Le capitalisme de réseau

Le capitalisme numérique n'a rien à voir avec le capitalisme industriel, on peut même dire que c'est le contraire puisque dans l'industrie, le capital est un préalable à l'investissement dont la réussite est sanctionnée après-coup par le marché alors que dans le numérique l'argent vient après, pour amplifier une réussite et consolider son monopole. Effectivement, dans un monde connecté, "l'effet de réseau" favorise les monopoles car la valeur d'un réseau, pour un utilisateur augmente avec le nombre d'utilisateurs en ligne. Du coup, c'est le premier qui rafle tout et la valeur des "licornes" explose créant des fortunes immenses presque du jour au lendemain.

Un article de décembre (que je ne découvre qu'aujourd'hui) montre comme la blockchain associée au crowdfunding pourrait exploiter cette propriété des réseaux pour le capital-risque en permettant de distribuer aux premiers investisseurs des "jetons" destinés à prendre de la valeur avec le développement de la start-up. C'est ce qu'on appelle ICO (Initial Coin Offering).

Lire la suite

La tentation du pire

La politique rend fou. Ce n'est pas une nouveauté mais toujours aussi effrayant à chaque fois que les camps adverses se mobilisent et qu'on ressent la pression de la foule. J'avais moi-même dénoncé la folie de se croire majoritaire et de refuser les alliances quand on ne fait même pas 15% des intentions de vote mais il n'est pas sûr pour autant que cette folie générale relève d'une analyse psychologique, encore moins d'une analyse sauvage comme s'y est risqué bien imprudemment Jacques-Alain Miller - le normalisateur du lacanisme - qui prône le vote utile dès le premier tour.

Critiquant une "analyste en formation" ayant déclaré : "Pour ma part, je préfère être vaincue que dupe", il croit, en effet, pouvoir dénoncer son narcissisme de la cause perdue, ce qui est tout autre chose que de se faire des illusions, mais surtout, après une réponse musclée de la dame, il en rajoute une couche en invoquant tous les modes de négation chez Freud : Verneinung, dénégation (se rencontre dans la névrose, et chez tout le monde) ; Verleugnung, déni (propre à la perversion) ; Verwerfung, forclusion (dans la psychose). Cette façon de répondre met profondément mal à l'aise, tout comme d'ailleurs de faire croire par une pétition d'analystes qu'on soutient une position politique en tant qu'analyste.

Je sais bien que Lacan a cru pouvoir dire en 1967 que "L'inconscient, c'est la politique", semblant prolonger "Psychologie collective et analyse du moi", mais il ne désignait ainsi que "ce qui lie les hommes entre eux" et cela n'empêche pas que ce soit un slogan critiquable lorsqu'il gomme la séparation radicale de l'individu et du collectif (ce que ne fait pas Freud). Le rapport de l'inconscient au politique doit être repensé. Même s'il est incontestablement très tentant de donner une interprétation psychologique à la division de la gauche qui la mène stupidement à la défaite, c'est juste vouloir ignorer les causes réelles de la situation. On pourrait accuser en retour ce psychologisme de refoulement (si ce n'est de forclusion) au profit d'une vision très naïve de la politique et de sa supposée rationalité, vision qu'on peut dire bourgeoise de la défense de l'ordre établi et du service des biens. C'est une position qui est assurément très raisonnable. Sauf que le réel est insupportable.

Lire la suite

La démocratie des minorités

Derrière les péripéties qui nous divertissent comme spectateurs d'une élection à rebondissements, l'essentiel est bien la décomposition du champ politique, sans doute avant sa recomposition, mais le plus frappant dans cette désintégration des anciennes coalitions, à gauche comme à droite, c'est comme chaque composante peut se prétendre majoritaire et prendre le parti pour le tout, refusant toute alliance avec ceux qui ne pensent pas tout-à-fait comme eux ! Les plus radicaux imaginent que c'est en ne cédant rien sur leur radicalité qu'ils gagneront le pouvoir ! Mieux vaut rester pur que se compromettre, ne faisant qu'ajouter à la division. C'est que l'affluence aux meetings persuade monsieur 15% qu'il représente tout le peuple et les primaires se sont révélées l'expression des plus engagés, privilégiant un certain extrémisme (le programme de leurs rêves) sur les plus réalistes ou prudents, exacerbant les différences et figeant les oppositions.

Lire la suite

Le retournement du cycle

L'existence de cycles ne fait aucun doute malgré tous ceux qui le dénient mais les étudier ne permet pas pour autant de faire des prédictions certaines tant leur durée peut être variable et les conditions extérieures différentes (ou la position dans les autres cycles). Nous ne sommes pas dans l'éternel retour du même car le temps linéaire continue, notamment du progrès des sciences et techniques mais il n'y a pas qu'une histoire cumulative, il y a aussi des renversements dialectiques qui se produisent avec une relative régularité aussi bien en politique, dans la mode ou les idées qu'en économie. Justement, l'intérêt d'en reconnaître le caractère cyclique est en premier lieu de ne pas considérer toute tendance actuelle comme définitive mais comme un moment transitoire du cycle.

Ainsi, les analogies de notre crise avec celle qui a suivi 1929 sont assez frappantes pour devoir admettre que les mêmes causes ont les mêmes effets, donnant un aperçu de la suite malgré toutes les différences - c'est très loin d'être aussi dramatique pour l'instant mais on n'est même pas à l'abri d'un conflit nucléaire si les tensions devaient monter ! Evidemment, on s'intéressera d'autant plus aux cycles qu'on espère sortir d'une époque régressive. Lorsque nos idées progressent, on s'imagine facilement que ce sera pour toujours tant il est difficile d'admettre que nos évidences puissent n'être que momentanées mais quand tout va au pire, attendre que le cycle se retourne pour retrouver l'espoir mène sans aucun doute à voir un retournement à tous les coins de rue. Tout de même, les signes ne manquent pas qu'on soit, depuis 2008 au moins, dans un tel moment de bascule avec une montée des protectionnismes, une relative démondialisation et une possible reprise de l'inflation. Il n'est pas sûr par contre que ce soit une si bonne nouvelle pouvant annoncer dans l'immédiat une période encore plus régressive et quelques catastrophes à venir - avant de sortir du cauchemar ?

Lire la suite

Brexit, Trump, …

trumpComme pour le Brexit, l'élection de Trump était considérée impossible jusqu'au dernier moment, ce qui est étrange dans ce cas étant donné le nombre d'Etats qui lui était acquis mais il faut croire qu'on ne voulait pas y croire. Il semble que le populisme ne puisse gagner que par surprise. Il ne faut sans doute pas trop juger Trump sur sa campagne caricaturale, ceux qui le connaissent (comme Dominique Villepin) avertissaient qu'il était plus rationnel qu'il ne pouvait en avoir l'air. Sa présidence pourrait n'être pas aussi catastrophique qu'elle s'annonce.

Les risques sont quand même énormes et, en tout cas, cela devrait bouleverser les équilibres mondiaux. L'histoire n'est pas finie et ces coups de boutoir du populisme sont apparemment nécessaires pour débloquer des situations et réorganiser l'économie globalisée en fonction des évolutions en cours. Le tremblement de terre n'est que la conséquence d'une tectonique des plaques antérieure. Il fallait qu'il se passe quelque chose, une rupture avec la période précédente - au moins pour perdre ses illusions sur la démocratie comme sur un retour à une grandeur passée.

Lire la suite

Système, antisystème et démocratie

Notre situation politique catastrophique est la conséquence d'une triple crise à la fois économique, géopolitique et technologique (sans parler de la crise écologique) produisant dans nos vies des bouleversements sur lesquels nous n'avons que très peu de prise même si tous les candidats aux présidentielles de tous les pays proclament le contraire à grands coups de menton. Comme notre impuissance nous est absolument insupportable, on est prêt à n'importe quoi, même au pire, plutôt que de ne rien faire. Toutes sortes de courants minoritaires, se bercent de l'illusion de la victoire de leur champion, pourtant très loin de compte, mais il paraît que c'est un biais très répandu de se persuader d'autant plus d'une possible victoire (d'une équipe de foot par exemple) que la défaite est assurée (il faut s'encourager) ! Cela va jusqu'aux plus gauchistes qui veulent croire à un grand soulèvement qui balaierait l'ordre établi et dont ils seraient les précurseurs - mais, comme les prédictions de fin du monde, on attend toujours...

Lire la suite

Le code est la loi ?

Blockchain, libertarisme et régulation
ethereumIl y a un événement important qui vient d'avoir lieu et qui ne concerne pas seulement l'avenir de la blockchain mais le fantasme libertarien d'une monnaie sans Etat, comme le Bitcoin, préservée de toute intervention d'une quelconque démocratie, où seulement le code serait la loi.

La technologie de la blockchain inaugurée par le Bitcoin consiste dans une sorte de registre public enregistrant des transactions que tout le monde peut lire et que personne ne peut effacer, sans avoir besoin d'un tiers (notaire, banque) pour certifier ces opérations qui se font sur un mode complètement décentralisé et anonyme, en P2P (au prix d'une importante capacité de calcul et consommation d'énergie). Cette technologie est en plein boom actuellement (on parle d'explosion cambrienne des blockchains), intéressant de nombreux acteurs comme les assurances. Le plus grand avenir lui est promis bien qu'on en soit encore aux expérimentations.

Or, la blockchain vient de rencontrer son premier véritable accroc, mettant en pièce son idéologie libertarienne pour corriger un bug et récupérer de l'argent volé, cela au nom de la grande majorité des utilisateurs. Tout-à-coup, on est revenu sur terre avec tous les problèmes qu'on connaît bien, de police comme de régulation des marchés. Que le libéralisme soit beaucoup plus productif que l'étatisme n'implique absolument pas que les marchés ni la monnaie pourraient marcher sans Etat et la prétention d'une loi immuable se heurte rapidement au réel. Comme disaient les anciens Grecs "les lois sont comme des toiles d’araignées qui n’attrapent que les petites mouches mais laissent passer les guêpes et les plus gros bourdons". On ne peut faire barrage aux puissances réelles, ce dont la blockchain vient de faire l'expérience.

Lire la suite

La Grande-Bretagne reste en Europe

Bien que je m'inquiétais dans mon dernier billet de la sortie de la Grande-Bretagne de l'Europe "que je trouverais plutôt souhaitable" mais qui risquait "dans ce contexte de renforcer encore les nationalismes", je m'étais couché de fort mauvaise humeur le soir du référendum qu'on annonçait perdu pour les partisans du Brexit. Il devenait insupportable de frôler à chaque fois la catastrophe et que finalement il ne se passe rien. La surprise fut donc totale au petit matin et j'y trouvais quand même quelques raisons de me réjouir. Certes l'Europe pourrait ne pas s'en relever mais le Royaume-Uni n'a jamais voulu qu'un grand marché. On se débarrasse donc ainsi d'un libéralisme intransigeant qui avait infiltré toutes les institutions européennes. Cela ne suffira pas forcément à arranger les choses, les Allemands semblant bien décidés à maintenir sous leur férule les peuples récalcitrants, en premier lieu la France, et leur imposer une rigueur dominatrice se refusant à toute solidarité européenne. Ce sont ces fanatiques à courte vue et mentalité de comptable qui pourraient faire éclater l'Europe, avec un véritable risque de raviver des conflits séculaires - ce qui paraissait incroyable hier encore mais ne doit plus être pris à la légère !

Si la sécession de la Grande-Bretagne ne nous entraîne pas dans l'abîme, achevant une économie mondiale déjà sous perfusion financière, ayant épuisé tous les autres moyens disponibles, l'événement pourrait bien avoir quelques avantages. D'abord, de démontrer à tous les populistes, qui pullulent partout, les limites de la souveraineté et de votes démocratiques qui prétendent décider à quelques pour cent près du destin d'un pays. Car, la première chose qui va sauter aux yeux, c'est que les Britanniques restent en Europe et que leur économie est complètement imbriquée avec les autres pays du continent. Les négociations qui pourraient être assez rudes mettront en évidence que le cadre européen, c'était sans doute pas si mal après tout - y compris pour l'immigration. Il est préférable que ce soit un grand pays qui en fasse l'expérience plutôt que la petite Grèce saignée à blanc. On voit bien que l'Europe n'est pas un mariage d'amour (il suffit d'écouter Wolfgang Schäuble), cela reste du moins un mariage de raison. Qu'il faudrait refonder, mais plus facile à dire qu'à faire. Le chantage au départ de l'Union deviendra permanent et il y aura toujours un moment où un référendum pourra décider de sortir (avec pour premier résultat d'augmenter les différentiels de taux entre pays). Il a fallu une guerre meurtrière aux Etats-Unis pour empêcher la sécession ! La seule voie qui semble praticable est une Europe à plusieurs vitesses mais ne croyez pas les discours, ce sont les événements qui se précipiteront pour nous forcer la main (il n'est même pas absolument impossible qu'un autre référendum contredise le premier, cela s'est déjà vu en Europe).

Lire la suite

La catastrophe est politique

Dieu qu'on est con (et c'est peu de le dire) ! Au moins, tout le monde le voit désormais et l'on ne pourra plus raconter qu'on ne savait pas quand on voit le succès d'un Donald Trump comme de tous les populistes et démagogues en Europe. Bien sûr, il faudrait une politique plus favorable aux pauvres et aux travailleurs, mais il ne suffit pas de le revendiquer pour ne pas faire pire. Il y a bizarrement l'idée qu'on avait sans doute été très cons dans le passé mais que maintenant, c'est fini, qu'on ne nous la fait plus car on est un peu plus éduqués (alors que les Allemands étaient le peuple le plus éduqué justement!). La même confiance en l'humanité était au plus haut peu de temps avant l'engrenage menant au déclenchement de la guerre de 1914-18, la clairvoyance des peuples est vraiment à mettre en doute.

Les nouvelles sont très très mauvaises, pas la peine de le nier. Certes, le pire n'est jamais sûr mais les menaces s'amoncellent. On a évité in extremis un président autrichien d'extrême-droite. Pas de quoi se rassurer d'une victoire aussi courte alors que la demande d'autorité s'intensifie pour nous protéger des évolutions du monde, des migrants et des terroristes, le musulman remplaçant le juif pour nous unir dans la même haine. Là-dessus, la sortie de la Grande-Bretagne de l'Europe, que je trouverais plutôt souhaitable, risque dans ce contexte de renforcer encore les nationalismes, fragilisant l'Europe (sans aller jusqu'à la fin de la civilisation occidentale comme le craint l'autre Donald, Tusk). Nous entrons incontestablement dans une période troublée.

Lire la suite

Quel chômage technologique ?

Il est indéniable qu'il serait nécessaire de se préparer aux évolutions futures et pouvoir planifier la transition au lieu de laisser faire et d'en subir violemment la sauvagerie. Seulement, pour cela, il faudrait s'entendre sur notre futur, ce qui est loin d'être le cas. Le problème cognitif est primordial car il conditionne nos capacités de réactions. Il ne suffit pas de courir sur tous les plateaux pour inciter à l'action si on ne porte pas le bon diagnostic, notamment sur ce sujet central, qui agite la société, des transformations du travail.

Comme à chaque grande crise on nous prédit la fin du travail (Keynes, Duboin après 1929), vieille rengaine qui croyait pouvoir s'appuyer sur une étude de chercheurs d’Oxford (Carl Frey et Michael Osborne) concluant que 47% des emplois étaient « à risque » aux Etats-Unis au cours des dix à vingt prochaines années. C'est ce que l'OCDE (pdf) tente de réfuter en montrant que ce n'est pas si simple et ramenant ce taux à 9%, soit quand même 2 millions de chômeurs ! Il n'y a aucune garantie que ce soit l'OCDE qui ait raison, le nombre de créations d'emplois par poste de haute technologie est surévalué (et ce sont souvent des petits boulots) mais ses arguments méritent d'être discutés. Des innovations comme les camions autonomes peuvent affecter gravement toute une profession plus qu'ils ne pensent. Il devrait y avoir un impact social fort qu'il ne faut pas minimiser, pas plus que la tendance à sortir du salariat, mais ce n'est pas la même chose qu'une "fin du travail". Il est crucial en tout cas de faire les bonnes évaluations.

J'ai déjà rappelé que dans la crise actuelle, "Non, les robots ne sont pas la cause du chômage" et que, de toutes façons, ce n'est pas le travail qui manque, c'est l'argent pour le payer, mais les transformations du travail posent de grands problèmes, exigeant notamment une refondation des protections sociales. Il est intéressant de voir que la nécessité d'un revenu de base est de plus en plus reprise comme moyen de compenser la baisse des revenus (et déjà presque mis en place avec la prime d'activité). Par contre je suis un peu étonné que la réduction du temps de travail soit évoquée, qui me semble ne pouvoir être appliquée qu'à un petit nombre d'emplois salariés. Ce qui est encore plus étonnant, c'est qu'ils supposent qu'une réduction du temps de travail compense les suppressions de poste, ce qui est l'argument de ceux qui voudraient lutter contre le chômage par la RTT et qui s'est avéré faux (sauf éventuellement au niveau d'une entreprise voire d'une branche). Je ne peux qu'encourager la réduction du temps de travail partout où c'est possible, jusqu'au mi-temps lorsqu'il n'y a pas de contrainte de continuité de service (ce qui est rare), mais il y a déjà trop de contrats ultra-courts et je ne comprends pas qu'on puisse croire encore que cela pourrait être efficace globalement, sauf un peu sur le court-terme et sans commune mesure avec les millions de chômeurs (de toutes façons malgré les 35h, les salariés travaillent toujours 39h, quand ils ne continuent pas à la maison avec leur portable). Il est encore plus incompréhensible qu'on s'imagine qu'il y aurait une chance que cela se fasse (en dehors d'un certain nombre d'usines ou de services) ! On est là dans le pur théorique si ce n'est dans la simple posture.

Lire la suite

A la place de la République

On ne devrait jamais vieillir, c'est certain. Le mouvement des places m'évoque l'enthousiasme de ma jeunesse pour ces rassemblements solidaires et autogérés où l'on se sent si bien à croire refaire le monde avant de prendre le métro pour retourner chez soi. Il y a bien peu de temps encore, j'aurais couru les places, voulant y croire malgré le si petit nombre (quelques milliers seulement), porteurs de l'esprit du temps croit-on, d'un renouveau tant espéré depuis si longtemps. On voudrait qu'il se passe quelque chose et faire plaisir à ses lecteurs avec de belles espérances, oublier la montée du Front National et la droitisation de la société. C'est pourtant le privilège de l'âge de ne plus pouvoir croire à une opération militante certes bien menée mais gonflée par les médias et comme se regardant soi-même sur les réseaux.

Passer de bons moments ensemble est toujours bon à prendre mais, s'il y a effectivement l'attente d'autre chose et d'une sorte de miracle (qui ne se produira bien sûr pas), ce qui s'exprime est plutôt un désir de changement mais sans contenu partagé, manifestant la désorientation et l'état de décomposition de l'extrême-gauche tout autant que de la gauche avec cette mise en scène spectaculaire de la démocratie à la place de la république et de ses institutions. Certes on pourra toujours dire que toutes les conneries qu'on entend avec ces histoires à dormir debout sont le germe de futures recompositions mais je crois plutôt qu'on assiste à une tentative ultime de revenir aux vieilles utopies politiques - avant de, peut-être, les abandonner enfin pour s'engager dans la politique effective à l'ère de l'accélération technologique ?

Le plus frappant, c'est qu'on voudrait se persuader qu'on est ici dans une première fois, que c'est une mobilisation inédite alors qu'il n'y a pourtant, à l'évidence, qu'imitation de ce qui a déjà échoué - que du déjà vu et du déjà bien entendu. Certes, on peut dire que ce mouvement d'occupation des places prolonge le printemps européen, mais comme l'arrière-garde de ses défaites. Ce mouvement ni spontané ni nouveau n'est pas l'étincelle qui met le feu à la prairie mais plutôt les dernières braises fumantes, avec quelques années de retard, de bien plus grandes manifestations d'aspirations démocratiques, sans plus de résultat.

Lire la suite

La déroute annoncée de la gauche

gaucheOn pourrait en rire si ce n'était à pleurer mais il semble bien que les élections présidentielles soient faites pour nous faire délirer, en particulier une gauche pourtant au plus mal. Il y a en tout cas un certain nombre qui décollent de la réalité et se montent la tête à s'imaginer que ce pourrait être la réalisation de leurs rêves les plus fous, avec reconfiguration complète de l'économie et de la société ! Et pourquoi pas ? Il y a des miracles parfois, non ? On croirait qu'il n'y a jamais eu d'élections, que ce n'est pas pareil à chaque fois, ni que cette fois on peut s'attendre au pire - mais on ne veut pas perdre espoir, pas vrai ? Véritable dissonance cognitive, dans les débats plus ou moins groupusculaires d'une gauche éclatée, la montée du Front National est minimisée voire complètement refoulée sous prétexte que les électeurs populaires devraient se rendre compte de qui sont leurs véritables amis et qu'il y aurait de toutes façons un plafond de verre infranchissable, pourtant de plus en plus haut... Non seulement on fait comme si la menace nationaliste/identitaire/autoritaire n'existait pas et ne montait pas un peu partout en Europe mais, en plus, Mélenchon en sauveur suprême et ses partisans souverainistes ne font que la renforcer tout en s'imaginant, ce qui est complètement délirant, qu'il pourrait gagner l'élection alors qu'il ne fera que précipiter l'élimination de la gauche !

Il y en a qui vivent dans un autre monde. Il est vrai qu'il est insupportable de voir arriver la défaite annoncée, c'est pourtant notre triste réalité et, si par malheur il vous reste un soupçon de lucidité, on va donc vous traiter de rabat-joie, de défaitiste, et sortir quelques formules bien sonnées assurant que, si on n'essaie pas on ne pourra jamais gagner, qu'il y a des bonnes surprises comme l'élection d'Obama (Yes we can ? on a vu pas grand chose) ou celle de Tsipras (!), qu'il y a des retournements de l'histoire (sauf qu'il se fait contre nous actuellement). On se persuade d'un nouveau souffle avec le retour de la gauche anglo-saxonne ou quelques mouvements alternatifs qui s'ébauchent mais qui n'ont fait preuve jusqu'ici que de leurs échecs... La gauche européenne est au plus mal, en voie de disparition - même si ces choses là ne se font pas en un jour, les inerties sociales étant très fortes. C'est d'ailleurs cette inertie qui nous assure que, sauf événement imprévisible, les rapports de force ne changeront guère d'ici l'élection présidentielle.

Sous prétexte qu'il y a un timide réveil de la jeunesse étudiante, certains voudraient se persuader d'une révolution imminente - et de gauche en plus ! Révolution fiscale plutôt ? Ce n'est pas qu'il n'y ait des risques d'agitations sociales et de grands troubles avec une aggravation des multiples crises économiques et financières mais sans plus de débouché à la colère que les révolutions arabes, sinon quelques boucs émissaires faciles. On devrait pourtant savoir par l'expérience maintenant qu'il n'y a pas de révolution en démocratie : il y a des élections qui y mettent un terme en reproduisant nos divisions politiques. L'unité fantasmée de la société se heurte en effet à nos divisions effectives et aux contre-pouvoirs bloquant l'action. C'est même pour cela qu'à l'heure actuelle, ce qui domine, c'est l'appel à un pouvoir fort. Alors, pour "destituer le pouvoir", on peut repasser, c'est un complet contre-sens sur notre actualité immédiate. Certes la grande politique c'est fini, mais il semble qu'on ne veuille rien en savoir et vouloir absolument essayer de prouver le contraire !

Lire la suite

Droit du travail : l’occasion manquée ?

Pour certains, ça y est, c'est le grand soir. Le risque est grand pourtant qu'on assiste plutôt à un baroud d'honneur, un dernier combat d'arrière garde avant la disparition de la gauche annoncée et le retour d'une droite dure. Les choses sont en tout cas très mal engagées, comme si toute la vieille gauche tombait dans le piège de démontrer son archaïsme et qu'elle n'a rien à dire sur nos nouvelles conditions de vie, simple rejet de la mondialisation et des nouvelles forces productives au nom d'une société salariale mythifiée.

Cela pourrait être aussi son moment de vérité et ouvrir à une réflexion plus en profondeur sur les évolutions du travail et les nouvelles protections nécessaires au travail autonome et à l'extension de la précarité, au lieu de s'arcbouter sur le salariat du passé et la défense des droits acquis (souvent en vain). Le moins qu'on puisse dire, c'est que, pour l'instant, on est loin de prendre le chemin d'une vision d'avenir et d'une remise à plat du droit du travail pour affronter l'économie numérique et conquérir de nouveaux droits. Impossible pour les syndicats de salariés de lâcher la proie pour l'ombre et, de toutes façons, avec le nombre de débats à gauche sur le sujet, on sait bien qu'il est impossible de se mettre d'accord sur ces questions chargées d'idéologie et qui ne se règlent à chaque fois que sous la pression des faits.

Lire la suite

La tentation du National

facebookLa haine se déchaîne, l'état d'urgence est décrété, le Front National monte, la gauche est anéantie et nous voilà enrôlés dans une guerre qu'on croyait ne pas être la nôtre, montrant encore une fois comme nous sommes ballotés par les évènements et dépendants de l'ambiance générale qui nous transforme soudain au plus intime. Malgré toutes les bonnes raisons du monde, j'ai un peu de mal à comprendre pourquoi Hollande s'était mêlé des affaires de la Syrie où il n'avait aucune légitimité, mais je comprends bien qu'on ne peut plus arrêter maintenant, surtout que dans cette guerre, impossible d'avoir aucune sympathie avec un tel ennemi. C'est l'ennemi idéal pour nous unir contre lui. On ne peut rester neutre, pas plus qu'on ne pouvait l'être avec les nazis mais le combat contre un ennemi comporte toujours une part d'identification (si les nazis préparent une bombe atomique, il faut en avoir une avant).

Quoiqu'on dise, il y a décidément beaucoup de ressemblances avec les suites de la crise de 1929, malgré de si grandes différences entre les époques. Des hommes de bonne volonté comme Paulhan avaient dû renoncer avec effarement à leur pacifisme, tellement consterné par son erreur et sa naïveté qu'il résolut de ne plus jamais se mêler de politique. Je me suis moqué aussi des théories de l'aliénation qui faisaient florès en ce temps là, au moment où montait un péril bien réel celui-là. L'histoire décide de nous très au-delà de ce qu'on aurait pu imaginer et fait de l'ancien révolutionnaire un bon petit soldat ou résistant, obligé de laisser de côté sa critique de la démocratie et de son pays pour les défendre contre bien pire encore. Ce n'est pas une découverte - l'effet d'une déclaration de guerre sur la population ressoudée autour d'un chef et gommant ses divisions - mais c'est un peu ce que nous vivons, même sous une forme très atténuée.

Lire la suite

Etat de guerre

Qu'est-ce pour nous, Mon Cœur, que les nappes de sang...
Il se trouve que la première chose qui m'est venue à l'esprit, c'est que les guerres font de moins en moins de morts. C'est un fait trop peu connu cette diminution considérable du nombre de guerres et surtout du nombre de morts qu'elles provoquent, ce qui est bien difficile à admettre quand on est en guerre soi-même et qu'on compte ses morts, mais phénomène considérable à l'échelle de l'humanité et qu'on peut mettre sur le compte d'une unification du monde plus avancée qu'on ne croit. Dans ce contexte, ce qui frappe, c'est le caractère spectaculaire des morts du terrorisme malgré leur relatif petit nombre par rapport aux anciens conflits. Certes, nous ne sommes pas à l'abri d'une montée en puissance, mais il y a encore de la marge (le risque nucléaire est cependant toujours présent, sans parler du nouveau risque biologique).

Lire la suite

Non, les robots ne sont pas la cause du chômage !

foxconnUne étrange rumeur se répand : nous serions menacés du grand remplacement par les robots qui nous voleraient nos emplois, alors même que nous connaissons actuellement un chômage de masse sans que les robots n’y soient pour rien, ou si peu ! Décidément, cette peur du remplacement prend toutes les formes. On a peur d'être remplacés par d'autres cultures, d'autres religions, comme on a peur d'être remplacés par des robots ou des transhumains. Cette peur d’un monde dont nous serions expulsés est on ne peut plus originaire, témoignant de la fragilité de notre ex-sistence et du caractère éphémère de la vie - car nous serons remplacés, cela ne fait pas de doute, pas plus que notre condition de mortels dont nous ne serons pas délivrés de sitôt !

L'idée que les progrès techniques feraient disparaître le travail est un classique qu’on retrouve à chaque grande crise où l’effondrement économique détruit les emplois en masse et crée soudain une « surpopulation » d’inemployables. Ce n'est pas du tout la première fois mais, à ne pas vouloir croire aux cycles économiques, on s’imagine à chaque fois que ce serait définitif cette fois, comme Dubouin dans les années 1930 qui parlait alors de « la grande relève par la machine » s’appuyant sur une déjà prétendue fin du travail pour justifier un revenu d’existence (qui se justifie tout autrement, par la non-linéarité du travail immatériel et non sa fin). Ce n'était pourtant un mystère pour personne que les causes de la crise de 1929 étaient bien financières !

Il faudrait quand même prendre conscience de toute la distance entre ces prophéties réitérées et les faits qui ont suivi. On peut rapprocher ces fausses évidences de ceux, pour qui ce sont les immigrés qui nous volent nos emplois mais, au fond, vouloir faire de la réduction du temps de travail un remède à la raréfaction des emplois procède de la même erreur d’analyse sur le fonctionnement économique et la nature du travail dans une société développée, qui n’a plus rien de la couverture de besoins basiques ni d'un ensemble de tâches fixes à partager mais évolue avec la technique et dépend largement de facteurs monétaires.

Lire la suite

Les 1% contre-attaquent

PeterThielMême si elle est critiquable sur de nombreux points, une étude d'Oxfam prétend qu'en 2016 les 1% les plus riches du monde possèderaient autant que les 99% autres. En fait, ce serait surtout les 0,1% qui en détiendraient la plus grande part, grâce aux bénéfices mirobolants de la pharmacie ou de la finance. On a donc confirmation d'un monde dominé par une toute petite oligarchie, conformément aux thèses de Piketty et du mouvement d'occupation des places. Un peu comme devant les désastres de la saignée grecque, on se dit que la simple connaissance de ces faits devrait suffire à mettre fin à ces aberrations. Ce n'est pas du tout ce qui semble se passer. Non seulement il n'a pas suffi de révéler le complot pour que les conjurés tout honteux soient mis hors d'état de nuire mais l'oligarchie organise la contre-attaque, justifiant d'un côté ces inégalités par des lois de la nature (loi de puissance) ou de l'économie (compétitivité) et achetant des politiciens de l'autre. Il ne faut pas s'attendre à ce qu'ils baissent la garde et se laissent dépouiller par souci de justice !

Lire la suite

Contre le retour de l’ordre moral

ordre-moraleNous sommes facilement le jouet de nos émotions. Il y a incontestablement une exaltation de la foule, une puissance des masses qui renforce notre idéal du moi et nourrit pour un temps l’illusion de l’unanimité - si dangereuse à rejeter les récalcitrants hors de la communauté nationale (émotionnelle). On a beaucoup trop parlé de cette communauté retrouvée dont on savait pourtant bien qu’elle serait presque aussitôt perdue - mais dont la nostalgie pourrait nourrir, hélas, les régressions nationalistes et xénophobes. Ceux qui en espèrent plus de solidarité seront sûrement bien déçus alors que, paradoxalement, on récolte plutôt un renforcement du moralisme et de la répression, y compris de la liberté d'expression !

Cependant, au-delà de cette mobilisation générale devant l’ennemi, ce qui distingue cette fois son objet si singulier n’est pas tant la liberté d’expression, erreur vite corrigée par l’emprisonnement de gamins, ni même le droit à la caricature, mais bien plutôt le droit aux transgressions morales si ce n'est aux « gauloiseries » les plus grossières. La façon la plus favorable d’interpréter cette levée en masse en réponse au massacre, avec le slogan identitaire "Je suis Charlie", c’est de constater en effet qu'on ne peut en évacuer ce que cela contient d'opposition résolue au retour de l’ordre moral - auquel on assiste pourtant effarés ! Il ne faut pas se leurrer. En temps ordinaire, cette opposition est loin d'être majoritaire, tant de gens semblent rêver d’un Nouvel Ordre Moral supposé merveilleux et régler tous nos problèmes, sauf que les rêves des uns sont le cauchemar des autres... Le tournant moraliste de la politique est déjà ancien mais c'est une impasse dont il faudrait sortir. On ne peut oublier non plus que les grandes manifestations précédentes étaient dirigées contre le mariage homosexuel au nom des valeurs chrétiennes. Il paraît donc opportun de s’appuyer sur ce qui restait d'immoraliste, de provocateur et de raillerie des autorités dans Charlie Hebdo pour résister aux dérives actuelles et revenir à une conception véritablement laïque de la politique, y compris vis à vis de la morale et des idéologies, fussent-elles déclarées républicaines : droit de ne pas respecter les bonnes moeurs et l'opinion dominante, droit à la liberté individuelle, principe même de la laïcité, dans une stricte séparation du public et du privé !

Lire la suite

Le piège de l’islamophobie


Evidemment, malgré les appels à ne pas faire d’amalgame entre terrorisme et musulmans, cela ne fait pas un pli, on sait à qui va profiter le crime dans une Europe où l’islamophobie est à son comble, notamment en France avec le succès des Finkielkraut, Zemmour, Houellebecq et la montée du Front National. On le voit avec les crétins qui accusent immédiatement le Coran, rien que ça, d’être le véritable coupable de la tuerie ! Ce ne sont plus des caricatures cette fois mais un livre qui serait maléfique. Au moins, il n’y a pas à s’embêter avec des causes plus concrètes et complexes, le simplisme est bien plus satisfaisant pour l’esprit et pour protéger les si gentils chrétiens que nous sommes, pleins d’amour et d’ouverture à l’autre, contrairement à ces chiens de musulmans. Il serait bien justifié de massacrer ces barbares, au moins de les renvoyer « chez eux » sinon les parquer dans des camps…

Lire la suite