeurs de l'océan : plus les ressources se font rares, plus il y a de virus dont la fonction principale, à l'évidence ici, est de réduire des populations qui deviennent trop nombreuses, évitant ainsi l'épuisement des ressources pouvant mener à l'extinction de l'espèce au sommet de son expansion. Un organisme sans virus qui en régule la reproduction ne fait pas long feu et peut disparaître après avoir tout dévasté (ça nous parle). Les organismes vivants ne sont jamais que les survivants des virus, qui eux-mêmes ne peuvent se reproduire s'ils éliminent tous leurs hôtes à être trop contagieux et mortels. C'est une question d'équilibre, résultat d'une coévolution sur le long terme et d'une sélection écologique (où des espèces peuvent disparaître avec leurs virus, ou des virus s'intégrer au génome, y apportant de nouvelles fonctions favorisant leur survie).

Il est important de bien mesurer le fait qu'un virus est presque toujours spécifique à une espèce, un récepteur (même s'il y a quelques passages d'une espèce à l'autre qui servent d'ailleurs à des transferts de matériel génétique entre espèces, ce qui est très important à l'échelle de l'évolution cette fois). C'est donc bien la densité d'une espèce qui se trouve régulée par les virus, ce qui est un facteur de conservation de la biodiversité en limitant l'explosion démographique d'une espèce par rapport aux autres, favorisant ainsi la complémentarité dans l'exploitation des ressources pour en maximiser la productivité biologique et la durabilité.

C'est à ce niveau de généralité qu'il faut situer la cause des virus et des pandémies, cause bien plus déterminante que la cause particulière de tel ou tel virus, la plupart du temps transmis par des animaux selon des conditions contingentes. Il y a toujours la tentation de trouver un coupable (chauve-souris ou pangolin) et d'idéologiser la question, en faire notamment la conséquence de notre destruction des milieux, intention louable de faire servir chaque catastrophe à une juste cause. Cela occulte cependant la véritable cause qui est la combinaison d'une surpopulation, notamment des mégapoles, avec l'intensification des transports longue distance, notamment par avion. On peut facilement vérifier comme la propagation de la pandémie a suivi les voies aériennes cette fois, alors que c'étaient les navires auparavant qui apportaient le bacille de la peste. Il est inévitable que des virus, en mutations constantes, finissent pas profiter de ces vecteurs de dissémination accélérée. On ne peut rêver s'en délivrer, seulement se préparer à la prochaine et renforcer nos défenses.

La bombe démographique a toujours été contestée par les écologistes, préférant, non sans raisons mettre en cause le productivisme capitaliste, mais sur le plan biologique des pandémies, il est impossible de ne pas prendre en compte la densité des populations. La destruction des milieux et de la biodiversité peut incontestablement être à l'origine de nouvelles contaminations mais il y a bien d'autres occasions de contracter de nouveaux virus tant ils sont nombreux, ce qui est décisif étant de trouver un terrain favorable pour leur diffusion, en particulier des organismes affaiblis, tout virus pouvant être qualifié plus ou moins de "darwinien" en sélectionnant les systèmes immunitaires les plus performants mais l'essentiel reste le nombre de contacts et de transmissions à des individus de la même espèce.

Sinon, le facteur le plus important de multiplication des épidémies n'est pas tant l'exploitation des espèces sauvages que l'élevage et la proximité avec les animaux domestiques. Le néolithique a été pour cela constamment ravagé par des épidémies, à la fois en raison de groupes 10 fois plus nombreux qu'avant mais aussi de cette promiscuité animale constituant des réservoirs de virus. De nos jours, c'est encore d'une telle promiscuité, en Chine notamment (entre volailles et cochons), que viennent le plus souvent les virus annuels de la grippe.

Il serait, bien sûr, on ne peut plus absurde d'inférer de la fonction naturelle des virus qu'on devrait leur laisser faire ce sale boulot écologique de réduction de la surpopulation et de préservation de la biodiversité. Impossible de se soumettre passivement à ce mécanisme naturel nous ramenant trop brutalement dans les limites vitales que nous avions outrepassées. Certains pourraient être tentés de conclusions hâtives et croire que cela pourrait même être désirable car la peste décimant ce qui était devenu un "monde plein", comme disait Chaunu, et provoquant ainsi un manque temporaire de travailleurs, avait pu déboucher sur l'amélioration de leur sort et une vague de libération du servage. Le prix en serait pourtant à l'évidence démesuré et insoutenable sinon par l'aveuglement d'un excès de logique caractérisant aussi bien la folie paranoïaque que l'idéologie ! Ceux qui ont prétendu pouvoir laisser circuler le coronavirus ont dû réviser leur politique dans la panique, ayant eu bien du mal à y croire. Comprendre l'existence des virus et notre exposition de plus en plus grande au risque pandémique dans ce monde globalisé ne doit pas nous faire sombrer dans le fatalisme mais au contraire inciter à mieux s'armer pour combattre un ennemi qui nous frappe au hasard - la pandémie actuelle devant nous servir de leçon pour se préparer aux pandémies futures qui pourront être bien plus terribles. Certes, cela ne servira à rien d'arriver à se soustraire à ce mécanisme régulateur naturel si on devait continuer à se multiplier et à épuiser nos ressources, ce qui constituerait cette fois une sanction matérielle plus radicale que les virus d'un laisser faire irresponsable.

En fait, sans parler des risques de résurgence de vieux virus avec la fonte du permafrost, il est d'autant plus vital de se préparer à contrer de nouvelles formes épidémiques imprévisibles et nous prenant par surprise, que le risque n'est plus seulement naturel désormais avec les biotechnologies actuelles facilitant dramatiquement les manipulations génétiques. Bien peu parlent, en dehors des spécialistes, de ce "risque nucléaire" plus dangereux que la bombe car nécessitant beaucoup moins de moyens, à la portée du premier fou ou bioterroriste venu. C'est toujours la même histoire de l'épée et du bouclier, à chaque nouveau progrès, chaque nouvelle arme, il faut trouver une nouvelle parade. A condition, évidemment, de prendre la menace au sérieux.

On n'a pas le choix, de même qu'on n'a pas le choix de la nécessité d'une transition écologique, ce qui devrait devenir de plus en plus sensible et nous faire assumer cette responsabilité du destin de l'espèce qui n'est plus livrée aux virus ni aux famines mais à notre réactivité collective. Ce n'est pas gagné mais pour atteindre l'indispensable consensus planétaire sur ces questions, on voit bien qu'il faut être sous la pression de l'urgence où tout devient possible (les milliards comme s'il en pleuvait). Cela ne dure qu'un temps pourtant, revenant vite à la normale et l'insouciance dès que la pression baisse un peu, où soudain on a trop de masques, trop de tests, et plus besoin de vaccin... avant une nouvelle vague, un autre virus, une autre urgence.

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