Revenir à l'Histoire des religions m'a convaincu de l'insuffisance des théories de la religion, d'Aristote aussi bien que de Hegel ou Durkheim, c'est-à-dire aussi bien celles qui partent de la subjectivité individuelle que de leur fonction sociale. Il n'est pas possible, en effet, de rester à ce niveau de généralité et de fonder ces productions historiques sur les structures psychologiques de l'espèce, ni en rester à ce fonctionnalisme sociologique (Durkheim) pas plus qu'à la représentation de la vérité d'un peuple (Hegel) étant donné leur lien aux conditions matérielles (chasseurs-cueilleurs, agriculteurs, cité-Etats, empires).
Il sera question, encore une fois, de substituer des causalités extérieures multiples à l'intériorité vécue, en insistant sur les aspects politiques et militaires qui s'imposent dès les premières cités-États au moins. Ici, comme ailleurs, la sélection après-coup, souvent par la violence, est déterminante bien que restant occultée par une supposée autonomie de l'idéologie (croyance). En effet, les religions ne sont qu'un exemple de la dialectique entre idéologie et causalités matérielles déterminantes en dernière instance. Ces causalités ont beau être matérielles, elles ne sont pas mécaniques ni immédiates, laissant une certaine autonomie à l'idéologie, qui est bien un acteur décisif de la dialectique tout en y étant subordonné après-coup. On a un jeu à trois entre formes d’organisation sociale, sélection politico‑militaire et progrès idéologique, passant de l'animisme tribal ou païen au polythéisme des cités-Etats, avec leur dieu tutélaire (totem), avant les tendances monothéistes (jamais complètes) des empires qui doivent intégrer des populations diverses et sortir du clanisme, donc s'universaliser. Les comparaisons entre ces différentes configurations permettront de mieux éclairer les fonctions des religions et leur histoire.

La montée de l'obscurantisme, de la haine et de la guerre, a de quoi provoquer dépression et sidération du côté des progressistes assistant soudain tout ébahis à la remise en cause de nos conquêtes passées. Oui, l'heure nouvelle est au moins très sévère mais ne devrait pas tant nous surprendre, comme si c'était la première fois que cela arrive alors que c'est une règle constante au cours du temps. Les progressistes se persuadent en effet facilement qu'on n'arrête pas le progrès qui est le mouvement même de l'histoire, matériellement (entropiquement et technologiquement) aussi bien que juridiquement. Il y a de bons arguments pour cela quand on regarde notre passé, avec de plus la certitude d'être juste et rationnel qui favorise une façon de penser continuiste de croyance au progrès, comme avant 1914... On a pourtant dû plusieurs fois déchanter, mais en se persuadant à chaque fois que ce serait la dernière, ce que dément à nouveau la malédiction actuelle d'un retour des années trente voyant, avec un mélange d'incrédulité, d'effarement, d'indignation et d'horreur, monter un peu partout le nationalisme autoritaire, l'intolérance religieuse et la xénophobie identitaire, au lieu de s'unir face aux urgences écologiques planétaires.


René Riesel n'avait aucune idée d'à quel point il avait raison en parlant "Du progrès dans la domestication" puisque,
On a beaucoup parlé de la dernière découverte au Maroc de fossiles datés de 300 000 ans et attribués à des Homo sapiens archaïques dont le cerveau (et surtout le cervelet) est encore assez différent du nôtre. Cela donne un repère dans une évolution loin d'être achevée entre l'utilisation systématique du feu et de la cuisson nécessaire à un cerveau plus gros, autour de 400 000 ans, et nos ancêtres directs (l'Eve mitochondriale) datés génétiquement de 200 000 ans, en Afrique centrale - avec peut-être une origine plus ancienne en Afrique du Sud (aussi bien génétique que linguistique).
Il ne m'a pas semblé inutile de tenter une brève récapitulation à grands traits de l'histoire humaine d'un point de vue matérialiste, c'est-à-dire non pas tant de l'émergence de l'homme que de ce qui l'a modelé par la pression extérieure et nous a mené jusqu'ici où le règne de l'esprit reste celui de l'information et donc de l'extériorité. S'en tenir aux grandes lignes est certes trop simplificateur mais vaut toujours mieux que les récits mythiques encore plus simplistes qu'on s'en fait. De plus, cela permet de montrer comme on peut s'appuyer sur tout ce qu'on ignore pour réfuter les convictions idéalistes aussi bien que les constructions idéologiques genre "L'origine de la famille, de la propriété et de l'Etat" de Engels, sans aucun rapport avec la réalité.