La différence des systèmes de Hegel et Kojève

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La publication récente du Sophia de Kojève a permis de prendre la mesure de son incroyable stalinisme ainsi que de l'influence de Vladimir Soloviev sur son interprétation faussée de Hegel. Cela rend indispensable de faire le point sur leurs différences et par la même occasion de préciser ce qu'on doit garder de Hegel - et préciser ma propre conception de la dialectique historique. Cela sans accepter le reste de mysticisme hérité de Jacob Boehme qui a pu justifier le confusionnisme des interprétations idéalistes ou théologiques, notamment en Russie où le pouvoir actuel se situe dans la lignée de Soloviev mais surtout de son continuateur le proto-fasciste Ivan Ilvine dont la perspective religieuse s'oppose à l'athéisme de Kojève mais en partage quelques échos. Ainsi dans "La philosophie de Hegel comme doctrine de la concrétude de Dieu et de l'homme" (1918), dont Koyré a préfacé la traduction allemande de 1946, Ilvine faisait de l'Avenir la Preuve de Dieu (la vérité ultime n'étant pas dans le passé ou le présent, elle se démontre dans l'avenir, Esprit Absolu qui est achèvement du divin qui se révélera à la fin des temps). Pour parler de la lecture que Kojève a faite de Hegel, il faut en effet remonter à Koyré (dont la soeur était la mère de Kojève, c'est un petit monde!) qu'il avait rencontré pour la première fois en 1923 à Berlin, dans des circonstances rocambolesques, et dont il n'a fait que prendre la continuation ensuite.

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Kojève, Sophia : la sagesse révolutionnaire

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Il faut prendre la mesure du caractère historique des idéologies qui nous structurent mais appartiennent entièrement à leur temps, au sens où elles apparaissent très vite datées ensuite dans les périodes suivantes. Il est bon d'expliciter les évidences au nom desquelles on agissait sans y penser à l'époque et il n'y a rien de mieux que Kojève pour en formuler la logique implacable dont nous pouvons mesurer aujourd'hui toute la fausseté, et s'il est utile d'en citer des extraits, c'est pour en montrer le caractère si convainquant au premier abord. Ici, c'est en effet toute la mythologie révolutionnaire que Kojève expose rigoureusement à l'époque du stalinisme, et qui nous semble aujourd'hui si effarante. On a là encore l'illustration d'un excès de logique sans rapport aux faits, d'un idéalisme ignorant des réalités en dépit du matérialisme affiché - ce que, pourtant, on a pu partager naïvement.

Ce n'est donc pas du tout par pure érudition qu'on va critiquer la première partie du grand oeuvre raté de Kojève, Sophia (dont le manuscrit inachevé de 800 pages n'a été retrouvé qu'assez récemment et vient tout juste d'être publié). C'est très précisément pour revenir sur l'illusion de la réalisation de la philosophie (dans le communisme stalinien) et d'un savoir absolu définitif, démenti à chaque fois par le tribunal de l'Histoire qui relance systématiquement la dialectique historique et cognitive. Surtout, il s'agit de constater qu'à prétendre ce savoir absolu et l'histoire close, débarrassée désormais de toute dialectique (et donc de toute opposition), cela ne peut mener qu'à la terreur totalitaire (stalinienne) et à retomber dans les mêmes dérives que la Révolution Française - pourtant dénoncées très précisément par Hegel - d'où l'importance de conserver une pensée dialectique et d'abandonner le rêve d'une victoire totale de nos utopies et de convictions trop unilatérales pour être vraies.

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Kojève et l’illusion de la fin réconciliatrice

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Kojève a été très important en France pour la compréhension de la Phénoménologie de l'Esprit de Hegel dont il a donné une lecture limpide... mais qui en était une réinterprétation marxisante, anthropologique, matérialiste, assez différente de l'original sur de nombreux points (Etat universel, fin de l'histoire, rejet de la dialectique de la nature). Ses innovations (notamment le désir de désir) étaient cependant très éclairantes, parfois trop, constituant en fait une dogmatisation du système hégélien, transformé en système clos, définitif, et supposé ouvrir sur une prétendue sagesse.

On pouvait y voir cependant une mise à jour du système hégélien au temps du communisme triomphant (ayant donc perdu sa pertinence), la Révolution soviétique redoublant alors l'élan de la Révolution française et Kojève voulant être à Staline ce que Hegel avait été à Napoléon, sa conscience historique. S'il faut aujourd'hui dépasser Kojève, c'est sans doute qu'on est plutôt au temps de la contre-révolution, ou du moins de la fin du mythe révolutionnaire tel que Hegel, comme tant d'autres philosophes allemands, l'avait si profondément ressenti :

D’un seul coup, c’était l’idée, le concept du droit qui prévalait, et contre cela le vieil échafaudage de l’injustice ne pouvait résister. C’est sur l’idée de droit qu’on a donc érigé maintenant une Constitution et c’est sur cette base que tout devait désormais reposer. Depuis que le soleil brille au firmament et que les planètes gravitent autour de lui, on n’avait pas vu encore l’homme se dresser sur la tête, c’est-à-dire sur l’idée, et construire la réalité selon l’idée. Anaxagore avait dit le premier que le “nous”, la raison, gouverne le monde : mais voilà que l’homme en est venu à reconnaître que l’idée doit gouverner la réalité spirituelle. Ce fut ainsi un magnifique lever de soleil. Tous les êtres pensants se sont associés à la célébration de cette époque. Une émotion sublime a régné en ce temps, un enthousiasme de l’esprit a fait frissonner le monde entier, comme si l’on assistait pour la première fois à la réconciliation du divin avec le monde.
Hegel, Philosophie de l’histoire

Tout est là, la réconciliation finale entre l'être et le devoir-être était en marche, attestée par l'histoire vécue, "le ciel allait se trouver transporté sur la terre" (Ph, II, 129). Les esprits étaient assez échauffés pour produire toutes sortes d'utopies comme "le plus ancien programme systématique de l'idéalisme allemand" qu'il avait rédigé, même si Hegel deviendra bien plus réaliste par la suite. Il est frappant de trouver chez presque tous les philosophes une étonnante capacité à soutenir des positions intenables par excès de logique. Ces absurdités sont d'ailleurs souvent ce qui fait tenir tout le système, y croire étant censé apporter bonheur et sagesse au niveau personnel comme au niveau de la société future ! Si nous ne sommes pas encore dans le meilleur des mondes, comme le prétend la Théodicée de Leibniz, Hegel tout autant que Marx nous promettent que c'est pour bientôt, déjà en cours. C'est bien ce qui est contestable, cet aboutissement de la dialectique hégélienne ou de la lutte des classes abolissant les contradictions dans une réconciliation finale.

Le paradoxe, c'est de partir de la reconnaissance de la contradiction et de son caractère inéliminable pour s'imaginer pouvoir y mettre un terme ainsi ! Kojève sera justement celui qui assumera jusqu'au bout ce paradoxe avec le thème de la fin de l'histoire identifiée à l'Etat universel et sans classes, redoublant la fausse interprétation rétroactive de la Révolution Française comme rationalisation et réalisation de l'idée alors que, non seulement elle échappait constamment à ses acteurs, mais surtout qu'elle avait lamentablement échoué - sauf que Napoléon était censé en réaliser les principes en propageant le Code civil, ce qui servira même de modèle à la dialectique historique.

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La revanche de l’esclave (Kojève)

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Lutte pour la reconnaissance et dialectique du Maître et de l'esclave
Pour inaugurer la nouvelle version du blog, il m'a semblé utile de mettre à la portée de tous cette introduction à la fameuse "introduction à la lecture de Hegel" d'Alexandre Kojève analysant le désir humain comme désir de désir, texte qui a été essentiel pour la philosophie française et la réception de Hegel, ayant influencé Bataille, Lacan, Sartre, etc. On peut contester son interprétation de Hegel à la lumière de l'être pour la mort heideggerrien et du travail marxien mais il a le mérite de le rendre lumineux, ce qui n'est pas rien ! Il ne s'agit pas de prendre au mot cette dialectique du maître et de l'esclave qui reste au niveau du B.A.BA mais de donner à penser la structure du désir (il s'agit de philosophie pas d'idéologie). Ainsi, une interprétation individualiste serait bien peu hégélienne d'une lutte à mort des riches contre les pauvres. On naît du côté des dominants, plus souvent qu'on ne le devient soi-même. Reste la structure du désir et d'une conscience-de-soi qui renie sa part animale pour être reconnue par les autres consciences-de-soi dans son autonomie mais se heurte plutôt à toutes ses dépendances, n'ayant d'autre issue que la transformation révolutionnaire du monde (son humanisation) et la reconnaissance mutuelle dans toutes nos imperfections, c'est-à-dire en abandonnant la prétention à la maîtrise (l'homme total) ainsi que la conception aristocratique de la liberté, miroir inversé de l'asservissement...

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Les aventures de la dialectique

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Georg Wilhelm Friedrich Hegel, Phénoménologie de l'esprit II (VI)

Phénoménologie

L'histoire universelle est le progrès dans la conscience de la liberté - progrès dont nous avons à reconnaître la nécessité. (Philosophie de l'Histoire, p27-28)

Voici donc la suite de la misère de la morale. Le chapitre précédent ayant exploré les contradictions des positions morales et leur insuffisance concluait sur la nécessité du passage au politique pour la réalisation de la justice. On entre ainsi dans la dialectique de la prise de conscience historique de notre existence collective, histoire politique succédant à la morale individuelle.

Faite dans des conditions matérielles difficiles et m'ayant demandé beaucoup plus de travail que je ne pensais, je n'ai pas réussi à simplifier autant cette partie, bien plus longue et moins convaincante sans doute que le parcours des impasses morales, mais il y a malgré tout de précieuses analyses historiques qui font tout le charme de la Phénoménologie de l'Esprit (Antigone, l'individualisme romain, la critique trop réductionniste des religions par les lumières, les contradictions de la liberté menant à la Terreur révolutionnaire, etc.). Comme Marx le soulignait :

La "conscience malheureuse", la "conscience honnête", le combat de la "conscience noble" et de la "conscience vile", etc., toutes ces parties isolées contiennent (bien que sous une forme encore aliénée) les éléments nécessaires à la critique de domaines entiers, tels que la religion, l'État, la vie bourgeoise, etc. (Marx II p125)

Je ne prétends pas rendre compte de toute la richesse de la dialectique hégélienne, juste donner un aperçu de sa puissance de dévoilement et de son caractère indispensable en politique. Si cela pouvait permettre à tous ceux qui se prétendent anti-hégéliens (qui ne l'est pas de nos jours?) de savoir au moins un peu de quoi il est question... Par exemple, et à l'opposé de ce qu'on croit, il serait bien salutaire que les marxistes reviennent à Hegel pour comprendre qu'il n'y a pas plus d'abolition des classes qu'il n'y a de volonté générale quelque soit l'acharnement de la Terreur pour en imposer l'existence par la négation de l'existant.

Les figures de la moralité pouvaient être représentées par des contemporains, les figures de la politique renvoient à des situations ou des personnages historiques, et donc moins actuels, même si on peut en tirer des enseignements pour notre temps et surtout pour l'action politique qu'elle éclaire singulièrement.

En effet, la dialectique n'est plus individuelle, elle est collective avec ses retournements et ses changements de mode, ses retours de bâton toujours surprenants, où progresse, malgré d'inévitables régressions, la conscience de notre liberté (et de notre responsabilité collective). Il est, en tout cas, très amusant d'en suivre les tribulations, de contradictions en effets pervers (du Conformisme à l'Ethique puis au Droit et à la Culture jusqu'à la reconnaissance mutuelle dans l'Etat démocratique comme intelligence collective consciente d'elle-même).

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