De Zarathoustra au Zoroastrisme

Temps de lecture : 17 minutes

A croire la présentation officielle, les choses sont simples : Zarathoustra prophète inspiré aurait fondé la première religion monothéiste. Mais, dès qu'on y regarde de plus près, on voit que rien ne tient. Même lorsqu'ils gardent un noyau de vérité, il ne faut jamais croire les textes sacrés. D'abord, il y a un grand écart d'un millénaire dans les datations possibles de l'existence supposée de ce Zarathoustra ! Ensuite, l'authenticité des quelques Gathas (hymnes) qui lui sont attribués est fortement douteuse. Enfin, il est faux d'y voir un monothéisme quand il ne s'agit que d'un Dieu suprême.

On est confronté un peu aux mêmes problèmes qu'avec l'origine officielle du christianisme qu'on prend pour argent comptant malgré ses invraisemblances, et alors que son prétendu fondateur est introuvable. Ce n'est pas tant l'existence de Zarathoustra qu'on contestera cette fois mais sa datation reculée et la ré-élaboration à partir de Darius Ier de sa théologie par les Mages (MAGA), brouillant les pistes par un mélange de textes anciens (contre les Daevas et les prédateurs) avec les innovations et la mythologisation de Zarathoustra. Il faut se persuader que, ce qui fonde ces religions, autour de ce que Jaspers appelait la période axiale (-800/-400), ce sont des empires et leurs élites, non pas un mouvement populaire (ou récupéré), produisant le corpus qui les légitime en étant obligés de dépasser les religions claniques, en réinterprétant radicalement d'anciennes traditions dans le sens d'une plus grand intériorisation et universalisation, non par une évolution spirituelle spontanée mais par les contraintes matérielles impératives de l'évolution historique.

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Les origines du christianisme

Temps de lecture : 22 minutes

On ne peut considérer qu'il soit trop futile de s'intéresser aux religions alors qu'on assiste à une violente réaction religieuse et obscurantiste contre le progressisme et les sciences. Le rôle des religions est considérable, au moins depuis Sumer et l'Égypte, aussi bien au niveau politique que psychologique. Mon intérêt pour la question est très ancien puisque j'avais déjà tenté une histoire des religions très concise en 1994. Pour l'origine du christianisme, mon article de 2007 sur "l'invention de Jésus" faisait l'inventaire de tous les courants juifs qui avaient pu mener au christianisme en les classant grossièrement selon trois tendances : Messianiste juif, Millénariste essénien, Apocalyptique hellénisée. Je n'abordais pas cependant la constitution historique du christianisme, ramené à une émergence des mouvements précédents. Or, la focalisation sur l'invention de Jésus ratait la nouveauté radicale introduite par Paul et son rôle comme véritable fondateur du christianisme bien que devant composer avec d'autres courants qui l’absorberont. La figure de Paul est d'autant plus importante que son messianisme sans messie hante pas mal de révolutionnaires (pas seulement Benjamin, Agamben ou Badiou).

Il faut dire que c'est une drôle d'aventure de vouloir reconstituer une chronologie très embrouillée, c'est une véritable enquête policière avec des fausses pistes, des retours en arrière, des changements de chronologie ou de traduction pour aboutir, après de longues recherches, à une reconstitution (simplifiée) assez solide de l'émergence du christianisme à partir de différents courants et dans l'après-coup des événements, en particulier l'écrasement des Juifs et la destruction du temple en 70. Il n'est, bien sûr, pas question d'en convaincre quiconque, il faudrait citer trop de sources (disponibles pour ceux qui le veulent) mais il est très instructif de mesurer l'écart entre le narratif qu'on en a tiré, dans lequel on croit naïvement malgré toutes ses contradictions, et cette combinaison évolutive d'éléments hétérogènes se recomposant après-coup sous la pression des événements historiques puis de concile en concile, en s'éloignant des positions initiales.

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L’évolution d’Homo sapiens

Temps de lecture : 30 minutes

J'ai coutume de répéter qu'il n'y a rien qui change plus que notre passé, notamment quand les données sont trop rares comme en paléoanthropologie, il est donc toujours risqué de faire le point des connaissances actuelles qui peuvent encore changer mais, en même temps, c'est ce qui rend utile de tenter régulièrement la mise à jour du récit de nos origines. Bien que tout récit soit trompeur, trop linéaire et simplificateur, réfuter les récits précédents permet d'en tirer un certain nombre de leçons.

On montrera notamment en quoi ce n'est pas l'hérédité ni une quelconque essence originaire qui se déploierait d'elle-même, le principe de l'évolution étant au contraire la violence de la sélection (des destructions créatrices) qui sculpte les esprits et les corps (un mammifère terrestre pouvant devenir baleine). Les convergences évolutives montrent clairement qu'il ne s'agit pas d'une logique interne de développement, d'une lignée particulière, mais d'une logique extérieure universelle, et pour nous d'une évolution contrainte sur l'ensemble du continent africain, qui dessine au contraire une anthropologie de l’extériorité et de l'après-coup. En effet, comme les autres animaux, l’humain n’évolue pas "dans la nature" comme on le formule naïvement, il évolue contre elle et les coups qu'elle lui porte, sa spécificité, qui en a fait une espèce invasive, ayant été son adaptation au changement et à l'incertitude, plutôt qu'à son environnement actuel, passage de plus en plus marqué de l'adaptation à l'adaptabilité qui nous servira de fil.

Il y a aussi une réécriture à faire de ce qu'on a appelé, de façon trop réductrice, la "sortie d’Afrique" de Sapiens qui, d'une part, fut en réalité une sortie du Sahara et de la mer Rouge, non des forêts équatoriales, mais surtout la constitution d'une nouvelle culture et d'un nouveau type d'humanité qui ne colonisera pas seulement l'Europe mais l'Afrique presque autant (des gènes eurasiens sont présents dans l’ADN ancien d’Afrique de l’Est dès -50 000 à -30 000 ans), encore plus après l'arrivée des agriculteurs, ce qui change la perspective évolutionnaire. Ainsi, les Africains actuels ne sont pas plus "anciens" que les Eurasiens auxquels ils sont apparentés. On peut dire, en effet, que l'homme moderne n’a pas quitté l’Afrique : il a élargi son espace. Il n’est pas sorti de l’Afrique mais de son milieu originel, en même temps ouverture et séparation. C'est ce qui nous permettra, en effet, d'occuper tous les biotopes et fera notre réussite planétaire. L’hominisation part d'un déracinement, une adaptation à l'inconnu et l’imprévisible. Le propre de Sapiens est d’avoir franchi les limites - géographiques, biologiques, relationnelles - qui l'enfermaient dans les frontières d'un monde clos, observation de l'évolution objective plus que des mentalités et sur des durées bien au-delà d'une génération.

Pour reconstituer ce qui nous a mené là, on partira des premiers Sapiens, il y a 300 000 ans, dont la caractéristique principale est une néoténie plus marquée, puis l'utilisation d'un langage narratif à partir de 135 000 ans et la constitution de ce qu'on peut appeler des proto-eurasiatiques, au nord-est de l'Afrique, dont seront issus les nouveaux envahisseurs, mais seulement après des milliers d'années d'évolution sur les plateaux d'Iran (hors d'Afrique déjà), s'adaptant à un climat plus froid, mais réduits à un petit groupe après l'hiver volcanique, il y a 74 000 ans, avant de se répandre sur toute la terre.

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La différence des systèmes de Hegel et Kojève

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La publication récente du Sophia de Kojève a permis de prendre la mesure de son incroyable stalinisme ainsi que de l'influence de Vladimir Soloviev sur son interprétation faussée de Hegel. Cela rend indispensable de faire le point sur leurs différences et par la même occasion de préciser ce qu'on doit garder de Hegel - et préciser ma propre conception de la dialectique historique. Cela sans accepter le reste de mysticisme hérité de Jacob Boehme qui a pu justifier le confusionnisme des interprétations idéalistes ou théologiques, notamment en Russie où le pouvoir actuel se situe dans la lignée de Soloviev mais surtout de son continuateur le proto-fasciste Ivan Ilvine dont la perspective religieuse a beau l'opposer à l'athéisme de Kojève, en partage quelques échos. Ainsi dans "La philosophie de Hegel comme doctrine de la concrétude de Dieu et de l'homme" (1918), dont Koyré a préfacé la traduction allemande de 1946, Ilvine faisait de l'Avenir la Preuve de Dieu (la vérité ultime n'étant pas dans le passé ou le présent, elle se démontre dans l'avenir, Esprit Absolu qui est achèvement du divin qui se révélera à la fin des temps). Pour parler de la lecture que Kojève a faite de Hegel, il faut en effet remonter à Koyré (dont la soeur était la mère de Kojève, c'est un petit monde!) qu'il avait rencontré pour la première fois en 1923 à Berlin, dans des circonstances rocambolesques, et dont il n'a fait que prendre la continuation ensuite.

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Kojève, Sophia : la sagesse révolutionnaire

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Il faut prendre la mesure du caractère historique des idéologies qui nous structurent mais appartiennent entièrement à leur temps, au sens où elles apparaissent très vite datées ensuite dans les périodes suivantes. Il est bon d'expliciter les évidences au nom desquelles on agissait sans y penser à l'époque et il n'y a rien de mieux que Kojève pour en formuler la logique implacable dont nous pouvons mesurer aujourd'hui toute la fausseté, et s'il est utile d'en citer des extraits, c'est pour en montrer le caractère si convainquant au premier abord. Ici, c'est en effet toute la mythologie révolutionnaire que Kojève expose rigoureusement à l'époque du stalinisme, et qui nous semble aujourd'hui si effarante. On a là encore l'illustration d'un excès de logique sans rapport aux faits, d'un idéalisme ignorant des réalités en dépit du matérialisme affiché - ce que, pourtant, on a pu partager naïvement.

Ce n'est donc pas du tout par pure érudition qu'on va critiquer la première partie du grand oeuvre raté de Kojève, Sophia (dont le manuscrit inachevé de 800 pages n'a été retrouvé qu'assez récemment et vient tout juste d'être publié). C'est très précisément pour revenir sur l'illusion de la réalisation de la philosophie (dans le communisme stalinien) et d'un savoir absolu définitif, démenti à chaque fois par le tribunal de l'Histoire qui relance systématiquement la dialectique historique et cognitive. Surtout, il s'agit de constater qu'à prétendre ce savoir absolu et l'histoire close, débarrassée désormais de toute dialectique (et donc de toute opposition), cela ne peut mener qu'à la terreur totalitaire (stalinienne) et à retomber dans les mêmes dérives que la Révolution Française - pourtant dénoncées très précisément par Hegel - d'où l'importance de conserver une pensée dialectique et d'abandonner le rêve d'une victoire totale de nos utopies et de convictions trop unilatérales pour être vraies.

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La dialectique historique rétrospective

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C'est l'actualité dans ce qu'elle a de plus dramatique qui nous confronte à des renversements dialectiques que l'histoire et la philosophie hégélienne peuvent éclairer. On a vu que le premier souci de Hegel en se séparant de Schelling était d'éviter l'abstraction en essayant de coller aux phénomènes concrets et suivre leurs mouvements dialectiques dans leurs diversités, sans donc avoir besoin de définir cette dialectique à l'avance (ce qu'il fera après-coup dans la Logique). Ce n'est pas d'abord une méthode formelle, préconçue. Malgré tout, son opposition à Schelling implique un rejet de l'immédiateté ainsi que d'une dialectique statique entre opposés, en équilibre (philosophie de l'identité). La définition la plus générale de la dialectique pour Hegel est donc sa nature dynamique, évolutive, productive, transformatrice. Comme chez Fichte, toute action provoque une réaction, toute intention (liberté) rencontre une résistance (monde extérieur), exigeant un effort et éprouvant ses limites, mais formant à chaque fois une nouvelle totalité où chaque position dans son unilatéralité se heurte à l'opposition de l'autre jusqu'à devoir intégrer cette altérité dans leur reconnaissance réciproque, issue du conflit. "C’est seulement cette égalité se reconstituant ou la réflexion en soi-même dans l’être-autre qui est le vrai – et non une unité originaire ou une unité immédiate comme telle". (Phénoménologie, t.I p17-18)

C'est juste avant la Phénoménologie qu'il introduira l'Aufhebung dont il fera le moteur de la dialectique. Ce terme, on le sait, est fondamental dans son ambivalence, négation qui conserve et progresse, marquant la spécificité de la dialectique hégélienne. C'est parce que la négation est toujours partielle qu'elle est productive et pas seulement destructrice. Comme il le précise dans la Logique, le caractère partiel de la négation préfigure déjà la synthèse finale de la négation de la négation, moment absolument essentiel de réconciliation, bien que devant lui aussi être dépassé.

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La négation de la négation

Temps de lecture : 15 minutes

C'est peu de dire que les dialogues philosophiques sont rares, sauf peut-être à l'adolescence, car un dialogue philosophique est contradictoire, c'est une dialectique entre arguments opposés, opposition qui est presque toujours mal acceptée et prise personnellement. Il est très malpoli de réfuter les autres. Ainsi, dans mon expérience aussi bien André Gorz que Bernard Stiegler prenaient très mal mes objections, seul Jacques Robin semblait les apprécier. Or, c'est désormais un exercice qui est à la portée de tout le monde avec les IA génératives comme interlocuteurs compétents à disposition de tous (plus jamais seul). On peut trouver leurs réponses scolaires et décevantes, mais c'est à quoi on peut répondre justement, formuler notre critique à laquelle l'interlocuteur répond à son tour. C'est ce qui fait avancer notre propre position, tout comme le ferait un dialogue philosophique (socratique) dépourvu de tout enjeu personnel. C'est un outil, un simple outil mais dont la pensée ne pourra plus se passer dans son élaboration plus que dans sa mise en forme, reproduisant les indispensables joutes scientifiques d'un laboratoire scientifique, telles que décrites par Jean-François Dars :

"C'est un jeu qui se joue à 2 : il y faut un enthousiaste et un réticent. L'enthousiaste parce qu'il sait qu'il sait, le réticent "rétice" tant qu'il n'a pas épuisé tous les recours de l'objection. Il ne s'agit pas d'un affrontement, mais d'un effort commun vers un but tellement subtil qu'on n'y atteint qu'au prix d'une rigueur implacable."

En tout cas, un tel dialogue s'est focalisé sur le caractère central dans la dialectique de la "négation de la négation", résolution positive des contradictions, leur intégration réconciliatrice dépassant leur unilatéralité première (synthèse). Il est apparu que ce troisième temps de la dialectique, pourtant essentiel, avait été rejeté par la plupart des post-hégéliens (sauf de rares marxistes dissidents comme Georg Lukács) ne retenant de la dialectique que sa négativité [C'était d'ailleurs mon cas, car, venu de la psychanalyse, je privilégiais l'expression du négatif, ceci dans une perspective révolutionnaire que j'ai mis du temps à dépasser...]. En effet, à l'exception de Staline, qui rejetait la "négation de la négation", et donc tout compromis avec ses oppositions, au nom du fait que l'URSS terminait l'histoire et qu'il n'y avait plus de dépassement possible, tous les autres critiques, y compris Mao, la rejetaient pour la raison inverse de préserver le négatif et la possibilité d'un dépassement révolutionnaire, voire d'une révolution permanente.

Il est notoire qu'au moins dans la Phénoménologie de l'Esprit, la synthèse finale hégélienne impliquait une résorption du négatif dans un achèvement du système et une fin de l'histoire clôturant l'aventure humaine sur une réconciliation finale (reconnaissance universelle et conscience de soi de l'Esprit comme liberté et raison). C'est ce qui était trop beau et trop peu conforme à la réalité pour que cette négation finale du négatif soit acceptable, mais le refus de cette clôture terminale s'est muée en intenable contestation de toute synthèse, de toute négation de la négation donc, vidant la dialectique de sa substance, c'est-à-dire de sa productivité et positivité - certes toujours transitoire. Contre le dogmatisme stalinien aussi bien que le nihilisme post-moderne, il faut maintenir qu'il y a des progrès effectifs, des moments d'unité et de réconciliation, même si c'est souvent contre un ennemi commun et seulement pour un temps limité, avant le retour inévitable du négatif et de la division. On n'échappe pas à l'épreuve du négatif, et, sous prétexte que la négation est toujours partielle, il ne faut pas comprendre trop vite l'Aufhebung comme transformation, correction ou dépassement, relativisant sa négativité en "négation positive" car produisant quelque bien en réaction, ce qui serait cette fois invisibiliser toute la part insupportablement négative et destructrice. Mais un négatif sans positif n'a aucun sens.

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Ontologie

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Le texte de 2002, "l'improbable miracle d'exister", proposait une ontologie paradoxale soulignant l'imprévisibilité de l'être mais il faut y ajouter que cela implique une structure temporelle rétroactive, faisant du temps l'extériorité radicale qui ne peut pas être éliminée, pas plus que l'entropie. On ne peut dire bien sûr que la rétroaction ou l'après-coup aient jamais été ignorés, étant au principe de l'histoire et de la dialectique ou de la sélection naturelle, mais on n'a pas assez pris la mesure de ce que cela implique dans notre rapport au réel, au temps, à l'avenir, ce qu'on peut appeler de façon imagé une ontologie cybernétique qui se règle sur le résultat a posteriori, prenant acte de cette part essentielle d'étrangeté d'un réel qui nous échappe toujours par certains côtés, contredisant nos récits linéaires et nos visions habituelles du temps. Nous vivons un de ces moments insensés de rupture.

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Le début de l’Histoire

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Quand on cherche une origine historique, on en trouve toujours des ébauches ou préfigurations longtemps avant. C'est sans doute différent avec Sumer qui est bien par définition l'origine de l'Histoire en étant à l'origine de l'écriture et donc des premiers documents écrits. Même si l'écriture elle-même avait des précurseurs (sceaux, "chiffres"), la constitution d'archives écrites rend indéniable le fait que "l'Histoire commence à Sumer". Cela ne doit pas pour autant nous faire croire que TOUT commence à Sumer, ce qu'on peut être tenté de penser devant cette civilisation incroyable qui semble avoir tout inventé ("Depuis ce jour, plus rien ne fut inventé" dit Bérose) et un peuple mystérieux surgissant de nulle part, dont la langue est si éloignée de celles de la région qu'ils ont pu passer pour des extraterrestres !

Pourtant il y avait, juste avant, la culture de Obeïd, mais encore trop mal connue bien qu'ayant initié une urbanisation déjà assez avancée comportant irrigation, temples et palais, notamment à Eridu ou Uruk, avec un développement de la richesse, de l'artisanat et des inégalités, au point qu'il n'apparaît nul besoin d'aller chercher un peuple supérieur venu d'ailleurs (bien incapable de dire d'où). C'est ce que confirment les analyses génétiques des sépultures de la région, témoignant d'une grande diversité d'origines, d'un melting pot de populations plus ou moins éloignées au lieu d'une race nouvelle tombée du ciel. On aurait donc affaire plutôt à un mélange de toutes sortes d'immigrés, de toutes les couleurs, population bigarrée combinant tous les talents. Reste l’énigme de la langue [Cela m'a fait imaginer que la langue sumérienne, langue agglutinante isolée, très primitive au début, voire phonétique et privilégiant les voyelles, pourrait être un "pidgin", langue d'immigrés improvisée pour se comprendre entre différentes populations (y compris de l'Indus) aux langues très différentes - hypothèse gratuite car je n'ai là-dessus aucune compétence]. Il ne faut pas trop idéaliser cette civilisation originelle mais c'est une leçon qui se répétera dans l'histoire que les pays les plus puissants et progressistes sont les plus ouverts et mélangés.

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Déconstruire la Phénoménologie de Hegel

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La vérification dans notre actualité de la dialectique historique (et l'importance d'en prendre conscience) ne saurait valoir allégeance à tout ce que Hegel a pu en dire au moment de l'Empire, ni adopter une conception de l'esprit qui n'est plus tenable à l'ère des intelligences artificielles génératives. De même adopter la logique aristotélicienne ne peut signifier adopter sa métaphysique ni sa justification d'un patriarcat esclavagiste. Plus généralement, il faut se déprendre de l'illusion qu'un philosophe aurait tout compris et qu'on n'aurait plus qu'à épouser sa philosophie. Les grands philosophes sont admirés pour les vérités qu'ils découvrent ou les questions qu'ils posent, ce qui les rend indispensables à connaître, mais le paradoxe, c'est que ces vérités sont mobilisés à chaque fois pour une dénégation finale (de la mort ou de la souffrance) et une idéalisation du réel, si bien que, dans (presque) toutes les philosophies, le vrai n'est qu'un moment du faux. Il ne faut pas prendre au sérieux les démonstrations philosophiques, leurs syllogismes implacables qui "liaient les intelligences et n'atteignaient pas les choses" (comme y insistait Bacon). En effet, le réel ne résiste pas à la pensée (aux fictions), seulement à l'action. Il est donc plus que légitime de reprendre comme Aristote les vérités de Platon sans accepter sa théorie des idées ni l'immortalité de l'âme. De même, s'il n'est plus possible désormais d'être un communiste marxiste-léniniste cela ne veut pas dire qu'on pourrait ne plus être marxiens au sens d'une détermination par le système de production et les rapports sociaux, c'est-à-dire d'une conception matérialiste et dialectique de l'histoire déterminée par l'évolution technique. Pour Heidegger, c'est encore plus caricatural car, bien sûr, être touché par Être et Temps ou certains des thèmes qu'il aborde ne peut faire accepter son nazisme et sa mystique pangermaniste. A chaque fois de fortes révélations qui font progresser le raisonnement sont supposées à la fin nous faire prendre des vessies pour des lanternes et, au nom de leurs déductions logiques, nous faire croire à notre liberté absolue, à un Dieu, une vie après la mort, une fin de l'histoire utopique ou une béatitude illusoire.

Ainsi, répétons que ce qui doit nous faire adopter la dialectique hégélienne, c'est sa vérification dans le concret et la particularité des phénomènes, aussi bien dans la logique que dans l'histoire (politique, morale, esthétique), dialectique que l'on subit et qu'on ne peut ignorer. Il ne faudrait pas pour autant que cela nous aveugle sur la totalité du système - et notamment sur la Phénoménologie - en perdant du coup tout esprit critique. Il est même essentiel d'en déconstruire le dispositif fondé sur la confusion de la conscience individuelle et de l'esprit historique. Comme on l'a souligné, c'est bien le fait de commencer par la conscience qui a donné son élan et sa cohérence à la rédaction de la Phénoménologie, abordant la vérité et l'esprit comme sujet au lieu d'un point de vue extérieur. Cette confusion entre la conscience individuelle et l'histoire de l'Esprit est cependant intenable alors même que le rôle de l'individu y est minimisé, notamment au vu des "ruses de la raison". La dialectique de la conscience qui s'y déploie pourrait être attribuée tout au plus à une sorte de conscience transcendantale, à l'esprit du temps (identifié trop rapidement par Kojève à l'Homme) ou, mieux, à des contraintes logiques mais non pas à l’activité de l’individu, ce que précise d'ailleurs le dernier paragraphe de la préface. Il est d'autant plus étonnant que l'Introduction prétende à une science de l'expérience de la conscience. Dans son cours sur La Phénoménologie de l'esprit de Hegel (1931), Heidegger a beau jeu de critiquer, au nom de l'intentionalité phénoménologique et sa noèse, la reconstruction de la conscience à partir de ses perceptions, alors qu'il y a au contraire toujours compréhension préalable de la totalité, du sens de la situation. La conscience ne commence jamais à partir de l'immédiat, elle est toujours déjà-là, en situation, insérée dans une histoire, des rapports sociaux, des discours, toujours déjà conscience pour l'Autre et langage, dès le début et non pas seulement à la fin du parcours. Comme l'a montré Lev Vygotski, le développement de l'enfant ne procède pas de l'individuel au social mais bien du discours social à l'individuel.

Dans la Philosophie de l'Esprit de sa Realphilosophie, précédant tout juste la Phénoménologie, Hegel admettait cela et qu'il n'y a de réalisation de la conscience de soi que dans le peuple (le collectif), pourtant ce qui séduit dans sa Phénoménologie, c'est bien d'en faire un roman où la conscience est supposée se construire dans sa propre expérience. C'est encore ce que va mettre en scène le chapitre IV "La vérité de la certitude de soi-même" où la conscience accéderait à la socialisation par "la conscience de soi en soi et pour soi quand et parce qu'elle est en soi et pour soi pour une autre conscience de soi" (p155), c'est-à-dire "un Moi qui est un Nous, et un Nous qui est un Moi" (p154). La première partie, intitulée "Indépendance et dépendance de la conscience de soi", va justement introduire la dialectique du Maître et de l'Esclave qui est la partie la plus connue de l'ouvrage mais l'objet de bien des malentendus. Kojève en fera le pivot de sa contestable interprétation hégélo-marxiste-heideggerienne, combinant lutte et travail avec l'angoisse de la mort mais il faut ramener cette dialectique qui n'a rien d'historique à son caractère de fiction et de simple parabole (d'un sujet dépourvu de toute autre particularité que la mortalité et d'une dialectique s'élevant à partir de sa base naturelle et de sa négaton dans le Droit).

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Les origines de la dialectique hégélienne

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Ayant fait allusion dans le texte précédent aux origines multiples de la dialectique hégélienne, cela m'a incité à approfondir cette question trop négligée - et tenter par la même occasion de rendre compte de l'écriture de la Phénoménologie. Il ne faut pas bien sûr s'en tenir au fait que Hegel renvoyait à Héraclite pour toute réponse, comme s'il n'y avait rien ajouté, recouvrant tout ce que la Phénoménologie apporte justement puisqu'on peut dire que l'ouvrage n'est pas autre chose que l'exposition de la découverte de la dialectique dans toutes sortes de phénomènes (aussi bien psychologiques qu'historiques ou même physiques), témoignant de son universalité. Cela peut brouiller cependant ce que la dialectique hégélienne a de spécifique et que son élaboration éclaire dans sa différenciation de celle de Schelling.

D'abord, il faut préciser que c'est seulement à la mort de son père, en janvier 1799, que Hegel peut prendre à 29 ans son indépendance matérielle et revenir à la philosophie, moment des premières ébauches de son système avant de venir à Iéna pour rejoindre Schelling à qui il écrit le 2 novembre 1800 : "Dans ma formation scientifique qui a commencé par les besoins les plus élémentaires de l’homme, je devais nécessairement être poussé vers la science, et l’idéal de ma jeunesse devait nécessairement devenir une forme de réflexion, se transformer en un système, je me demande maintenant, tandis que je suis encore occupé à cela, comment on peut revenir à une action sur la vie de l'homme". Jacques D'Hondt a été jusqu'à prétendre que jusque là Hegel n'était pas vraiment un philosophe, plus intéressé par l'histoire, les religions, les sciences ou même l'économie. C'est très exagéré mais témoigne du moins de l'étendue et de la diversité des domaines qu'il avait exploré. Même si son souci était plutôt religieux à l'époque et qu'il était marqué par la philosophie critique de Kant comme par l’idéalisme transcendantal de Fichte, il avait déjà développé à Francfort une critique des dualismes de Kant (phénomène/noumène, nature/liberté, antinomies) aussi bien que ceux de Fichte (Moi/non-Moi), visant à la réconciliation des opposés.

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Progressisme et dialectique

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La montée de l'obscurantisme, de la haine et de la guerre, a de quoi provoquer dépression et sidération du côté des progressistes assistant soudain tout ébahis à la remise en cause de nos conquêtes passées. Oui, l'heure nouvelle est au moins très sévère mais ne devrait pas tant nous surprendre, comme si c'était la première fois que cela arrive alors que c'est une règle constante au cours du temps. Les progressistes se persuadent en effet facilement qu'on n'arrête pas le progrès qui est le mouvement même de l'histoire, matériellement (entropiquement et technologiquement) aussi bien que juridiquement. Il y a de bons arguments pour cela quand on regarde notre passé, avec de plus la certitude d'être juste et rationnel qui favorise une façon de penser continuiste de croyance au progrès, comme avant 1914... On a pourtant dû plusieurs fois déchanter, mais en se persuadant à chaque fois que ce serait la dernière, ce que dément à nouveau la malédiction actuelle d'un retour des années trente voyant, avec un mélange d'incrédulité, d'effarement, d'indignation et d'horreur, monter un peu partout le nationalisme autoritaire, l'intolérance religieuse et la xénophobie identitaire, au lieu de s'unir face aux urgences écologiques planétaires.

Quand on se situe dans la longue durée on constate bien pourtant que l'évolution ne s'arrête jamais et que non seulement nous ne sommes pas semblables aux premiers Homo sapiens mais nous ne le sommes pas même à nos grands-parents sur de nombreux plans ! Malgré l'écroulement inéluctable de tous les empires qui se suivent au cours du temps, et malgré tant de dévastations insensées, le recul historique donne bien l'impression d'une grande continuité dans les progrès incessants de la civilisation (où d'autres verront une décadence continuelle). En tout cas, ce progrès cumulatif est flagrant dans les technologies et les sciences, mais si cela produit aussi sur le long terme un progrès de la rationalité et du Droit, c'est beaucoup plus disputé et moins assuré sur le court terme où l'on observe à chaque époque de nouveaux aveuglements et dogmatismes ainsi que des retournements de situation brutaux, avec l'alternance entre guerres et paix, des cycles entre gauche et droite, progressisme et réactions autoritaires - l'un comme l'autre n'étant ni entièrement positif ni seulement négatives. En effet, le bien n'est pas sans mal, il peut même être cause d'un plus grand mal, et le mal le plus abject peut finir par produire aussi quelques biens en retour (Plus jamais ça). Cette dialectique, où le faux est un moment du vrai et les destructions "créatrices", n'est pas juste une grille d'interprétation plaquée sur le réel mais bien sa manifestation la plus constante dans les événements historiques comme dans l'évolution cognitive, notamment dans la succession des modes ou idéologies avec inversion des valeurs, passant d'un extrême à l'autre...

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Francis Bacon, la méthode scientifique contre la connerie humaine

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Tenant pour assuré que l'entendement humain créait ses propres embarras et n'usait pas avec modération et justesse des aides véritables qui sont au pouvoir de l'homme, que de là provenait une ignorance infinie des choses et, avec cette ignorance, des maux sans nombre [..] Mais il ne fallait nullement espérer que les erreurs qui se sont imposées et qui continueront de s'imposer éternellement se corrigeassent d'elles-mêmes (si l'esprit demeurait laissé à lui-même). p61

Si nous avons fait quelque progrès dans une telle entreprise, la méthode qui nous a frayé la voie n'a été autre que l'humiliation vraie et légitime de l'esprit humain. [...] C'est ainsi que peu de place est laissée à la puissance et à l'excellence du talent. p71

C'est bien tardivement que j'ai dû me résoudre à reconnaître l'étendue de notre connerie congénitale (au lieu de notre supposé bon sens), et qu'on ne pense jamais par soi-même (malgré l'injonction de la pensée critique), ne faisant d'une façon ou d'une autre que répéter ce qu'on nous avait mis dans la tête (à l'instar des Grands Modèles de Langage). Or, ces constats qui paraissent encore audacieux, sinon insultants au regard de l'humanisme démocratique, n'ont bien sûr rien de nouveaux puisqu'ils sont au fondement des sciences tels que Francis Bacon les théorisait, notamment avec son "Novum Organum" de 1620, dans une époque enfoncée dans l'obscurantisme et les guerres de religions (ranimées aujourd'hui par l'islamisme). Comme on le verra, son combat contre les faux savoirs et nos limites cognitives n'est pas la seule résonance avec notre actualité de cet auteur trop négligé, alors qu'il a été le fondateur du progressisme et des institutions scientifiques. On peut certes lui reprocher bien des choses, et d'avoir péché par trop d'optimisme à faire miroiter un avenir qui n'est pas si radieux. Il n'est pas exempt non plus de conceptions archaïques (sur les femmes notamment), sa pensée étant datée de plus de quatre siècles. Il ne faisait qu'anticiper une science sortant à peine des limbes, et ne pouvait sauter par-dessus son temps - selon son propre principe que "la vérité est fille du temps".

Lorsque Bacon avait dit, de son accent à la fois simple et pathétique, que la logique formelle était plus propre à consolider et perpétuer les erreurs qu'à découvrir la vérité, que le syllogisme liait les intelligences et n'atteignait pas les choses ; qu'il ne fallait plus jurer sur les paroles des maîtres, ne plus adorer les idoles, changer de méthode, pratiquer l'observation, recourir à l'expérience, il avait semé les idées qui quelques cent ans après le "Novum Organum", ont germé, ont levé, ont formé une moisson couvrant toute l'Europe. Paul Hazard, La pensée européenne au XVIIIe siècle

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On ne pense jamais par soi-même

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Toute une vie ne suffit pas pour désapprendre ce que naïf, soumis, tu t’es laissé mettre dans la tête - innocent ! - sans songer aux conséquences.
Henri Michaux

Les critiques des nouvelles intelligences artificielles les accusent de ne faire que répéter bêtement ce que d'autres ont dit mais, d'une part on constate que leurs réponses ne sont pas si bêtes et, surtout, cela éveille le soupçon que nous aussi ne faisons rien d'autre que de répéter comme des perroquets ce qu'on a appris (ce qu'on appelait psittacisme), ceci sous une forme à peine personnalisée le plus souvent. Il n'y aurait pas à s'en étonner si on avait pris au sérieux ethnologie et sociologie qui prouvaient déjà le conformisme fondamental de la pensée de groupe et de l'idéologie de classe. Pourtant, la conscience de soi comme production sociale, telle que les sciences humaines l'ont mise en évidence, a toujours été minimisée (paradoxalement même par des marxistes) car réfutant les conceptions moralistes ou activistes de l'histoire avec leur idéalisation de la liberté (y compris par les révolutionnaires).

La croyance dans notre libre-arbitre, supposé échapper à la causalité, est assez délirante et d'ailleurs objet de polémiques au moins depuis Luther qui la contestait comme plus tard s'y opposera le déterminisme de Spinoza et le principe que rien n'est sans raisons. Le matérialisme historique de Marx soulignant l'importance du système de production ne faisait que renforcer ce déterminisme... avant de s'idéologiser. Le sentiment de notre liberté reste effectivement bien ancré en nous, indispensable subjectivement à l'action et pour effectuer nos choix ("Avec cette faculté d'agir en connaissance de cause et de choisir librement la conduite qu'il veut suivre, l'homme s'attribue une causalité véritable à l'égard de ses actes, il s'en reconnaît l'auteur." Lévy-Bruhl, L'idée de responsabilité p2). En fait, Norbert Elias remarquait que ce serait même la multiplication des contraintes, comme des choix auxquels l'individu se trouve confronté dans nos sociétés libérales, qui renforcerait le sentiment de son autonomie, jusqu'à l'autonomie subie parfois. On voit bien que cela ne peut signifier que cette liberté d'action serait inconditionnée, ce qui n'a aucun sens - mais ce que prétendent pourtant la plupart des philosophes, aussi bien Descartes et Kant que Kojève et Sartre.

Cette idéologie de la liberté et d'un individu qui se ferait lui-même (self made man, entièrement responsable de ce qu'il est) ne se cantonne pas cependant à la philosophie mais engage toute une conception de l'individu et de la justice à la base du libéralisme aussi bien que de la démocratie et de ses prétentions de souveraineté - exigence impossible de se soustraire à toute hétéronomie sous prétexte qu'elle n'est plus théologique. Si les Grand Modèles de Langage achèvent cette illusion de libre-arbitre et d'une pensée personnelle, c'est donc notre conception de la démocratie qu'il faudra changer, d'une prétendue légitime dictature de la majorité et d'une "volonté générale", au profit d'une démocratie des minorités et des Droits. La question métaphysique n'est pas sans conséquences politiques.

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Dialectique cognitive et Intelligences Artificielles

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Sur le temps long, le seul progrès incontestable et cumulatif, est celui des connaissances (de la techno-science). Bien sûr, cela ne veut pas dire que tout le monde y ait accès ni qu'il n'y aurait pas des retours en arrière, des savoirs oubliés ou refoulés à court terme avant d'être redécouverts, mais, en tout cas, et malgré ce qu'on prétend, ce progrès objectif est largement indépendant de nous, imposé par l'expérience contredisant la plupart du temps nos croyances. Loin d'atteindre un savoir absolu pourtant, cette accumulation de connaissances dévoile plutôt à chaque fois de nouvelles terres inconnues, si bien qu'on peut dire que l'ignorance croît à mesure de notre savoir qui détruit nos anciennes certitudes et préjugés.

Effectivement, les sciences ne progressent que par la rencontre de faits qui échappent aux théories en cours, obligeant à les reformuler. Ainsi, leurs avancées pas à pas démontrent qu'on n'accède pas directement au réel comme à une vérité révélée définitive devenue transparente mais qu'il y a une dialectique cognitive à l'oeuvre corrigeant à chaque fois la position précédente, la complexifiant par une négation partielle ou par un changement de paradigme qui ne peut être anticipé avant. Cette dialectique cognitive à partir de l'état des savoirs illustre bien qu'il n'y a pas d'accès à l'être, comme le disait déjà Montaigne, il n'y a que des approximations, des approches, comme d'une canne d'aveugle qui va de gauche à droite afin de cerner son objet, tester ses limites (Fichte définit le savoir par la rencontre d'un moi libre qui se cogne au non-moi qui lui résiste). Il y a un dualisme irrémédiable entre le savoir et le réel auquel il doit s'ajuster en tâtonnant, la connaissance n'est pas originelle, immédiate, directe, instinctive, mais s'élabore petit à petit avec le temps, se précise, se complète, se nuance.

Pour les sciences, même les théories les plus établies ne sont donc pas à l'abri d'une réinterprétation totale, comme la relativité a réinterprété la physique newtonienne, sans que cela puisse constituer un aboutissement définitif (problème de la gravité quantique, etc). Aucun argument ici pour les théories les plus farfelues ou spiritualistes contestant les sciences mais, au contraire, pour ne pas se fier à nos convictions et suspendre notre jugement en restant ouvert aux remises en cause par l'expérience de nos représentations (plus que des équations elles-mêmes qui restent vérifiées dans leur domaine de validité). On voit que, ce que l'histoire des sciences implique, c'est bien leur temporalité, tout comme l'évolution du vivant et nos propres apprentissages, entre l'héritage du passé et les découvertes à venir impossibles à prévoir, devant passer comme l'enfant par une série de stades de développement et s'enrichissant au cours du temps. Il n'y a dès lors aucune raison qu'on arrête de progresser et que le temps s'arrête. Si Hegel en avait fait l'hypothèse, c'était seulement pour l'accès à un "savoir absolu" qui n'était en réalité que le dépassement de la religion par la conscience de soi comme produit de l'histoire, et non une totale omniscience impensable pour des êtres finis (même artificiels).

Ceci rappelé rend douteux, en effet, que la situation puisse être complètement différente avec des Intelligences Artificielles, même si elles nous surpassent en tout, pouvant exploiter toutes les données disponibles et accélérer significativement les progrès des connaissances. Elles constituent incontestablement un nouveau stade cognitif avec l'accès au savoir pour tous (après wikipédia), mais on ne peut en attendre une révélation soudaine de la vérité (cachée), une "singularité" dont il n'y aurait plus d'au-delà, comme si le temps s'arrêtait. Certes, répétons-le, les IA devraient produire nombre de nouvelles connaissances ou équations en trouvant des corrélations inaperçues entre domaines éloignés, et pourraient même déboucher sur des théories révolutionnaires dépassant nos idées reçues. Cependant, pas plus que les humains, elles ne pourraient inventer des lois effectives et se passer de l'expérience - comme s'il n'y avait plus de monde extérieur, d'incertitudes, de questions. De même, malgré ses compétences universelles, l'Intelligence Artificielle, bien que nourrie aux meilleures sources, ne saurait tenir le rôle d'un Dieu omniscient et de garant ultime de la vérité. Elle peut tout au plus prendre une place de juge de première instance, peut-on dire, assez fiable et fort utile mais dont on sait qu'il peut se tromper et être désavoué par des juridictions supérieures.

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Toute négation est partielle

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La dialectique marxiste a donné de la dialectique une vision simpliste très éloignée de celle de Hegel, n'en retenant pas la leçon principale : que toute négation est partielle. En effet, lorsque Paul dit que l'Amour "abolit" la Loi (katargein que Luther traduit par aufheben, terme repris par Hegel), ce n'est pas pour renier le contenu de la Loi mais sa forme, et la porter à un niveau supérieur. De même, dans la dialectique hégélienne, l'aufhebung n'est pas une pure négation mais un dépassement qui conserve et ne supprime pas complètement le passé qu'il surmonte, ce passé ne pouvant être sans raison et juste effacé de nos mémoires alors qu'il doit seulement être corrigé, amélioré, redressé - voie réformiste même à prendre des allures révolutionnaires. C'est ce dont on ne veut rien savoir, semble-t-il, à rêver de victoires totales et définitives, avec l'anéantissement de l'ennemi et la fin de l'histoire - ce à quoi mène de traduire trop souvent aufhebung par "négation", comme le fait Kojève notamment.

La lecture de Kojève est fascinante, donnant l'impression d'une logique implacable qui rend le système hégélien limpide, mais c'est en le trahissant sur des points fondamentaux, notamment en substituant l'Homme à l'Esprit. Il réduit ainsi explicitement sa philosophie à une anthropologie, donnant du coup une place démesurée à l'être-pour-la-mort (hérité de Heidegger) mis en scène dans la dialectique du Maître et de l'Esclave - purement mythique. En effet, même si "c'est seulement par le risque de sa vie qu'on conserve la liberté" (p159), ce n'est pas ainsi qu'on devient maître (ou esclave) et "leur confrontation est la négation abstraite, non la négation de la conscience qui supprime de telle façon qu'elle conserve et retient ce qui est supprimé, et par là même survit au fait de devenir supprimé" (p160). Pour Hegel, l'Esprit n'est pas du tout une négation totale de la nature ou de la vie, l'Esprit est la vérité de la nature et une négation du particulier au profit de l'universel, ce qui est très différent. Ce qui importe le plus, ce n'est pas la négation de la vie par le Maître, s'élevant au-dessus de l'animal, mais bien la soumission de l'esclave, "la discipline du service et de l'obéissance" (p166) permettant la rationalisation et le Droit. Même dans l'interprétation de Kojève, l'essentiel n'est pas le risque de la mort, comme il le prétend, mais le désir de désir qui est son apport le plus important et n'a rien d'une négation totale. La lutte pour la reconnaissance est d'ailleurs plutôt présentée par Hegel comme une impasse initiale (ou le premier temps de la dialectique, la violence devant être surmontée ensuite par le travail, l'Esprit, le Droit) et cette scène primitive reste relativement anecdotique chez lui, au moins dans son Encyclopédie, expédiée en 2 pages où il précise :

La violence [meurtrière], qui, dans ces phénomènes, est un fondement, n'est pas pour autant un fondement du droit, encore qu'il constitue le moment nécessaire et justifié dans le passage qui s'opère de l'état de la conscience noyée dans le désir et dans la singularité à l'état de la conscience-de-soi universelle. C'est le commencement extérieur, ou phénoménal, des États, non point leur principe substantiel. §433

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L’anthropologie philosophique contre l’évolution

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Alors que nous vivons une des plus grandes ruptures avec l'unification du monde (aussi bien climatique, économique, pandémique, technologique) à laquelle s'ajoute l'arrivée de l'Intelligence Artificielle qui bouscule l'ordre ancien, nous nous trouvons devant le plus grand danger avec la violente résistance à cette mondialisation qui suscite la crispation des peuples sur leurs cultures traditionnelles dépassées, tout habités de leurs récits héroïques, si ce n'est de leurs vieux rêves de domination. L'actualité voit se déchaîner guerres et répressions sanglantes qu'on imaginait d'un autre âge. Cela peut d'autant plus nous mener au pire que ces conflits nous empêchent de faire face à une catastrophe climatique en avance sur son calendrier. Alors qu'on connaît de mieux en mieux les dangers du réchauffement que nous continuons à entretenir, et qu'on a incontestablement les moyens techniques de l'inverser, ce sont de vieilles pratiques et croyances obsolètes qui rejettent l'unification du monde et un état de Droit dénoncé comme un droit impérial attentatoire à leur souveraineté (de faire la guerre à leurs voisins et de réprimer leur population!).

Il n'y a pourtant pas le choix et les empires (ou les nations comme la France) ont depuis longtemps montré leur capacité à unifier des peuples disparates. Cela n'a donc rien d'aussi extraordinaire que voudrait nous le faire croire l'anthropologie réactionnaire refusant l'évolution, notamment deux des évolutions les plus importantes, la mondialisation et la libération des femmes, rejetées au nom du caractère "universel" de la xénophobie (du racisme) comme de la domination masculine - effectivement incontestable jusqu'ici bien que sous des formes plus ou moins marquées mais qui a surtout perdu sa base matérielle, les différences biologiques étant largement atténuées dans nos sociétés hyper-développés par rapport aux sociétés traditionnelles (patriarcales). Que ce soit à l'évidence bouleversant par rapport au monde d'avant, n'implique pas que cela outrepasserait nos capacités d'adaptation, seulement que ce ne sera pas facile, que les résistances seront fortes et qu'on ne pourra éviter les troubles pendant une assez longue période sans doute.

Un peu comme dans les années trente, la conception de l'Homme bousculée par les avancées de la techno-science est donc redevenue un enjeu vital, les idéologies identitaires, xénophobes, exterminatrices se revendiquant à nouveau d'une "anthropologie philosophique" pour justifier leur défense d'une nature humaine originelle menacée par le progrès. En effet, contrairement à l'anthropologie qui se contente de décrire les sociétés humaines et leurs régularités ou différences depuis la préhistoire, l'anthropologie philosophique se fait normative à prétendre aller au fond des choses, expliquer les spécificités de l'espèce, en tirer une essence humaine qu'il ne faudrait surtout pas transgresser. Cette essence humaine dessinée par l'anthropologie est habituellement invoquée par tous les conservatismes mais l'anthropologie marxiste sera tout autant normative, faisant de nous des travailleurs aliénés devant retrouver leur véritable nature sociale.

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Repenser le langage après ChatGPT

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Il y a quelques années encore, on désespérait de jamais pouvoir implanter dans un robot nos capacités langagières tant les agents conversationnels étaient limités. L'échec (relatif) du traitement du langage malgré tout ce que la linguistique croyait savoir, entretenait la croyance dans une essence mystique du langage, inaccessible à notre raison comme aux intelligences artificielles. Les performances de ChatGPT ont permis de résoudre ce dernier mystère de notre humanité (celui du langage qui nous sépare de l'animalité), en dévoilant à l'étonnement de tous son mécanisme de prédiction probabiliste de la suite, éclairant du même coup les raisons pour lesquelles nous ne pouvions pas l'imaginer quand nous réduisions le langage à la logique et la grammaire. Ce qui nous semblait l'essence du langage y serait seulement sous-entendu, sélection par l'usage, et ne nous est pas si naturel sous cette forme de règles plaquées de l'extérieur (ainsi on prendra un exemple avec cheval/chevaux pour savoir si on doit employer le pluriel dans une expression, sans être bien clair avec la règle elle-même). Il nous faut donc réexaminer les théories linguistiques précédentes, de Saussure à Chomsky.

Il semble, en effet, que la critique du rationalisme et du réductionnisme trouve ici une pertinence inattendue car remettant en cause ce qui pourrait être considéré comme les deux péchés originels de la linguistique : se focaliser sur les mots, au lieu de leurs assemblages en syntagmes, et croire que la pensée (parole) était fondamentalement logique et créative (combinatoire) - quand elle est probabiliste et répétitive. L'atomisme du mot (du signifiant) est aussi erroné qu'une supposée parole appliquant la grammaire, le langage se révélant holiste dans sa mémorisation et son usage statistique, que ce soit au niveau du syntagme, de la phrase, du paragraphe, du livre, du groupe, de l'idéologie, de la culture... Le langage procède par formules "qui sonnent bien" ou dictons qui ont un sens que le mot n'a pas en soi car, contrairement à un code, les mots du langage ont presque toujours plusieurs sens, parfois même opposés, le signifiant ne pouvant être réduit à un mot isolé pour avoir un signifié défini. Certes, les grands modèles de langage codent malgré tout des mots mais quand même [depuis word2vec en 2013 et transformer en 2017] comme vecteurs les reliant à d'autres mots ou tout bonnement pré-assemblés dans des "jetons" (tokens).

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Le sens de l’histoire dépassé par l’évolution

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L’homme veut la concorde, mais la nature sait mieux que lui ce qui est bon pour son espèce : elle veut la discorde.
E. Kant, Idée d'une histoire universelle

Ce n’est pas la conscience des hommes qui détermine leur être : c’est inversement leur être social qui détermine leur conscience.
K. Marx

Le doute sur le rôle des individus dans l'histoire ne date pas d'hier - au moins de Kant, Hegel et Marx - mais les marxistes eux-mêmes n'ont pu l'accepter et, pour justifier leur propre importance, n'ont eu de cesse de faire de la conscience politique (voire de l'hégémonie idéologique) la condition de la réalisation de l'idéal communiste - à l'opposé exact de leur matérialisme affiché. Cet idéalisme fatalement voué à l'échec de la Révolution Culturelle ne se heurte pas seulement à l'infrastructure productive mais tout autant à nos limites cognitives, trop sous-estimées par l'optimisme démocratique. Inutile de revenir sur la connerie humaine, qui s'étale partout, mais si l'irrationalité d'Homo sapiens s'explique par le langage narratif, qui nous fait habiter des fictions plus ou moins délirantes, la difficulté est du coup de rendre compte de ce qui fait de nous un animal "rationnel", tout comme du progrès de l'Histoire. C'est ce qu'on va essayer de comprendre à faire de la raison un produit de l'Histoire justement et de l'Histoire un processus de rationalisation imposé par la pression extérieure (notamment par la guerre qui est "Père de toutes choses"), ceci comme toute évolution, y compris technique, échappant aux volontés humaines, et faisant de notre espèce plutôt le produit de la technique.

Il faut renverser les représentations habituelles de notre rôle dans l'histoire et se déprendre de l'évidence à la fois que la raison nous serait naturelle, et que ce seraient les hommes qui font l'Histoire (et la raison) en poursuivant leurs fins. En effet, si c'est bien par les récits que nos nos ancêtres chasseurs-cueilleurs ont accédé à la culture, c'est-à-dire à l'humanité et à "l'esprit", ce n'est pas par la pensée rationnelle mais bien par une profusion de mythes et de causalités imaginaires (sorts, esprits des morts, transgressions, etc) attribuées systématiquement à des volontés mauvaises (sorciers ou démons). On en fait l'accès primitif à la causalité, grâce au langage narratif, sauf que ce ne sont pas encore des causes rationnelles mais des causes fictives et de faux coupables (boucs émissaires). En perdant l'immédiateté animale, les fictions nous on surtout fait entrer dans l'obscurantisme du monde des morts et de forces invisibles. Avec le besoin de sens des récits, ce n'est pas la vérité qui est au départ mais bien la fabulation, l'ignorance, l'illusion, le délire, le mensonge... du moins quand rien n'y fait obstacle.

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Les jolis contes qu’on se raconte

Temps de lecture : 17 minutes

Il faudra bien l'admettre, pour un parlêtre qui se raconte des histoires, tout est faux ou presque, aussi bien la propagande officielle que la contestation de son mensonge au nom d'une "vraie vérité" aussi trompeuse - bien que sincèrement crue car il ne s'agit pas de mauvaises intentions dans les conflits entre religions ou idéologies aussi fausses les unes que les autres ! Quand presque toutes les populations sont encore religieuses, y compris les Américains les plus avancés, il n'y a rien à attendre de bon sinon de nouvelles guerres de religion (ou de civilisation) avec leur cortège d'horreurs. Il n'y a guère que la science universelle qui pourrait nous réconcilier mais on en est encore loin, la plupart tenant trop à ses croyances traditionnelles (patriarcales) avec leurs mythes fondateurs.

Si le langage narratif nous fait vivre dans une fiction, on a vu que cette fiction est cependant très productive pratiquement, au point de définir notre humanité depuis le Paléolithique supérieur. D'abord de faire exister un monde commun et des institutions - jusqu'à donner existence à l'autre monde, celui des morts - et, plus généralement, de permettre de nous situer entre passé et avenir dans un récit de soi et de nos origines. Ces pures fictions transmises religieusement de générations en générations sont aussi promesses de liberté, par rapport au donné immédiat, mais surtout d'une vie meilleure à venir. Tout comme les contes dont on nous berce pour nous endormir, nous assurant qu'une aide divine nous sortira toujours d'affaire, il semble bien qu'une des fonctions du narratif social soit effectivement de nous peindre la vie en rose. Chacun le sait d'une certaine façon et même se fait un devoir d'y contribuer pour soutenir le moral des troupes. Ainsi, on se croit obligé de persuader enfants ou adolescents que la vie vaut la peine d'être vécue - justement parce que cela n'a plus rien d'évident, de naturel, dès lors qu'on parle et qu'on doit se faire une place dans le monde humain, celui de la fiction devant lequel le réel fait pâle figure. L'optimisme devient de rigueur faisant miroiter des utopies paradisiaques recouvrant une réalité sordide de guerres, d'injustices, de douleurs, de maladies, de fins de vie lamentables. Cela n'empêche certes pas des bons moments et de rester attachés jusqu'au bout à la vie (cet improbable miracle d'exister) mais ces petits bonheurs qui nous aident à vivre ne sont pas suffisants pour faire de belles histoires enthousiasmantes avec leur aspiration à l'absolu (purement verbal).

Ce storytelling généralisé ne serait donc pas si différent des contes qu'on raconte à nos chers bambins et qui alors ne seraient pas innocents et purs récits arbitraires servant juste à l'apprentissage de la langue. Ce qui frappe, c'est au contraire leur uniformité que Vladimir Propp avait mise en évidence pour les contes de fées russes en 1928 dans sa "Morphologie du conte" (essai de narratologie) mais qu'on retrouve dans les contes de toute la surface de la Terre (de l'Afrique au Japon). Je suis d'autant plus sensible aux universaux des contes que, lycéen, j'avais lu à la bibliothèque toute la collection des "Contes et légendes" de tous les pays, sidéré (et lassé) des répétitions ou ressemblances. Si leur structure se révèle très simple et monotone, un peu comme une grammaire, son universalité fait qu'on ne peut l'ignorer ni la considérer comme marginale alors qu'elle semble bien faire partie intégrante du langage narratif, s'ajoutant à ses autres propriétés. Malgré la banalité apparente qui rend invisible la trame de tout récit, on peut dire que l'omniprésence de ce soubassement mythique fait de chaque phrase un fantasme, comme exagère un peu Julia Kristeva, dessinant dès nos premiers balbutiements ce que serait une vie réussie, justifiée, digne d'être contée aux génération suivantes (et la cruelle déception de ne pouvoir y parvenir).

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