La culture est-elle dans les gènes ?

- La culture est-elle dans les gènes ?
Pour la Science, p72

Selection_culturelleC'est un article d'histoire des sciences qui revient sur les polémiques entre génétique et culture qu'on retrouve actuellement entre partisans et adversaires des théories du genre et qui témoignent d'une idéologisation de la science des deux côtés assez incroyable car aucune des deux positions n'est tenable jusqu'au bout d'une entière détermination par les gènes ou d'une culture sans rapport aucun avec une nature humaine.

Il y a certes de bonnes raisons d'assimiler la génétique au darwinisme social et au nazisme, horreurs telles qu'on voudrait bannir jusqu'au terme de race du dictionnaire ! Il y a même des raisons plus profondes d'opposer nature et culture, de définir l'humanité par son détachement du biologique, grâce à son encéphalisation, le cerveau étant l'organe de l'extériorité par sa plasticité, et une évolution technique qui prend le relais de l'évolution génétique. Ce que nous avons de spécifiquement humain n'est pas notre biologie et des extraterrestres seraient aussi humains que nous si ce sont des êtres parlants, sans avoir aucun gène en commun.

Il n'y a pas de nature humaine, ce qui fait l'homme, c'est la culture qui s'oppose à la nature par construction, la raison qui nous détache du biologique, la civilisation qui réprime nos instincts, l'histoire qui prend le relais de l'évolution.

On ne peut cependant en rester aux professions de foi culturalistes ne laissant aucune place aux déterminations génétiques, ceci à cause du caractère circulaire de la sélection culturelle, produisant une internalisation de la culture dans les gènes même si ce n'est que sur de très longues durées, la culture étant bien plus malléable justement par son indépendance des gènes (pas besoin de changer de gènes pour apprendre une langue étrangère). Il y a comme toujours plusieurs temporalités dont la confusion génère des polémiques stériles.

Il ne peut s'agir de donner raison à une nature divinisée qui voudrait nous dicter notre conduite et ne serait que la négation de la culture. On peut d'ailleurs dire aussi que ce serait en même temps négation de la nature, confondue avec la norme alors que sa variabilité est vitale et constitutive. Les principes de la sociologie, de l'anthropologie, de l'histoire, n'ont pratiquement aucun besoin de recourir à la génétique. Vouloir appliquer comme Edward O. Wilson la sociobiologie des fourmis aux sociétés humaines, c'est rater une marche.

Ce n'est pas une raison pour se désintéresser des processus d'internalisation génétique de la culture, se produisant sans doute la plupart du temps par une modulation des hormones ou neurotransmetteurs. Il ne s'agit jamais que de prédispositions variables et certaines mères ne connaissent pas le déversement d'ocytocine qu'on appelle instinct maternel, hérité des mammifères, de même que tous les hommes ne goûtent pas l'ivresse du combat ("le sentiment de la vraie joie biologique de la guerre"). Je ne vois pas ce qu'il y a de choquant à supposer que dans un contexte guerrier les groupes les plus agressifs prendraient le dessus favorisant une plus forte expression de la testostérone par exemple. Sauf qu'il faut supposer aussi que trop d'agressivité peut détruire une société et favoriser à plus long terme les sociétés plus pacifiques (ainsi les Hittites se sont auto-détruits après avoir tout gagné retournant leur violence contre eux-mêmes). De plus, à partir d'un certain niveau de civilisation, la guerre ne procède plus de l'agressivité mais d'une maîtrise technique (le chef n'est pas le plus fort). Cela n'a pas de sens de vouloir "justifier" hiérarchie et inégalités par la biologie lorsqu'ils ne sont plus déterminés par la biologie justement (mais par l'intelligence, la ruse, les réseaux). Il est certain que l'agressivité a malgré tout une fonction vitale au même titre que l'empathie et qu'elles ont un substrat biologique (le GRIT était d'ailleurs parti de cette question avec Laborit).

Malgré des féministes acharnées là-dessus, on comprend bien pourquoi, il est tout aussi certain que les hommes et les femmes n'ont pas les mêmes hormones ou comportements même si leurs variabilités peuvent se recouper et que cela n'empêche pas la construction sociale ni le choix individuel du genre (il faut être ferme sur ce point). Pour rejeter comme Stephen Jay Gould toute influence des gènes sur le comportement, il faut n'avoir jamais pris de drogues, jouant sans doute sur des mécanismes semblables, où de petites différences d'une substance peuvent produire un tout autre comportement (fuite ou agressivité) sans avoir besoin de recourir à "une armée de gènes" (la théorie des catastrophes permet aussi de rendre compte à partir d'un nombre réduit de variables le comportement d'un chien par exemple, entre peur et agression). C'est très étonnant, mais c'est ainsi.

La sélection culturelle passe par la sélection sexuelle et la sélection de groupe. Il est incroyable que cette sélection de groupe soit refusée par un darwinisme étroit ne connaissant que des variations individuelles. Pourtant, au moins les animaux qui vivent en groupe doivent bien être viables comme tels. Ils sont incontestablement sélectionnés aussi comme groupe et pas seulement par les performances individuelles, la survie d'une espèce sur le long terme étant dépendante de son environnement (s'il n'y avait qu'une sélection individuelle, il n'y aurait qu'agressivité maximale). On a bien raison de refuser la réduction du darwinisme, qui est fondamentalement une sélection par le résultat, à une "lutte pour l'existence" et de revaloriser altruisme et coopération, sinon symbiose, qui sont si importants dans la nature mais il serait aussi absurde de nier qu'il y a aussi des rivalités sexuelles ou territoriales (là encore l'idéologie a tendance à s'emballer).

La psychologie évolutionniste qui prend la suite de la sociobiologie, en se focalisant plutôt sur le niveau individuel cette fois, a donc certainement sa pertinence mais, en dehors d'études mal faites qui pullulent, elle doit éviter de nombreux pièges et d'abord de sembler ignorer trop souvent l'histoire ou la variabilité culturelle au nom de ses propres préjugés culturels mais aussi de passer trop vite aux conclusions car, tout de même, pour qu'il y ait internalisation dans les gènes, il faut qu'on puisse en déduire un gain reproductif, sinon on reste dans le pur culturel qui se distingue par son caractère non génétique justement (au moins au départ). Enfin, il semble qu'on pense trop en tout ou rien alors qu'il n'y a la plupart du temps qu'une inflexion progressive. Voilà bien, en tout cas, un domaine encore complètement englué dans l'idéologie, des deux côtés, à un point inimaginable (c'est la guerre).

À l'issue de la Seconde Guerre mondiale, l'anthropologie physique s'est scindée en une anthropologie biologique, qui prend en compte les résultats de la génétique des populations puis de la théorie synthétique de l'évolution, et une anthropologie sociale et culturelle. Issu de l'ethnologie des années 1930, ce courant se désintéresse des facteurs physiques : l'être humain est une page blanche sur laquelle vient s'imprimer la culture.

À partir des années 1980, de nombreux chercheurs postulent l'existence d'une « coévolution » des gènes et de la culture : l'évolution des gènes humains a permis l'apparition de faits culturels, lesquels ont eu en retour un impact sur l'évolution des gènes. L'idée est présente en génétique des populations, en sociobiologie ou en linguistique, mais derrière cette formulation commune se trouvent des conceptions opposées des rapports entre gènes et culture.

Les sociobiologistes, quant à eux, postulent une coévolution guidée par la génétique, car selon eux, les conduites sociales des humains sont déterminées par leurs gènes. Cette thèse, synthétisée dès 1975 par l'entomologiste américain Edward Wilson, professeur à Harvard, dans un ouvrage au succès médiatique retentissant, Sociobiology : The New Synthesis, fut critiquée par nombre d'anthropologues culturels et de biologistes.

Prétendant ne porter aucun jugement moral, les sociobiologistes supposent que certaines variations génétiques sont responsables de traits de caractère tels que le conformisme, la malveillance ou l'homosexualité. Ce que réfuta notamment le paléontologue américain Stephen Jay Gould dès 1977 dans son ouvrage Darwin ou les grandes énigmes de la vie : « Quelle preuve directe avons-nous que le comportement social humain est sous le contrôle des gènes ? Pour le moment, la réponse est : aucune. » L'idée selon laquelle un gène conditionne un trait humain n'est établie que dans le cadre de la production de protéines spécifiques. Pour les autres traits humains, de la taille au « comportement », si tant est qu'il soit possible de le décomposer en traits distinctifs, c'est plutôt une armée de gènes qui interagissent, en combinaison avec le milieu culturel – des interactions que l'on est incapable de modéliser.

Le dernier point épineux concerne la différenciation des rôles sexuels entre hommes et femmes, déterminée génétiquement selon les sociobiologistes. Dans les années 1970, David Barash, par exemple, écrit que l'activité sexuelle extraconjugale serait plus avantageuse d'un point de vue évolutif pour l'homme : l'homme, qui subit l'incertitude de la paternité, a intérêt à multiplier ses conquêtes pour répandre ses gènes, tandis que la femme, qui s'investit plus dans la reproduction, a intérêt à se concentrer sur sa progéniture. La tendance naturelle de l'homme serait donc d'être maître d'un « harem » alors que la femme, soumise, rechercherait la protection d'un mâle. Et la répartition sexuelle des tâches ménagères (l'homme au travail, la femme à la maison) serait aussi un héritage évolutif remontant aux chasseurs-cueilleurs.

Aujourd'hui, bien que critiquée par les biologistes et les anthropologues, la sociobiologie existe encore dans l'anthropologie américaine, notamment sous la forme d'une nouvelle discipline très présente dans les universités, la psychologie évolutionniste. Cette dernière vise à expliquer les mécanismes de la pensée humaine à partir de la théorie de l'évolution. On y retrouve les principales thèses de la sociobiologie, comme la détermination génétique des comportements en fonction du sexe.

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4 réflexions au sujet de « La culture est-elle dans les gènes ? »

  1. Selon moi, la culture étant par définition propre à une civilisation de quelques siècles, elle ne peut pas avoir d'influence sur la génétique. Il faut des millions d'années pour y parvenir, à moins que l'évolution ne s'accélère à la suite de mutations, pour s'adapter à l'environnement. Ainsi, l'être humain est le seul mammifère dont le néocortex ait été hypertrophié (probablement à la suite d'une mutation). Cela a donné à la fois le meilleur ( des Einstein ou des Schweitzer, ...) et le pire ( des Hitler, des Staline)...
    L'animal humain est aussi le seul qui ait été pourvu de la capacité d'imaginer un nouveau mécanisme de défense contre la peur, dont celle de la mort par le recours à des dieux protecteurs, puis à un seul, anthropomorphe. Hélas, soit dit en passant, depuis toujours, les religions ont exploité cette peur et la quête de sens à donner à l'existence, en imposant dès l'enfance la soumission à un dieu, à un prophète et à un livre "sacré", tout en condamnant l'autonomie de la conscience et la liberté de pensée. En outre, lorsqu'elles dérivent, elles ne réussissent pas à développer le respect de la dignité humaine, l'égalité hommes/femmes, etc. Quant aux idéologies politiques (Hitler et Staline étaient croyants), elles ont exploité la soumission religieuse initiale de ceux qu'is ont endoctriné.

    Comme tous les autres mammifères, l'être humain, en présence d'un danger ou d'une menace, est d'abord régi par son cerveau "reptilien" qui l'incite à la fuite, ou à l'agression ou à l'inhibition. Cf le neurobiologiste Henri LABORIT.
    Nous possédons toujours ce cerveau primitif, même s'il est compensé par le cerveau émotionnel et par le cerveau rationnel, en interactions constantes, mais en équilibre instable (selon le schéma simplifié mais pédagogique de McLean).
    Si l’on excepte l’influence de certaines tumeurs cérébrales et celle des carences éducatives, voire de violences parentales non récupérées, et si l’on se place dans une approche génétique et neurophysiologique, il me semble logique que l'animal humain, placé dans un certain contexte éducatif, culturel, affectif, hormonal, ..., a fortiori s'il a été endoctriné, reste virtuellement capable de haine et de violence. On sait à présent que certains gènes ne s'actualisent que si l'environnement est favorable (l'épigénétique).
    Mais je crains qu'un sociobiologiste croyant ne puise accepter l'idée que l'être humain soit un « singe nu » ... !

    • Il n'est pas vrai que la sélection d'une mutation demande des millions d'années, tout dépend de la pression sélective. La capacité à digérer le lait a pris quelques milliers d'années seulement. La pression sélective sur les bébés spartiates était très forte, si leur société militaire avait été meilleure que l'Athènes marchante, nos gènes seraient sans doute différents. Il y a certainement actuellement une pression sélective sur ceux qui ne maîtrisent pas le numérique. Ceci dit, je suis d'accord qu'il faut considérer l'internalisation génétique comme très rare et sur preuve, l'évolution de la culture n'étant pas directement dépendante des gènes. Il y a même dans nos sociétés protectrices, des effets anti-sélectifs qui seraient responsables d'une baisse relative de nos capacités cognitives mais, comme pour le numérique, je ne crois pas que cela empêche d'autres formes de sélection et d'aptitudes. La sélection sexuelle est très forte et c'est bien une sélection culturelle, on peut même dire que la plus grande part d'internalisation culturelle passe par la sélection sexuelle mais il y a aussi la sélection de groupe favorisant les mieux organisés ou les plus solidaires.

      Reconnaître la part génétique de l'homme n'est pas le réduire à un singe nu car ce qui le distingue, plus que son cerveau, c'est le langage narratif qui fait qu'il se raconte des histoires, des mythes, avant que le livre ne devienne sacré pour les religions révélés. La difficulté dans ces histoires, c'est qu'il y a toute une série d'étapes et qu'on saute trop facilement du biologique au dernier état de la civilisation. La causalité principale n'est pas biologique pour les hommes, bien que soumis à la sélection par le résultat comme dans la nature. Il y a toute une histoire. Il faut tenir ensemble cette part dominante de la culture chez les humains et la part secondaire mais réelle des gènes.

  2. @ Jean ZIN :
    Nous sommes d'accord à propos de la vitesse relative des mutations. Je pense que l'utilisation intensive du numérique ne produira pas de mutation dans les neurones, du moins pas avant très longtemps, pas plus que la virtuosité dans le cas d'un pianiste, par exemple. Par contre, dans tous les cas de répétition fréquente et de plus en plus rapide des mêmes gestes, le cerveau s'adapte (je résume !) par la plasticité synaptique des neurones moteurs, dont l'activité est mesurable par IRM fonctionnelle. C'est le cas aussi, me semble-t-il, mutatis mutandis, chez un croyant, à la suite de la répétition d'expériences religieuses telles que la prière . Les traces indélébiles qu'elles laissent dans son cerveau émotionnel, puis rationnel, commencent, elles aussi, à être observables par les neurophysiologistes.

    • Il ne s'agit pas de produire des mutations qui ne seraient déjà là, seulement de les sélectionner. On n'est pas dans le lamarkisme, dans l'acquis, l'habitude, mais dans la sélection après-coup.

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