La science et la vérité

Bien qu'ayant arrêté ma revue des sciences fin 2018, j'avais continué quand même à suivre l'actualité scientifique jusqu'au mois dernier mais n'y trouve plus assez d'intérêt, devenu trop répétitif, occasion d'en esquisser un bilan. Quand j'ai commencé, on était dans l'excitation de la convergence NBIC (Nanotechnologies, Biotechnologies, Informatique, Cognitif) suscitant toutes sortes de fantasmes qui ont eu le temps de se dissiper depuis, montrant qu'on s'emballe trop facilement alors qu'une découverte n'est jamais qu'à moitié aussi importante qu'on le croyait. Si les nanotechnologies sont partout, ce n'est pas la révolution attendue, pas plus que la biologie synthétique. L'Intelligence Artificielle, dont l'explosion a été sans doute l'événement principal de la période (avec les smartphones), va par contre certainement beaucoup plus bouleverser nos vies, mais si elle a bien fait des progrès spectaculaires avec le deep learning, il semble qu'elle atteint un seuil ne devant pas être dépassé avant longtemps. Surtout, le réchauffement climatique et l'écologie qui étaient ma préoccupation principale étaient sujets alors à des controverses qui n'ont plus vraiment cours, le GIEC ayant bien fait avancer les connaissances qui ne s'affinent plus qu'à la marge, confirmant l'urgence d'une transition énergétique qui est d'ailleurs en cours désormais.

Il serait absurde de prétendre que le progrès des sciences va s'arrêter alors qu'il n'y a jamais eu autant de chercheurs et de travaux publiés mais on est passé sans doute d'un moment d'effervescence et de changement de paradigme, à ce que Thomas Kuhn appelait la science normale, celle des petits pas et non plus des révolutions scientifiques. Le rythme des découvertes n'est pas constant et connaît des accélérations suivies de longues stagnations comme on l'a vu en physique par exemple, où une nouvelle révolution théorique est attendue en vain depuis des dizaines d'années pour résoudre les question fondamentales de la gravitation quantique et de la matière noire, entre autres.

J'évoquais d'ailleurs en 1994, dans mon "Prêt-à-penser", "La structure des révolutions scientifiques" de Thomas Kuhn, ainsi que la théorie des catastrophes, les fractales, les structures dissipatives de Prigogine et la théorie du chaos, qui étaient à la mode à l'époque, promettant des révolutions conceptuelles qui ont été ramenées depuis, là aussi, à des proportions plus modestes bien que restant importantes. Lorsque j'ai intégré le GRIT (Groupe de Recherche Inter et transdisciplinaire), en 2002, je me suis plus focalisé sur la physique, la biologie et la théorie de l'information ou des systèmes, puis de 2005 à 2018 j'ai donc fait une revue mensuelle des nouvelles scientifiques et ce que cela m'a enseigné, c'est surtout l'étendue de notre ignorance, loin de ce qu'on s'imagine de l'extérieur, notamment la nécessité de ne pas avoir d'opinions en science, presque toujours contredites par l'expérience, alors que les réseaux rendent si facile la manipulation des opinions et la diffusion de fausses nouvelles.

Sans parler du fait que la physique contrarie depuis Galilée nos évidences et que la mécanique quantique défie nos capacités cognitives, notamment avec l'intrication et sa non-localité, il est frappant de constater comme les théories les plus convaincantes s'y sont révélées fausses - comme la si séduisante théorie unificatrice SU(5) qui impliquait une désintégration du proton qui n'a pas été observée. On y a vu fleurir les théories les plus farfelues, comme celles faisant intervenir la conscience ou multipliant les univers. On peut dire, en tout cas, qu'il y a une opposition totale entre l'enseignement scientifique, forcément sous forme dogmatique, et la recherche susceptible de remettre en cause d'anciens résultats mais qui peut toujours être elle-même contredite. Impossible de se fier à une étude isolée, la suspension du jugement est la règle (Hypotheses non fingo de Newton), seul le temps finit par trancher, sinon la mort des partisans d'anciennes théories obsolètes comme le suggérait Planck !

La réécriture incessante de notre préhistoire illustre jusqu'à la caricature cette fragilité des savoirs qui touche, plus ou moins, toutes les sciences. Ainsi, on ne compte plus les dogmes de la biologie qu'il a fallu abandonner (un gène-une protéine, la production de nouveaux neurones, etc). C'est encore plus sensible dans la médecine dont la plupart des études sont sujettes à caution, non reproductibles, biaisées voire bidonnées (pour un tiers au moins dit-on), surtout quand il y a des enjeux financiers. Bien sûr, cela ne signifie pas pour autant que ce serait une raison pour douter de tout et ne faire confiance qu'à ses propres croyances ! C'est quand même un argument pour la médecine empirique, étant donné la diversité des cas et l'importance de l'effet placebo, contre une médecine trop dogmatique qui se croit scientifique et basée sur des preuves irréfutables. Empiricus désignait d'ailleurs une pratique médicale à l'origine, il faut dire que la théorie dogmatique (des humeurs) de l'époque était assez ridicule et n'avait rien à voir avec l'actuelle connaissance médicale, qu'il ne s'agit ni de dénigrer ni de surestimer par une trop grande confiance dans la méthodologie scientifique. La maladie d'Alzheimer est ici un cas d'école de consensus successifs avec des théories contradictoires se multipliant mois après mois sans aboutir encore à de véritables thérapeutiques (bientôt peut-être?). Non seulement on ne peut se fier à une seule étude mais pas même à plusieurs. Ainsi une série d'articles concluaient à l'inefficacité de la mélatonine, menant à son interdiction (en France uniquement, c'est une manie), avant qu'une nouvelle étude montre le contraire ! Cela reste discuté mais il y a aussi des réticences purement idéologiques à l'utilisation de drogues efficaces, que ce soit le cannabis médical ou la kétamine seul traitement immédiat contre la dépression pourtant, qui pourrait soulager tant de gens malgré un risque assez faible (le primum non nocere est criminel s'il empêche le soin). De plus, des pathologies parmi les plus communes restent encore très mal traitées (sciatiques, etc.) si ce n'est déniées (comme l'andropause). On est loin d'une pratique scientifique assurée et incontestable. D'ailleurs, depuis la découverte des antibiotiques et de l'anesthésie, l'essentiel des progrès de la médecine serait imputable plutôt aux progrès techniques de l'imagerie médicale et des instruments d'analyse (ou de l'hygiène) alors que les nouvelles molécules ne sont guère plus efficaces que les anciennes malgré leur coût (beaucoup) plus élevé et les protocoles "rigoureux" supposés les valider.

Le problème de la fiabilité scientifique a été surtout crucial pour la climatologie, nouvelle science affrontée à une complexité inextricable sur laquelle se sont appuyés les marchands de doute et les si mal nommés climato-sceptiques croyant pouvoir y opposer leurs propres certitudes et théories fumeuses bien plus mal étayées. Il était assez difficile lorsque j'ai commencé à étudier la question de se faire une idée juste de la situation entre un catastrophisme sans nuance et un négationnisme béat qui n'ont pas disparus mais ne sont plus tenables. Depuis, le travail du GIEC a permis en effet de dégager le terrain par l'accumulation des données. Il reste tout de même bien des interrogations, notamment sur la bombe méthane où là aussi, les études contradictoires se succèdent mois après mois. La capture du CO2, qui est vitale, fait également l'objet de débats virulents entre spécialistes. Prétendre à des certitudes en la matière ne serait que retomber dans le dogmatisme. Les prévisions scientifiques n'ont rien à voir avec des prédictions astrologiques, ne faisant que tenter une difficile évaluation des risques en fonction des données disponibles, évaluation pouvant être corrigée par toutes sortes d'événements imprévus (éruptions volcaniques) ou d'interventions humaines (reforestation, etc).

Entre une déraisonnable précision des mesures dans certains domaines et la constante remise en cause des théories précédente, la place de la vérité en science est donc bien paradoxale, ni dogmatisme d'une vérité définitive, ni scepticisme réduit à son opinion personnelle ne tenant pas compte de l'expérience mais un savoir en progrès qui nous prend souvent en défaut. La philosophie devrait en prendre de la graine, car c'est bien de là qu'elle était partie avec Socrate visant à ébranler notre assurance dans nos savoirs. C'est ce dont la politique aussi devrait s'inspirer si cela ne tenait pas de l'impossible tant elle relève de la pensée de groupe identitaire et de l'opposition à l'adversaire constitué en bouc émissaire. Du moins, si l'Intelligence Artificielle promet des progrès considérables, l'histoire des sciences devrait empêcher de croire qu'elle puisse atteindre le savoir absolu que certains imaginent, suscitant des craintes illusoires quand d'autres craintes sont bien réelles (notamment d'une surveillance intégrale en voie d'achèvement). C'est dans ce contexte qu'il faudrait construire des stratégies politiques prudentes mais résolues se réglant sur leurs résultats après-coup et non sur leur idéologie ou bonnes intentions, à l'opposé des anciennes utopies comme d'un rationalisme trop sûr de lui qui doit plutôt toujours se tenir prêt à corriger le tir et changer son fusil d'épaule. Rien de pire qu'un gouvernement par la science qui imposerait sa vérité bureaucratique dans le secret de rivalités entre experts, la seule chose qu'on doit attendre des sciences, c'est au contraire de connaître leur ignorance et d'effectuer des recherches à chaque fois pour essayer d'éclairer la décision politique autant que faire se peut.

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1 réflexion sur « La science et la vérité »

  1. Richard Horton, patron du « Lancet », dénonce en même temps le fait que les politiciens prétendent s'appuyer sur la science et l'inaction des gouvernements après les publications de fin janvier sur le coronavirus !

    Je pense que c’est bien si le public comprend que la science ne produit pas des vérités. Ce qu’elle fait, c’est se diriger vers la vérité, qu’elle n’atteint jamais complètement. Cela signifie qu’il y a toujours de la place pour l’erreur, l’incertitude et le doute. C’est toujours mauvais quand les politiciens disent avoir pris des décisions en accord avec la science. Cela ne veut absolument rien dire. De quelle science parlez-vous ? Quelles preuves, quelle incertitude, à quel point êtes-vous sûr des résultats ? La « science » dans ce sens-là est une invention des politiciens pour se protéger des critiques. Donc nous devons expliquer qu’une telle chose, « la vérité » ou « la science », cela n’existe pas. Il y a seulement des probabilités, et des possibilités. Si le Covid-19 a détruit l’illusion que la science délivre la vérité, c’est une bonne chose.

    https://www.lemonde.fr/sciences/article/2020/06/20/richard-horton-le-covid-19-montre-une-faillite-catastrophique-des-gouvernements-occidentaux_6043590_1650684.html

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