Qu’est-ce que la philosophie ?

Platon et Aristote

Si le pouvoir d'unifier disparaît de la vie humaine et si les oppositions perdent leur relation vivante, leurs interactions, et gagnent leur indépendance, la philosophie devient alors un besoin.

G.W.F. Hegel, La différence entre les systèmes philosophiques de Fichte et de Schelling, p110

La philosophie est à la mode, parait-il. Du moins une certaine forme de philosophie qui procède de l'individualisme et du développement personnel, tout autant que de la demande de sens et de spiritualité, entre la religion et la thérapeutique. On voudrait faire de la philosophie un traité de "savoir vivre", voire un catalogue de recettes pour une vie déjà vécue, pour l'assurance vie d'un bonheur garanti, alors qu'à vrai dire, "le bonheur est toujours pour demain" et "le temps d'apprendre à vivre, il est déjà trop tard" !

Il faut rétablir que le philo-sophe n'est pas le sage puisque, au contraire, la philosophie c'est d'abord la découverte de notre ignorance et de notre bêtise, causes des malheurs du temps. Le philo-sophe est un citoyen, la philo-sophie est une discussion publique, c'est "la recherche de la vérité", la question plus que la réponse. Pour Aristote, c'est l'étonnement, le savoir pour le savoir, le plaisir de la découverte et de la spéculation, mais pour les philosophies existentialistes, c'est plutôt la remise en cause de notre être et de notre propre authenticité. C'est donc à la fois la connaissance la plus désintéressée et la vérité la plus brûlante sur ce que nous sommes, en son incertitude.

Kojève situe la philosophie et les sciences en opposition aussi bien au dogmatisme qu'au scepticisme comme savoir en progrès, la philosophie se distinguant des sciences à devoir rendre compte de son propre discours, de son énonciation, de sa vie et de sa propre éthique. Il oppose ainsi la philosophie aux discours théoriques ou pratiques. En tout cas, elle s'affronte à la vérité dans ses limitations historiques, ce pourquoi elle est d'abord histoire de la philosophie, que cela plaise ou non, depuis Platon dans ses dialogues et surtout depuis Aristote débutant l'examen d'une question par les opinions de ses prédécesseurs. La recherche du bonheur qui peut mener à toutes sortes de techniques du corps tout autant ne constitue ici qu'une porte d'entrée possible à l'initiation philosophique (voir Proclus, sur le premier Alcibiade) pour s'interroger sur ses finalités, un moment daté de la conscience de soi comme fausse conscience et de la recherche de la vérité comme de l'unité perdue.

Le philosophe n'est pas le sage ni le saint, la confusion qui date de l'Empire romain ne devrait pas être possible sur ce point (ni Aristote, ni Platon ne sont en rien des ascètes). C'est pourtant la même confusion qu'on retrouve de nos jours du philosophe avec le savant ou l'expert (quand ce n'est pas avec le journaliste ou le politique qui a réponse à tout). Il n'y a pas plus grande erreur alors que la philo-sophie interroge les savoirs, cultive le doute, l'étonnement devant les évidences, la prudence enfin, découvrant toujours plus l'étendue de notre ignorance et de notre débilité mentale. Elle ne promet ni bonheur ni certitude sinon cette vérité inavouable de nos limites cognitives et des vertus de la discussion publique. Cette position critique, c'est ce qu'on appelle la "docte ignorance", aussi éloignée de l'ignorance crasse et de ses préjugés que d'un scepticisme aveugle ou de ces demi-savants dont Pascal se moquait parce qu'ils "ont quelque teinture de cette science suffisante, et font les entendus. Ceux-là troublent le monde et jugent mal de tout" (327).

Etre philosophe c'est juste savoir un peu mieux ce qu'on ignore, être plus prudent peut-être, mais sur le plan de la sagesse et des savoirs, il faut bien dire qu'on en est tous à peu près au même point. Malgré des différences individuelles qui peuvent paraître considérables, il n'y a pas de quoi se donner des grands airs, encore moins de se donner en modèle. Ce qu'on peut savoir de plus que les autres n'est finalement pas grand chose par rapport à tout ce qu'on ignore encore et l'on n'est jamais à l'abri de dire des bêtises, on ne le sait que trop!

La recherche du bonheur est sans doute très différente à notre époque des temps anciens, plutôt contaminée par le spectacle publicitaire de l'individualisme marchand. Hannah Arendt remarquait justement que le bonheur est devenu une revendication de salariés consommateurs, une compensation d'un travail aliénant, au contraire d'un homme d'action notamment. Ce n'est pas ce qu'on entend d'ordinaire, et qu'il faut redire avec force, depuis que la psychanalyse existe au moins, et contre les philosophes s'il le faut, car c'est bien notre réalité la plus quotidienne, la plus essentielle, la vérité de l'insatisfaction qui est le vrai passage du temps et nous poursuit jusqu'au bout. On n'en guérit pas plus que de la vie. Etre philosophe serait d'y reconnaître notre condition et renoncer à la maîtrise, au bonheur parfait comme au bien suprême, devenus inutiles fardeaux, sans renoncer à ses rêves de justesse et de justice, sans renoncer à prendre ses responsabilités, sans renoncer à mettre sa vérité et son existence en jeu. L'homme c'est le désir et la liberté, l'appel du large, l'incomplétude de l'être et la difficulté de choisir, le manque de savoir et le besoin d'être reconnu par les autres, de se distinguer et de s'inscrire dans l'histoire humaine, in-dividu social et divisé pourtant entre la souffrance et l'ennui, mi-ange, mi-bête si ce n'est pire encore! mais l'aventure n'est pas finie où nous avons notre part à jouer avant de rire de nos rêves...

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Philosophie de la liberté ou psychologie de la soumission

livreElisabeth Roudinesco, Philosophes dans la tourmente, Fayard, 2005

Ce livre ne dit pas vraiment son projet qui consiste à mobiliser la philosophie française (Sartre, Canguilhem, Foucault, Deleuze, Derrida), donc au-delà même de la "French Theory", contre l'offensive des thérapies cognitivo-comportementales (TCC) et la remise en cause de la psychanalyse. Pas étonnant donc que l'historienne de la psychanalyse s'en mêle et convoque les philosophies de la liberté contre une psychologie de la soumission, du conditionnement et de la normalisation, héritière de la bonne vielle méthode Coué et de l'hypnose!

La "tourmente" des philosophes, c'est donc ici leur dissidence et leur part de folie, leur rejet de la normalisation et leur position par rapport au tragique de l'existence ou par rapport à la psychanalyse : comment leurs propres fêlures pouvaient s'intriquer avec leurs oeuvres sans pouvoir les expliquer de façon simpliste ni avoir les oeuvres sans leur part d'ombre, sans pouvoir diminuer enfin le témoignage de leur liberté dans cette lutte avec l'ange.

Point de vue partiel et partial sans doute mais qui n'est pas sans valeur pour défendre la liberté de l'esprit contre une entreprise de contrôle généralisé, surtout en ramenant au jour l'oeuvre de Canguilhem. On peut regretter tout de même qu'on soit contraint finalement au choix entre un biologisme déraisonnable et un psychisme désincarné sans pouvoir faire sereinement la part du corps et de l'esprit.

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Autonomie et dépendance

L'autonomie est toujours partielle mais plus on est autonome et plus on a de dépendances, plus on est responsable, plus les dépendances sont intériorisées. Il n'y a pas de libertés sans pouvoirs qui les contraignent mais l'autorégulation par l'autonomie est indispensable au-delà d'une certaine complexité. A l'ère de l'information l'autonomie devient indispensable dans la production, exigence de développement humain et d'un revenu d'autonomie mais il y a aussi des pathologies de l'autonomie qui renforcent la servitude volontaire, libéralisme détruisant les libertés d'individus coupés de tout lien social et ne pouvant plus se coordonner, avec les dépressions qui vont avec.

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L’improbable miracle d’exister

L'existence de l'univers est un miracle (une singularité), l'existence de la matière est un miracle (un défaut dans l'être), l'émergence de la vie est le miracle qui répond au miracle d'un monde improbable. L'indétermination de l'existence constituant notre liberté précède toute détermination, toute matière, toute vie, toute information, tout sens. Notre monde est un monde d'événements largement imprévisibles, notre vie un miracle fragile. Continuer la lecture