L’insouciante tragédie de l’existence

Il est irresponsable d'inciter les gens à chercher la vérité alors qu'il n'y a que la vérité qui blesse et qu'ils risquent de tomber sur le cadavre dans le placard. Rien de plus naïf que de s'imaginer qu'il suffirait de sortir de l'ignorance pour s'accorder sur ce qu'il faudrait faire et que tout s'arrange soudain. Il n'est pas étonnant que les religions prospèrent partout : c'est qu'à ne plus croire en Dieu, il n'est plus possible de diviniser l'humanité comme ont cru pouvoir le faire aussi bien les communistes ou nos républicains rationalistes que la plupart des philosophes. Que reste-t-il donc si on ne suit plus Hegel dans son épopée de l'Esprit, ni Marx dans son histoire sainte, ni Heidegger dans sa quête de l'Etre ?

Comment une conception écologique, reconnaissant nos déterminations extérieures qui nous font le produit de notre milieu, pourrait-elle garder une haute idée de l'humanité dès lors qu'on ne la croit plus maître de son destin ? Ce que l'accélération technologique rend plus palpable, c'est qu'au lieu d'être sortis de l'évolution, comme on nous l'enseigne, tout au contraire, c'est l'évolution technique qui nous a forgés et que nous continuons de subir de plus belle, loin d'en avoir la maîtrise, jusqu'à la modification de notre génome.

De plus, on est bien obligé de constater qu'en dépit de la haute opinion que nous avons de nous-même, l'Homo sapiens se montre si peu rationnel et si souvent inhumain - même s'il y a tout autant de gestes émouvants d'humanité. Il ne s'agit pas de noircir le tableau, il n'en a pas besoin quand la bêtise régnante s'étale partout, aussi bien sur les réseaux sociaux qu'en politique ou philosophie, nul n'en est à l'abri semble-t-il, mais au plus haut qu'on remonte on ne trouve qu'obscurantisme et l'absurdité des mythes ou de la religion de la tribu, justifiant souvent quelques cruautés au nom de grands mots et de l'ordre du monde. Il n'y a pas à s'en émerveiller.

Difficile, de toutes façons, de prétendre s'extirper par l'esprit de notre part biologique, animale, c'est-à-dire de notre destin de mortels qui ne nous grandit pas non plus dans les mouroirs modernes où l'on attend la mort sans aucun héroïsme. On peut toujours s'être illustré par de hauts faits, croire à la valeur de nos exploits passés et à notre haute moralité, à la fin, cela ne compte plus guère, mort presque toujours minable, aussi loin des clichés de Hegel que de Heidegger.

Nous ne nous réduisons certes pas à notre biologie et appartenons bien au monde de l'esprit, du sens, des idées et du récit de soi, mais revendiquer notre haute culture ne suffira pas à rehausser notre image quand elle ne fait que nous divertir de notre tragique réalité en nous racontant de belles histoires. Le plus trompeur, c'est de se croire toujours, par notre position, à la fin de l'histoire, du monde, de l'humanité pour en être les derniers représentants vivants. Par suite, l'Histoire a beau être pleine de massacres insensés, on fait comme si tout cela était du passé, comme si nous étions devenus maîtres et possesseurs de ce monde hostile par la force de la raison, heureux contemporains d'une fin radieuse, d'un dimanche de la vie où il ne devait se passer plus rien...

A quoi bon philosopher, objectera-t-on, si c'est pour ne rien promettre, pour ne pas dévoiler le secret de la vie et du bonheur qui nous réconcilierait avec le monde et ferait régner la justice ? Le premier benêt venu vous reprochera, la gueule enfarinée, de désespérer la jeunesse prête si généreusement à donner sa vie en masse pour de grandes causes, et croire sauver le monde en ne servant à rien ou même pire. Quoi, vous avez cru à la Révolution et voudriez nous empêcher d'y rêver et retrouver l'exaltation des foules ? Vous êtes gâteux mon vieux ! C'est pourtant qu'on n'est plus à l'époque du communisme ou de la révolution culturelle et que la situation est devenue critique, il est temps de sonner l'alarme sur l'étendue de notre impuissance au lieu de jouer les gros bras qui vont réussir tout ce que les générations précédentes ont raté, comme si avant nous, les utopistes et hommes de bonne volonté avaient jamais manqué depuis des millénaires. Ce n'est pas seulement qu'on se trompe par nos limitations cognitives mais qu'on veut être trompé, qu'on revendique de vivre dans l'illusion au nom de l'idéal.

La différence pourtant avec le temps passé, c'est que les menaces sur nos vies ne sont plus seulement individuelles et communautaires, car nous sommes confrontés désormais à des menaces globales, de plus en plus reconnues sans que cela se traduise encore par des résultats à la hauteur. Il faudra bien y répondre un jour ou l'autre, mais peut-être faudra-t-il attendre pour cela la constitution d'un véritable Etat universel (déjà en gestation malgré l'escroquerie souverainiste à la mode) ?

Toujours est-t-il que nous devrons faire preuve de plus de réalisme. Il ne suffira pas de volontarisme, d'extrémisme ni de bonnes intentions pour venir à bout de puissances matérielles sur lesquelles on se casse le nez. Même le meilleur des religieux au pouvoir ne fait pas de miracles. Pas la peine d'insister, la politique non plus ne nous grandit pas à tomber dans tous les panneaux et les promesses électorales, ajoutant encore à notre impuissance sous ses belles envolées lyriques. On préfère toujours le fol espoir aux résultats effectifs pendant que le monde change sans nous et se dégrade à cause de nous. En l'état, la politique fait partie du problème au lieu de la solution. En prendre conscience devrait nous inciter à construire des stratégies gagnantes, certes décevantes par rapport à ce qu'il faudrait et aux radicalismes de tribune, mais qui ne seraient plus de simples coups d'épée dans l'eau.

Faire tomber l'humanité de son piédestal est une nécessité pratique, pas seulement philosophique, mais l'absence de toute essence divine et la reconnaissance de notre connerie constitutive, n'est pas pour autant un nihilisme et ne nous condamne pas au non-sens, devant au contraire nous pousser à l'action car l'urgence reste, qui ne nous laisse pas le choix, ni dans l'indéterminé. S'il nous faut tenter malgré tout de sauver l'humanité, ce n'est pas parce que nous serions exceptionnels, sages, savants, ou les sommets de la création, mais tout simplement parce que nous sommes fragiles (et informés). Le souci du monde n'est pas le témoignage de notre liberté mais il donne un socle solide à nos engagements et pour nous unir, même si, pour l'instant, cela nous divise plutôt entre visions divergentes de l'écologie et du possible. Les appels à l'unité se multiplient de façon assez comique, chacun voulant unir tous les autres derrière lui ! La tâche de nous unir ne fait du moins pas de doute et devrait finir par s'imposer, espérons-le.

Ne plus se faire une trop haute idée de l'humanité est déjà bien difficile mais plus encore pour l'individu d'accepter qu'on attente à son narcissisme ou de renoncer à son idéalisation. Ce n'est pas pour rien que toutes les cultures, tous les mythes sont bâtis sur la négation de la mort ou son euphémisation, Maurice Godelier remarquant que la mort n'y est jamais une fin et n'y est pas opposée à la vie mais à la naissance. On se détourne systématiquement du tragique de la vie et de notre finitude en rêvant d'un ciel qui nous en délivre, comme nous le promettent les croyances communes, et, en même temps qu'on s'enquiert constamment de l'actualité et de ses horreurs, on s'en détourne dans la pratique elle-même, en se laissant absorber continuellement par les nécessités matérielles et l'affairement quotidien, conformément au tableau qu'en dresse la phénoménologie de l'existence de Heidegger - mais au lieu d'une existence authentique qui regarde sa mort en face pour mieux être dans la pure affirmation de la vie ou de l'esprit, on n'a que cette vie routinière et ses divertissements ou petits plaisirs les plus futiles (heureusement, il y en a). Non, la vie ne surmonte pas la mort, elle l'oublie et il n'y a pas d'autre vie. Quand on n'est plus dans le tourbillon ordinaire, l'ennui nous gagne aussitôt cherchant à tout prix une occupation, n'importe quoi, des mots croisés, des jeux, des livres, des films, des vidéos... Non seulement il n'y a pas d'autre vie mais quand des accidents font intrusion dans nos habitudes, nous n'aspirons rien tant qu'à revenir à nos routines journalières, non à une existence plus aventureuse (sinon dans nos fantasmes). Quand l'accident est collectif, cela paraît moins honteux, sans doute, mais nous fait tout autant attendre avec impatience le retour au monde d'avant qu'on croyait tant détester. Cependant, tout ne s'arrange pas forcément à la fin, ce qui est d'autant plus vrai pour les catastrophes écologiques qu'on se prépare.

Ce qui est le plus remarquable, c'est la façon dont le quotidien se présente sous la forme d'un temps immobile, comme s'il devait durer indéfiniment et qu'on avait tout le temps devant nous, temps de la répétition et de la familiarité, de la reproduction familiale ou des ambitions professionnelles, entre travail et divertissements. Impossible d'y échapper tant le temps est long qui nous laisse trop tranquille entre les coups du sort et nous fait languir ; il nous faut y passer et la fin de journée qui se tire prend le pas sur la fin de vie ou la fin du monde. Il n'y a pas d'éveil à la vérité, de plénitude de l'existence hormis quelques instants de grâce et la satisfaction de réussir ce qu'on fait.

Ce n'est pas que la conscience de la mort disparaisse complètement, c'est impossible, elle peut même prendre la forme d'une obsession suicidaire mais qu'on ne prend guère au sérieux, plutôt de l'ordre de la fuite, de l'épuisement, désir de hâter la fin et se délivrer de notre fardeau (mais mieux vaut souffrir que mourir finalement). Malgré tout, ces éclairs de conscience de notre mort nous donnent en charge notre existence, sans qu'on en ait les moyens, devoir impossible de lui donner sens, en faire un récit de soi et en assumer la responsabilité devant les autres, loin d'être cette injonction à la jouissance et à sortir de l'aliénation servile comme on nous le serine. Le maître auquel on voudrait s'identifier ainsi, supposé posséder la jouissance et toutes les femmes, n'est qu'un fantasme patriarcal. L'aliénation est bien constitutive. La philosophie n'y peut rien sinon faire miroiter de fausses espérances par quelques raisonnements trop logiques censurant la triste réalité. Notre temps est celui de l'action qui mobilise notre attention et nos facultés, dans l'insouciance de tout le reste, comme le regard s'oublie derrière le regardé et l'individu s'oublie tout à sa tâche. En fait, on prend tellement au sérieux nos activités et nos désirs ou divertissements les plus frivoles, qu'on peut dire qu'on se trouve du coup plutôt dans la comédie - y compris la comédie sexuelle qui remplit le vide de passions et de drames mais aide bien à donner sens à notre vie de tous les jours malgré le revers de la médaille souvent - sinon, on ne se reproduirait pas !

En tout cas, il n'est pas vrai qu'on passe son temps à penser à notre finitude et au sort du monde, même si on y repense souvent, quand chacun a ses propres problèmes et plus ou moins de mal à vivre. On vit dans un monde interlope, clair obscur qu'on parcours en tâtonnant, il n'y a rien de sublime là-dedans, pas la peine de se la jouer. On peut du moins éviter de s'y déshonorer et tenter de limiter les dégâts mais le tragique de l'histoire et l'hostilité du monde sont en permanence chassés de notre esprit pour ne pas trop empoisonner notre journée et pouvoir retrouver une insouciance vitale. Quand la mort, la guerre ou quelque catastrophe se rappellent à nous, on se dépêche de les oublier, n'empêchant pas de nourrir de nouvelles illusions, tout au contraire, et d'embellir le tableau pour se donner du coeur à l'ouvrage.

Comme dans tous les sermons, depuis la nuit des temps, on nous parle donc d'amour et de bonheur futur quand tant de vies sont dévastées, mais il faudra bien que jeunesse se passe, l'état de minorité de l'humanité. Dream is over. Par nécessité de l'urgence, le temps de l'âge adulte viendra, qui est assurément un temps très sévère, celui du retour au réel, nous ramenant au sol. Rimbaud désenchanté, miné par la gangrène, revenant de son Abyssinie, et de ses illuminations de jeunesse, pour y terminer sa vie dans les affres d'une douloureuse agonie, on ne peut plus commune...

Evidemment, on aura compris que ce ne sont pas vérités bonnes à dire, choquant la bienséance et ne faisant que gâcher l'ambiance. Reprenez votre existence normale, oubliez-moi.

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15 réflexions au sujet de “L’insouciante tragédie de l’existence”

  1. Oubliez-moi oubliez-moi… Restez-avec nous! La grande déception à un goût d'aventure non? La véritable aliénation, nécessaire.

  2. "Comment une conception écologique, reconnaissant nos déterminations extérieures qui nous font le produit de notre milieu, pourrait-elle garder une haute idée de l'humanité dès lors qu'on ne la croit plus maître de son destin ?"

    Nous sommes produits et producteurs de notre milieu ; sauf que nous sommes effectivement sous la contrainte des déterminations extérieures, notamment dans notre action productrice.
    Bien qu’il faille être complètement cinglé pour scier la branche sur laquelle nous nous tenons pour garder une haute idée de nous-mêmes , cette opération est possible … Pour un temps .

    Pour un temps seulement sur le principe du tout va bien jusqu’ici, du gars qui dévale les étages .

    Nous sommes d’autant plus cinglé que les contraintes extérieures , bien observées et bien comprises sont source de notre épanouissement.

    L’évolution technique peut suivant l’orientation qu’on lui donne servir notre stupidité ou au contraire notre humilité et intelligence, grâce à un travail dédié à l’organisation du monde autour des contraintes externes.

    L’humanité est maîtresse de son destin que dans la mesure où elle renonce à maîtriser quoi que ce soit ; il n’y a pas à sortir de là.

    Nous sommes sans doute à un moment d’extrême tension , aboutissant ou non à ce constat d’une liberté agissante sous la douce contrainte d’un monde fait ( quelque soit le sens de ce mot ) comme un gant pour nous.

    La condition de possibilité d’une action en ce sens, dépend de nombreux facteurs complexes, mais passera d’une manière ou d’une autre par une vie politique alternative et plus vivante.

    Dream is over ...Dream is begining

    Ne nous appartiens pas non plus ; mais c'est pas une raison pour se censurer sur "des vérités qui ne sont pas bonnes à dire" .

    A ce propos de vérités pas bonnes à dire : Olaf me manque sur ce blog avec tous ses excès verbaux ...

  3. Il n'y a pas d'aventure qui vaille mais si je demande qu'on m'oublie, c'est d'abord que l'article parle d'oubli même si c'est un peu aussi la fatigue des commentaires (que je censure de plus en plus, oui, car j'ai d'autres chats à fouetter, ayant beaucoup de chats). C'est aussi que j'écris d'abord pour moi-même et non pas pour communiquer au monde une vérité définitive. Mes articles sont un travail de réflexion, que je continue à modifier après publication comme le permet l'internet, cette fois pour répondre à l'insatisfaction des positions de Hegel et Heidegger sur la mort, exposées dans l'article précédent, sans aucun souci de plaire.

    L'injonction de m'oublier est d'ailleurs superfétatoire car la fréquentation du blog est au plus bas, ce qui ne me déplaît pas tant que ça alors que la connerie est au plus haut avec ces pétitions qui se multiplient sur le monde d'après, dans ce contexte de pandémie qui nous a rendu la mort plus présente (et pour moi une infection sévère - en période de confinement délaissant les autres urgences - et qui n'est pas finie). Je ne crois pas, non, qu'il y ait de quoi rêver, juste prendre un peu plus conscience de notre fragilité.

  4. D'un autre côté, on ne peut s’empêcher de penser que le débat sur le "volontarisme" va resurgir - à tort ou à raison - à la faveur des décisions politiques gouvernementales qui ont, de facto, stoppé la globalisation marchande durant deux mois. Même si ce sont effectivement les contraintes sanitaires et les forces matérielles extérieures liées aux fondés de pouvoir du capital, qui l'y ont poussé, contraints et forcés, pour trancher le dilemme entre préservation de la force de travail, et risque d'instabilité politique consécutive à une mortalité élevée. Comme le souligne (peut être avec une certaine naïveté) Jérôme Gleizes dans "Politis" cette semaine, "l'économie est redevenue politique. (...) C'est ainsi qu'on redécouvre la différence entre valeur d'usage, produite par les activités utiles - qui ont continué à fonctionner -, et valeur d'échange, produite par les activités destinées à générer du profit, dont on peut se passer, et le fait que la monnaie et la dette sont des constructions sociales. La politique économique redevient keynésienne, elle peut décider d'investir ou de payer les salaires, dans le cas du chômage partiel, même en situation d'endettement."

    Sinon, par effet de style, on pourrait interpréter le "oubliez moi" comme une phrase sans sujet où c'est la vérité elle-même, et non l'auteur du texte, qui parlerait ainsi ...

    • Oui, quand j'ai écrit "oubliez-moi" j'avais en tête le "Moi, la vérité, je parle" de Lacan, mais il est vrai aussi que j'aimerais bien me faire oublier de certains...

      Jérôme Gleizes est un vieux copain mais l'erreur du constructivisme (volontariste, politique) est de croire qu'une construction sociale est arbitraire et qu'on pourrait reconstruire autrement une langue, une économie, une société comme si tout cela n'avait pas de véritable réalité, comme si la valeur d'échange ne comptait pas (le prix des masques grimpant en fonction de leur rareté). Il y a un réel du symbolique et des rapports sociaux, de leur écologie surplombant les réalités matérielles d'un (dés)équilibre fragile et qui n'est pas le fait de la méchanceté des riches et des dominants, le simple résultat d'une mauvaise volonté, mais d'un fonctionnement systémique (et la finance crée bien de la valeur par l'investissement malgré un marxisme dogmatique et sa grande volatilité que personne ne maîtrise justement, ce à quoi prétendait la taxe Tobin).

      Les "décisions politiques" arrêtant l'économie sont à peine des décisions, ceux qui ne voulaient pas les prendre ont fini pas s'y résoudre (sauf la Suède qui le paie d'une mortalité record par habitant). Arrêter l'économie (très relativement, pas le vital des premiers de corvée) n'est en rien une manifestation de notre liberté mais de contraintes supérieures, en prendre prétexte pour imaginer un autre monde est se tromper complètement. Il n'est pas vrai non plus que seules les valeurs d'usage matérielles soient restées en cours car ce confinement a été aussi l'essor du télétravail et donc du travail immatériel de l'avenir. Il n'est pas vrai enfin qu'on pourrait faire n'importe quoi avec la monnaie sous prétexte qu'elle est de l'ordre du signe, la gestion d'une monnaie est sous contrainte constante, même les milliards qui se déversent soudain le sont par nécessité systémique et absolument pas par la volonté de nos dirigeants (Europe, USA, Chine). Comme toujours, ceux qui comme Macron croyaient pouvoir tout changer constatent qu'ils n'ont pu faire grand chose de ce qu'ils voulaient et ont dû faire plein de choses qu'ils ne voulaient pas et ce sera pareil pour la reprise qui imposera sa propre logique et non la nôtre.

      Il faudrait certes pouvoir peser sur cette reprise, la pousser dans la bonne direction, écologique et sociale, mais on ne peut compter sur une gauche zombie réduite à des tribuns de pacotille et des appels aux bons sentiments ou aux revendications les plus extrémistes (voulant reconfigurer le monde). Il faudrait arrêter de s'épuiser dans des mobilisations qui ne servent à rien et des affrontements stériles pour tenter un réformisme radical comme l'a été la Sécurité Sociale mais s'adaptant à l'époque et aux possibilités effectives, pas en faisant des plans sur la comète. Non, le paradis n'est pas pour demain, mais ce serait déjà pas mal qu'on sorte un peu de cet enfer, pour cela, il ne faut pas se prendre pour des surhommes mais prendre conscience de toutes nos faiblesses.

    • J'y pense ces jours-ci en lisant Barbara Stiegler et sa réhabilitation, apparemment, de la "stase" par rapport au flux ("du devenir")

    • Non, c'est complètement débile. Barbara Stiegler n'a pas beaucoup plus d'intérêt même si on voudrait tous pouvoir arrêter le temps, autant relire Charbonneau.

      J'ai écrit sur l'accélération technologique qui ne dépend pas plus de nous que le progrès des sciences même si j'ai pu souhaiter la fin des destructions créatrices mais il faut arrêter de se croire les maîtres du monde.

      • « Le rapport du vivant et de son milieu est d'une déstabilisation mutuelle comme la vie dès ses débuts remodelant la terre et modifiant l'atmosphère (l'oxygène en premier lieu). Le savoir que nous en avons, en temps réel, change pourtant la donne et ne nous laisse pas le choix d'un laisser-faire fatal. Même si on n'y a peu de prise pour l'instant, il n'est pas absurde de penser qu'à bien être informé, on se sente obligé de sauvegarder les conditions de notre survie (passage de l'entropie à l'écologie) ! Le rôle qu'on peut y jouer n'est pas négligeable à condition de ne pas le surestimer ni se tromper d'avenir en s'engageant dans des impasses et d'impossibles utopies. Ce qui est impossible, c'est de se réfugier en dehors de l'histoire, cette histoire qui est la nôtre. »

        Ta dialectique de 2014 était – heureusement – moins sévère, je trouve... ;-}

          1. Je ne vois pas de contradiction avec ce que je dis maintenant. La pandémie non plus "ne nous laisse pas le choix d'un laisser-faire fatal", comme on l'a vu et je dis depuis longtemps que c'est la catastrophe qui nous sauvera, car "on se sent obligé de sauvegarder les conditions de notre survie". Rien là d'utopique ni relevant de notre liberté ou de nos préférences, il s'agit seulement de faire le nécessaire, comme toujours, sûrement pas de ne rien faire (la vie est réactive, anti-entropique) mais pas faire ce qu'il nous plaît ou n'importe quoi.

          2. Il est absolument certain que j'ai continuellement évolué, de plus en plus matérialiste et critique du volontarisme autoritaire. Partout où j'ai été, mon travail de critique par souci de cohérence et de ne pas s'en laisser conter, a fini par saper les croyances de départ. Ainsi, l'article sur l'accélération technologique rompait avec les prétentions précédentes de choisir ses techniques pour de plus conviviales et lorsque j'ai appelé un peu plus tard à "L'urgence d'une capture du CO2 massive", sous la pression du réchauffement et du Giec, c'était aussi une rupture avec l'illusion d'une production écologique qui nous sauverait et permettrait de s'en passer, même si la transition est réellement entamée, mais ni celle qu'on rêvait, ni assez rapidement. Ce souci véritablement écologique, du réalisme écologiste a été très mal reçu par mes camarades d'EcoRev'.

          3. Ce sont mes anciennes croyances qui sont la plupart du temps la cible de mes critiques. Je ne m’exclue donc pas de la connerie, j'essaie de perdre mes anciennes illusions pour sortir de l'inefficience. C'est à partir d'une connaissance approfondie de Marx et des théoriciens de l'écologie que je les réfute. Le paradoxe étant que je me croyais matérialiste quand j'étais marxiste alors que c'est le matérialisme qui le réfute. De même, je me croyais écologiste à vouloir changer le monde alors que parvenu à une conception écologique, j'ai dû admettre que c'est le monde qui nous change. Je connais bien la connerie que je dénonce et qui ne tient pas aux capacités cognitives de l'individu mais aux idéologies du moment et à la dialectique historique. Je prétends donc à un progrès philosophique, la déconstruction de nos anciennes illusions et fausses espérances. Ce qui certes est assez décevant et qu'on peut trouver trop sévère, raison justement de ces illusions religieuses dont il est difficile de se débarrasser, ce que j'ai trouvé moi-même violent - comme de perdre la foi et se savoir mortel.

          • All right... Ici procès ni en connerie ni en contradiction, du reste. Et la notion de "moindre sévérité" est le fruit de mon interprétation, que j'assume et maintiens : dans ton commentaire 2020 j'entends « prétendre intervenir c'est se croire (évidemment connement) "les maîtres du monde"» ; dans la formulation de 2014 je lisais « le rôle qu'on peut jouer n'est pas négligeable » et ça me réjouissait ("enfin un peu"), et je pense que se réjouir enfin un peu de temps en temps n'est pas... péché**

            (**) Tout comme prôner la recapture du CO2 n'est pas non plus péché quoiqu'effectivement déceptif, en tout cas pour des écolos pensant pouvoir/devoir limiter ("à tout prix", qui plus est ?) le recours aux techniques "industrialisantes"/aliénantes, type d'écolo que je pense ne plus être, essentiellement grâce à / par la lecture de tes textes, et malgré nos chers Charbonneau/Ellul.

          • ( désolé au passage pour l'intempestif emploi du faux-ami "déceptif" ; j'aurais largement dû me contenter de "décevant" ; même si comme d'habitude le Larousse, dico "formatif plus que normatif si je ne m'abuse, est plus tolérant )

            ( au fait, pas de projet de rendre les commentaires éditables par leurs auteurs, Jean ? )

          • Le rôle qu'on peut jouer n'est pas négligeable à condition de ne pas se croire les maîtres du monde mais il faut intervenir pour faire avancer les mesures nécessaires.

            Il y a souvent du mal, hélas, à se faire du bien (je bois trop) même si ce n'est pas un péché et qu'on a le droit de se réjouir des bonne nouvelles, il ne s'agit pas de cultiver la morosité.

            J'utilise pour ma part beaucoup le mot déceptif qui est l'actif de décevant, nuance très utile et qui n'est pas forcément un anglicisme, se trouvant dans le Littré. On ne dit certes pas un résultat déceptif mais une attitude déceptive n'est pas la même chose qu'une attitude décevante et une philosophie déceptive, ne promettant aucune consolation, n'est pas la même chose qu'une philosophie décevante, pas à la hauteur.

            https://www.littre.org/definition/d%C3%A9ceptif

          • Ton article sur la question de la capture massive du CO2 n'a pas été mal reçu par EcoRev' puisqu'il a été publié. Cela dit il a fait réagir au sein de la rédaction et cest tant mieux. Le plus intéressant étant que la personne la plus critique a depuis quitté la revue et travaille justement depuis longtemps sur une technique de recyclage du CO2. Il est des contradictions apparentes parfois insoutenables...

  5. Je viens d'acheter "La Vie ordinaire" d'Adèle Van Reeth paru le mois suivant mon article et qui entre bien en résonance avec, même si je ne suis pas à l'aise avec son récit à la première personne. Ce qui est intéressant, c'est qu'elle distingue bien l'ordinaire de nos existences de la vie quotidienne puisque cela commence par le récit de l'accouchement de son fils et se finit par l'avortement médicamenteux d'embryons de jumeaux, moments qui n'ont rien de quotidien tout en étant l'ordinaire de beaucoup de femmes - mais reste extraordinaire pour un homme. Ce n'est pas seulement le train train quotidien mais les drames ordinaires de la vie et de ses morts, le destin d'une vie dans ce qu'elle a de prosaïque, de contraint et de finalement insensé là où l'on voudrait du sens à gogo et l'affirmation d'une liberté souveraine. "La vie ordinaire est une vie de faux culs". Ce n'est pas seulement la vie anonyme du "On", des on-dits, ou l'ordre du discours mais une façon de s'arranger avec les ratés de l'existence et ses petitesses, de faire avec ce qui ne va pas sans en accabler les autres.

    Témoignage plus vrai que l'image qu'en donnent les philosophes, de leurs idéaux plus ou moins prétentieux. Nous ne sommes pas ces héros de l'esprit qu'on célèbre, et j'ajouterais que c'est parce que nous ne sommes pas le sujet de l'histoire et de l'évolution qui sont des processus dont nous sommes plutôt le produit et les spectateurs plus que les acteurs, voués à s'adapter aux pires conditions comme espèce invasive et non à s'épanouir dans son berceau. Il faut substituer à la figure de l'homme, porté aux nues par son narcissisme, l'attention au monde extérieur, aux malheurs du temps difficiles à supporter, au réel sur lequel on se cogne, pour tenter peut-être d'y remédier par une logique universelle et non pour exalter notre excellence. Alain exagère sans doute à prétendre que "sans la haute idée d'une mission de l'homme et sans le devoir de se redresser d'après un modèle, l'homme n'aurait pas plus de conscience que le chien ou la mouche" mais s'il faut sûrement des modèles et un idéal du moi, il ne faut pas trop les idéaliser pour autant, ne pas mettre la barre trop haut et ramener la "haute idée" à sa juste mesure, celle d'une humanité fragile et pourtant respectable.

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