La cause du sujet

Causalité et responsabilité
 
 
  1. Scientisme, causalisme, théologie

  2. Passons très vite sur la théologie qui, certes est une façon de dénier notre propre responsabilité au profit d'une causalité extérieure, mais qui doit aussi, au nom de ses principes contradictoires mystérieux, sauver la liberté et la responsabilité humaine dans son rapport à Dieu et à la foi. Un Dieu tout-puissant, et omniscient devrait être compatible avec la liberté humaine et le péché ! Le déterminisme de la science se veut plus rigoureux mais semble d'abord, au nom du principe de raison de Leibniz (Rien n'est sans raison) prendre la place de Dieu dans son omnipotence. La philosophie moderne avec Heidegger (tout savoir est fini), puis la science moderne (Quanta, Chaos), ont appris à être plus modestes (Prigogine). Aucune des formules mathématiques de la science n'étend son empire au-delà d'une certaine définition et d'un temps donné (temps de Lyapounov). On ne pourra jamais déduire d'une formule tout l'univers du Big Bang aux tâches du léopard, et aux oeuvres humaines encore moins. Tous les phénomènes de régulation, et la vie au premier chef, se soustraient à de multiples causalités dont ils savent s'abriter. J'ai montré dans mon Café philosophique (les 4 libertés) que la liberté s'introduit dans les possibilités laissées ouvertes par les différentes causalités. La liberté est d'abord non-savoir (exploration, apprentissage), puis rapport à l'Autre (théorie des jeux, domination, séduction, mensonge). L'image d'un monde compact, pré-déterminé, et d'une pensée mécanique est la version psychotique de l'hypothèse scientifique d'un monde rationnel. René Thom suffit à montrer que la modélisation de la théorie des catastrophes permet d'expliquer un phénomène comme la colère ou un krach boursier, mais jamais de le prédire, de même qu'un combat est toujours incertain jusqu'à la fin. La science n'est plus aussi folle, elle se rappelle qu'elle est oeuvre humaine (voir Kuhn). La conscience est relation, il ne faut jamais l'oublier quand on considère l'objet qu'elle vise et qu'elle éclaire de son regard, en l'objectivant ainsi. Rien n'est sans raisons veut dire d'abord, rien n'est sans intention, sans sujet. Il ne faut jamais oublier l'intention initiale dont on ne peut s'abstraire.
     
  3. Biologisme, racisme, génétisme
    1.  
      - Tu ouvres le cerveau, tu vois pas l'intelligence..."

      - Un réveil c'est pareil, tu l'ouvres tu vois pas l'heure qu'ilest..."
     
    Les lois de la vie ne sont pas celles de la Physique, mais cela n'empêche pas le biologiste de vouloir déduire les lois de la conscience à partir des lois biologiques qu'il découvre. Sa question, devant ses éprouvettes, reste : Où diantre mettre l'Esprit ? Et pour mieux répondre aux exigences scientifiques, on prétendra ne rien savoir de l'esprit pour ensuite l'identifier à un processus physico-chimique quelconque, quitte à le préférer "quantique" pour ne pas paraître trop réducteur et préserver le mystère de l'âme et de la liberté (Eccles) ! En fait, il suffit de considérer la structure du cerveau pour comprendre qu'il est constitué de couches superposées dont chaque couche prend le contrôle de la couche inférieure en détournant ses automatismes bio-chimiques pour répondre à des exigences nouvelles, à une plus grande complexité. Mais surtout, tous les sens se portent sur l'extériorité et une fonction du cerveau est d'en acquérir une représentation pour y réagir. L'origine de la conscience est certainement dans l'irritation d'abord, la prédation ensuite (la chasse et la fuite). Mais, dès lors, le sujet répond à l'extériorité (sa représentation) plus qu'à ses humeurs. Pour l'homme, le sens, c'est-à-dire l'intentionalité, la visée d'un réel, n'est pas plus dans le sujet, donc pas dans le cerveau non plus, mais s'impose de l'extériorité d'un langage qui s'adresse à lui, le concerne dans sa représentation pour l'autre, et auquel il doit répondre. Pour Aristote les passions sont une réponse à la représentation que les autres ont de nous, représentation de représentation. Des biologistes s'imaginent que le langage n'est qu'un pis aller, une incapacité à transmettre des images ou des émotions, alors que le langage (maternel) est d'abord rapport à l'autre, demande et désir... Le langage scientifique permet donc de dire de grosses bêtises. La causalité biologique n'est qu'un causalité parmi d'autres, qui doit se plier à des causalités sociologiques aussi et, pour l'homme seulement, à des causalités logiques, culturelles et textuelles. J'ai essayé de partager la causalité biologique de la causalité imaginaire et symbolique dans Le corps et l'esprit, il ne faut nier aucun niveau des phénomènes, ni en confondre les effets. Mais on ne peut réduire l'éthique à des fondements biologiques (qui ne sont que des analogies formelles) et il faut réfuter toute réduction biologiste de la psychanalyse (Lacan). L'identification de l'amour et de l'instinct est aussi stupide que l'identification de la guerre à l'agressivité animale. Il n'y a pas sublimation de l'instinct à l'amour, il y a simple analogie entre des phénomènes sans réelle commune mesure utilisant le même substrat. Ces sophismes trop vite pensés ne font que couvrir l'idéologie du capitalisme de la sélection naturelle. Là encore il faudrait ignorer tout ce qui nous sépare justement de cette nature à laquelle on veut nous réduire, négation de l'histoire et de la civilisation. L'erreur peut être dénoncée, après Kant, de prendre l'homme comme moyen et non comme fin en soi, il est peu probable que le biologiste comprenne de quoi il est coupable. La psychanalyse dit bien que ce qu'on refoule c'est la part qu'on a pris au discours de l'Autre en feignant le subir passivement (il faut donc "Rendre la honte encore plus honteuse". Marx).
     
  4. Familialisme, culturalisme, sociologie

  5. L'anthropologue prend le relais. Il sait bien que la biologie n'explique pas les comportements humains. Pour lui, les comportements humains sont déterminés par la culture, l'apprentissage, les rapports sociaux. Sociologie, Psychologie et Psychanalyse achèvent le compte rendu de la situation concrète, des enjeux et des limites de l'action humaine prise dans ce réseau de causalités hétérogènes. Kojève montre bien que chacune de ces causalités peut être niée ponctuellement par l'esprit et Sartre, traitant de salaud celui qui se dérobait à sa responsabilité en s'identifiant à ses contraintes ou à ses rôles, a toujours maintenu que nous étions au contraire tout-à-fait libres bien que tout-à-fait déterminés, jetés dans une situation donnée mais responsables de nos projets (avec une puissance variable et limitée, l'homme dispose d'une liberté totale). Malgré ce que beaucoup croient encore, la psychanalyse n'est pas un déterminisme familial (voir Liberté et analyse) mais permet au contraire de s'en détacher. Car, il y a bien évidemment un déterminisme de la culture, du groupe, de la famille mais, comme Montesquieu le notait déjà, les lois des "sciences sociales" ne sont pas aussi contraignantes que les lois physiques. Nous sommes déterminés par la chute des corps, mais nous ne nous réduisons pas aux lois physiques d'un sac de sable en tant que vivant, et nous ne nous réduisons pas au vivant en tant qu'animal social, et nous ne nous réduisons pas à l'animal en tant qu'être parlant, et nous ne nous réduisons pas à notre langue, notre famille, notre groupe. L'humain se caractérise plus par sa capacité de dialogue, de communication et de critique, que par ses nécessaires identifications transitoires dont il répond successivement. Toute identification se forge dans une lutte qui décide entre deux stratégies s'identifiant comme opposées et constituant des regroupements hostiles où se définissent les pratiques identificatoires. Il n'y a pas d'identité en soi hors de la pure différenciation d'avec l'Autre. Mais, bien sûr, l'anthropologue a raison contre le biologiste. Il met en évidence le monde humain comme monde de la culture, tradition et codes établissant les échanges, permettant la compréhension mutuelle. On ne parle qu'à partir d'une tradition mais ce peut être aussi pour la contester ou l'améliorer.
     
  6. Économisme

  7. Avec sa théorie de l'idéologie et de la division infrastructure/superstructure, il semble que Marx nous condamne à un autre déterminisme ne laissant plus de place au sujet (comme l'a cru Althusser mais aussi la deuxième internationale). Paradoxalement, cet économisme est justement ce que Marx voulait combattre (Critique de l'économie-politique), insistant au contraire sur la réalité de la lutte des classes. L'interprétation de Lukács est plus juste, consistant à opposer la théorie prolétarienne (révolutionnaire), aux prétendues lois bourgeoises de l'économie qui ne sont que la préservation des intérêts de la classe dominante. Il s'agit de savoir de quel côté de la barrière on se situe. L'économisme actuel donne raison à la critique idéologique de Marx : c'est bien une pensée zéro qui se contente de dire que ce qui est doit être : "Tout ce qui est bon apparaît et tout ce qui apparaît est bon". Quel est donc le rôle de l'infrastructure ? Il est très important, et on doit à Marx d'avoir réalisé l'importance de l'économie dans nos pratiques et nos représentations, mais surtout d'avoir dénoncé le capitalisme comme économie devenue autonome et qui se retourne contre la société. Ce premier structuralisme n'est pourtant pas un déterminisme car Marx vient après Hegel et pour lui la vérité est un problème pratique. L'homme transforme le monde par la lutte et le travail, il n'est pas seulement déterminé par sa position de classe. Le travail est d'abord conception, puis réalisation. La dialectique s'oppose à tout déterminisme mécanique et ne conçoit pas d'action sans représentation idéologique. Dès lors ces représentations ont leur efficace propre, reconnue par Sorel, et peuvent être analysées par Max Weber. De même on peut rajouter, aussi, les contraintes anthropologiques aux données économiques comme le fait Emmanuel Todd (pas toujours très cohérent d'ailleurs) pour compléter le contexte où nous pouvons intervenir, les possibilités historiques qui nous sont offertes. Les théories néo-libérales ont représenté une autre psychose, sous le couvert de la liberté individuelle, une croyance aux automatismes de régulation du pur marché que tout dément depuis fort longtemps. Eux aussi refusaient le sujet comme intervention impure et néfaste de la volonté, du choix conscient, sur un mécanisme idéalisé comme miraculeux avant que la crise asiatique ne fasse revenir tout ce beau monde au réel.
     
  8. Historicisme, évolutionnisme, Nihilisme

  9. L'histoire c'est encore autre chose et nous devons à Nietzsche d'avoir compris que l'historicisme moderne menait au nihilisme le plus total s'il n'était pas comme pour Hegel et Marx une vision naïve du progrès ou, pour Habermas une accumulation d'expérience. Le scepticisme s'accomplissant est l'historicité de l'histoire, dit Heidegger qui échoue à sortir du nihilisme par sa méditation de l'être. La fin de l'histoire de Kojève n'est pas très sérieuse, elle a une valeur pédagogique mais toute la philosophie post-hégelienne part de la réfutation du "savoir absolu" (de Marx à Kierkegaard, ou Heidegger). Le marxisme stalinien dogmatique avait forgé le concept de Dialectique matérialiste (ou DiaMat), qui partait d'une métaphysique de la science et faisait de l'histoire un chemin mécanique de l'humanité vers la patrie du communisme (justifiant tout sacrifice pour aboutir à ce paradis de propagande). S'il y a beaucoup de l'eschatologie russe dans ce marxisme sommaire, on ne peut dire qu'il n'y a pas un reste de religiosité dans ce que Marx lui-même appelle la "religion de l'homme", qu'il identifie à la réalisation de la philosophie. Mais sa dialectique est plus proche de celle de Mao qui en fait une dialectique de la théorie à la pratique et de la pratique à la théorie. Il perçoit bien l'irréversible de l'évolution (il y a pourtant des retours en arrière, voire un progrès du pire), mais de mettre la lutte au coeur de sa dialectique historique empêche toute possibilité de prédiction, surtout à court terme. Il faut bien distinguer les contraintes à long terme de l'évolution, d'avec les occasions historiques parfois fort imprévues. Il y a du progrès, il y a aussi des certitudes universelles (géométrie), une morale tout aussi universelle comme rencontre de l'autre, communication (et non pas valeurs). Mais rien n'est gagné pour toujours, tout dépend de nous. Notre action historique témoigne de notre présence au monde et contribue au sens commun. Nous pouvons le pire ou le meilleur. L'histoire n'est pas un quitte ou double se réduisant aux changements de modes imprévisibles mais futiles. C'est bien un apprentissage où nos actions, notre façon d'être, façonnent un peu l'image de ce que seront nos lointains héritiers, comme nous profitons des luttes de nos pères pour vouloir un avenir meilleur.
     
  10. Structuralisme

  11. Comme si tout cela ne suffisait pas, la découverte de la structure du langage, imposant ses formes aux liens de parenté, ajoutait une contrainte "textuelle" jusque dans nos choix sexuels. Et, comme on est habitué désormais, cette découverte devait devenir "Le" principe d'explication de toute la culture, s'épuisant dans un vaillant mais bien vain formalisme. Lacan a pu être poussé un moment par son gendre vers le structuralisme de La suture, mais il s'en est très clairement distingué dans l'Étourdit rejetant cette vulgate pour qui "les routes s'expliquent de conduire d'un panneau michelin à un autre". Pour être entendu, il faut y mettre les formes, soit. C'est un acquis important bien qu'il se résume à peu de choses en fin de compte. Peu de chose mais essentiel, car notre réalité est structurée par le langage (maternel) de façon décisive et irrémédiable en nous délivrant de la fascination des choses, en séparant émotivité et représentation, en permettant la constitution d'un espace unifié, en donnant une permanence aux choses, en constituant le monde comme jeu d'oppositions, en permettant l'histoire grâce à sa structure narrative (mythes), en instituant le dialogue, en réglant les échanges humains, en suscitant l'amour, en rationalisant le monde, en objectivant notre propre pensée pour l'autre donc pour nous... Ces points sont tout-à-fait centraux pour mettre en évidence tout ce que l'explication biologique doit ignorer de notre monde pour prétendre l'expliquer. Langage et texte tissent effectivement notre imaginaire, notre vie. Oui mais n'importe quel langage, presque tout texte. Ce qui reste de singularité, de matérialité, de "contexte intertextuel" est certes à prendre en compte mais c'est bien peu à côté du fait même du langage (Le premier mot dit la communication elle-même. Lévinas). Il faut être fou comme Althusser pour croire que c'est la structure qui nous mène alors qu'elle ne fait que tracer des chemins. Le sujet est sans doute pure fiction, semblant être un simple effet de la structure, il y est pourtant essentiel à y prendre place ou non. Bourdieu distingue l'agent passif du sujet actif et démonte les différentes objectivités sociales comme simples positions relatives, structurales, s'incrustant comme habitus. S'il dévoile les stratégies, il ne laisse aucune issue. Le seul structuralisme acceptable est celui de Marx, d'une pensée pratique prenant position et  intervenant sur la structure dont elle dépend. Encore une fois, cela n'enlève rien à la réalité des contraintes structurales à l'intérieur desquelles nous devons nous exprimer. Toute architecture a besoin d'une charpente solide qui ne doit rien à la fantaisie. Il ne faut nier aucun enjeu, sans les confondre, chacun à sa juste place, et il faut rendre raison à Marx : les contraintes textuelles sont moins importantes que les contraintes économiques, et plus faciles à changer, même si tout changement de réalité économique doit être précédé d'un changement dans la pensée et dans l'expression. Le langage lui-même peut bien être désigné comme la cause en dernière instance pour les êtres parlants que nous sommes, mais croire pour autant que le monde se réduit à un texte est encore une autre psychose, relativement courante chez les psychanalystes entre autres. Il n'y a pas seulement une causalité formelle, il y a une causalité matérielle tout autant et, surtout, on n'en sort pas, il n'y a pas de commencement sans sujet (cause efficiente) et donc sans sa contrepartie, la cause finale (phénoménologie).
     
  12. Scepticisme, relativisme, sophisme

  13. Enfin, dernière contestation du sujet. la déconstruction de Derrida revient en-deçà de Socrate en transformant la pensée critique en simple sophistique, discours fuyant dans le formalisme les choix concrets de l'échange. Cette généralisation de la réduction husserlienne ne laisse plus aucune essence mais un texte éclaté, lié à d'autres textes (inter-textualité). Le sujet disparaît à regarder en arrière au lieu d'assumer son projet. Le pragmatisme ne vaut guère mieux dans son absence de pensée et sombre le plus souvent, comme le scepticisme ou le relativisme, dans un dogmatisme décidé. Il faut affirmer effectivement que rien n'est sûr et que notre savoir est toujours insuffisant, c'est un manque de savoir (errare humanum est), sinon il n'y aurait pas de liberté tout simplement. Mais ce n'est pas une raison pour se cacher la réalité pour autant et ses processus de domination réels. Le doute sur nos représentations doit au contraire nous rapprocher du réel. Malgré ce scepticisme fondamental du principe de réalité de Freud (s'assurant de la présence du réel derrière son hallucination par le principe de plaisir), on peut comprendre avec Husserl pourquoi la géométrie, bien que produit historique, reste vraie pour toujours : car elle ne doit rien à la réalité mais tout à la norme, à l'acte de poser une définition et d'en tenir les conséquences. Depuis Descartes on sait que la certitude est du côté du sujet mais l'économie et l'histoire sont aussi bien trop réels souvent. Une pensée critique ne se voile pas la face avec ses doutes mais s'attache à pénétrer son objet pratique en lui appliquant des points de vue différents et en s'incluant dans la description. Le scepticisme de la pensée est son inquiétude essentielle, c'est lui qui nous rappelle au réel et nous permet d'apprendre, de nous corriger. A vouloir être certain de ne pas savoir, on se voile la face avec un dogmatisme ridicule (c'est le refoulement inconscient). Il y a du savoir quoiqu'on dise, de l'évidence aussi, mais l'objectivité est d'abord sociale et nous pouvons nous fier à nos semblables, c'est cela n'être pas fou et être responsable, à condition de rester critique bien sûr, se situer par rapport aux autres. La philosophie est un scepticisme qui doute aussi de son doute et maintient la possibilité de la sagesse, même si elle ne prétend pas l'atteindre. Ni le repos du doute, ni le dogmatisme satisfait, donc, mais la vérité comme visée, sans jamais ignorer l'exigence de vérité. Il n'y a pas de parole qui ne partage sa vérité avec l'autre, surtout pour lui mentir. Le complet sceptique ne peut plus que se taire. Mais la pensée reste toujours critique, nous sortant de nos rêves pour nous ramener au réel.
     
  14. L'Acteur, transformation du monde

  15. Après avoir triomphé de tous ces assauts de la pensée contre elle-même, dont la dernière épreuve était bien la plus singulière puisqu'elle retournait l'instrument de la connaissance contre la connaissance elle-même, il nous faut faire le compte de ce qu'il nous reste. Nous avons une critique qui s'exprime dans une structure et une histoire dont les fondements sont économiques, sociaux, culturels et dans la limite des possibilités biologiques et matérielles. Nous n'agissons pas nulle part, dans une utopie froide et éphémère. Nous sommes jetés dans ce monde plus dur que la glace et nous pouvons le façonner durablement. La liberté humaine comme finalité s'oppose au royaume de la causalité. La question n'est plus de savoir si on peut, si on est assez libre. La question est bien que l'on doit agir pour la justice, faire tout ce qu'il faut. Dans cette action révolutionnaire nous intervenons dans le réel et nous donnons existence à ce sujet problématique qui n'est jamais donné à l'avance. C'est le travail étonné de tous ces frêles sujets nous ayant précédés qui nous a légué toute cette tradition juridique et technique que nous pouvons utiliser, améliorer à notre tour ; ce sont nos révoltes répétés, nos résistances fermes, nos audaces généreuses qui donneront petit à petit à la politique sa destination comme réalisation de la philosophie. Une fois fait le compte des déterminations sociologiques, un sociologue comme Touraine est bien capable de s'apercevoir que ce qui compte, ce qui fait la société, c'est d'abord l'acteur. Il faut donc se mettre du point de vue de la liberté et de l'action pour comprendre les sociétés humaines. On retrouve ainsi, dans ce sujet de la pratique, l'impulsion initiale de Marx qui sera reprise dans Histoire et conscience de classe de Lukács comme critique de la passivité (réification) puis par Guy Debord en critique de la Société du Spectacle. Nous devons transformer le monde qui témoigne contre nous, y répondre. Histoire conçue, stratégie assumée.

    La cause du sujet c'est la liberté, c'est-à-dire le manque à être et le manque de savoir qui font qu'il cause et désire (déjà dans le Rig-Véda[1]). La cause du sujet c'est l'intervention de la finalité dans le monde. Personne ne prétend à la liberté démente de pouvoir faire ce qu'on veut, cela ne nous enlève en rien la responsabilité de nos choix (A titre de vouloir, l'esprit se comporte sur un mode pratique. Il faut distinguer de son comportement théorique le comportement pratique par lequel, de lui-même, il impose une détermination à l'indétermination du vouloir, c'est à dire qu'il substitue d'autres déterminations à celles qui, sans qu'il y soit pour rien, se trouvent déjà en lui. hegel. Propédeutique). Toutes les excuses qu'on donne à nos actions sont des réactions puériles : j'y peux rien, j'ai pas fais exprès ! Notre savoir a beau être toujours limité, l'erreur toujours humaine, nous restons pourtant responsables envers les autres de nos actions, de nos trahisons, de notre résistance, et d'abord de notre rapport à l'autre, du partage de l'individuel et du collectif. La liberté n'est pas une vertu théologique (Dieu n'est pas libre car omniscient), c'est un problème pratique dont nous sommes responsables, condamnés à choisir et à exister par ces choix, condamnés à être libre. Ce sujet libre est supposé par tout dialogue (on ne dialogue pas avec un PC). L'histoire n'est peut-être que l'histoire de son affirmation répétée contre l'évidence objective de n'être rien. Car dès qu'il cesse son action, le sujet se fond dans le flux des objets. Mais jamais il ne cesse, tant qu'il cause. Cette causalité qui semble si immatérielle du langage et du sens a pourtant largement montré sa capacité de régler ou dévaster le réel. Dès lors, la question n'est plus celle de notre hypothétique existence, mais plutôt que nous sommes responsables de notre inexistence même de sujet, nous sommes responsables de gâcher nos chances, ne pas saisir l'occasion. Les combats contre la domination, le travail et la marchandise sont des actions subversives contre notre objectivation par le pouvoir ; tentatives de redevenir acteur de notre propre vie, en rapport avec les autres.

    Celui qui ne fait rien,
    Certain qu'il n'y a rien à faire,
    Certain que ses forces ne s'y mesurent pas
    Rajoute de tout son poids
    Aux lourdeurs du monde et à ses fausses lois
    La négativité de la liberté est mouvement vers le réel. La fin de la philosophie est la réalisation de la philosophie comme prise de conscience de l'humanité dans des institutions et des pratiques démocratiques, réalisation du dialogue comme principe de contradiction.
     
    Être libre c'est construire un monde où l'on puisse être libre. Lévinas
     
    Dialogue armé pour faire vaincre ses propres conditions. Debord
 

[1] D'ABORD SE DÉVELOPPA LE DÉSIR, QUI FUT LE PREMIER GERME DE LA PENSÉE, CHERCHANT AVEC RÉFLEXION EN LEURS ÂMES, LES SAGES TROUVÈRENT DANS LE NON-ÊTRE LE LIEN DE L'ÊTRE (RIG VEDA X,129)
 
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